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Métaphysique

Qu’est-ce que la métaphysique ?

La métaphysique est la branche de la philosophie qui étudie l’existence. Elle est au fondement de notre vision du monde. Elle répond à la question « Qu’est-ce que c’est ? » Elle englobe tout ce qui existe, ainsi que la nature de l’existence elle-même. Elle doit trancher sur le fait que le monde est réel, ou simplement une illusion. C’est une vision fondamentale du monde qui nous entoure.

L’expérience métaphysique la plus universelle est l’expérience de l’être. « Ce qui est un mystère, ce n’est pas comment le monde est, mais le fait qu’il soit [1] », écrivait Wittgenstein.

La métaphysique est le fondement de la philosophie. Nous avons besoin d’une métaphysique (une théorie de la réalité) car nous avons besoin de savoir si si l’univers est ordonné, ou chaotique, si la vie peut être améliorée ou si elle est absurde et sans signification. Plus notre vision métaphysique du monde est correcte plus nous sommes en mesure de comprendre le monde et d’agir en conséquence.

L’existence précède la conscience : le primat de la réalité

L’idéalisme est un relativisme métaphysique qui pose que la réalité n’existe que par rapport à notre esprit. Nous créons la réalité avec nos mots et nos idées. Ce point de vue est à la mode dans le courant post-moderniste et il s’inscrit dans la ligne de Nietzsche, de Kant et plus lointainement du nominalisme de la fin du Moyen-Age.

Mais la réalité est absolue en ce sens qu’elle existe et n’est pas relative à nous. Elle a une nature spécifique indépendante de nos pensées ou de nos sentiments. La réalité n’est pas créée par les mots ni par les idées. Le monde qui nous entoure est réel. Il a une nature spécifique et il doit être conforme à cette nature. Chaque entité a un caractère spécifique. Elle agit en fonction de cette nature. Une vision métaphysique du monde doit avoir pour objectif de comprendre correctement le primat de la réalité.

« La réalité, le monde en dehors de notre corps, existe indépendamment de notre conscience, indépendamment de la connaissance ou des croyances, sentiments, désirs ou peur de celui qui l’observe. Cela signifie que A est A, les faits sont les faits.  Les choses sont ce qu’elles sont et que la tâche de la conscience de l’individu est de percevoir la réalité, non de la créer ou de l’inventer [2]. »

Ayn Rand cite souvent la phrase célèbre de Francis Bacon « on ne commande à la nature qu’en lui obéissant ». Bacon savait que, pour commander à la nature, il faut agir conformément à ses règles et à son identité. Cela signifie que la réalité n’est pas soumise aux désirs ou aux caprices de chacun. Si vous voulez changer le monde, vous devez agir en fonction de la réalité. Si vous tentez d’échapper à ce fait, vos actions n’auront très probablement pas les effets souhaités. Votre échec ne sera que justice au plan métaphysique.

L’axiome de l’existence

Le premier axiome de la métaphysique est celui-ci : « l’existence existe ». Un axiome est une vérité indéniable, c’est-à-dire une vérité que l’on ne peut nier sans contradiction. Ou encore, c’est une proposition qu’on ne peut contredire sans, pour ce faire, utiliser l’axiome lui-même. Ainsi on ne peut nier l’existence sans concéder sa vérité. Nier l’existence c’est affirmer l’existence d’une négation. Ou bien on dira qu’il existe un axiome tel que : l’existence n’existe pas, ce qui est proprement contradictoire. Bien sûr, on peut refuser les axiomes mais on ne peut pas le faire de façon logique. Ils sont donc nécessaires à toute déclaration de fait, à tout discours rationnel.

L’axiome premier est donc « l’existence existe ». Cela signifie que la réalité existe. Il est impossible de nier un tel axiome. Si vous dites que ce n’est pas vrai, vous indiquez qu’il existe quelque chose (une idée) qui n’est pas vrai, et vous acceptez donc que quelque chose existe

L’acte même de nier quelque chose est une reconnaissance que les autres existent, ou que vous-même existez, et que la communication existe, etc. Chaque pensée et chaque action est une reconnaissance implicite de cet axiome.

