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Critique de la critique de Kant

Depuis Descartes, la philosophie moderne s’est habituée à poser le problème de l’objectivité en termes de  conditions de possibilité de la connaissance. Ce problème s’est imposé en réponse à un défi sceptique hyperbolique : comment fonder l’objectivité en partant des représentations immanentes du sujet ?

Descartes prétend résoudre le problème en faisant appel à la « veracitas dei » censée garantir la conformité de nos idées au réel. Cette solution avait déjà été tentée par Platon : les Idées qui sont en nous sont garanties par Dieu puisqu’elles proviennent de lui (théorie de la préexistence des âmes dans le monde intelligible). La théologie vient alors au secours de la métaphysique. Problème : en voulant démonter la validité de nos idées, on a recours à une autre idée, l’idée de Dieu, censée être hyper-valide. On tourne alors dans un cercle. Rejetant cette solution contradictoire, la philosophie critique de Kant tente de résoudre le problème à l’intérieur du sujet, en limitant la connaissance au phénomène : ce qui nous apparaît et en déclarant inconnaissable l’au-delà nouménal du phénomène : la chose en soi.

La critique kantienne de la raison

Commençons par lire ce que dit Kant à propos de la vérité :

« La vérité, dit-on, consiste dans l’accord de la connaissance avec l’objet. Selon cette simple définition de mot, ma connaissance doit donc s’accorder avec l’objet pour avoir valeur de vérité. Or, le seul moyen que j’ai de comparer l’objet avec ma connaissance, c’est que je le connaisse. Ainsi ma connaissance doit se confirmer elle-même ; mais c’est bien loin de suffire à la vérité. Car puisque l’objet est hors de moi et que la connaissance est en moi, tout ce que je puis apprécier, c’est si ma connaissance de l’objet s’accorde avec ma connaissance de l’objet. Les anciens appelaient diallèle un tel cercle dans la définition. Et effectivement, c’est cette faute que les sceptiques n’ont cessé de reprocher aux logiciens ; ils remarquaient qu’il en est de cette définition de la vérité comme d’un homme qui ferait une déposition au tribunal et invoquerait comme témoin quelqu’un que personne ne connaît, mais qui voudrait être cru en affirmant que celui qu’il invoque comme témoin est un honnête homme. Reproche absolument fondé, mais la solution du problème en question est totalement impossible pour tout le monde[1]. »

Kant part de la définition aristotélicienne de la vérité comme adéquation de la connaissance à son objet : « La vérité, dit-on, consiste dans l’accord de la connaissance avec l’objet. » Il s’agit bien de la thèse classique dite de la vérité-correspondance.

Or cette théorie de la vérité correspondance, selon Kant, repose sur un cercle vicieux. Pour comparer ma pensée avec la chose, il faudrait que je connaisse déjà la chose en vérité. Autrement dit, pour connaître la vérité, il faudrait que je connaisse déjà la vérité !

Mais tout le problème vient du fait que l’objet est posé comme étant « hors de moi » et la connaissance comme étant « en moi ». Partant d’une telle opposition, il est logique que l’objet soit inaccessible. Dès lors, les sceptiques n’auraient-il pas raison de nier toute forme d’objectivité de la connaissance et de suspendre leur jugement ?

Kant se refuse à céder au scepticisme. Le défi pour lui, c’est de parvenir à dépasser cette opposition entre l’intériorité de la pensée et l’extériorité de l’objet. Kant prétend y parvenir en montrant que l’objet n’est connaissable que s’il est produit par le sujet. Il ne peut y avoir conformité à l’objet que si l’objet est construit par nous. Ce que nous connaissons, ce n’est donc jamais l’objet en soi mais toujours l’objet pour nous, tel qu’il nous apparaît à travers les catégories a priori de notre entendement et les formes a priori de notre sensibilité. Ce n’est donc pas la réalité elle-même qui constitue la norme de la connaissance, mais le sujet transcendantal (c’est-à-dire le sujet équipé de ses structures a priori), ce que Kant a appelé une « révolution copernicienne ». Cela signifie que les objets sont constitués par nous plutôt que présentés à notre connaissance de l’extérieur. Dès lors, l’adéquation entre la raison et ses objets est fondée mais à condition de préciser qu’il s’agit des objets d’une expérience possible et jamais des choses en soi, désormais inconnaissables.

Le résultat de la critique kantienne de la raison c’est que l’objet est double :

– l’objet comme phénomène

– l’objet comme noumène

1) Les phénomène sont les objets tels qu’ils sont pour nous c’est-à-dire tels qu’ils résultent d’une double opération du sujet : donnés dans l’expérience sensible puis organisés par les formes de la sensibilité et les catégories de l’entendement. Les phénomènes constituent le monde de notre expérience, réglé par le principe de causalité et donc soumis au déterminisme des lois de la nature.

2) Les choses en soi échappent à notre sensibilité et à nos catégories, donc à la causalité et au déterminisme naturel. On ne peut pas connaître les choses en soi. Ces choses en soi sont le moi ou la volonté libre, l’âme et Dieu. Ces objets ne peuvent être connus par notre entendement mais peuvent seulement être pensés par notre raison.

Critique de la critique kantienne

Les successeurs de Kant, notamment Jacobi[2], ont bien vu que la notion de chose en soi était parfaitement contradictoire. Car comment la chose en soi pourrait-elle être la cause de nos représentations (les phénomènes) alors même que la notion de cause ne s’applique qu’aux phénomènes[3] ? La chose en soi devient alors une notion inutile et vide, qui s’élimine d’elle-même comme pure « négation » de toute « pensée déterminée[4] ».

Mais l’erreur de Kant réside d’abord et surtout dans ses prémisses épistémologiques. Kant définit la connaissance d’après un modèle représentationaliste. Ce modèle, qui est aussi celui de Descartes, affirme dès le départ que l’idée, comme représentation, s’interpose entre le sujet qui connaît et l’objet connu. Partant de là, toute la question est de savoir comment l’idée peut représenter correctement le monde et comment justifier la confiance que nous avons dans nos représentations (c’est le fameux défi sceptique). Mais cette manière de poser le problème de la connaissance conduit nécessairement au subjectivisme, c’est-à-dire à un sujet enfermé dans ses représentations ou ses catégories a priori, incapable de rejoindre le monde en lui-même. Le problème est posé de telle sorte qu’on ne puisse jamais le résoudre de façon satisfaisante, sauf à verser dans l’idéalisme le plus outrancier (le monde est ma représentation) ou dans les antinomies de Kant. Le problème de la connaissance tel qu’il a été posé par Descartes puis par Kant est le type même du problème insoluble, c’est-à-dire du faux problème.

A lire aussi : Peut-on connaître la réalité de façon objective ?


[1] Kant, Logique, AK, IX, 50.

[2] Jacobi, Appendice sur l’idéalisme transcendantal (1787)

[3] En effet, selon Kant, le concept de cause ne dérive pas de l’expérience, il est a priori, c’est pourquoi il a une valeur scientifique. Mais il est néanmoins relatif à l’expérience et ne s’applique qu’à l’expérience. On ne peut donc pas dire, par exemple, que Dieu est cause du monde car Dieu n’est pas donnée dans notre expérience.

[4] Hegel, Encyclopédie, § 44 R.

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