La Valeur intrinsèque des personnes

Ten-Universal-PrincipesLa nature même du principe de non-malfaisance s’enracine dans l’idée que les êtres humains sont dotés d’une valeur intrinsèque inhérente à leur nature et, pour de nombreux philosophes, d’un caractère transcendant. Les êtres humains ne peuvent donc pas être traités comme des objets inanimés ni même comme des animaux non humains (Voir la page sur l’identité de la personne). Quelque chose fait qu’ils méritent d’être protégés sans se poser de questions et sans aucune exception.

Pour certains matérialistes, cette soi-disant particularité est totalement injustifiée puisque, pour eux, les êtres humains ne sont qu’une collection de particules matérielles qui, à leur tour, sont composées d’atomes et de particules subatomiques. Alors, pourquoi réserver aux êtres humains un traitement différent de celui des autres entités matérielles ? Pourquoi ne pas traiter un être humain comme nous le faisons d’un rocher, d’une plante ou d’un insecte ? Comme nous le verrons plus loin, la plupart d’entre nous a eu conscience à un moment ou à un autre d’être plus que la somme de ses composants. Cette conscience n’est pas réservée aux personnes à tendance religieuse ou spirituelle, non plus qu’aux philosophes tels que Platon ou Aristote ; elle s’impose à tout être humain.

Avant de nous lancer dans une explication plus technique, rappelons qu’affirmer que « les personnes ont une valeur intrinsèque » revient à dire que « les êtres humains ont une valeur intrinsèque ». Cela est nécessaire pour

1) fonder la définition de l’identité de personne sur l’évidence objective,

2) empêcher toute violation du principe de non-malfaisance.

Si les êtres humains ont une valeur intrinsèque (et transcendantale) la même chose est vraie des personnes.

Pourquoi les philosophes, les scientifiques et autres personnes sensées attribuent-ils une telle valeur aux êtres humains ? Cela est dû à plusieurs observations concomitantes, observations présentes dans les oeuvres de nombreux philosophes et hommes de science, à commencer par Socrate, Platon et Aristote, puis Saint Augustin, Maimonide, Averroès, Saint Thomas d’Aquin, Francisco Suarez, John Locke, Emmanuel Kant, G.W.F. Hegel, John Henry Newman et plus récemment, Edmund Husserl, Edith Stein, Jacques Maritain, Henri Bergson, Emerich Goreth, Bernard Lonergan et d’autres encore. Cette idée est au coeur de l’oeuvre de nombreux physiciens et biologistes des XXème et XXIème siècles.

Deux exemples : le premier est emprunté à Sir Arthur Eddington. Après avoir explicité les équations de la physique quantique et de la physique de la relativité, il remarque :

« Nous savons tous que certaines zones de l’esprit humain ne sont pas soumises aux lois de la physique. Dans le domaine mystique de la création, dans l’expression artistique, dans le désir de se rapprocher de Dieu, l’âme s’élève et trouve l’épanouissement de quelque chose implanté au coeur de sa nature. La possibilité de cet épanouissement est en nous, un désir d’effort émanant de notre conscience ou une lumière intérieure venue d’une puissance plus grande que la nôtre. La science ne peut pas remettre en question cette possibilité puisqu’elle-même prend sa source dans une pulsion de l’esprit qu’elle ne peut ignorer. Que ce soit dans la recherche intellectuelle ou dans la quête spirituelle, la lumière nous fait signe d’avancer et le but imprimé dans notre nature y répond. »

D’autre part, l’éminent généticien Francis Collins, directeur du Projet sur le génome humain, fait part d’une intuition similaire :

« En tant que directeur du projet, j’ai supervisé un groupe de chercheurs qui a réussi à déchiffrer les 3.1 milliards de caractères du génome humain, le document ADN qui nous est propre. En tant que croyant, je considère la molécule d’ADN, source de toute information sur les êtres vivants, comme le langage de Dieu et l’élégance et la complexité de nos corps ainsi que du reste de la nature comme le reflet du plan de Dieu… Est-il possible de chercher à comprendre les mécanismes de la vie au moyen de la génétique et de la biologie moléculaire et continuer de croire en un Dieu créateur ? Les lois de l’évolution et la foi en Dieu ne sont-elles pas incompatibles ? Personnellement, je n’y vois aucune incompatibilité et il en va de même des 40% de chercheurs qui se déclarent croyants… J’ai constaté une merveilleuse harmonie complémentaire entre les vérités de la science et celles de la foi. Le Dieu de la Bible est aussi celui du génome. On peut trouver Dieu et à l’église et au laboratoire. En cherchant à comprendre la création aussi majestueuse qu’impressionnante de Dieu, la science peut être un moyen de rendre hommage à Dieu. »

Si le génome humain est le langage de Dieu, les êtres humains en sont l’expression la plus achevée.