La loi de l’identité

Pour exister, un existant (une entité qui existe) doit avoir une identité particulière. Une chose ne peut exister sans exister comme quelque chose, sinon elle ne serait rien et n’existerait pas. Dans la déclaration « quelque chose existe », la chose se réfère à l’axiome de l’identité et l’existence se réfère à l’axiome de l’existence. Ces deux axiomes ne peuvent pas être séparés et sont comme les deux faces d’une même pièce ou deux façons de comprendre le même axiome. Tout ce qui existe a une identité.

La loi d’identité, est un second axiome. Elle affirme en substance que pour que quelque chose existe, il doit exister d’une manière spécifique. Cela est tout aussi indéniable. C’est à Aristote que l’on doit cette loi de l’identité : A est A. Cela signifie que tout ce qui existe a une nature spécifique et qu’elle possède des caractéristiques qui font partie de sa nature. « Cette feuille est jaune, solide, sèche, rêche, et inflammable. » Ou bien « ce livre est blanc, et a 230 pages. » Vous ne pouvez pas être à la fois A et non-A dans le même temps, et dans le même lieu. Si vous avez une qualité, elle a des attributs spécifiques. Soit elle a ces attributs, soit elle ne les a pas mais elle ne peut pas les avoir et ne pas les avoir en même temps.

Pourquoi est-ce important ? Au fond si une chose n’avait pas d’identité, elle ne serait rien du tout. Si la réalité se composait de choses qui n’ont pas d’identité, elle serait inconnaissable. Tout a une identité et donc tout est connaissable. Par ailleurs, si l’on accepte que les contradictions soient possibles, ou que A peut-être non A, en même temps et au même moment, plus rien ne fait sens.

Ces axiomes ne sont pas seulement des vérités logiques. Ce sont des vérités ontologiques, qui touchent à l’être même des choses.

« La primauté de l’existence (de la réalité) est l’axiome que l’existence existe, à savoir que l’univers existe indépendamment de la conscience (de toute conscience), que les choses sont ce qu’elles sont, qu’elles possèdent un caractère spécifique, une identité. Le corollaire épistémologique est l’axiome que la conscience est la faculté de percevoir ce qui existe et que l’homme acquiert des connaissances en regardant vers l’extérieur [3] »

L’axiome de la conscience

Parce que la conscience identifie les existants, la conscience elle-même doit exister. Une faculté ne peut pas fonctionner et ne pas exister au même moment Descartes l’a bien montré avec son célèbre cogito : si je doute, c’est que je pense et si je pense c’est que j’existe. La pensée « je n’existe pas » est donc impossible. L’existence de la conscience est donc un axiome fondamental. Et Murray Rothbard ajoute : « En effet, l’acte même consistant à douter que j’ai une conscience doit être accompli par une conscience [4] ».

L’erreur de Descartes c’est d’avoir cru qu’on pouvait être conscient sans qu’il y ait un objet extérieur à connaître.

Au contraire, la conscience exige l’existence et il n’y a pas de conscience sans existence.  Il ne peut y avoir de conscience sans un contenu, c’est-à-dire sans quelque chose qui existe à percevoir. La conscience est la faculté qui perçoit et identifie les existants (les choses qui existent). La conscience c’est la capacité de découvrir, plutôt que de créer des objets. La conscience est donc relationnelle, elle suppose l’existence de quelque chose qui lui est extérieur. Pour cette raison nous disons que l’existence est première et que la conscience est secondaire.

Liberté et déterminisme

Nombreux sont les philosophes et les scientifiques qui croient au déterminisme métaphysique. C’est l’idée que tout dans l’existence procède inéluctablement de cause à effet, comme un programme informatique, les orbites des planètes, ou le mouvement des billes sur une table de billard. Selon le déterminisme, l’univers a été mis en mouvement d’une certaine manière, peut-être dans un Big Bang, peut-être par Dieu, et tout ce qui s’est passé depuis devait se produire : rien d’autre n’était possible, le résultat était déterminé. Dans cette optique, nous croyons faire des choix conscients, mais sous nos choix se cachent des forces inconscientes : notre développement génétique, des facteurs sociaux et environnementaux, ou peut-être quelque chose d’autre.

Nous avons une capacité de choix, non pas sur tous les aspects de l’existence, bien sûr, mais sur une série d’actions en notre pouvoir. Chaque jour, nous faisons des choses que nous aurions pu faire différemment. Notre liberté de choisir nos actions est inhérente au fait d’être humain : elle sous-tend notre besoin d’un code moral et elle est une cause majeure de notre faillibilité. Mais elle est aussi à la racine de notre capacité à progresser par la créativité et l’innovation. C’est pourquoi la croyance que l’homme serait victime de forces incontrôlées : Dieu, le destin, les gènes, les conditions économiques ou sociales, est fausse.

