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La logique et l’expérience

Leonard Peikoff, la dichotomie analytique-synthétique (extrait)

L’épistémologie, la théorie de la connaissance, la science qui définit les règles par lesquelles l’homme doit acquérir la connaissance des faits, a été désintégrée par l’idée que les faits sont le domaine des propositions « factuelles », « empiriques », et sont, par conséquent, exclues du domaine de la philosophie, avec pour résultat que les sciences particulières dérivent maintenant dans une marée montante d’irrationnalisme.

Tout au long de l’histoire, la philosophie a été déchirée par le conflit entre les rationalistes et les empiristes. Les premiers soulignent le rôle de la logique dans l’acquisition de la connaissance par l’homme, en minimisant le rôle de l’expérience ; les seconds affirment que l’expérience est la source de la connaissance humaine, tout en minimisant le rôle de la logique. Ce divorce entre la logique et l’expérience est institutionnalisé par la théorie de la dichotomie analytique-synthétique.

Les propositions analytiques, nous dit-on, seraient indépendantes de l’expérience ; ce seraient des propositions « logiques ». Les affirmations « synthétiques », en revanche, seraient privées de nécessité logique ; ce seraient des propositions « empiriques ».

Toute théorie qui met en avant une opposition entre le logique et l’empirique représente une incapacité à comprendre la nature de la logique et son rôle dans la connaissance humaine. La connaissance humaine n’est pas acquise par la logique indépendamment de l’expérience ni par l’expérience malgré la logique, mais par l’application de la logique à l’expérience. Toutes les vérités sont le produit de l’identification, par la logique, des faits de l’expérience.

L’esprit est né tabula rasa ; toute sa connaissance est fondée sur – et déduite de – la validité de sa perception. Pour atteindre le niveau de conscience spécifiquement humain, l’homme doit organiser en concepts les données de sa perception, et la conceptualisation est un processus qui n’est ni automatique ni infaillible. L’homme a besoin de découvrir une méthode pour guider ce processus, si celui-ci doit conduire à des conclusions qui correspondent aux faits de la réalité, c’est-à-dire qui représentent de la connaissance. Le principe à la base de la méthode correcte est le principe fondamental de la métaphysique : la loi de l’identité. Dans la réalité, les contradictions ne peuvent pas exister ; dans un processus cognitif, une contradiction est la preuve d’une erreur. D’où la méthode que l’homme doit suivre : identifier les faits observés, d’une manière non contradictoire. Cette méthode est la logique : « l’art de l’identification non-contradictoire ». (Atlas Shrugged)

La logique doit être employée à toutes les étapes du développement conceptuel d’une personne, depuis la formation de ses premiers concepts jusqu’à la découverte des lois et théorie scientifiques les plus complexes. Ce n’est que lorsqu’une conclusion est fondée sur une identification et une intégration non-contradictoire de tous les faits disponibles à un instant donné, qu’elle peut passer pour de la connaissance.

L’incapacité à reconnaître que la logique est la méthode d’acquisition de la connaissance spécifique de l’homme a engendré une prolifération de clivages et de dichotomies artificiels qui représentent des resucées de la dichotomie analytique-synthétique à partir de différents points de vue.

Trois prévalent en particulier aujourd’hui : les vérités logiques contre les vérités factuelles ; ce qui est logiquement possible contre ce qui est empiriquement possible ; et l’a priori contre l’a posteriori.

La dichotomie logique-factuel oppose des vérités qui sont validées « uniquement » en utilisant la logique (les vérités « analytiques »), et les vérités qui décrivent les faits de l’expérience (les « synthétiques »). Implicite dans cette dichotomie est l’idée que la logique est un jeu subjectif, une manière de manipuler des symboles arbitraires, et pas un moyen d’acquérir de la connaissance.

