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Archives de Tag: séminaire

Séminaire sur l’école autrichienne à Stanislas

séminaire école autrichienne

1ère conférence, Marian Eabrasu sur la théorie autrichienne des cycles :

Voir la vidéo et le diaporama ici

2ème conférence, Gabriel Gimenez-Roche sur Keynes à l’épreuve de Hayek :

Voir la vidéo ici

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Réservez votre 31 janvier 18h à Stanislas

hayek-keynes-fight
Un rappel en ce début janvier :
Il reste quelques places pour le séminaire sur l’école autrichienne d’économie.
Gratuit pour les élèves de lycée et de prépa (mais sans le buffet) !
Au plaisir de vous y retrouver.
Bonne rentrée
Page 1 Séminaire Institut Coppet 31 janvier

David Friedman, Vers une société sans Etat, (extrait) Chapitre 34

Dans le cadre de la préparation du séminaire du 2 mai, voici un extrait du livre de David Friedman :

Vers une société sans Etat, (extrait) Chapitre 34, traduction François Guillaumat

Chapitre 34 – Défense nationale : le problème difficile

Traditionnellement, la défense nationale est considérée, même par les adeptes d’un Etat strictement limité, comme une fonction essentielle d’un gouvernement. Pour en comprendre la raison, il faut d’abord comprendre le concept économique de « bien public » et les difficultés de financer un bien public sans recourir à la coercition.

Un bien public est un bien économique qui, de par sa nature, ne peut pas être fourni séparément à chaque individu, mais doit être, ou ne pas être, fourni à tous les membres d’un groupe préexistant. Un exemple simple est celui d’un fleuve dont les inondations portent préjudice aux terres de nombreux agriculteurs situés en aval. Un entrepreneur ne peut, en aucune façon, proposer de construire un barrage qui protègera uniquement les exploitants qui sont d’accord pour participer aux frais de construction du barrage. Individuellement, un agriculteur peut refuser de payer en faisant le raisonnement que, si tous les autres paient, il sera protégé de toutes façons, et si les autres ne paient pas, sa contribution ne suffira pas à la construction du barrage. L’insignifiante probabilité que sa contribution ait une influence sur la construction (ou non) du barrage multipliée par la valeur qu’il y attache, n’est pas suffisante pour justifier la dépense.

C’est là le traditionnel problème du bien public. C’est un problème car, s’il y a suffisamment de fermiers comme celui-ci, qui agissent tous rationnellement en ne considérant que leur intérêt personnel, le barrage ne sera pas construit, même si la valeur totale qu’il représente pour tous les propriétaires du sol, est supérieure aux frais de construction du barrage.

Dans notre société, la solution habituelle consiste à employer la force publique -c’est-à-dire l’impôt – pour faire payer le barrage par ceux qui en bénéficient (et aussi par les autres). L’ennui avec cette solution, hormis les objections morales soulevées à l’encontre de l’usage de la force, c’est que le barrage pourra être construit même si la valeur totale qu’il représente est inférieure à son prix de revient. Les hommes de l’Etat ne disposent pas d’une procédure marchande pour mesurer la valeur totale que représente le barrage pour les agriculteurs. Et puisque les décisions des hommes de l’Etat se prennent pour des raisons politiques, ils peuvent choisir de ne tenir aucun compte du prix de revient et de la valeur. Dans la pratique, on construit souvent des barrages publics même lorsque la rentabilité du capital investi dans leur construction, y compris une évaluation généreuse des avantages non monétaires, est bien inférieure au taux d’intérêt du marché.

Il existe plusieurs solutions marchandes, contractuelles, au problème de la fourniture d’un bien public. Par exemple, l’entrepreneur pourrait estimer la valeur que représente le barrage pour chacun des agriculteurs, établir un contrat par lequel chacun s’engagerait à payer ce montant, à condition que tous les autres soient d’accord pour payer leur part, et faire circuler ce contrat. Chaque agriculteur sait que, s’il refuse de signer, le barrage ne sera pas construit, étant donné que le contrat doit recevoir l’unanimité. Il est donc de son intérêt de le signer.

Pour que ce système fonctionne, l’entrepreneur doit estimer correctement la valeur que représente le barrage pour chacun des agriculteurs. S’il commet une erreur, le barrage ne sera pas construit. Sa tâche est rendue plus difficile par les agriculteurs qui se rendent compte qu’il est de leur intérêt de prétendre que le barrage n’a guère de valeur pour eux, afin qu’on ne leur attribue qu’une petite fraction de son prix de revient.

Un exploitant intéressé par la culture du riz, par exemple, pourrait trouver que des inondations occasionnelles représentent un complément utile à son irrigation, et qu’il n’a donc aucun intérêt à payer pour la régulation des inondations. L’entrepreneur devrait donc supprimer du contrat le nom de ce cultivateur, s’il veut avoir une chance que le contrat soit signé, ce qui est assez justifié. Il n’y a aucune raison que celui-là paie pour quelque chose qui serait pour lui sans valeur. Mais, dès que la nouvelle se répand, d’autres agriculteurs se rendent compte que de s’intéresser à la culture du riz peut leur faire réaliser beaucoup d’économies. The Rice Growers’ Gazette récupère quelques nouveaux abonnés, qui prennent tous la précaution de laisser leurs revues bien en évidence dans la maison lorsque l’entrepreneur vient leur rendre visite; au supermarché, le sujet de conversation passe de la fenaison aux avantages respectifs des différentes espèces de riz. L’entrepreneur est confronté au problème d’identifier quels sont les fermiers réellement intéressés par la culture du riz, et quels sont ceux qui sont intéressés à jouer les intéressés, mais qui ont pour objectif de produire du blé et d’obtenir la régulation des inondations sans avoir à payer pour cela. Si ses suppositions sont fausses, et qu’il inscrive ce nom d’un authentique producteur de riz sur son contrat unanime, il n’en obtient pas la signature. S’il veut jouer la sécurité, et retire du contrat tous ceux qui feignent d’être intéressés par le riz, il risque de ne pas pouvoir se procurer suffisamment d’argent.

D’une part, plus les candidats potentiels à la fourniture d’un bien public donné sont nombreux, plus il est difficile de mettre en place avec succès un contrat unanime de ce genre. D’autre part, plus la différence est grande entre la valeur du bien et son prix, plus facile est la tâche de l’entrepreneur. Il peut laisser une marge d’erreur confortable en ne dressant la liste que des agriculteurs dont il est sûr, et en leur faisant payer à chacun une somme inférieure à la valeur que représente pour eux le barrage, et cependant se procurer suffisamment d’argent.

Une autre façon de fournir un bien public sans coercition consiste à le convertir momentanément en un bien privé. A cette fin, l’entrepreneur pourrait acheter la majeure partie du terrain dans la vallée, avant de dire à quiconque qu’il envisage d’y construire un barrage. Il construit alors le barrage, et revend le terrain plus cher, puisque le barrage augmente la valeur de la terre. L’augmentation de la valeur de la terre est à la mesure du profit total que procure le barrage. Si elle est bien supérieure au coût du barrage, l’entrepreneur réalise un bénéfice. Il se peut que quelques propriétaires refusent de vendre leur terre; mais, aussi longtemps que l’entrepreneur possède la majeure partie des terrains, c’est lui qui en tire la plus grande part de bénéfice.

Là encore, plus il y a de gens impliqués dans l’affaire, plus ardue est la tâche de l’entrepreneur. Il est difficile d’acheter toute la terre avant que les propriétaires ne se rendent compte de ce qui se passe, et augmentent leurs prix. Là aussi, plus la différence est importante entre le prix de revient et la plus-value, plus la tâche est facile. Si la plus-value représente plus du double du prix de la construction du barrage, l’entrepreneur réalise un bénéfice, même s’il ne peut acheter que la moitié de la terre.

Dans les deux cas, le coût des transactions elles-mêmes vient augmenter le prix de revient réel de la construction du barrage. La collecte de l’information nécessaire à l’établissement d’un contrat unanime réussi peut revenir cher. L’achat en masse de tous les terrains de la vallée entraîne des frais de courtage considérables. Les agriculteurs qui n’envisageaient pas de vendre doivent être payés plus cher que le prix du marché, pour compenser le désagrément ainsi occasionné. Un entrepreneur habile qui achète non pas la terre, mais simplement une option d’achat à un prix déterminé à l’avance, peut réduire ses frais, sans toutefois les éliminer.

Comment cela peut-il s’appliquer à la défense nationale ? S’agit-il d’un bien public? Peut-elle se financer sans coercition ?