La question est cruciale car c’est toute la morale qui repose sur la possibilité du libre arbitre. Si vous n’avez pas le choix, comment peut-on vous blâmer ou faire votre éloge ? La morale doit nous aider à faire des choix mais si vous n’avez pas le choix, la moralité perd toute signification.

Ce rejet du déterminisme moral et social n’est pas un rejet de la science. Un déterminisme causal existe bien dans la nature et c’est à la science de le découvrir.


[1] Ludwig Wittgenstein, Tracatus logico-philosophicus (1922)

[2] Ayn Rand, La vertu d’égoïsme

[3] Ayn Rand, The Metaphysical versus the Man-Made

[4] Murray N. Rothbard, Individualism and the Philosophy of Social Sciences (1973)

A lire :

Ma page sur Foi et Raison

Ma page sur La question philosophique de l’existence de Dieu

Textes fondamentaux

L’existence de Dieu selon Thomas d’Aquin

    1. L’existence de Dieu est-elle évidente par elle-même ?

Puisque l’intelligence humaine ne peut, dans la vie présente, connaître les substances immatérielles créées, on vient de le voir, elle pourra bien moins encore connaître l’essence de la substance incréée. Il faut donc affirmer absolument que Dieu n’est pas pour nous le premier objet connu, mais bien plutôt que nous parvenons à le connaître au moyen des créatures, selon saint Paul (Rm 1, 20) : « Les perfections invisibles de Dieu sont rendues visibles à l’intelligence au moyen de ses œuvres. » Mais ce qui est connu premièrement par nous, dans la vie présente, c’est l’essence de la réalité matérielle, qui est l’objet de notre intelligence, comme nous l’avons affirmé bien des fois.

Somme Théologique (1266-1273), question 88, art. 3, Paris, Cerf, 1985

Une chose peut être évidente de deux façons: soit en elle-même, mais non pas pour nous; soit à la fois en elle-même et pour nous. En effet, une proposition est évidente par elle-même du fait que le prédicat y est inclus dans l’idée du sujet, comme lorsqu’on dit: L’homme est un animal ; car l’animalité fait partie de l’idée d’homme. Si donc la définition du sujet et celle du prédicat sont connues de tous, cette proposition sera évidente pour tous. C’est ce qui a lieu pour les premiers principes de la démonstration, dont les termes sont trop généraux pour que personne puisse les ignorer, comme être et non-être, tout et partie, etc. Mais s’il arrive chez quelqu’un que la définition du prédicat et celle du sujet soient ignorées, la proposition sera évidente de soi; mais non pour ceux qui ignorent le sujet et le prédicat de la proposition. C’est pour cette raison, dit Boèce, qu’il y a des conceptions communes de l’esprit qui sont évidentes seulement pour ceux qui savent, comme celle-ci: les choses immatérielles n’ont pas de lieu.

Je dis donc que cette proposition : Dieu existe, est évidente de soi, car le prédicat y est identique au sujet; Dieu, en effet, est son être même, comme on le verra plus loin. Mais comme nous ne connaissons pas l’essence de Dieu, cette proposition n’est pas évidente pour nous ; elle a besoin d’être démontrée par ce qui est mieux connu de nous, même si cela est, par nature, moins connu, à savoir par les œuvres de Dieu.

Objection d’Anselme

On déclare encore évidentes les propositions dont la vérité apparaît dès que les termes en sont connus, comme le Philosophe le dit des premiers principes de la démonstration dans ses Derniers Analytiques. Dès qu’on sait, par exemple, ce que sont le tout et la partie, on sait que le tout est toujours plus grand que sa partie. Or, dès qu’on a compris ce que signifie ce mot: Dieu, aussitôt on sait que Dieu existe. En effet, ce mot signifie un être tel qu’on ne peut en concevoir de plus grand ; or, ce qui existe à la fois dans la réalité et dans l’esprit est plus grand que ce qui existe uniquement dans l’esprit. Donc, puisque, le mot étant compris, Dieu est dans l’esprit, on sait du même coup qu’il est dans la réalité. L’existence de Dieu est donc évidente.

Réponse de Thomas

Il n’est pas sûr que tout homme qui entend prononcer ce mot: Dieu, l’entende d’un être tel qu’on ne puisse pas en concevoir de plus grand, puisque certains ont cru que Dieu est un corps. Mais admettons que tous donnent au mot Dieu la signification qu’on prétend, à savoir celle d’un être tel qu’on n’en puisse concevoir de plus grand: il s’ensuit que chacun pense nécessairement qu’un tel être est dans l’esprit comme appréhendé, mais nullement qu’il existe dans la réalité. Pour pouvoir tirer de là que l’être en question existe réellement, il faudrait supposer qu’il existe en réalité un être tel qu’on ne puisse pas en concevoir de plus grand, ce que refusent précisément ceux qui nient l’existence de Dieu.

Somme Théologique, Q.2 art.1, Éditions du Cerf

Sur ce point, voir aussi la page sur Anselme et Thomas d’Aquin

    1. L’existence de Dieu est-elle démontrable ?

Il y a deux sortes de démonstrations: l’une par la cause, que l’on nomme propter quid ; elle part de ce qui est antérieur, en réalité, par rapport à ce qui est démontré. L’autre, par les effets, que l’on nomme démonstration quia; elle part de ce qui n’est premier que dans l’ordre de notre connaissance. C’est pourquoi, toutes les fois qu’un effet nous est plus manifeste que sa cause, nous recourons à lui pour connaître la cause. Or, de tout effet, on peut démontrer que sa cause propre existe, si du moins les effets de cette cause sont plus connus pour nous qu’elle-même ; car, les effets dépendant de la cause, dès que l’existence de l’effet est établie, il suit nécessairement que la cause préexiste. Donc, si l’existence de Dieu n’est pas évidente à notre égard, elle peut être démontrée par ses effets connus de nous.

L’existence de Dieu et les autres vérités concernant Dieu, que la raison naturelle peut connaître, comme dit l’Apôtre (Rm 1, 19), ne sont pas des articles de foi, mais des vérités préliminaires qui nous y acheminent. En effet, la foi présuppose la connaissance naturelle, comme la grâce présuppose la nature, et la perfection le perfectible. Toutefois, rien n’empêche que ce qui est, de soi, objet de démonstration et de science ne soit reçu comme objet de foi par celui qui ne peut saisir la démonstration.

Somme Théologique, Q.2 art.2, Éditions du Cerf

Cinq voies sont possibles pour prouver que Dieu existe.
La première et la plus manifeste part du mouvement. II est certain, d’une certitude sensible, qu’il y a du mouvement ou du changement dans le monde. Or tout ce qui est mû, est mû par autre que soi. En effet, rien ne se meut qu’en étant en puissance par rapport au terme du devenir ; et ce qui meut est en acte, puisque mouvoir n’est rien d’autre qu’élever un être de la puissance à l’acte : un être ne peut être porté à l’acte que par un être en acte […]. Mais il est impossible qu’un être soit, à la fois et sous le même rapport, en acte et en puissance […]. Impossible donc d’être, sous le même rapport et identiquement, moteur et mû, c’est-à-dire de se mouvoir soi-même absolument. Donc ce qui est mû est mû par autre que soi. Si donc le moteur est mû, ce ne peut être que par un autre, et cet autre par un autre. Mais on ne peut remonter à l’infini […]. Il faut donc en venir à quelque premier moteur qui ne soit mû par aucun autre : ce que tout le monde entend par Dieu.

La deuxième voie s’appuie sur la notion de cause efficiente.

Nous trouvons, dans ce monde sensible, un ordre de causes efficientes. On ne voit pas, et il est impossible, qu’un être soit sa propre cause efficiente : il existerait avant lui-même. Impossible, ici encore, de remonter à l’infini. […] Par conséquent il est nécessaire de poser une cause efficiente première. C’est elle que tous appellent Dieu.

La troisième voie se réfère aux notions du possible et du nécessaire. Nous trouvons, dans la nature, des êtres qui peuvent exister ou ne pas exister […]. Mais […] il existe, immanente au monde, quelque nécessité. Mais ce qui est nécessaire tient, d’un autre ou de soi-même, la raison de sa nécessité. Et comme pour la série des causes efficientes, il est impossible, pour les êtres nécessaires qui n’ont pas en eux-mêmes la cause de leur nécessité, de remonter à l’infini. Il faut donc poser un premier terme nécessaire par lui-même, et qui donne aux autres leur nécessité : ce que tous appellent Dieu.