Quelle est donc l’origine de cette croyance philosophique et scientifique en une valeur particulière (et transcendante) de l’être humain ? Elle vient d’une observation très ancienne des animaux non humains que d’autres observations empiriques récentes confirment.

Bernard Lonergan explique :

« Ce n’est que lors d’un dysfonctionnement que les animaux réagissent consciemment. En effet, ils passent une grande partie de leur vie inconscients et la partie consciente elle-même n’apparaît que par intermittences. Les animaux dorment. C’est comme si leur faculté de vivre (à plein temps) appelait à la rescousse la conscience, tel un employé occasionnel, pour traiter des problèmes qui se posent, les résoudre rapidement, efficacement et gérer toute situation concernant la subsistance et l’avenir des petits. Quand l’objet ne stimule pas le désir, le sujet reste indifférent et quand un processus vital non conscient n’a pas besoin d’objets extérieurs, le sujet sombre dans le sommeil. »

Autrement dit : quand les animaux ne sont pas sollicités par un besoin biologique ou menacés par un danger, ils dorment. Par contraste, quand les êtres humains ne sont plus sollicités par un besoin ni menacés par un danger, ils posent des questions, cherchent un but à leur vie, se réjouissent de la beauté, réfléchissent à la bonté (ou aux imperfections) de ceux qu’ils aiment, à la loyauté ou à l’injustice, cherchent comment améliorer leur situation ou celle du monde, s’adonnent aux mathématiques, à la philosophie, la physique ou la théologie, juste pour le plaisir… Ils ne dorment pas mais comme le dit Platon (et les Néoplatoniciens), ils se livrent à des activités transcendantales. Ce sont ces activités qui révèlent la qualité unique de l’être humain et le rendent digne d’une considération particulière.

Les Néoplatoniciens ont identifié cinq domaines d’activité transcendantale, nommés « les cinq transcendantaux » : la conscience et le désir de Vérité, d’Amour, de Bonté, de Beauté et d’être. On les appelle transcendantaux car ils semblent tous sans limites ; les humains semblent conscients de leurs possibilités illimitées et désirer leur accomplissement maximal.

Ces transcendantaux dépassent toute structure prédéfinie, celle qui détermine les réalités physiques et les lois régissant toute particule, molécule ou cellule ainsi que les structures organiques complexes telles que celles d’un cerveau.

C’est pourquoi, philosophes, mathématiciens et scientifiques s’accordent à dire que l’être humain est plus que de la matière. Il semble doué d’un pouvoir transmatériel ou spirituel qui lui permet de se mouvoir au-delà des structures physiques et de faire preuve de créativité dans des domaines qui défient l’intelligence artificielle.

Kurt Gödel (et son célèbre théorème) confirme cette thèse. Il avait anticipé les limites de l’intelligence artificielle, régulièrement mise à mal par l’intelligence humaine. Il montre qu’il y aura toujours des propositions indémontrables dans tout ensemble d’axiomes mathématiques. Les êtres humains peuvent montrer que des propositions logiques indémontrables existent, mais ils peuvent aussi prouver qu’elles sont logiques en utilisant des axiomes autres que ceux employés pour créer ces propositions. Ce qui prouve que la pensée humaine n’est pas tributaire d’un ensemble d’axiomes, de règles ou de programmes prédéfinis, mais qu’elle est, par nature, au-delà de ces prédéterminés.

L’évidence de la qualité spirituelle de l’être humain est d’une importance essentielle. Nier cette qualité revient à ignorer les différences entre la conscience animale et humaine ; à ignorer la conscience des horizons illimités de la Vérité, de l’Amour, de la Bonté, de la Beauté et de l’être ; à ignorer les dons de créativité explicités par Gödel, et enfin, à ignorer la capacité d’un être humain à chercher un Dieu transcendant. Le moindre doute avant de rayer d’un trait l’ensemble de ces évidences doit nous retenir d’adhérer au matérialisme réductionniste, d’assimiler intelligence humaine et intelligence animale et de renier la capacité humaine à la transcendance. Si l’on s’écarte de ces positions simplistes, on reste ouvert à la qualité unique de l’être humain et à sa valeur particulière. Or, le principe de non-malfaisance demande qu’en l’absence de certitude quant à la présence de qualités transcendantales chez l’être humain, on assume qu’elles y sont bel et bien. Ne pas le reconnaître impliquerait une grave violation des bases de la morale et de la loi.

Source : d’après Robert Spitzer, ancien professeur de philosophie à Gonzaga University, auteur de Ten Universal Principles

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