L’école française d’économie politique

La physiocratie

L’économie politique est une discipline constituée au XVIIIe siècle avec François Quesnay , Pierre Du Pont de Nemours et Turgot et qui formula les « lois » réglant la production, la distribution et la consommation des richesses au niveau de la société globale. Ils se nommaient physiocrates, (le nom vient du grec Physis qui veut dire nature et Kratos qui veut dire règle) car ils développèrent une économie politique fondée sur les droits naturels de l’homme et la Règle de Droit. Au contraire, les anglais ont développé une économie politique fondée sur l’utilité et l’utilitarisme de J. Bentham et les économistes néoclassiques sont les fils de cet utilitarisme.

Autrement dit le libéralisme de tradition française n’est pas seulement un libéralisme économique, c’est aussi et surtout une philosophie du droit qui remonte en droite ligne de la scolastique médiévale à Aristote et à Antigone. Il existe des lois non-écrites qui sont à la fois antérieures et supérieurs aux lois écrites.  Ici l’école française d’économie politique se sépare nettement de Rousseau et de toute la tradition républicaine qui affirme la souveraineté absolue de la volonté générale comme source du droit.

Deux grandes philosophies antagonistes de l’homme et de la société

Toute économie repose sur des présupposés philosophiques. Bastiat a ainsi opposé deux systèmes philosophiques antagonistes. Le premier système est celui de Rousseau, pour qui le législateur doit organiser la société, comme un mécanicien qui invente une machine à partir d’une matière inerte. « Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple, dit Rousseau, doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ». Dans cette perspective, le législateur a pour mission d’organiser, modifier, supprimer même la propriété, s’il le trouve bon. Pour Rousseau, la propriété n’est pas naturelle mais conventionnelle, comme la société elle-même. À son tour Robespierre pose le principe que « La propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi ». Il n’y a pas de droit naturel de propriété, il n’y a qu’un nombre indéfini d’arrangements possibles et contingents. Contemporain de Quesnay, Rousseau est un anti-physiocrate.

Le second système, le système de la liberté, est celui pour lequel la société, les personnes et les propriétés existent antérieurement aux lois. Dans ce système, ajoute Bastiat, « ce n’est pas parce qu’il y a des lois qu’il y a des propriétés, mais parce qu’il y a des propriétés qu’il y a des lois » (Propriété et Loi). Dans ce second système, celui de Turgot et de Say, il existe donc une loi naturelle, indépendante du bon plaisir des législateurs. Elle est valable pour tous les hommes et antérieure à toute société. Ici Bastiat s’inscrit ici dans l’héritage des physiocrates, et par-delà, dans la tradition de la philosophie du droit de Cicéron et d’Aristote. La loi ne crée pas le droit. Elle a pour mission de le défendre.

Le véritable sens du Laissez-faire 

L’école française se résume en une phrase  : « Laissez- nous faire, laissez-nous passer. Le monde va de lui-même ». Cette phrase célèbre aurait été prononcée par des marchands en réponse à Colbert, ministre de Louis XV, qui leur demandait en quoi il pouvait les aider. C’était une protestation contre l’ingérence gouvernementale dans le commerce des grains. L’expression « laissez-faire », est désormais devenue une expression consacrée, notamment aux États-Unis ou elle est toujours employée en français et orthographiée correctement (à l’impératif et non à l’indicatif). A l’origine l’expression exacte était donc : « Laissez-nous faire ».

Les Écossais, à peu près à la même époque, avec A. Ferguson, A. Smith et D. Hume développèrent l’idée du marché comme ordre spontané. Cette idée était déjà présente dans la notion physiocratique de « laissez-faire » . Toutefois, c’est Frédéric Bastiat (voir plus bas) qui approfondira cette idée : « La dissidence profonde, irréconciliable sur ce point entre les socialistes et les économistes, consiste en ceci : les socialistes croient à l’antagonisme essentiel des intérêts. Les économistes croient à l’harmonie naturelle, ou plutôt à l’harmonisation nécessaire et progressive des intérêts. Tout est là. » (Justice et fraternité, Pamphlets)

« Tous les intérêts légitimes sont harmoniques » écrit Bastiat dès le début de ses Harmonies Économiques. Or l’utilisation de l’expression « intérêts légitimes » suggère bien que la poursuite des intérêts subjectifs ne produit pas toujours l’harmonie, et qu’une distinction doit être faite entre différents types d’intérêts, selon des critères objectifs.