C’est l’utilisation de la logique qui permet à l’homme de déterminer ce qui est et ce qui n’est pas un fait. Introduire une distinction entre le « logique » et le « factuel », c’est créer un divorce entre la conscience et l’existence, entre des vérités conformes à la méthode humaine de la connaissance et des vérités conformes aux faits de la réalité. L’effet d’une telle dichotomie est que la logique est divorcée de la réalité (« les vérités logiques sont vides et conventionnelles ») et la réalité devient inconnaissable (« les vérités factuelles sont contingentes et incertaines »). Cela revient à dire que l’homme n’a aucune méthode pour acquérir de la connaissance, c’est-à-dire aucun moyen d’appréhender ce qui existe.

L’acquisition de la connaissance, comme Ayn Rand l’a fait remarquer, implique deux questions fondamentales : « qu’est-ce que je connais? » et « comment est-ce que je le sais? » Les artisans de la dichotomie logique-factuel disent à l’homme, en fait :

« tu ne peux pas connaître le ‘quoi’ parce qu’il n’y a pas de ‘comment' ».

(Ces mêmes philosophes prétendent avoir établi la véracité de leur argument au moyen d’un argumentaire logique irréfutable.)
Pour appréhender la nature de cette procédure épistémologique, imaginez un mathématicien qui affirmerait qu’il y a une dichotomie entre deux types de vérités pour additionner des colonnes de nombres : des vérités qui énoncent la somme effective d’une colonne donnée, et celles qu’on obtient en suivant les lois de l’addition.

Les « vérités sommatives » contre les « vérités additives ». Les premières représenteraient les vraies sommes,  qui seraient malheureusement impossibles à prouver et en fait inconnaissables, puisqu’on ne pourrait pas les obtenir par les procédures de l’addition ; les secondes, qui sont parfaitement certaines et nécessaires, sont malheureusement une création subjective de l’imagination, sans aucun rapport avec des sommes existantes dans le monde réel. C’est à ce moment qu’arrive un mathématicien pragmatiste avec sa « solution » :

-« l’addition, dit-il, peut bien être subjective, mais ça marche »

– Pourquoi? Comment sait-il que ça marche? Et demain?

– Ces questions, répond-il, ne sont pas fécondes ».)

Si les mathématiciens devaient accepter cette doctrine, la destruction de la mathématique s’ensuirait. Quand les philosophes acceptent cette doctrine, on peut s’attendre aux mêmes conséquences, avec cette seule différence : le domaine de la philosophie embrasse l’ensemble de la connaissance humaine.

Une autre manière d’énoncer la dichotomie analytique-synthétique est l’opinion qui oppose le « logiquement » possible et l' »empiriquement » possible.

Si la proposition suivant laquelle un phénomène donné existe n’est pas contradictoire, alors ce phénomène est dit « logiquement » possible. Si la proposition est contradictoire, alors le phénomène est « logiquement » impossible.

Certains phénomènes, d’un autre côté, quoique logiquement possibles, sont contraires aux lois « contingentes » de la nature que les hommes découvrent par l’expérience ; ces phénomènes sont « empiriquement » mais pas « logiquement » impossibles.

Ainsi, un « célibataire marié » est « logiquement » impossible ; mais un célibataire qui peut voler jusqu’à la lune en battant des bras n’est qu' »empiriquement » impossible. (ainsi, la proposition qu’un tel célibataire existe n’est pas contradictoire, mais un tel célibataire n’est pas conforme aux lois qui se trouvent régir l’univers.)

Le fondement métaphysique de cette dichotomie est la prémisse suivant laquelle la violation des lois de la nature ne mettrait pas en oeuvre une contradiction. Cependant, comme nous l’avons vu, les lois de la nature sont inhérentes aux identités des entités qui existent. Une violation des lois de la nature nécessiterait qu’une entité agisse en contradiction avec son identité ; ce qui veut dire qu’elle nécessiterait l’existence d’une contradiction. Se représenter une telle violation sanctionne une vision « miraculeuse » de l’univers, comme nous en avons déjà discuté.
La base épistémologique de cette dichotomie est l’idée suivant laquelle concept ne consisterait que dans sa définition.

