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Archives de Catégorie: Tocqueville

Pour ou contre le droit au travail ? De Tocqueville à Macron

450px-Alexis_de_Tocqueville_2Par Robert Jules, La Tribune, 8 octobre 2015

Le 12 septembre 1848, Alexis de Tocqueville, député de la Manche, prononce un discours critiquant un amendement socialiste qui défend l’inscription d’un « droit au travail » dans la constitution. Le texte est réédité par les éditions Les Belles Lettres (1), occasion de (re)lire les arguments développés contre le socialisme par l’auteur de « De la démocratie en Amérique », et dont on trouve des échos dans les prises de position du ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, qui veut réformer le marché du travail à l’ère numérique. Lire la Suite →

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Tocqueville et les fondements philosophiques du libéralisme

Alexis de Tocqueville 3Daniel Mahoney est professeur de sciences politiques à Assumption College près de Boston. Il est disciple de Leo Strauss. Il a publié en 2011 un livre intitulé The conservative foundations of the liberal order : defending democracy against its modern enemies and immoderate friends (que l’on pourrait à peu près traduire par : « Les fondements conservateurs de l’ordre libéral : une défense de la démocratie contre ses ennemis modernes et ses amis immodérés »). Comme son titre l’indique fort clairement, cet ouvrage traite des rapports entre libéralisme et conservatisme à travers une série d’essais portant sur « un grand nombre de questions liées à la théorie et à la pratique de la liberté », selon les termes de l’auteur.

La traduction de ce chapitre a été faite par Aristide sur son blog Ostracisme. Je le remercie de m’avoir autorisé à la publier. Lire la Suite →

Tocqueville en Amérique. Retour sur un film de Dinesh D’Souza

tocqueville 16Les controverses politiques sur la scène médiatique masquent souvent la réalité d’un combat d’idées qui fait rage en coulisses, dans les livres, les revues et dans les universités. L’Amérique d’aujourd’hui est divisée en deux groupes très opposés : l’un de ces groupes est un produit de la révolution culturelle des années 1960, et l’autre continue de se référer à l’esprit de 1776 et aux Pères fondateurs. Bienvenue dans la guerre culturelle !

Dès les années 1960, des chercheurs américains ont suggéré que l’Amérique, telle qu’elle a été voulue par les Pères fondateurs, est criminelle et qu’elle doit disparaître. Le documentaire examine un par un les actes d’accusation suivants :

  • L’Amérique a été fondée sur la conquête et le génocide des Indiens.
  • Elle a construit sa richesse sur le dos des esclaves africains.
  • Elle s’est développés en volant injustement terres de son voisin du Mexique.
  • Elle est impérialiste et agressive envers les autres pays.
  • Elle est dominée par un système capitaliste injuste et abusif qui nuit aux pauvres.

dinesh2L’auteur à succès Dinesh D’Souza vient de consacrer un film documentaire, accompagné d’un livre : America: Imagine the World Without Her. Il propose un examen critique des accusations portées contre l’Amérique. Disponible en DVD (sous-titres anglais), ce documentaire est à voir, notamment pour l’extraordinaire passage consacré à Alexis de Tocqueville. Lire la Suite →

Le despotisme démocratique et ses remèdes selon Tocqueville

L’État social démocratique conduit inévitablement à l’individualisme selon Tocqueville, c’est‐à‐dire à la perte du lien, à la disparition des communautés, au repli sur soi. Cette dynamique est propre à la démocratie et risque même de conduire à l’extension de l’État dans toutes les sphères de la vie privée. C’est là que la religion, toujours selon l’auteur de La démocratie en Amérique, joue un rôle majeur. Selon Tocqueville, la religion demeure le facteur le plus important pour recréer le lien, la solidarité, le sens de la communauté.

Cette vidéo est un extrait du DVD The Birth of Freedom, édité par l’Institut Acton (US) :
http://www.thebirthoffreedom.com
http://fr.acton.org (pages en français)

Voir aussi sur Tocqueville : https://nicomaque.com/2014/04/24/alelxis-de-tocqueville-revisite/

Alexis de Tocqueville revisité

Tocqueville_AlexisPar Damien Theillier

« Le plus grand soin d’un bon gouvernement devrait être d’habituer peu à peu les peuples à se passer de lui. »

On ne le dira jamais assez, Alexis de Tocqueville est un de nos plus grands écrivains du XIXe siècle. Non seulement par le style mais aussi par l’extraordinaire clairvoyance de sa pensée.

I] Le despotisme doux selon Tocqueville, une nouvelle physionomie de la servitude

De la démocratie en Amérique se présente sous la forme deux livres :

– Le premier est consacré au principe de la souveraineté du peuple, son mode de fonctionnement. Tocqueville analyse les institutions politiques américaines, l’équilibre des pouvoirs, le suffrage universel, etc.

– Le second livre est consacré à la société démocratique, c’est-à-dire aux nouvelles manières de penser et d’être engendrées par l’égalisation des conditions. Il est question notamment de l’individualisme, de ses conséquences et des moyens de le combattre. Lire la Suite →

Marcel Gauchet : histoire politique de la religion. Textes choisis

MARCEL GAUCHETNé en 1946, Marcel Gauchet est directeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et rédacteur en chef de la revue Le Débat. Parmi ses publications les plus intéressantes, on peut mentionner Le désenchantement du monde en 1985, La démocratie contre elle-même en 2002 et La condition historique  en  2003. Lire la Suite →

Citations en français pour 2013

Citations pour 2013 : Le XIXe siècle français

Tocqueville prophète de la démocratie despotique

La crainte du désordre et l’amour du bien-être [portent] insensiblement les peuples démocratiques à augmenter les attributions du gouvernement central, seul pouvoir qui leur paraisse de lui-même assez fort, assez intelligent, assez stable pour les protéger contre l’anarchie. J’ai à peine besoin d’ajouter que toutes les circonstances particulières qui tendent à rendre l’état d’une société démocratique troublé et précaire augmentent cet instinct général et portent, de plus en plus, les particuliers à sacrifier à leur tranquillité leurs droits. Alexis de Tocqueville

L’analyse de la démocratie par Tocqueville ne fait que prolonger en un sens la distinction de Constant entre la liberté des anciens et celle des modernes. Dans un article de 1836 (« État social et politique de la France avant et depuis 1789 »), Tocqueville établit une comparaison méthodique entre la liberté aristocratique et la liberté démocratique. La première se définit comme « la jouissance d’un privilège » et Tocqueville de citer en exemple le citoyen romain qui tient sa liberté non de la nature mais de son appartenance à Rome. La seconde notion, qui est « la notion juste de la liberté », consiste dans un « droit égal et imprescriptible à vivre indépendant de ses semblables. » Cette notion moderne de la liberté n’est donc pas comme la première une notion politique, elle se fonde sur le droit naturel et elle est « juste » parce qu’elle s’étend également à tout homme. Ainsi c’est le fait que la liberté soit égale pour tous qui constitue le changement le plus radical. Autrement dit, ce qui est nouveau, ce n’est pas la liberté mais l’égalité.

La démocratie comme égalisation des conditions

En 1841, dans La Démocratie en Amérique, Tocqueville analyse ce principe démocratique qui s’affirme par l’égalisation des conditions contre la hiérarchie des classes et l’autorité des traditions. Car les sociétés aristocratiques sont des sociétés fortement hiérarchisées, elles sont donc fondées sur des liens de dépendance et d’obéissance. C’est la relation de maître à serviteur qui prédomine.

Dans cette égalité des conditions, qui définit selon Tocqueville la démocratie, il y a toujours des riches et des pauvres mais le riche peut devenir pauvre et le pauvre devenir riche. Il n’y a plus de classes sociales rigides, les hommes se ressemblent de plus en plus et deviennent de plus en plus indépendants les uns des autres.

Un texte éclairant à cet égard est celui consacré à l’influence de la démocratie sur les rapports du serviteur et du maître. Leur relation est provisoire et contractuelle. On ne naît plus serviteur. Le maître et le serviteur deviennent étrangers l’un à l’autre, il n’y a plus entre eux de lien de nature comme un père avec son fils.

L’homo democraticus

Mais paradoxalement, constate-t-il, cette idée démocratique tend à produire de mauvais effets. Plus les hommes deviennent égaux, plus ils deviennent semblables et moins ils se sentent liés les uns aux autres. L’égalité fait donc apparaître une manière d’être radicalement nouvelle que l’auteur décrit de plusieurs façons.

Il s’agit d’abord d’un conformisme que Tocqueville nomme « tyrannie de la majorité ». En effet, l’égalité tend à dissoudre l’idée de supériorité naturelle ainsi que l’influence des traditions, ou des anciens. L’homme démocratique en vient à considérer que son opinion vaut celle de tout autre et qu’il n’y a aucune raison de croire un homme sur parole. Chacun veut donc se faire son opinion et ne se fier qu’à sa propre raison. Mais en se repliant sur lui-même, il sent sa faiblesse et son isolement et il se tourne alors naturellement vers la masse en pensant que la vérité réside dans le plus grand nombre. Les points de vue minoritaires sont alors combattus comme ennemis de la démocratie.

Il y a une autre conséquence de l’égalité des conditions, ce que Tocqueville nomme « individualisme », c’est-à-dire le « désintérêt pour les affaires publiques » et « l’amour des jouissances matérielles ». Il définit l’individualisme comme un sentiment d’autosuffisance qui conduit le citoyen à s’isoler de la masse et à se replier sur lui-même, sans lien qui le rattache aux autres.

Or ce processus d’égalisation constitue une menace pour la liberté et la responsabilité politique du citoyen. Quelle est cette menace ? Le conformisme et l’individualisme rendent les hommes « apathiques » et les prépare à consentir au despotisme. Ils sont prêts à sacrifier leur liberté à leur tranquillité, à leurs « petits et vulgaires plaisirs ». Ce n’est pas une tyrannie qui reposerait sur le caprice du gouvernant ni un despotisme classique qui reposerait sur la force brutale.

Selon Tocqueville, la passion égalitaire conduit les hommes à étendre indéfiniment le champ de la politique. Les sociétés démocratiques sont envieuses, elles demandent à l’État de protéger toujours davantage leur bien-être, au prix d’un sacrifice de leur liberté. Tocqueville décrit admirablement ce phénomène et anticipe avec lucidité l’accroissement indéfini et inéluctable de l’État. Ce dernier finit par prendre en charge et par contrôler toutes les sphères de la vie économique et sociale.

Démocratie et socialisme

En 1848, aux côtés de Bastiat, Tocqueville prend position contre l’inscription du droit au travail dans la Constitution. À cette occasion, il s’en prend violemment au socialisme. Esquissant un projet de discours, il écrit dans ses notes :

« N’y a-t-il pas quelques traits communs qui permettent de discerner le socialisme de toutes les autres doctrines ? Oui, trois :
1. Appel à toutes les jouissances matérielles, au sensualisme sous toutes ses formes.
2. Atteinte directe ou indirecte à la propriété individuelle.
3. Mépris de l’individu. Défiance profonde de la liberté humaine. »
Et Tocqueville de poursuivre :

Partout où ces trois caractères sont réunis, là est le socialisme. Le socialisme ainsi entendu, ce n’est pas une modification de la société que nous connaissons. Les socialistes pour se faire bien voir, prétendent être les continuateurs, les héritiers légitimes de la Révolution française, les apôtres par excellence de la démocratie. C’est un masque qu’il faut leur enlever. […] Vous vous dites les continuateurs de la Révolution ! Vous en êtes les corrupteurs. Vous prétendez continuer son œuvre, vous faites quelque chose de différent, de contraire. Vous nous ramenez vers les institutions qu’elle avait détruites. […] La démocratie et le socialisme sont non seulement des choses différentes mais profondément contraires, qui veut l’une ne peut pas vouloir l’autre, qui dit République démocratique et sociale dit un contresens. La démocratie c’est l’égalité dans l’indépendance, la liberté, le socialisme, c’est l’égalité dans la contrainte, la servitude. (A. de Tocqueville, séance de la Constituante du 12 septembre 1848, in O.C. t. IX)

Tocqueville, on le voit, oppose les principes de 89, libéraux, à ceux de 93, collectivistes et totalitaires. La République n’a pas, ne peut pas avoir à charge d’assurer le bien-être à chaque citoyen. Elle ne doit à chacun que les lumières et la liberté. Et l’auteur de La Démocratie en Amérique nous met en garde : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. »

Publié sur 24HGold

Pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin, je mets à disposition les textes de Tocqueville :
On peut consulter ses discours à l’Assemblée sur archive.org :
http://archive.org/details/oeuvrescomplte09tocquoft
Le discours du 12 septembre 1848 sur le droit au travail, p. 536. est téléchargeable ici

Lancement des candidatures à la Bourse Tocqueville 2011

La Bourse Tocqueville a été créée pour permettre à de jeunes gens prometteurs de rencontrer les différents acteurs politiques américains et d’apprendre les techniques utilisées par la société civile américaine pour défendre les valeurs de liberté et de responsabilité.

Organisé chaque année en juillet, ce séjour de formation a lieu principalement à Washington D.C.

Après examen du dossier et entretien d’admission, 5 à 6 candidats sont retenus chaque année.

Vous voulez donner une autre dimension à votre engagement dans la vie de la Cité ? Déposez votre candidature. Envoyez un CV et une lettre de candidature à : contact@laboursetocqueville.fr.
Pour plus d’informations, cliquez ici.

Entretien avec Pierre Manent

Cet entretien a été réalisé par mon collègue et ami Philippe Cournarie en 1993 à l’occasion de la sortie du livre de Pierre Manent : « Tocqueville et la nature de la démocratie » (réédité aux éditions Gallimard dans la collection de poche Tel) .
Si je devais retenir une phrase clé de cet entretien, ce serait celle-là : « ce n’est pas la démocratie qui a besoin du christianisme mais la personne humaine. »

Personnellement j’ajouterais en guise de parallèle : « ce n’est pas l’économie qui a besoin de morale, c’est la personne humaine ». Autrement dit, vouloir moraliser l’économie, c’est confondre les ordres comme le dit André Comte-Sponville dans son livre Le capitalisme est-il moral ? Mais à l’inverse, une économie de libre concurrence ne peut fonctionner que si les individus respectent un certain nombre de règles morales et juridiques. D’où l’importance de certaines institutions capables de réguler non pas l’économie mais les passions humaines : la famille, l’école, la justice etc.

Entretien Avec Pierre Manent

EXTRAITS du livre de PIERRE MANENT

Premier extrait

(la liberté politique)

Or, d’où vient-elle, cette liberté si nécessaire et si souvent absente? «Je me suis souvent demandé où est la source de cette passion de la liberté politique qui, dans tous les temps, a fait faire aux hommes les plus grandes choses que l’humanité ait accomplies, dans quels sentiments elle s’enracine et se nourrit ».» La réponse est décevante et décisive : «Ce qui, dans tous les temps, lui a attaché si fortement le coeur de certains hommes, ce sont ses attraits mêmes, son charme propre, indépendant de ses bienfaits ; c’est le plaisir de pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois. Qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même est fait pour servir… Ne me demandez pas d’analyser ce goût sublime, il faut l’éprouver. Il entre de lui-même dans les grands coeurs que Dieu a préparés pour le recevoir ; il les remplit, il les enflamme. On doit renoncer à le faire comprendre aux âmes médiocres qui ne l’ont jamais ressenti.»

