Publicités

Peut-on connaître la vérité de façon objective ?

L’idée selon laquelle la certitude que le monde existe devrait faire l’objet d’une justification, sous peine de n’être qu’un préjugé, a conduit certains philosophes dans l’impasse du scientisme ou de l’idéalisme le plus comique. Cette exigence hypercritique de fondation rationnelle de nos certitudes de base introduit le virus du scepticisme au cœur de la philosophie. Le sens commun est alors placé en position d’accusé et le philosophe se voit attribuer un rôle démesuré et dangereux : pourchasser les préjugés. Il se transforme alors en redoutable déconstructeur de vérités, faisant table rase de toute certitude pour tout reconstruire sur des fondements théoriques censés infaillibles mais toujours plus abstraits et arbitraires.

Dans Droit, Législation et Liberté, Friedrich A. von Hayek attribue à Descartes l’invention d’un constructivisme épistémologique.  Depuis Descartes, la philosophie moderne s’est habituée à poser le problème de l’objectivité en termes de  conditions de possibilité de la connaissance. Ce problème s’est imposé en réponse à un défi sceptique hyperbolique : comment fonder l’objectivité en partant des représentations immanentes du sujet ?

Descartes prétend résoudre le problème en faisant appel à la « veracitas dei » censée garantir la conformité de nos idées au réel. Cette solution avait déjà été tentée par Platon : les Idées qui sont en nous sont garanties par Dieu puisqu’elles proviennent de lui (théorie de la préexistence des âmes dans le monde intelligible). La théologie vient alors au secours de la métaphysique. Problème : en voulant démonter la validité de nos idées, on a recours à une autre idée, l’idée de Dieu, censée être hyper-valide. On tourne alors dans un cercle.

Mais l’erreur de Descartes réside d’abord et surtout dans ses prémisses épistémologiques. Descartes définit la connaissance d’après un modèle représentationaliste. Ce modèle affirme dès le départ que l’idée, comme représentation, s’interpose entre le sujet qui connaît et l’objet connu. Partant de là, toute la question est de savoir comment l’idée peut représenter correctement le monde et comment justifier la confiance que nous avons dans nos représentations (c’est le fameux défi sceptique). Mais cette manière de poser le problème de la connaissance conduit nécessairement au subjectivisme, c’est-à-dire à un sujet enfermé dans ses représentations ou dans ses catégories a priori, incapable de rejoindre le monde en lui-même. Le problème est posé de telle sorte qu’on ne puisse jamais le résoudre de façon satisfaisante, sauf à verser dans l’idéalisme le plus outrancier (le monde est ma représentation). Le problème de la connaissance tel qu’il a été posé par Descartes est le type même du problème insoluble, c’est-à-dire du faux problème.

La question de savoir comment fonder l’objectivité de mes idées est donc une fausse question. Car c’est déjà supposer que nos idées sont une représentation de la réalité. Or connaître, ce n’est pas se représenter la réalité. C’est lui appartenir. La connaissance n’a pas à être fondée car connaître c’est vivre. C’est par l’union naturelle du connaissant et du connu que nous avons accès à l’être des choses.

La raison est-elle fiable ?

Si nos certitudes de base ne sont pas justifiables par une procédure démonstrative, elles sont pourtant parfaitement garanties. L’assentiment de notre esprit à la réalité du monde est naturel, en ce sens que la nature humaine est caractérisée par sa capacité à connaître la réalité.

Toute certitude acquise dans des conditions normales, par une personne dont les facultés sensibles et cognitives fonctionnent normalement, est rationnelle et garantie, pour autant que cette croyance ne contredise aucune croyance déjà implantée et considérée comme rationnelle et garantie.

Ce principe épistémologique est téléologique (du grec telos : la fin). Cela signifie que nos facultés sensibles et cognitives sont faites en vue d’acquérir des connaissances rationnelles, elles sont ordonnées à cette fin. De telles facultés normales permettent des jugements corrects sur le monde et un comportement adapté dans la plupart des circonstances de l’existence.

Ce principe épistémologique peut conduire à l’existence d’un Dieu, un sage auteur de la nature, qui aurait créé l’homme avec des facultés dont la finalité serait de connaître le réel. Certains philosophes, comme Leibniz, ont été conduits à supposer ici une harmonie préétablie par Dieu entre le monde et notre esprit. Toutefois, cette idée ne s’impose pas avec nécessité. Le fait que nos facultés soient finalisées est aussi compatible avec l’hypothèse d’une évolution qui, par adaptations successives, aurait favorisé de telles capacités en vue de la survie. Notre cerveau serait alors l’aboutissement d’une longue sélection par adaptation. Il disposerait d’un équipement génétique

Selon cette hypothèse, l’erreur de Descartes est d’avoir posé l’esprit humain comme une substance isolée, détachée de tout lien avec la nature. Or l’esprit n’existe et ne se développe que par rapport à un donné naturel qui lui préexiste et qui conditionne son évolution.

« Nous savons que nous ne rêvons point » disait Pascal en réponse aux pyrrhoniens. « Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvements, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent [1]. » Vouloir démontrer que la raison a raison est aussi ridicule qu’inutile.

« Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, en se soumettant où il faut. Qui ne fait ainsi n’entend pas la force de la raison. Il y en a qui faillent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, faute de se connaître en démonstration, ou en doutant de tout, faute de savoir où il faut se soumettre, ou en se soumettant en tout, faute de savoir où il faut juger [2]. »

« Le premier pas sur la voie du réalisme est de s’apercevoir qu’on a toujours été réaliste ; le deuxième est de s’apercevoir que, quoi que l’on fasse pour penser autrement, on n’y arrivera jamais ; le troisième est de constater que ceux qui prétendent penser autrement, pensent en réalistes dès qu’ils oublient de jouer un rôle. Si l’on se demande alors pourquoi, la conversion est presque achevée [3]. »


[1] Pascal, Pensées

[2] Pascal, Pensées, Brunschvicg 265 et 268

[3] Etienne Gilson, Le réalisme méthodique, Téqui (1935)

A lire également : Garrigou-Lagrange sur le réalisme de la connaissance.

Publicités

Une Réponse

  1. Un très bon sujet pour demain matin …

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :