Les quatre niveaux de bonheur

four-levels-largePar le père Robert Spitzer, jésuite, ancien professeur de philosophie à Gonzaga University, état de Washington.

Cette théorie des quatre niveaux apparaît en philosophie comme en psychologie ou en théologie. On la trouve entièrement ou partiellement développée chez des penseurs aussi différents que Platon et Kierkegaard, Aristote et Jaspers, St Augustin ou Buber, Viktor Frankl et Abraham Maslow, Thomas d’Aquin et Laurence Kohllberg. On la trouve également dans les textes chrétiens, judaïques, islamiques, hindouistes et bouddhistes. Au cours des siècles, cette théorie refait périodiquement surface dans toutes les cultures, d’où qu’elles soient. Beaucoup d’entre nous la considèrent comme du simple bon sens et après en avoir pris connaissance sont tentés de dire  : «  C’est évident ! Vous ne faites que formuler ce que j’ai toujours pensé. » Mais formuler ce qui n’est peut-être que simple bon sens peut nous aider à préciser les aspirations de notre coeur, à mettre sur pied un plan de développement personnel, à chercher un meilleur équilibre psychologique, enfin à tirer le meilleur parti de notre temps, de nos talents, de… notre vie.

Le mouvement personnel et culturel qui nous fait passer d’un niveau 2 d’identité (comparatif – introverti) à un niveau 3 (contributif – extraverti) est l’étape nécessaire à l’engagement du cœur qui transforme ces principes de ‘concepts intéressants’ en ‘idéaux à atteindre’. C’est pourquoi ces niveaux de bonheur/identité méritent qu’on s’y arrête.

Les êtres humains sont animés de quatre sortes de désirs. La satisfaction de chacun de ces désirs conduit au bonheur tandis que leur non-satisfaction conduit au mal-être, à la frustration. L’un de ces désirs s’imposera comme essentiel et deviendra notre seul but dans la vie. Peu à peu, cet idéal fera partie intégrante de notre identité. Ainsi, il y a progression à partir d’un désir dominant, vers un but dans la vie, vers une nouvelle identité.

Les quatre sortes de désir/bonheur peuvent se classer sur quatre niveaux selon l’intensité des effets qu’ils produisent : envahissants, durables, profonds. « Envahissants » décrit des effets de plus en plus pénétrants jusqu’à prendre le contrôle du ‘soi’ : « durables » signifie qui durent longtemps et « profonds » signifie mettre en œuvre les plus hautes facultés de la conscience humaine, telles que l’intelligence, la créativité, l’idéalisme, le raisonnement, l’amour et l’aspiration spirituelle. Les plus bas niveaux, bien que plus rapidement gratifiants, intenses et visibles sont moins envahissants, durables ou profonds. Les plus hauts niveaux sont l’exact opposé.

Niveau 1 : le désir de plaisirs physiques ou le désir de possessions, venu de l’extérieur (ex : un plat de spaghetti ou une Mercedes classe-e).

Niveau 2 : la satisfaction personnelle née de la prise de contrôle du monde intérieur sur le monde extérieur (ego-1). Cela peut être un changement de statut, une réussite, un gain, un éloge… Cela mène à des comparaisons et à des questions « Qui est plus intelligent ? Qui a le meilleur statut social ? »

Niveau 3 : le désir de faire quelque chose pour le monde. C’est l’opposé du 2. Au lieu de déplacer le contrôle du monde extérieur dans son monde intérieur, il investit son monde intérieur dans le monde extérieur. Il essaie de faire quelque chose de positif qui fasse la différence (pour sa famille, ses amis, sa communauté, une organisation…) et  y engage son temps, ses talents, son énergie, sa vie. Cela se produit dans l’action et par empathie ; la plus grande manifestation étant l’agapé, l’amour gratuit, l’amour pour l’amour.

Niveau 4 : le désir de perfection totale, inconditionnelle dans la Vérité, l’Amour, la Bonté, la Beauté et l’Être. La Foi identifie cette perfection à l’existence de Dieu. Donc, pour les croyants, le niveau 4 est le désir de Dieu.

Généralement, l’un des quatre désirs devient dominant et les autres disparaissent ou sont ignorés.

Quatre Niveaux de Désir/bonheur

Le désir dominant devient notre but dans la vie (et, parfois, notre identité personnelle) tandis que les désirs récessifs lui servent de point d’appui. En général, les désirs non satisfaits sont source de frustration et d’affaiblissement. Bien que les quatre désirs soient opérationnels, le désir dominant tend à contrôler notre idée de la réussite et nos buts dans la vie : notre façon d’entrer en relation avec les autres, notre conception de l’amour, nos principes éthiques, nos aspirations, notre jugement sur nous-mêmes, notre avancée dans la vie et, finalement, nous-mêmes. Bien sûr, le genre de désir que nous choisissons pour en faire le dominant est de la plus haute importance.

Au cours de sa progression dans l’échelle des désirs, l’individu parvient à des buts plus envahissants, durables et profonds. Les buts des niveaux 3 et 4 ont un impact plus intense sur le monde que ceux des niveaux 1 et 2. Les buts des 3 et 4 durent plus longtemps que ceux des 1 et 2, le niveau 4 pouvant aller jusqu’à l’éternité. De même, les 3 et 4 sont plus profonds et mettent en oeuvre nos capacités intellectuelles, créatives, notre raisonnement moral, notre amour et nos aspirations spirituelles. Si l’efficacité se mesure en termes d’influence des actes, à leur durabilité et leur profondeur, on peut dire que, plus on se déplace dans l’échelle des désirs, plus on atteint une plus grande efficacité.

Le seul côté « sombre » dans cette progression de l’efficacité et de la qualité des désirs vient du fait qu’on devra remettre la « récompense » à plus tard, regarder en dessous et au-delà de la surface et renoncer à une certaine intensité de vie. Il est évident que le niveau 1 est immédiatement gratifiant, et cette gratification visible et intense alors que le niveau 4 requiert de la subtilité, un certain apprentissage, demande qu’on supporte d’attendre le résultat et qu’on prenne du recul quant à l’intensité. Les plus hauts niveaux sont marqués par un échange (compromis) : pour expérimenter les effets universels et éternels nés de notre  puissance transcendantale de Vérité, d ‘Amour, de Bonté, de Beauté et d’Être, nous devons souvent renoncer à un certain degré de gratification immédiate, d’intensité et de visibilité.

Ce compromis est l’un des défis de la transformation de notre identité car il n’est pas facile de renoncer à ce qui est facilement et intensément satisfaisant. Cependant, cela en vaut la peine car se hisser aux niveaux 3 et 4 nous inspire de plus grands idéaux, à effets plus durables (même éternels) et fait appel à notre potentiel le plus sophistiqué. Qui plus est, le niveau 4 nous mène au transcendantal et à la vie spirituelle.

J’ai expliqué ailleurs que l’être humain ne peut être satisfait qu’en atteignant le niveau 4 parce que notre désir de perfection inconditionnelle en toutes choses ne saurait être comblé par ce qui est conditionné ou imparfait. Si Dieu est Vérité, Amour, Beauté, Bonté, sans condition et à la perfection, alors Dieu peut nous combler.

Examinons maintenant le passage d’une identité dominante de niveau 2 (comparatif et introverti) à une identité dominante de niveau 3 (contributif et extraverti). Ce passage est particulièrement intéressant car la plupart des gens appartenant à notre culture auront à l’effectuer plusieurs fois dans leur vie. Beaucoup ont une identité de niveau 1 mais nombreux sont ceux qui, inconsciemment se situent au niveau 2 et en souffrent les conséquences émotionnelles. En effet, le niveau 2 est étroitement lié à des questions portant sur des comparaisons de tous ordres, questions en vue d’atteindre l’identité : « Qui gagne ? Qui perd ? Qui est plus admiré ? Qui a le plus de pouvoir ?… » Ainsi donc, la personne vit dans l’attente de réponses de niveau 2 et traite ces comparaisons comme des fins en elles-mêmes. On n’agit pas pour contribuer au bien de sa famille, de ses amis ou de la culture, mais, c’est l’agir pour l’agir, comme si cet agir donnait du sens à la vie. De même, on ne recherche pas le statut social pour faire le bien, s’intéresser aux autres ou contribuer au royaume de Dieu. C’est un but en soi. Même chose pour la réussite, le pouvoir, le contrôle, l’intelligence etc…

