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Archives de Catégorie: Thomas Szasz

Citations pour 2013 : les contemporains


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In memoriam Thomas Szasz (1920-2012)

« Dans la mesure où l’idéologie qui menace aujourd’hui les libertés individuelles n’est pas religieuse mais médicale, l’individu doit être protégé non des prêtres, mais des médecins ». Thomas Szasz, The Second Sin
Thomas Stephen Szasz (prononcer Saas) vient de décéder à l’âge de 92 ans. Né à Budapest le 15 Avril 1920, il est connu pour ses critiques de la coercition psychiatrique. À 18 ans et  devant la montée du nazisme,  il émigre aux États-Unis. De 1956 à 1990, il a enseigné la psychiatrie à l’université de l’État de New York, avant d’être nommé professeur honoraire. Historien et philosophe avant tout, capable d’une très grande érudition, il est l’auteur de 30 livres dont le plus célèbre est Le mythe de la maladie mentale, paru en 1961.
Nous ne vivons plus dans des États théocratiques, disait Szasz, mais nous vivons dans des États thérapeutiques. Des comportements jugés mauvais trouvent des explications médicales plutôt que religieuses et justifient l’internement psychiatrique de personnes innocentes.
Tout en défendant le droit des « malades mentaux » de ne pas être traités ou emprisonnés contre leur gré, Szasz était très critique de « l’antipsychiatrie », mouvement dont la figure de proue fut Ronald Laing en Grande Bretagne, avec lequel Szasz a souvent été confondu à tort dans les années 60. Szasz avait peu de sympathie pour le point de vue de Laing qui idéalisait le fou, le considérant comme un sage, victime de la société bourgeoise, selon un schéma marxiste de lutte des classes. Il admirait Michel Foucault en France pour sa dénonciation des abus de la psychiatrie mais ne préconisait pas les mêmes solutions.
Thomas Szasz a développé une double critique de la psychiatrie. La première est d’ordre conceptuel : la maladie mentale n’est pas une vraie maladie. La seconde est politique : la maladie mentale est une justification légitimant, avec l’appui des médecins et des avocats, l’intervention coercitive du pouvoir pour protéger les gens contre eux-mêmes. La psychiatrie est ainsi utilisée comme un outil sournois de contrôle social à grande échelle au nom du bien-être.
Le mythe de la maladie mentale
Pour Thomas Szasz, la maladie mentale n’est pas un problème médical mais un problème de pouvoir. Selon lui, l’expression « mythe de la maladie mentale » signifie tout simplement que la maladie mentale en tant que telle n’existe pas. Le concept scientifique de maladie se réfère à une lésion corporelle, c’est-à-dire à une anomalie du corps, structurelle ou fonctionnelle. Le cerveau est un organe – comme les os, le foie, les reins, et ainsi de suite – et bien sûr, il peut être malade. C’est le domaine de la neurologie. Mais l’esprit n’est pas un organe corporel, il ne peut donc pas être malade, sauf dans un sens métaphorique.
De même qu’il n’y a jamais eu  de sorcières mais des femmes isolées, mal vues de la société et appelées « sorcières », il n’y a pas de maladies mentales mais des comportements que la société désapprouve et que des psychiatres appellent métaphoriquement « maladies mentales ». Par exemple, si une personne a peur de sortir à l’air libre, les psychiatres appellent cela « agoraphobie » et prétendent que c’est une maladie. Ou si une personne a des idées bizarres ou des visions, les psychiatres disent qu’il a des « délires » ou des « hallucinations ». Ou bien s’il consomme des drogues illégales ou s’il commet des assassinats en masse. Pour le psychiatre Szasz, il s’agit là de comportements et non de maladies.
Si les maladies mentales sont des maladies du cerveau, explique Szasz, nous devrions les appeler des maladies du cerveau et les traiter comme telles. Au 19ème siècle, les asiles étaient remplis de « fous ». Or il s’est avéré que plus de la moitié d’entre eux, avaient des maladies du cerveau – principalement la syphilis, des lésions cérébrales ou des intoxications. Une fois cela compris, la syphilis a cessé d’être une maladie mentale et est devenue une maladie du cerveau. La même chose s’est produite avec l’épilepsie.