La quatrième voie part des degrés constatés dans l’ordre même du réel. On constate, dans le monde, du plus et du moins : degrés de bonté, de vérité, de perfection, etc. Le plus et le moins désignent divers termes par la distance différente qui les sépare d’un absolu. Il existe donc un absolu dans l’ordre du vrai, du bon, du parfait, et par conséquent de l’existence […]. Il existe donc pour tous les êtres une cause de leur existence, de leur bonté, de toutes leurs perfections. Nous l’appelons Dieu.

La cinquième voie part de la considération de l’ordre qui règne dans le réel. Nous voyons des êtres dépourvus de connaissance agir en vue d’une fin […]. Il existe donc un principe intelligent qui oriente vers leur fin toutes les réalités naturelles. Nous l’appelons Dieu.

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, question 2, article 3, traduction J. Rassam, in L’Etre et l’Esprit. Textes choisis, éd. PUF, 1964, pp. 30-32.

Preuve de Dieu par la distinction de l’essence et de l’existence caractéristique de tout être fini.

Ce qui n’est pas dans le concept de l’essence ou de la quiddité lui vient de l’extérieur et entre en composition avec cette essence, parce qu’aucune essence ne peut être conçu sans ses parties. Toute essence ou quiddité peut être conçue sans que l’on conçoive rien de son être ; je peux en effet concevoir ce qu’est l’homme ou le Phénix et pourtant ignorer s’ils possèdent l’être parmi les réalités naturelles. Il est donc évident que l’être est autre que l’essence ou quiddité, à moins qu’il n’y ait quelque réalité dont la quiddité soit son être lui-même ; et cette réalité ne peut être qu’unique et la première de toutes, car il est impossible que quelque chose soit multiplié autrement que par l’addition d’une différence quelconque, comme la nature générique est multipliée en espèces, ou par la réception dans des matières divers, comme la nature spécifique est multipliée dans des individus différents, ou encore à la manière d’une chose qui est soit séparée, soit reçue en quelque chose : c’est comme s’il existait une chaleur séparée, qui serait autre que la chaleur non séparée en raison de sa séparation même. Si on pose au contraire une réalité qui serait seulement l’être, de manière que cet être même soit subsistant, celui-ci ne recevrait l’addition d’aucune différence, car alors il ne serait plus l’être seul mais l’être et une forme en plus de lui ; il recevrait encore moins une matière ajoutée, car alors, il ne serait plus être subsistant [par lui-même], mais être matériel. C’est pourquoi il demeure qu’un telle chose, identique à son être, ne peut être qu’unique Il faut également qu’en toute autre réalité en dehors de celle-ci, autre soit son être et autre sa quiddité, nature ou forme. C’est pourquoi il faut que, dans les intelligences, l’être d’ajoute à la forme, et pour cette raison, on dit que l’intelligence est forme et être.

Tout ce qui convient à quelque chose est soit causé par les  principes de sa nature, comme la faculté de rire chez l’homme, soit provient d’un principe extérieur, comme la lumière de l’air est émise par le soleil. Or, il est impossible que l’être lui-même soit causé par la forme ou quiddité de la chose (je le dit au sens de cause efficiente) car ainsi une chose serait cause d’elle-même, et se produirait elle-même dans l’être, ce qui est impossible. Il faut donc que toute chose dont l’être est autre que la nature tienne son être d’autre chose. Et parce que tout ce qui est par autre chose se ramène à ce qui est par soi comme à sa cause première, il faut qu’il y ait une certaine réalité qui soit cause de l’être de toute chose, du fait qu’elle-même est seulement être. Sinon, on irait à l’infini dans les causes, puisque toute chose qui n’est pas seulement être a une cause de son être, comme on l’a dit. Il est donc évident que l’intelligence est forme et être, et qu’elle tient l’être de la première réalité qui est être seul. Et celle-ci est la cause première qui est Dieu.

« De ente et essentia », chapitre V, traduction Alain Blachair, mars 2005

Thonnard, F.-J. Précis de philosophie, Paris, Desclée, 1950.
Thonnard, F.-J. Précis d’histoire de philosophie, Paris, Desclée, 1966.

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