Cette liberté politique, dont la présence ou l’absence a une si grande importance pour le destin général des sociétés, a ainsi sa source dans une expérience inanalysable et incommunicable de certains hommes, dans un don fait directement par la nature, par Dieu à certains hommes. Ainsi seulement paraît surmontée l’alternative entre les deux formes de liberté, la liberté-privilège de l’aristocratie et la liberté-droit commun de la démocratie. D’une part la liberté politique est la chose la plus indispensable aux hommes s’ils veulent mener une vie pleinement humaine puisqu’elle «crée la lumière qui permet de voir et de juger les vices et les vertus des hommes» ; d’autre part, la présence de cette composante essentielle de la vie humaine n’est ni assurée (on ne trouve pas l’amour de la liberté dans tous les hommes, loin s’en faut) ni susceptible d’être produite à volonté par les hommes (sa seule source est dans la nature). Chapitre : «Démocratie et révolution démocratique», p 162

Second extrait :

(La démocratie est apolitique)

«Les deux grandes versions de la démocratie par la comparaison desquelles Tocqueville établit sa nature sont deux grandes expériences grâce auxquelles on peut observer les problèmes radicalement nouveaux que posent l’existence et le progrès de la démocratie à la vie humaine dans tous ses aspects, particulièrement dans son aspect politique. L’idée de démocratie et l’idée de politique sont deux notions entièrement différentes, extérieures l’une à l’autre. La nature de la démocratie moderne n’est pas politique ; la démocratie est une opinion totale sur les choses humaines, qui a des conséquences bouleversantes sur l’ordre politique lui-même, parce qu’elle attaque ce qui était le présupposé même de toute existence politique, sous quelque régime que ce fût, à savoir les liens de dépendance, les influences individuelles, la hiérarchie des notabilités et des patronages, décor immémorial de la vie politique des hommes. Logeant l’indépendance et la séparation là où aucun régime antérieur – aussi «démocratique» fût-il — n’avait songé à les loger, elle bouleverse la matière même dont est fait l’ordre politique, cette matière que Tocqueville appelle «état social».

Sous l’emprise d’une telle opinion, la liberté politique n’est plus qu’un cas particulier d’application du principe de l’indépendance humaine ; elle est l’application à ce qui devient par le fait même un département particulier de la vie humaine d’un principe qui doit prévaloir dans tous les départements. La liberté démocratique, c’est-à-dire l’indépendance individuelle, ne devient liberté politique que parce que les hommes ne peuvent échapper à la nécessité de vivre ensemble. Laissée à elle-même, dispensée de cette nécessité, elle ne produirait qu’une dissociété, une dispersion, comme celle qui règne dans l’Ouest américain ». Ainsi, lorsque les hommes en proie à l’idée démocratique sont tenus ensemble par un Etat déjà là, d’autre origine, comme c’est le cas en France, ils s’accommodent fort bien de cette situation, car l’idée qu’ils se font de leur condition est essentiellement apolitique, et, pour autant, antipolitique. La convenance perverse entre l’état social démocratique et le despotisme politique tient à ce que la démocratie et le despotisme sont apolitiques ou antipolitiques (le despote concentrant en sa seule personne toute la vie politique de la société sur laquelle il règne). Mais cette convenance ne définit pas un lien nécessaire, parce que, par une autre convenance, naturelle elle aussi mais cette fois heureuse, les hommes démocratiques, qui veulent être indépendants, veulent l’être aussi dans l’ordre politique» Ibid, pp 170-171.

Tocqueville – 3 Questions à Luc Ferry

Remédier au despotisme démocratique

Tocqueville propose plusieurs remèdes :

1) La décentralisation administrative par les libertés locales : Il faut créer des rapports entre les affaires publiques et privées ; lier l’intérêt particulier à l’intérêt général.