Des anarchistes contemporains prétendent que la défense nationale peut être fournie, ou non, à chaque individu ou du moins à chaque petit groupe. Une façon d’argumenter à ce propos, c’est d’affirmer que la défense nationale n’est pas nécessaire dans une société anarchiste, puisqu’il n’y a pas de nation à défendre. Malheureusement, il y aura toujours des Etats contre lesquels il faudra se défendre, à moins que nous n’attendions pour abolir le nôtre que l’anarchie soit devenue universelle. Dans l’état actuel de la technique militaire, la défense contre les Etats est un bien public. On peut toujours fantasmer sur les combats contre l’envahisseur village par village, communauté par communauté, ou société par société, au gré de l’anarchie particulière à laquelle adhère le rêveur; mais un envahisseur sérieux informerait chaque entité que, si elle résiste ou refuse de payer tribut, elle sera détruite à l’arme nucléaire. Une fois que l’envahisseur aurait prouvé qu’il ne plaisantait pas, les citoyens des communautés survivantes s’empresseraient de créer les institutions, volontaires ou autres, permettant de répondre aux exigences de l’envahisseur.

Dans l’attente de changements technologiques exceptionnels, la défense contre les nations doit être assurée sur une échelle suffisamment grande pour entretenir des forces nucléaires de représailles, et peut-être aussi de défense. C’est pourquoi il est difficile de vendre la défense nationale sur le marché libre. Un missile anti- balistique tiré contre un autre missile à 1 600 km de son objectif ne peut pas distinguer les ogives pointées sur ceux qui ont payé la défense de celles qui sont pointées sur ceux qui n’ont pas payé. Même si la défense est fondée sur les représailles, et même si le système de représailles est suffisamment sûr pour retenir sa riposte jusqu’au moment où il sait si ses clients ont été touchés, le problème demeure. Les citoyens de New York, après avoir participé aux frais de défense, peuvent difficilement regarder avec sérénité le bombardement à la bombe H de Philadelphie, qui n’a pas versé un sou de contribution. Surtout si le vent souffle du mauvais côté.

La défense nationale – la défense contre les Etats -doit donc défendre des zones de la taille d’une nation, que celles-ci contiennent ou non des nations. De la sorte, il s’agit d’un bien public, et dont le public est fort large.

Pour financer ce bien public, serait-il possible d’utiliser une variante quelconque d’une des méthodes non coercitives que j’ai examinées? Comment cela pourrait-il se faire? Ce n’est pas évident. La taille du public est telle qu’un contrat unanime est virtuellement impossible, d’autant plus qu’un partisan secret d’une puissance étrangère pourrait empêcher toute l’opération de se réaliser. Il pourrait être moins difficile, bien que ce ne soit guère aisé, d’acheter en masse la majeure partie des terrains affectés à la défense nationale, que de négocier un contrat unanime entre 200 millions de personnes. Il faut procéder à l’achat de la terre avant que les vendeurs ne se rendent compte de ce qui se passe, et augmentent leur prix. Ce serait un projet difficile à tenir secret que de se procurer suffisamment d’argent pour acheter les Etats-Unis. De plus, les coûts de transaction seraient considérables – environ 100 milliards de dollars en commissions d’agents immobiliers, pour tous les biens immeubles des Etats-Unis.

Il existe un élément favorable qui peut aider à compenser ces difficultés. Le coût d’une défense nationale minimale n’est que de l’ordre de 20 à 40 milliards de dollars par an. La valeur que cela représente pour ceux qui sont protégés est de plusieurs centaines de milliards de dollars par an. La défense nationale est donc un bien public d’une valeur environ dix fois supérieure à son prix de revient; il peut alors être plus facile, sans toutefois être facile, de concevoir une façon non coercitive de la financer.

Le problème serait plus simple si on pouvait procéder par subdivision. Des groupes beaucoup plus petits que notre population actuelle pourraient être en mesure de créer des organisations de défense, et de les financer de leur plein gré. Ce serait dans leur intérêt, si ces groupes pouvaient se défendre eux-mêmes. Une fois que ces organisations existeraient, elles pourraient s’associer par centaines, en passant des contrats unanimes, pour défendre des zones de la taille d’une nation, voire d’un continent. On pourrait alors imaginer une autre histoire, dans laquelle de tels arrangements volontaires seraient élaborés au fur et à mesure du développement de la technologie militaire, tout comme se sont développés, au cours de notre histoire, les Etats imposés par la force.