Ainsi, pour prévenir toute équivoque, il précise que laissez faire s’applique ici aux choses honnêtes, l’État étant institué précisément pour empêcher les choses malhonnêtes. Cela posé, il ajoute : « Il n’est pas vrai que la liberté règne parmi les hommes; il n’est pas vrai que les lois providentielles exercent toute leur action, ou du moins, si elles agissent, c’est pour réparer lentement, péniblement l’action perturbatrice de l’ignorance et de l’erreur. — Ne nous accusez donc pas quand nous disons laissez faire; car nous n’entendons pas dire par là: laissez faire les Hommes, alors même qu’ils font le mal. Nous entendons dire: étudiez les lois providentielles, admirez-les et laissez-les agir. Dégagez les obstacles qu’elles rencontrent dans les abus de la force et de la ruse, et vous verrez s’accomplir au sein de l’humanité cette double manifestation du progrès: l’égalisation dans l’amélioration. » (Harmonies Économiques, Causes perturbatrices)

Car la liberté ne signifie nullement que tous les intérêts humains sont toujours harmonieux. En effet, dit Bastiat, l’intérêt personnel crée tout ce par quoi l’homme vit et se développe : il stimule le travail, il engendre la propriété et les échanges. Encore faut-il préciser que ce développement n’est en rien automatique. Il ne s’agit nullement d’une sorte de déterminisme naturel ou historique, qui conduirait miraculeusement ou mécaniquement à l’harmonie et au progrès. Le même intérêt qui peut conduire à la propriété par le travail peut aussi conduire à la spoliation. Et engendrer aussi toutes sortes d’injustices. L’esclavage, la guerre, les privilèges, les monopoles, l’exploitation de l’ignorance et de la crédulité du public, les restrictions commerciales, les fraudes commerciales, les taxes excessives, constituent autant d’obstacles au développement économique des sociétés.

« Nous ne sommes certes pas assez aveugle dit Bastiat pour nier l’existence du mal; mais voici ce que nous pensons de son origine et de sa mission. Nous affirmons que le mal n’est pas la conséquence naturelle des grandes lois providentielles qui ont présidé à l’arrangement du monde moral aussi bien qu’à celui du monde matériel. Le mal provient, au contraire, de ce que ces lois n’agissent pas dans leur plénitude, de ce que leur action est troublée par l’action opposée des institutions humaines. »

À ses yeux, l’excellence du monde social ne consiste pas en ce qu’il est parfait, mais en ce qu’il est perfectible, ce qui signifie que l’œuvre d’harmonie n’y est jamais achevée. « En tout ce qui concerne l’homme, cet être qui n’est perfectible que parce qu’il est imparfait, l’Harmonie ne consiste pas dans l’absence absolue du mal, mais dans sa graduelle réduction. » Le monde social n’est donc pas immuable. Bien au contraire, il est en voie d’évolution continuelle dans le sens de l’enrichissement des individus et dans celui du nivellement des inégalités qui les séparent. Mais les sociétés, précise Bastiat, ne réussiront jamais à se maintenir et à s’améliorer que par le travail et la liberté des échanges.

Autrement dit le mot  « laissez faire » doit être compris comme l’impératif de laisser agir ces lois, sans les troubler. Selon qu’on s’y conforme ou qu’on les viole, le bien ou le mal se produisent. Les intérêts sont harmoniques donc, pourvu que chacun reste dans son droit, pourvu que les services s’échangent librement, volontairement, contre les services.