« Il convenait de donner une vie politique à chaque portion du territoire, afin de multiplier à l’infini, pour les citoyens, les occasions d’agir ensemble, et de leur faire sentir tous les jours qu’ils dépende les uns des autres (…) C’est donc en chargeant les citoyens de l’administration des petites affaires, bien plus qu’en leur livrant le gouvernement des grandes, qu’on les intéresse au bien public et qu’on leur fait voir le besoin qu’ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire. On peut, par une action d’éclat, captiver tout à coup la faveur d’un peuple ; mais pour gagner l’amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une réputation bien établie de désintéressement. Les libertés locales, qui font qu’un grand nombre de citoyens mettent du prix à l’affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s’entraider. » Source : Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, T2, GF-Flammarion, 1981 (1840)
Voir aussi ici

2) L’essor des associations libres : faibles et indépendants, les hommes ne peuvent rien faire par eux-mêmes. Tout ce qu’ils ne font pas en s’associant, le gouvernement le fera.

« Dans les pays démocratiques, la science de l’association est la science mère (…) Parmi les lois qui régissent les sociétés humaines, il y en a une qui semble plus précise et plus claire que toutes les autres. Pour que les hommes restent civilisés ou le deviennent, il faut que parmi eux l’art de s’associer se développe et se perfectionne comme dans le même rapport que dans l’égalité des conditions. » Source : Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, T2, GF-Flammarion, 1981 (1840)

3) La liberté de la presse : instrument démocratique de la liberté

« Chez certaines nations qui se prétendent libres, chacun des agents du pouvoir peut impunément violer la loi sans que la constitution du pays donne aux opprimés le droit de se plaindre devant la justice. Chez ces peuples il ne faut plus considérer l’indépendance de la presse comme l’une des garanties, mais comme la seule garantie qui reste à la liberté et à la sécurité des citoyens. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, T2, GF-Flammarion, 1981 (1840)

4) Religion et liberté : la religion soutien les mœurs, et sans mœurs, il n’y a pas de liberté. La religion facilite l’usage de la liberté. La religion donne un élément de stabilité dans ce nouveau monde démocratique qui est en mouvement perpétuel.

Relire Tocqueville (ou l’écouter)

A l’intention de mes élèves, qui révisent le bac et qui préparent Sciences Po !

« Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu’en matière de gouvernement la majorité d’un peuple a le droit de tout faire, et pourtant je place dans les volontés de la majorité l’origine de tous les pouvoirs. Suis-je en contradiction avec moi-même ?

Il existe une loi générale qui a été faite ou du moins adoptée, non pas seulement par la majorité de tel ou tel peuple, mais par la majorité de tous les hommes. Cette loi, c’est la justice.

La justice forme donc la borne du droit de chaque peuple. Une nation est comme un jury chargé de représenter la société universelle et d’appliquer la justice qui est sa loi. Le jury, qui représente la société, doit-il avoir plus de puissance que la société elle-même dont il applique les lois ?

Quand donc je refuse d’obéir à une loi injuste, je ne dénie point à la majorité le droit de commander ; j’en appelle seulement de la souveraineté du peuple à la souveraineté du genre humain. […]

Qu’est-ce donc une majorité prise collectivement sinon un individu qui a des opinions et le plus souvent des intérêts contraire à un autre individu qu’on nomme la minorité ? Or, si vous admettez qu’un homme revêtu de la toute-puissance peut en abuser contre ses adversaires, pourquoi n’admettez-vous pas la même chose pour une majorité ? Les hommes, en se réunissant, ont-ils changé de caractère ? Sont-ils devenus plus patients dans les obstacles en devenant plus forts ?