Mais dans le monde actuel, de petits groupes ne peuvent se défendre eux-mêmes. Ils ne sont, par conséquent, pas motivés pour mettre au point des accords volontaires afin de financer la défense.

De façon assez paradoxale, c’est l’Etat lui-même qui pourrait apporter une solution à ce problème du développement des institutions de défense sans l’aide de l’Etat. Imaginons que, au cours des cinquante ou cent prochaines années, des institutions privées reprennent peu à peu toutes les tâches des hommes de l’Etat, à l’exception de la défense. Dépourvus du contrôle des institutions locales, les hommes de l’Etat pourraient trouver que cela coûte cher de percevoir les impôts et être tentés de se procurer de l’argent à la manière de la monarchie française, en vendant des exonérations d’impôts. Ils pourraient offrir à toute communauté de l’exonérer de l’impôt en échange soit d’un capital, soit d’un versement annuel. Une telle exonération d’impôt serait en soi un bien public pour la communauté. Puisque les frais de perception des impôts sont élevés, la valeur d’une exonération d’impôt est supérieure à son coût. Les membres de la communauté pourraient, de ce fait, juger qu’il est de leur intérêt de créer une organisation chargée de payer les hommes de l’Etat. Celle-ci pourrait être financée volontairement, par l’un des moyens de financement des biens publics que j’ai déjà présentés. La communauté paierait probablement une redevance annuelle, au lieu d’effectuer un paiement unique, garantissant ainsi que les services de l’Etat continuent d’être assurés.

En l’espace d’un certain temps, un grand nombre de communautés, ou la plupart d’entre elles, développeront de telles institutions. Il existera alors un groupe d’organisations recueillant des fonds volontaires (au moyen soit de l’intérêt d’un capital, soit d’accords contractuels de membres de la communauté qui s’engagent à payer), chargées de « défendre » leurs communautés. Ces organisations pourraient alors passer des contrats entre elles pour reprendre au gouvernement en place le financement et la fourniture de la défense nationale.

Une solution au problème de la défense nationale pourrait donc être le développement d’organisations locales de défense. Ces organisations doivent recevoir une dotation de façon permanente, afin de pourvoir à la défense; il ne peut s’agir simplement d’entreprises locales ayant un intérêt dans la protection de leur territoire, car de telles entreprises, qui se seraient engagées à payer une part des frais de défense nationale, seraient alors écartées de l’affaire par de nouveaux concurrents qui n’auraient rien payé. C’est là que se trouve le problème dans l’idée de Morris et Linda Tannahill: ils proposent de financer la défense nationale par l’intermédiaire d’une ou plusieurs compagnies d’assurance, qui assureraient leurs clients contre les préjudices causés par des Etats étrangers, et financeraient la défense nationale au moyen de l’argent qu’elles ont mis de côté en défendant leurs clients. Afin de payer les frais de défense, une telle compagnie d’assurance devrait faire payer des tarifs supérieurs, et de loin, à ceux qui seraient justifiés par le risque réel, du fait de l’existence de son système de défense. Comme les habitants d’une zone défendue seraient protégés, qu’ils soient assurés ou non par cette compagnie, ils auraient intérêt soit à ne pas s’assurer, soit à se faire assurer par une société qui n’aurait pas à supporter la charge de payer la défense, et pourrait par conséquent faire des prix plus bas. La compagnie d’assurance de défense nationale perdrait tous ses clients et ferait faillite, tout comme si elle se contentait de vendre la défense nationale directement à des clients individuels, qui seraient défendus, qu’ils aient payé ou non.

La difficulté est identique en ce qui concerne la suggestion faite par Ayn Rand de financer la défense nationale moyennant l’usage payant des tribunaux de l’Etat. Afin de se procurer l’argent de la défense, un tel Etat doit ou bien pratiquer des prix plus élevés que les tribunaux privés concurrents, ou bien fournir un produit de plus mauvaise qualité. Les tribunaux privés chasseraient alors les hommes de l’Etat de l’industrie judiciaire, les privant par là de leur source de revenu.