Une définition de l’économique politique

Dans l’introduction du Dictionnaire d’économie politique (1834), Ambroise Clément écrit, à la suite de Jean-Baptiste Say, que le but de l’économie politique est « de faire connaître dans leur nature, leurs causes et leurs résultats les phénomènes de la production, de la distribution et de la consommation des richesses, en se tenant aux caractères généraux de ces phénomènes et sans entrer, par exemple, dans l’examen des procédés techniques des diverses productions; elle est encore et surtout de nous éclairer le plus possible sur les conditions sociales qui sont favorables ou nuisibles, soit à la fécondité de la production générale, soit à l’équitable répartition des produits, soit à leur emploi avantageux. »

Cette définition comprend deux parties : une partie descriptive et une partie normative. En effet, l’économie politique, en concentrant d’abord ses investigations sur les phénomènes par lesquels se produisent, se distribuent et se consomment les richesses, ne saurait faire abstraction de l’influence qu’exercent sur les phénomènes de cet ordre les institutions politiques, la législation et les mœurs, ce qu’Ambroise Clément appelle  « les conditions sociales ». Le fonctionnement du marché dépend en grande partie du degré de liberté que lui assurent les institutions.

On a parfois reproché à l’économie politique, de n’avoir pas su fixer les limites de son domaine, ou de les avoir souvent franchies pour porter ses investigations sur des phénomènes appartenant à d’autres sciences sociales, à la politique, à la législation, à la morale.  Mais précisément, les phénomènes sociaux sont trop étroitement liés entre eux pour que l’on puisse séparer leur étude par des frontières infranchissables. C’est ce qu’explique ici Charles Comte :

« Il ne serait pas possible à l’Économie politique, par exemple, de nous faire voir quelles sont les causes de l’augmentation ou de la diminution des richesses, si celle-ci restait étrangère au domaine de la législation, si elle n’exposait pas les effets d’une multitude de lois, de règlements, de traités, relatifs aux monnaies, au commerce, aux manufactures, aux établissements de banque et aux relations commerciales des nations. À son tour, le savant qui s’occupe de législation ne traiterait des lois que d’une manière très imparfaite s’il ne montrait pas l’influence qu’elles ont sur l’accroissement, la distribution ou la diminution des richesses… Il est également impossible que le savant qui décrit les institutions civiles ou politiques d’un peuple, et le moraliste qui recherche les causes des vices ou des vertus de ce peuple, ne passent pas alternativement l’un sur le territoire de l’autre. (Charles Comte, Traité de législation, tome I, pages 31 et 33)

De nos jours on voit se développer de nouvelles disciplines telles que l’économie du droit ou l’économie des institutions. En réalité, ces approches faisaient intégralement partie de l’économie politique telle qu’on la pratiquait en France au XIXe siècle. C’est avec le développement de l’économie mathématique, sous l’influence de Léon Walras notamment, qu’on a progressivement abandonné cette approche pluridisciplinaire au profit d’un monisme épistémologique stérile.

La valeur-utilité

Contrairement à l’école anglaise, dont s’inspire Marx dans son oeuvre économique, l’école française a toujours affirmé que la valeur d’un chose réside dans son utilité et non dans son coût de production. Voici ce qu’écrit Ralph Raico, historien américain, élève de Ludwig von Mises :

« La science économique française a toujours été fermement fondée sur la théorie subjective de la valeur. De même, on y soulignait particulièrement le rôle de l’entrepreneur et de ses initiatives. Ceci était lié à l’ « optimisme » fondamental de la pensée économique française. A la différence des penseurs britanniques de l’école de Ricardo, les Français ne s’intéressaient pas tant à la « distribution » de la richesse qu’aux conditions de sa création indéfinie. Les Français cherchaient la solution à la « question sociale » dans l’expansion continue des opportunités, engendrée par le système de propriété privée et le libre-échange. Ma thèse est que l’importance des auteurs anglo-saxons pour l’histoire de la pensée libérale a été le plus souvent exagérée, alors que les contributions des penseurs français -souvent très pertinentes par rapport aux problèmes contemporains – ont été soit minorées, soit entièrement négligées. »

Un libéralisme de tradition française

La preuve qu’une tradition libérale authentique existe réellement en France, c’est que nous possédons l’une des plus grandes œuvres collectives du libéralisme : les volumes du Journal des Économistes, écrits entre 1841 et 1940 par Bastiat, Garnier, Baudrillart, Molinari, Guyot, Passy et des dizaines d’autres penseurs de tout premier plan, la plupart membres du Collège de France ou de l’Institut. Le Journal des Économistes fut pendant un siècle le fer de lance de l’idée du « laissez-faire » en Europe. Cette tradition intellectuelle libérale en France a toujours gardé, jusqu’à aujourd’hui, une pureté qui ne se retrouve dans aucun autre pays. A titre d’exemple, le terme « libéralisme » a conservé en France son sens originel, ce qui n’est pas le cas dans les pays anglophones ou l’on doit parler de « libéralisme classique » ou de « libertarianism » pour éviter la confusion avec le « liberalism », devenu synonyme d’interventionnisme et de social-démocratie.

Cette école française a néanmoins connue un étonnant renouveau aux États-Unis, dans le sillage de Ludwig von Mises notamment, d’abord avec la Foundation for Economic Education (FEE) dans les années 40, puis avec les nombreux think-tanks conservateurs et libertariens au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Mises, qui arrive à New York en 1940, a toujours considéré Bastiat comme l’un des plus grands économistes modernes.

En 1943 Leonard Read, fondateur de la FEE et ami de Mises, envoie aux 3 000 membres de son réseau un pamphlet de Bastiat intitulé La Loi. En 1950, La Loi devient la meilleure vente de la fondation. Au début des années 1970, près de 500 000 exemplaires avaient déjà été écoulés. Aujourd’hui, on dépasse largement le million.

La fausse causalité

Le succès du socialisme comme mode d’interprétation de l’histoire moderne explique en partie la conspiration du silence autour de l’école libérale française. En France, à partir de 1848, les socialistes ont voulu attribuer les « coûts humains » de la révolution industrielle au développement du libéralisme plutôt qu’à l’agonie du féodalisme et à la persistance des corporatismes. De ce fait, on a occulté la véritable cause de la misère sociale : l’accaparement du pouvoir économique et social par des groupes d’intérêt jouissant de privilèges octroyés par l’État.

Or l’une des grandes mythologies de notre époque consiste à penser que le « laissez-faire » a précédé les crises économiques et qu’il en est la cause. De plus, le « laissez-faire » (impératif) est presque toujours confondu avec le « laisser-faire » (infinitif). Cette dernière expression renvoyant à une attitude négligente dans l’application d’une politique, impliquant l’absence de toute règle de droit. Mais le « laissez faire » n’est pas un « laisser-aller » ! Au contraire, c’est un plaidoyer pour un système de liberté responsable, dans lequel chaque personne ferait elle-même ses propres choix et aurait à supporter ou à profiter des conséquences de ses choix.

Dans L’Éthique de la liberté, qui date de 1982, l’économiste et philosophe Murray Rothbard écrivait ce passage étonnant d’actualité pour nous aujourd’hui : « A l’époque où l’intervention étatique et la politique monétaire avaient provoqué la grande Crise des années 1930, la mythologie populaire voulut que la décennie précédente eût été une période de laissez-faire. Il semblait donc plausible de croire que “le capitalisme avait échoué” et qu’un pas de géant vers l’étatisme et le pouvoir des hommes de l’État était nécessaire pour ramener la prospérité et le progrès économique. Mais la crise actuelle fait suite à plusieurs décennies d’étatisme, et sa nature même permet maintenant à la population de prendre conscience que c’est au Tout-État que la responsabilité en incombe. » Ce n’est pas le laissez-faire qui est en cause dans les crises mais bien l’étatisme.

La responsabilité individuelle, clé du libre marché

En conclusion, le libéralisme de tradition française est volontiers radical, axé sur la primauté du droit naturel de propriété, de l’intérêt particulier et de la valeur-utilité. Il prône un fort effacement de l’intervention, par définition irresponsable, de l’Etat, au profit de la dynamique autorégulatrice de la responsabilité individuelle (Laissez faire),  génératrice de l’intérêt général.

Dans la seconde partie inachevée et posthume des Harmonies économiques, Bastiat a consacré un chapitre magistral à la responsabilité. L’homme est faillible, il est sujet à se tromper, à méconnaître le jeu des lois économiques ou à les détourner de leur fin. Mais s’il supporte les conséquences, bonnes ou mauvaises, de ses décisions, l’homme tendra à s’améliorer, à tirer les leçons de l’expérience. « L’homme étant fait ainsi, dit très bien Bastiat, il est impossible de ne pas reconnaître, dans la responsabilité, un ressort auquel est confié spécialement le progrès social. C’est le creuset où s’élabore l’expérience ».

Car, en supportant les conséquences, bonnes ou mauvaises, de ses décisions, l’homme tend à s’améliorer et à tirer les leçons de ses expériences. Le monde social n’est pas parfait et ne le sera jamais, mais il est perfectible. La responsabilité, par la sanction naturelle de la souffrance, est le ressort du progrès social.

En effet, la souffrance qu’engendre le mal fait comprendre ce qu’est le mal et remet celui qui le commet dans le droit chemin. Connaître le mal fait progresser vers le bien. Le libre arbitre est éclairé par la responsabilité. L’initiative et la prise de risque développent en chacun l’autodiscipline et la vertu de prévoyance. C’est parce que l’homme risque de se tromper ou de mal agir qu’il est incité à être responsable. Il s’efforcera d’anticiper les aléas qui pourront le frapper afin de s’en prémunir.

De cette observation, Bastiat affirme la loi de la responsabilité. L’homme tire les leçons des expériences qu’il vit lorsqu’il subit les conséquences de ses actes : la responsabilité est mère de la sagesse. À l’inverse, la suppression du risque dans une société administrée, où toute la responsabilité est transférée à ceux qui décident pour nous, produit des individus irresponsables et passifs.

Le Laissez-faire n’est donc pas l’anarchie entendue au sens d’absence de règle : c’est le respect absolu des droits de propriété légitimes. Pour se conformer aux lois de la réalité, la liberté totale implique logiquement que personne n’ait le pouvoir de violer la liberté d’autrui. Or, l’interventionnisme, en permettant à certains d’imposer aux autres de subir à leur place les conséquences de leurs choix – c’est-à-dire en instituant l’irresponsabilité – fait en sorte que ni les décideurs ni ceux qui subissent les décisions n’ont plus intérêt à s’informer des conséquences de leurs actes : cette irresponsabilité institutionnelle inhérente à l’interventionnisme d’État qui engendre l’incompétence et l’aveuglement chez ses agents aussi bien que chez ses victimes.

La solidarité volontaire

Pour répondre à la misère, au chômage, on a multiplié les droits économiques et sociaux au nom de la solidarité : droit à la santé, droit au logement, droit à l’éducation etc. Cette tendance était déjà à l’oeuvre dans les écrits des premiers socialistes. Bastiat en a fait l’analyse critique. Une société humaine n’a pas seulement besoin de produire des richesses, elle a aussi besoin de solidarité. Cela est vrai. Mais ce qui est faux et dangereux, c’est  d’imposer la charité et d’institutionnaliser la solidarité !

« Il ne faut pas étendre artificiellement la Solidarité de manière à détruire la Responsabilité. Or, c’est précisément là la tendance non-seulement de la plupart de nos institutions gouvernementales, mais encore et surtout de celles qu’on cherche à faire prévaloir comme remèdes aux maux qui nous affligent. Sous le philanthropique prétexte de développer entre les hommes une Solidarité factice, on rend la Responsabilité de plus en plus inerte et inefficace. On altère, par une intervention abusive de la force publique, le rapport du travail à sa récompense, on trouble les lois de l’industrie et de l’échange, on violente le développement naturel de l’instruction ». (Harmonies Économiques, À la jeunesse française)

En effet, l’accroissement de l’action collective, au nom d’une fausse philanthropie, se traduit par le déplacement de la responsabilité et son transfert de l’individu à l’État. Le résultat c’est la perte d’indépendance et d’initiative de la société civile et l’anéantissement de la responsabilité comme de la solidarité naturelle.

« La charité gouvernementale indépendamment de ce qu’elle viole les principes de la liberté et de la propriété intervertit encore la loi de la responsabilité en ce qu’elle ôte à l’aisance le caractère de récompense, à la misère le caractère de châtiment que la nature des choses leur avait imposé. La loi ne doit donc pas édicter une solidarité obligatoire, car pour la réaliser, il faudra disposer d’une partie de la fortune des uns en faveur des autres ». (Lettre à M. de Lamartine, 1845).