Selon cette dichotomie, il est logiquement interdit de contredire la définition d’un concept ; ce qu’on affirme par ce moyen est « logiquement » impossible. Mais contredire une des caractéristiques non-définissantes des référents d’un concept est considéré comme logiquement admissible ; ce qu’on affirme dans un tel cas n’est qu' »empiriquement » impossible.

Ainsi, un « célibataire marié » contredit la définition de « célibataire » et on le considère donc comme « logiquement » impossible. Mais un « célibataire qui peut voler jusqu’à la lune en battant des bras » est considéré comme « logiquement » possible, parce que la définition du célibataire (« un homme non marié ») ne précise pas ses modes de locomotion. Ce qui est méprisé ici est le fait que le concept de « célibataire » est une sous-catégorie du concept d' »homme », qu’en tant que tel il inclut toutes les caractéristiques du concept d' »homme », et que celles-ci excluent la capacité de voler jusqu’à la lune en battant des bras. Ce n’est qu’en réduisant un concept à sa définition et en refusant de tenir compte de toutes les autres caractéristiques de ses référents que l’on peut prétendre que ces projections n’impliquent pas une contradiction.

Ceux qui essaient de distinguer entre ce qui est « logiquement » possible et ce qui l’est « empiriquement », affirment couramment que ce qui est « logiquement » impossible est inimaginable et inconcevable, alors que ce qui ne l’est qu' »empiriquement » est au moins imaginable et concevable, et que cette différence justifie la distinction. Par exemple, « la glace n’est pas solide » (une impossibilité « logique ») est inconcevable. Mais la « glace qui coule au fond de l’eau » (une impossibilité simplement « empirique ») est au moins concevable, disent-ils, même si ça n’existe pas. Il suffit de se représenter un bloc de glace flottant sur l’eau, puis plongeant brusquement vers le fond.

Cet argument confond Walt Disney avec la métaphysique. Qu’on puisse projeter une image et faire un dessin animé contraire aux faits de la réalité, ne change pas les faits ; cela ne change pas la nature ni les potentialités des entités qui existent. Une image de glace coulant au fond de l’eau ne change pas la nature de l’eau ; elle n’est pas une preuve qu’il serait possible à la glace de couler au fond de l’eau. Elle ne prouve que la capacité de l’homme de s’engager dans une fantaisie de l’imagination. La fantaisie n’est pas un moyen de départager le vrai du faux.

Allons plus loin : le fait que l’homme puisse imaginer ce genre de choses ne signifie pas que le contraire de vérités démontrées soit « imaginable » ni « concevable ». Dans un sens sérieux, épistémologique du terme, on ne peut pas concevoir l’opposé d’une proposition que l’on sait être vraie (à opposer aux propositions traitant des produits de l’action humaine). Si une proposition affirmant un fait de nature a été prouvé, cela signifie que l’on a prouvé que ce fait est inhérent aux identités des entités en question, et que toute possibilité concurrente exigerait l’existence d’une contradiction. Seule l’ignorance ou le refus de penser peuvent permettre à un homme de projeter de telles possibilités concurrentes. Si un homme ne sait pas qu’un certain fait a été démontré, il ne saura pas que le nier implique une contradiction. S’il le sait, mais refuse d’en tenir compte et abandonne une partie de son contexte cognitif, il n’y a pas de limite à ce qu’il peut faire semblant de concevoir. Mais ce qu’on peut se représenter par ignorance ou refus de penser, est philosophiquement sans pertinence. Cela n’est pas une raison pour instituer deux catégories distinctes de possibilités.

Il n’y a pas de distinction entre ce qui est « logiquement » et « empiriquement » possible (ou impossible). Toutes les vérités, comme je l’ai dit, sont le produit d’une identification logique des faits de l’expérience. Cela s’applique aussi bien à l’identification des possibilités qu’à celle des faits avérés.
Les mêmes considérations invalident la dichotomie entre l’a priori et l’a posteriori.