D’après Ayn Rand, il semble que son Etat aurait le monopole des services judiciaires (et de la protection). Mais si les hommes de l’Etat n’ont pas recours à la coercition pour écarter les concurrents, il n’y a aucune raison pour que les institutions décrites précédemment ne fassent pas leur apparition. Si les hommes de l’Etat revendiquent vraiment des droits spéciaux qu’ils n’accordent pas aux tribunaux et aux agences de protection à caractère privé – tel le droit pour les policiers de commettre des bavures sans être tenus pour responsables du préjudice causé, ou bien le droit des tribunaux d’Etat de forcer les témoins à comparaître – ils deviennent alors un Etat au sens où je l’entends (dont la définition est différente de celle de Ayn Rand), à savoir une bande d’agresseurs prétendument légitimes. De deux choses l’une : ou bien ce que font les hommes de l’Etat, mais qu’ils interdisent à leurs concurrents, est de caractère agressif, auquel cas ils exercent une violence sur des citoyens privés, ou bien il ne s’agit pas d’agression, auquel cas ils exercent une violence sur les agences de protection privées en leur interdisant de faire les mêmes choses (non agressives) qu’eux-mêmes. D’une façon ou de l’autre, l’Etat de Ayn Rand doit être violemment agressif pour pouvoir fonctionner, et il n’apporte pas de solution au problème libertarien qui est d’assurer la défense nationale sans violer le Droit de personne.

Bien que les organisations locales de défense doivent recevoir une dotation, elles pourraient évoluer selon d’autres façons que celles que j’ai présentées. Par exemple, les sociétés d’assurance existantes recevraient une aubaine en capitaux au moment du premier établissement d’un système de protection national adéquat, étant donné que les polices en cours, qui avaient été vendues à des prix élevés dans des conditions de risque élevé, pourraient être réglées dans des conditions de risque faible. Elles pourraient utiliser cette aubaine (qui provient uniquement des polices déjà établies, et représente donc seulement cette petite part du bénéfice de la défense qui revient à court terme à ceux qui sont déjà assurés) pour faire une dotation à la défense nationale. Une telle dotation ne suffirait pas à payer tous les frais de la défense nationale, à moins qu’elle ne devienne bien meilleur marché qu’à présent, mais elle pourrait en couvrir une partie.

Cette part des frais peut être acquittée d’autres façons.

II existe des institutions charitables pour financer les biens publics. Actuellement, elles recueillent des milliards de dollars par an. II n’y a aucune raison pour que la défense nationale ne soit pas financée en partie par des contributions volontaires. Ce fut le cas dans le passé; en temps de guerre, les gens font souvent des dons d’argent, de travail, d’armes, et achètent des titres d’emprunt de guerre à un prix supérieur à leur valeur marchande.

Une autre façon courante de financer des biens publics se situe à mi-chemin entre les méthodes économiques normales et la charité. Le meilleur exemple en est l’institution du pourboire. Des clients, au restaurant, laissent un pourboire, même s’ils n’ont pas l’intention d’y revenir, et n’ont donc aucun intérêt personnel à récompenser un bon service. En effet, la récompense d’un bon service est un bien public; si tout le monde le fait, c’est tout le monde qui profitera de l’amélioration du service, mais si je donne un pourboire dans un restaurant que je fréquente rarement, ce sont les autres membres d’un groupe préexistant qui en profitent le plus, c’est-à-dire les autres personnes qui fréquentent le restaurant. C’est en partie à cause de cela que je donne un pourboire, et parce que je considère le bon service comme un objectif désirable – en fait, une chose digne de ma charité. Une raison plus importante, c’est que j’ai le sentiment que je dois donner un pourboire; il s’agit d’un sentiment d’obligation venu de l’intérieur, ou bien d’une pression sociale

venue de l’extérieur, qui me pousse à agir selon les termes d’un contrat tacite, une obligation à récompenser le serveur s’il fait bien son travail, même si je suis conscient du fait que rien ne m’y oblige, et que je ne subirai aucune perte matérielle si je m’en abstiens. De la même façon, si la défense nationale était financée sur une base volontaire, les gens donneraient de l’argent non pas par charité, mais parce qu’ils auraient le sentiment de recevoir quelque chose qu’ils ont l’obligation morale de payer. Comme pour le pourboire, le montant reçu pourrait avoir un rapport avec la qualité du travail exécuté. De même, les gens pourraient se sentir obligés de donner quelque chose, même si le travail était tout juste satisfaisant; si mauvaise que soit la qualité du service, peu d’entre nous ont l’audace de ne pas laisser de pourboire.