Pour moi je ne le saurais le croire ; et le pouvoir de tout faire, que je refuse à un seul de mes semblables, je ne l’accorderai jamais à plusieurs. »

De la démocratie en Amérique

« Toute mesure qui fonde la charité sur une base permanente et qui lui donne une forme administrative crée une classe oisive et paresseuse, vivant aux dépens de la classe industrielle et travaillante (…). Je suis profondément convaincu que tout système régulier, permanent, administratif dont le but sera de pourvoir aux besoins du pauvre, fera naître plus de misères qu’il n’en peut guérir, dépravera la population qu’il veut secourir et consoler, réduira avec le temps les riches à n’être que les fermiers des pauvres, tarira les sources de l’épargne, arrêtera l’accumulation des capitaux, comprimera l’essor du commerce, engourdira l’activité et l’industrie humaines et finira par amener une révolution violente dans l’État, lorsque le nombre de ceux qui reçoivent l’aumône sera devenu presque aussi grand que le nombre de ceux qui la donnent »

Mémoire sur le paupérisme (1835).

Non, messieurs, la démocratie et le socialisme ne sont pas solidaires l’un de l’autre. Ce sont choses non-seulement différentes mais contraires. Serait-ce par hasard que la démocratie consisterait à créer un gouvernement plus tracassier, plus détaillé, plus restrictif que tous les autres, avec cette seule différence qu’on le ferait élire par le peuple et qu’il agirait au nom du peuple ? Mais alors, qu’auriez-vous fait ? Sinon donner à la tyrannie un air légitime qu’elle n’avait pas, et de lui assurer ainsi la force et la toute-puissance qui lui manquaient. La démocratie étend la sphère de l’indépendance individuelle, le socialisme la resserre. La démocratie donne toute sa valeur possible à chaque homme, le socialisme fait de chaque homme un agent, un instrument, un chiffre. La démocratie et le socialisme ne se tiennent que par un mot, l’égalité; mais remarquez la différence : la démocratie veut l’égalité dans la liberté, et le socialisme veut l’égalité dans la gêne et dans la servitude.

Discours à l’Assemblée Nationale sur le droit au travail (1848)

Mémoire sur le paupérisme


Tocqueville (1835)

« Je reconnais que la charité individuelle produit presque toujours des effets utiles. Elle s’attache aux misères les plus grandes, elle marche sans bruit derrière la mauvaise fortune, et répare à l’improviste et en silence les maux que celle-ci a faits. Elle se montre partout où il y a des malheureux à secourir; elle croît avec leurs souffrances, et cependant on ne peut sans imprudence compter sur elle, car mille accidents pourront retarder ou arrêter sa marche; on ne sait où la rencontrer, et elle n’est point avertie par le cri de toutes les douleurs.
J’admets que l’association des personnes charitables, en régularisant les secours, pourrait donner la bienfaisance individuelle plus d’activité et plus de puissance; je reconnais non seulement l’utilité, mais la nécessité d’une charité publique appliquée à des maux inévitables, tels que la faiblesse de l’enfance, la caducité de la vieillesse, la maladie, la folie; j’admets encore son utilité momentanée dans ces temps de calamités publiques qui de loin en loin échappent des mains de Dieu, et viennent annoncer aux nations sa colère. L’aumône de l’État est alors aussi instantanée, aussi imprévue, aussi passagère que le mal lui-même.
J’entends encore la charité publique ouvrant des écoles aux enfants des pauvres et fournissant gratuitement à l’intelligence les moyens d’acquérir par le travail les biens du corps.
Mais je suis profondément convaincu que tout système régulier, permanent, administratif, dont le but sera de pourvoir aux besoins du pauvre, fera naître plus de misères qu’il n’en peut guérir, dépravera la population qu’il veut secourir et consoler, réduira avec le temps les riches à n’être que les fermiers des pauvres, tarira les sources de l’épargne, arrêtera l’accumulation des capitaux, comprimera l’essor du commerce, engourdira l’activité et l’industrie humaines et finira par amener une révolution violente dans l’État, lorsque le nombre de ceux qui reçoivent l’aumône sera devenu presque aussi grand que le nombre de ceux qui la donnent, et que l’indigent ne pouvant plus tirer des riches appauvris de quoi pourvoir à ses besoins trouvera plus facile de les dépouiller tout à coup de leurs biens que de demander leurs secours. »

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