Autrement dit, il appartient à la société civile et non à l’État d’organiser cette solidarité qui doit rester volontaire.

En complément, lire  mon intervention à Dax sur la liberté et la responsabilité

+ 2 vidéos :

La liberté est-elle une idée française ? : https://www.youtube.com/watch?v=okpVNO8WoLY

1714 et 1814, deux moments-clés pour la France : https://www.youtube.com/watch?v=ep6gLQhxDus

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5 Réponses

  1. […] L’école française d’économie politique […]

  2. Ton article est intéressant. A sa lecture, je me demande cependant s’il ne faut pas distinguer les principes de cette doctrine (le droit naturel, Aristote, Cicéron) de ses développement. Autant les principes me paraissent aussi stables que la nature humaine, autant les développement ma paraissent répondre aux prétentions de l’Etat à des moments divers, et c’est pourquoi elle se radicalise devant le socialisme lui même très radical.
    Aussi je me demande si elle est est encore pertiente dans ces dévloppements, dans la mesure où le contexte historique et politique a profondément changé. Le changement le plus significatif me semble être celui d’une économie devenue virtuelle, sans frontière, guidée non par le souci de (bien) vivre mais par le souci d’accumuler des richesses, la logique financière à court terme, etc.
    Ces éléments n’appellent-ils pas une régulation politique plus forte qu’elle ne pouvait être souhaitable autrefois ?
    Amicalement,
    Pascal

    1. Là ou je te rejoins, c’est qu’il faut impérativement mettre fin au capitalisme de copinage. Je distingue entre « capitalisme de marché libre » et « capitalisme de copinage ». Dans ce dernier, des fonctionnaires, des hommes politiques et des lobbyistes manigancent pour récompenser certaines entreprises et punir les autres. C’est ainsi que les entreprises qui ont échoué sont « renflouées » avec l’argent du contribuable, tandis que d’autres sont subventionnées.

      A mon tour de te poser une question :
      Peut-on être sûr que les politiques seront les garants du bien commun et non des hommes cupides comme les autres ? L’expérience n’a-t-elle pas montré au contraire que les politiques étaient des hommes comme les autres, âpres au gain et motivés par leurs intérêts personnels ?

      Ma réponse est celle de Bastiat, qui est plus actuelle que jamais. Bastiat a démystifié l’idée que les hommes politiques seraient capables de rechercher le bien commun (sauf peut-être à l’échelon local). Il a montré que les hommes qui sont au pouvoir distribuent des privilèges et des avantages à certains groupes de pression au détriment des contribuables et des consommateurs. C’est le cas actuellement avec les écologistes, qui obtiennent des lois en leur faveur.

      Pour le reste, je dirais :

      1° que le système économique mondial est actuellement en danger en raison de l’envolée de la dette publique ;
      3° que les organismes de réglementation n’ont jamais été capables de protéger le public contre les fluctuations du marché, les bulles spéculatives et qu’il est raisonnable de s’attendre à ce qu’une autorité mondiale (réclamée par le Vatican) reproduise ces échecs à l’échelle mondiale ;
      4° que les interventions gouvernementales dans les marchés produisent invariablement des effets pervers ;
      5° que la réglementation étatique (ou supranationale) fournit invariablement des opportunités pour les multinationales de manipuler le marché à leurs propres fins, au détriment de l’intérêt général (c’est précisément le capitalisme de copinage)

      Enfin je souligne que ce n’est pas la déréglementation, mais bien la réglementation financière et la manipulation de la masse monétaire par la Réserve fédérale américaine qui est à l’origine du krach de 2008. Au cours de la dernière décennie, la Fed a multiplié les baisses des taux d’intérêt pour conjurer le ralentissement de 2000-2002, après l’éclatement de la bulle technologique et les attentats du 11 septembre.