Dans ces conditions, quel est le montant que les gens sont disposés à payer? Je l’ignore, mais, pour s’en faire une idée approximative, il suffit de voir combien ils donnent de pourboire dans les cas où ils n’en tirent aucun avantage direct. Normalement c’est le cas avec les taxis, étant donné que peu d’entre nous peuvent s’attendre à avoir deux fois le même chauffeur; en ce qui concerne les restaurants, cela n’est valable que dans quelques cas, puisque de nombreux clients vont régulièrement au même restaurant. La totalité des pourboires donnés aux taxis s’élève à environ 150 millions de dollars par an; tous les pourboires réunis s’élèvent à environ deux milliards de dollars. Ces chiffres laissent supposer que des sentiments individuels d’obligation, renforcés par la pression sociale, pourraient permettre d’assurer une part considérable des frais de défense contre l’ennemi étranger – service que la plupart d’entre nous jugeons quand même plus important que de maintenir la qualité du service dans les restaurants.

Bien que la défense nationale soit essentiellement un bien public, une partie de ses éléments constitutifs peut être vendue séparément à des individus ou à des groupes. Pour ce qui est de certaines affaires, telles que les passeports et les traités d’extradition, les Etats étrangers traiteraient probablement une agence de défense nationale de la même façon qu’un Etat. Elle pourrait se constituer un revenu en vendant les passeports, en obtenant que les criminels soient extradés des pays étrangers, à la demande des agences de protection locales, et autres choses de ce genre.

De surcroît, une agence de défense nationale aurait le choix de défendre certaines zones, ou non. Pour prendre un cas extrême, Hawaï pourrait être exclu de la protection nucléaire couvrant le continent. Les communautés aux confins de la zone défendue, bien que forcément protégées d’une attaque nucléaire par un système de défense nationale, pourraient être défendues, ou non, contre une attaque de type classique. Une agence de défense nationale pourrait aller visiter ces régions, et faire savoir aux particuliers et aux sociétés ayant le plus à gagner d’un système de défense (gros propriétaires, cabinets d’assurance, etc.) qu’ils devraient payer une certaine somme pour couvrir les frais de défense.

C’est ainsi qu’une agence de défense nationale pourrait se procurer suffisamment d’argent pour financer la défense nationale sans avoir recours à l’impôt. C’est bien évident, un système qui repose sur des agences locales créées avec des objectifs différents, ou bien sur un système de bric et de broc financé par des contributions charitables, des ventes de passeports, et des menaces aux compagnies d’assurance hawaïennes, est très imparfait d’un point de vue économique. Il en est de même d’un système financé par la violence et géré par les hommes de l’Etat.

Ces arguments laissent entendre qu’il est peut-être possible de se défendre contre les nations étrangères grâce à des moyens volontaires, mais ils n’apportent pas la preuve que cela sera possible; je ne fais que comparer un système imparfait à un autre, en essayant de deviner lequel des deux fonctionnera le mieux. Qu’adviendra-t-il si la comparaison joue en faveur de l’autre système? Lorsque toutes les autres fonctions de notre Etat lui auront été retirées, que ferai-je, si je conclus que la seule façon efficace de se défendre contre l’agression des Etats étrangers, c’est d’avoir une défense nationale financée au moyen des impôts, c’est-à- dire, en d’autres termes, financée par de l’argent pris de force aux contribuables?

Dans une telle situation, je n’essaierai pas de supprimer ce dernier vestige de l’Etat. Je n’aime pas payer d’impôts, mais je préfère les payer à Washington qu’à Moscou – ils sont moins élevés. Je ne cesserais pas de considérer l’Etat comme une organisation criminelle, mais qui, par un caprice du destin, s’est révélée utile pour quelque temps. Faisons la comparaison avec un gang de malfaiteurs : tout en pillant de temps à autre les villages sur leur territoire, ils servent à en éloigner d’autres bandes plus rapaces. Je rejette tous les Etats, mais j’en tolérerai un dès lors que le seul autre choix possible s’avérera être un Etat encore pire. Et pendant ce temps, je ferai de mon mieux pour développer des institutions volontaires qui pourraient finalement reprendre la défense à leur charge. Lorsque j’ai écrit, au début de ce livre, que, à mon avis, toutes les fonctions de l’Etat se divisent en deux catégories : celles dont nous pourrions nous passer aujourd’hui, et celles dont nous espérons pouvoir nous passer demain, c’est précisément ce que j’entendais.

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