Les psychiatres ont inventé des maladies dont les plus connues sont la masturbation et l’homosexualité. Les personnes atteintes de ces soi-disant « maladies », en particulier des enfants, ont été torturées ou incarcérées par des psychiatres – pendant des centaines d’années.
Les psychiatres ont donc une fâcheuse tendance à parler de maladie mentale quand ils désapprouvent un comportement et y renoncent quand  ils sont prêts à le tolérer. Ainsi, la psychiatrie a d’abord considéré l’homosexualité comme une maladie mentale avant de changer ce point de vue, sur la base d’une simple évolution des mœurs. En effet, de vieilles « maladies » comme l’homosexualité et l’hystérie ont disparues, tandis que de nouvelles « maladies » comme le jeu et le tabagisme sont apparues, comme pour les remplacer. Ceci montre que la science n’avait pas grand chose à voir avec le point de vue initial.
Pour une séparation de la médecine et de l’État
En appelant « malades » certaines personnes, la psychiatrie essaie de nier leur responsabilité comme agents moraux, pour mieux les contrôler. En d’autres termes et selon Szasz, la vision du monde psychiatrique repose, non pas sur la science ou la médecine, comme ses praticiens voudraient nous le faire croire, mais sur l’éthique et la politique. Cela ne serait pas si grave si les praticiens n’avaient qu’un pouvoir intellectuel. Mais Szasz s’inquiète de la politisation du domaine de la santé en général et de la santé mentale en particulier. Les praticiens ont aussi bien le pouvoir juridique d’ « hospitaliser » les gens contre leur volonté que de les exonérer totalement de leur responsabilité pénale. Selon lui, la psychiatrie est en proie à « des intentions cachées de domination et de soumission, masquées par une rhétorique scientifique de la maladie et du traitement ». Et il ajoute « La psychiatrie moderne déshumanise l’homme en niant la responsabilité personnelle de l’homme comme un agent moral. (…) Elle  occulte les dilemmes éthiques de la vie et les transforme en problèmes médicalisés ».
À la racine de ce problème, il y a le pouvoir politique, qui considère toute conduite humaine, même la plus intime, comme un problème de santé publique. Ce que Szasz nomme l’« État thérapeutique » transforme les citoyens en sujets de plus en plus irresponsables et dociles.
Szasz aime à répéter, qu’il approuve entièrement la psychiatrie ou la psychanalyse entre adultes consentants. Mais il dénonce le fait que la transaction repose souvent sur le contrôle par l’État de l’institution psychiatrique et du marché des médicaments ou des drogues en général. En effet, il est aujourd’hui nécessaire de voir un médecin pour obtenir un somnifère ou un tranquillisant alors qu’il y a cent ans, il suffisait de se rendre  dans une pharmacie et d’y acheter tous les médicaments nécessaires – opium, héroïne, hydrate de chloral. À certains égards, la profession psychiatrique vit du fait que seuls les médecins peuvent prescrire des médicaments car le gouvernement a fait en sorte que la plupart des médicaments que les gens désirent soient des drogues illicites.
Sur le plan philosophique, l’analyse de Szasz repose sur le principe que chaque personne est propriétaire d’elle-même, dans son intégrité physique et mentale, et doit être libre de toute violence de la part d’autrui. C’est pourquoi il a souvent plaidé pour que le suicide, la pratique de la médecine, l’utilisation et la vente de médicaments, soient des actes privés, contractuels et hors de toute juridiction de l’État. Mais si un drogué commet un crime, il doit être puni pour ce crime, et non pas parce qu’il est drogué. Si le kleptomane vole, si le meurtrier assassine, tous doivent tomber sous le coup de la loi et être punis. Selon lui, les gens devraient être libres consulter des psychiatres, d’accepter ou de rejeter leurs diagnostics, de prendre ou non des médicaments. Mais dans une société libre, affirme Szasz, chacun doit être responsable de ses actes et sanctionné pour ses fautes.
Certains de ses livres ont été traduits en français :
Le mythe de la maladie mentale (Payot, 1975, réédité en 2012 aux Editions Les 3 génies), L’Éthique de la psychanalyse (Payot, 1975),  La loi, la liberté et la psychiatrie (Payot, 1977).
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