      L’école autrichienne d’économie e (héritière de l’école française) est l’une des rares écoles de pensée à avoir mis l’accent sur le rôle perturbateur des banques centrales. Ce sont des institutions monopolistiques, créées pour planifier le système monétaire. Selon Mises et Hayek, les banques centrales sont responsables du cycle d’expansion-récession par l’inflation de la masse monétaire. En fournissant du crédit facile, à des taux maintenus artificiellement bas, les banques centrales favorisent les bulles spéculatives et les mauvais investissements. Durant la phase de récession, les sociétés qui avaient réalisé de mauvais investissements, à condition qu’elles soient suffisamment puissantes, demandent au gouvernement d’utiliser son monopole sur la monnaie pour leur venir en aide. C’est le cas notamment des banques.

  3. Ta réponse n’est pas sans intérêt, et tu es très informé. Ma question se situait à un niveau un peu différent.
    D’abord il y a les principes : le politique a en charge le Bien Commun. De fait, les hommes en charge de la politique ne s’en soucient pas toujours.
    Ensuite il y a la manière dont ces principes sont appliqués, ou ont à être appliqués. Ne sommes nous pas alors dans une matière assez contingente ?
    Ainsi par exemple, si les banques centrales sont des éléments perturbateurs, cela leur est-il essentiel, ou au contraire sommes nous devant une contingence qu’il appartient au politique de rectifier ? Et sinon à qui cela appartient-il ?
    L’affirmation de Bastiat me semble être de ces vérités contingentes.
    Bonne journée à toi !
    Pascal

    1. Plaçons-nous au niveau des principes. Pour commencer, je vois une tendance inquiétante, chez beaucoup de penseurs conservateurs comme Leo Strauss, également chez beaucoup de partisans de l’éthique du droit naturel, à réifier la notion de « bien commun » et à en faire quelque chose d’indépendant du bien des individus. Je rejette l’idée d’un bien commun abstrait, détaché des personnes auxquelles ce bien doit justement être commun, dont les hommes de l’État seraient les seuls informés, les seuls promoteurs et les seuls garants. La fin de la polis en tant que société civile est la vie vertueuse et heureuse, mais il ne s’ensuit pas que la fonction de la polis en tant qu’Etat soit de recourir à la force contre ses citoyens afin de les rendre vertueux et heureux.

      Hayek écrit dans Droit, Législation et Liberté : « Durant le Moyen Âge, l’expression utilitas publica n’a rien recouvert d’autre que la paix et la justice qu’assure le respect, forcé au besoin, des règles de juste conduite. » Le problème c’est la définition qu’on donne de la justice. On a tendance à accoler le mot « social » à toute chose, ce qui donne « justice sociale » et donc redistribution des revenus. Finalement, on en arrive à cette équation : bien commun = redistribution, ce qui implique la violation des droits de propriété, l’arbitraire le plus total et in fine une société de privilèges et de passe-droits.
      Si donc le bien commun réside dans la justice, c’est en un sens précis : protection de la vie, de la liberté et de la propriété légitime. Un gouvernement désireux d’assurer le bien commun devrait donc restreindre son action à la protection des droits naturels de ses citoyens et au maintien de l’ordre et de la paix. Telles sont les conditions d’une coopération sociale dans laquelle chacun peut trouver son bien propre et contribue en retour également au bien commun par la poursuite de son bien propre.

      Et ce que semble malheureusement ignorer la Doctrine Sociale de l’Eglise, c’est le concept de « main invisible » (pour reprendre une expression connue) ou d’ordre auto-organisé, c’est-à-dire le principe de la médiation de l’intérêt général par l’intérêt particulier, de la convergence entre les deux. Ce point est un apport indépassable de l’école française (physiocrate puis Turgot) dont s’est inspiré Adam Smith. Bien entendu il faut y ajouter des conditions, juridiques et institutionnelles. Ainsi la poursuite de l’intérêt particulier n’est-elle légitime et ne concourt-elle au bien général que si et seulement si elle n’enfreint pas les droits d’autrui par exemple. Ou bien si chacun est traité à égalité devant la loi et que la loi s’applique à tous, y compris à ceux qui la font etc.

      Ayn Rand disait : « le bien commun ne réside pas dans ce que font les hommes quand ils sont libres, mais dans le fait qu’ils soient libres ». J’ajouterais simplement deux mots à cette phrase : « et responsables ».

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