A remarquer : le niveau 2 n’est pas mauvais en soi, au contraire. Le désir d’action mène au progrès des civilisations. Le désir d’être respecté conduit à la crédibilité, la confiance et l’estime de soi. Le désir de réussite mène à la compétitivité et à l’excellence. Même le désir de pouvoir peut servir des buts positifs. Alors, où est le problème ? Le problème n’est pas le niveau 2 mais bien le fait de vivre pour le niveau 2 comme une fin en soi. Car, alors, cet agir compulsif pousse à toujours plus au lieu de se satisfaire d’une « réussite de qualité ». La recherche du respect pousse à toutes les bassesses pour susciter l’admiration. La recherche du pouvoir comme une fin en soi mène à la corruption et la conquête du pouvoir absolu à la corruption absolue.

Plusieurs conséquences découlent de cette vision étroite de la vie. On peut ressentir un certain vide, né de l’impression de ne pas vivre pleinement. Le désir de faire quelque chose de significatif pour sa famille, ses amis, la société n’est pas satisfait et on se met à penser que sa vie n’a aucune importance pour l’histoire et le monde : « Que je vive ou non, ne fait aucune différence. » Pire encore, le désir de perfection en toutes choses (la beauté, la bonté… Dieu) n’est pas satisfait. Bien qu’assoiffée de perfection, la personne est empêchée de chercher à atteindre les niveaux 3 et 4 par l’obsession pour le niveau 2. Et, de nouveau, elle est envahie d’un sentiment de vide, de la conscience dramatique de « gaspiller le peu de temps que j’ai à passer sur cette terre. »

D’autres émotions négatives viennent s’ajouter à ce sentiment de vide. Elles proviennent de la comparaison constante avec les autres. Puisque le statut, l’admiration, le pouvoir… sont des fins en soi, prendre l’avantage sur les autres est impératif. Non seulement, je dois progresser (en statut, pouvoir, réussite…) je dois aussi en avoir plus. Sinon, si je ne suis pas meilleur, je pense que ma vie est à l’arrêt ou m’échappe. Je perds l’estime de moi-même et ressens un profond malaise fait de jalousie, frustration, d’un sentiment d’infériorité ; je m’apitoie sur moi-même et me laisse aller à la rancœur.

On pourrait objecter que ceci ne concerne pas ceux qui réussissent et glanent tous les trophées. Effectivement, ils récoltent de nombreuses gratifications personnelles ; cependant ce même sentiment de vide ne tarde pas à se manifester. D’autant plus qu’ils sont contraints de toujours progresser. S’ils n’y parviennent pas, ils ressentent le même malaise que ceux qui ont échoué.

Pire encore, ils sont affligés d’une curieuse maladie : le désir d’être admirés. Quand ceux qu’ils estiment leurs inférieurs ne reconnaissent pas ouvertement leur supériorité (et leur propre infériorité !), ils en éprouvent une terrible rancoeur. Par voie de conséquence, ils se laissent aller au mépris car ils considèrent que leurs vies valent plus que celles des autres. Ils peuvent alors se montrer odieusement méprisants ou (s’ils sont plus intelligents) extrêmement condescendants. Finalement, ces « gagneurs » ne peuvent se permettre d’échouer. Si cela devait se produire, ceux qu’ils ont méprisés ne manqueraient pas de les traîner plus bas que terre.

Le « gagneur » ne supporte pas d’être mis en difficulté devant des inférieurs. Imaginons que, lors d’une conférence, vous déformiez le mot « spectroscopie » et qu’un collègue ‘bienveillant’ s’étonne :

« Comment quelqu’un comme vous peut-il commettre une telle erreur ? ». Vous rentrez chez vous et vous vous passez l’enregistrement en vous arrachant les cheveux car la douleur physique est moins pénible que… « Comment ai-je pu ? »

Autre trait caractéristique : les « gagneurs » cherchent toujours à rejeter la faute sur les autres puisque, en principe, ils ne peuvent pas se tromper.

En résumé, il leur faut être parfaits, ce qui est impossible. Donc, ils construisent un rempart qu’ils entretiennent et protègent. Mais ils ne peuvent pas toujours être à l’abri des regards observateurs de leurs « inférieurs ». C’est pourquoi ils doivent se préparer à subir le mépris, la rancune, le blâme, la colère, et la solitude car personne (à l’exception de Mère Térésa et de leur propre mère peut-être) ne souhaitera les fréquenter sauf nécessité. La raison pour laquelle je suis tellement au courant de toutes ces émotions négatives est que je me suis battu et continue de me battre que ce soit du côté des gagnants ou des perdants ! Je peux attester et beaucoup d’autres avec moi que les niveaux 3 et 4 contribuent à alléger la souffrance, le vide et l’obsession générés par le niveau 2.

Malheureusement, faire des niveaux 3 et 4 une identité dominante n’est pas si facile : il ne suffit pas d’en faire le choix, il faut encore se sentir à l’aise avec ce choix et lui permettre de devenir une habitude pour ne pas avoir à y penser constamment. Il faut alors mettre par écrit certains aspects concrets de notre nouvelle identité et les revoir chaque matin pendant au moins un mois pour résoudre les tensions et les problèmes que pose la mise en actes de notre nouvelle identité. Une technique qui peut vous aider est de rédiger son « credo » personnel.

La meilleure façon de procéder est de décrire comment vous allez vous y prendre pour optimiser votre temps, vos talents, votre énergie en faveur des groupes suivants, selon votre situation personnelle : famille, amis, collègues, clients, la paroisse, le royaume de Dieu, la culture, la politique, les arts, les médias ou tout autre domaine d’influence. Demandez-vous : « Comment faire en sorte que cette partie du monde à laquelle j’appartiens soit meilleure parce que j’y aurai vécu ? » « Comment puis-je laisser une trace positive en investissant de mon temps, de mon énergie et en utilisant mes talents ? » Cela nous éloigne de la question des avantages comparatifs et concentre notre attention sur l’utilisation de notre intelligence… au service du monde, dans le but de le rendre meilleur. Conclure cette liste par les mots : « C’est pour cela que je suis sur terre ». Cette déclaration fait de cette liste plus qu’un ensemble d’aspirations, cela devient le but d’une vie ou encore, l’affirmation d’une certaine identité.

Comme je l’ai déjà dit, pour en tirer le bénéfice maximum, vous devez reprendre cette liste tous les jours et réfléchir aux tensions que cette nouvelle identité peut provoquer, en particulier quand elle entre en conflit avec le niveau 2 qui peut vous sembler plus facile et terriblement tentant. Prenez patience. Vous reviendrez au niveau 2 vingt fois par jour pendant un certain temps. Mais tenez bon, car, lentement mais sûrement, la nouvelle identité fera sa place, les retours en arrière seront moins fréquents et un sentiment nouveau de raison d’être et d’agir s’installera dans son sillage. En parallèle, vous observerez le déclin de vos jalousies et frustrations, de votre peur de l’échec, de votre mépris pour les autres et de toutes les émotions négatives qui vous habitaient. Ce changement ne peut qu’être source d’une plus grande efficacité et d’un plus grand bonheur. Une autre conséquence de ce changement est l’engagement de nos cœurs dans les neuf principes universels décrits dans cet ouvrage. Ces principes passent du statut de ‘concepts intéressants’ à un idéal de vie, ce qui fait toute la différence. Si vous vous êtes engagés dans cette voie, vous aurez peut-être envie de les relire et de reconsidérer les questions essentielles à la lumière de ces principes, compris par le coeur et la raison. Si vous décidez qu’ils méritent plus qu’une simple considération intellectuelle, je vous demande de les divulguer et de réagir contre les injustices qu’ils dénoncent.

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Une Réponse

  1. Vraiment génial!

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