D’après cette variante, certaines propositions (celles qui sont analytiques) sont validées indépendamment de l’expérience, par une simple analyse des définitions des concepts qui les constituent ; ces propositions sont « a priori ». Les autres (les synthétiques) dépendent de l’expérience pour être validées. Elles sont « a posteriori ».

Comme nous l’avons vu, les définitions représentent la condensation d’une foule d’observations, c’est-à-dire d’une grande quantité de connaissance « empirique » ; on ne peut arriver à des définitions et les valider que sur la base de l’expérience. Il est par conséquent insensé de contraster des propositions qui seraient vraies « par définition » avec des propositions qui seraient vraies « par expérience ». Si une vérité « empirique » est une vérité déduite de perceptions observées et validée par elles, alors toutes les vérités sont « empiriques ». Comme la vérité est l’identification d’un fait de la réalité, une vérité « non-empirique » serait l’identification d’un fait de la réalité qui est validé indépendamment de l’observation du réel. Cela impliquerait une théorie des idées innées, ou quelque invention également mystique.

Ceux qui prétendent distinguer des propositions a posteriori et a priori affirment couramment que certaines vérités (les vérités synthétiques, factuelles) sont « empiriquement réfutables » alors que les autres (les analytiques, les logiques) ne le seraient pas. Dans le premier cas, dit-on, on peut décrire des expériences qui, si elles se produisaient, invalideraient la proposition ; dans le second, on ne le pourrait pas. Par exemple, la proposition : « les chattes ne donnent naissance qu’à des chatons » est « empiriquement réfutable » parce que l’on peut inventer des expériences qui la réfuteraient, telles que le spectacle de petits éléphanteaux sortant du ventre d’une chatte. La proposition « les chats sont des animaux », en revanche, n’est pas « empiriquement réfutable » parce que le chat est défini comme une espèce animale. Dans le premier cas, la proposition ne reste vraie qu’aussi longtemps que l’expérience continue à la confirmer ; elle dépend par conséquent de l’expérience, à savoir, elle est a posteriori. Dans le second cas, la véracité de la proposition est immunisée contre tout changement imaginable dans l’expérience et elle est par conséquent indépendante de l’expérience, à savoir : a priori.

Observez l’inversion mise en avant par cette argumentation : une proposition ne peut passer pour une vérité factuelle, empirique, que s’il est possible de faire abstraction des faits de l’expérience et d’inventer arbitrairement un ensemble de circonstances impossibles qui contrediraient ces faits.

En revanche, une vérité dont l’imagination humaine elle-même est impuissante à concevoir la négation, cette vérité-là est considérée comme indépendante des faits de la réalité et non-pertinente à sa nature, c’est-à-dire en fait comme une « convention » arbitraire des hommes entre eux.

Voilà le résultat inéluctable de la tentative faite pour divorcer la logique de l’expérience.

Comme je l’ai déjà dit, la connaissance ne peut pas être établie par l’expérience en-dehors de la logique, ni par la logique indépendamment de l’expérience.

Sans l’usage de la logique, l’homme n’a pas les moyens de tirer des conclusions des données de sa perception : il est condamné à la myopie des observations terre-à-terre, et n’importe quelle perception que son imagination pourrait envisager est considérée comme une éventualité possible à l’avenir, qui pourrait invalider ses propositions « empiriques ». Sans référence aux faits de l’expérience, il n’y a pas de fondement aux propositions « logiques » de l’homme, et celles-ci deviennent de purs produits de ses inventions arbitraires. Divorcé de la logique, l’exercice arbitraire de l’imagination humaine sape systématiquement la validité de l’observation « empirique ». Divorcée des faits de l’expérience, c’est arbitrairement que la même imagination crée une prétendue « logique ».

Je défie quiconque d’inventer une manière plus complète d’invalider l’ensemble de la connaissance humaine.

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