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Archives de Catégorie: Thomas Jefferson

Tocqueville en Amérique. Retour sur un film de Dinesh D’Souza

tocqueville 16Les controverses politiques sur la scène médiatique masquent souvent la réalité d’un combat d’idées qui fait rage en coulisses, dans les livres, les revues et dans les universités. L’Amérique d’aujourd’hui est divisée en deux groupes très opposés : l’un de ces groupes est un produit de la révolution culturelle des années 1960, et l’autre continue de se référer à l’esprit de 1776 et aux Pères fondateurs. Bienvenue dans la guerre culturelle !

Dès les années 1960, des chercheurs américains ont suggéré que l’Amérique, telle qu’elle a été voulue par les Pères fondateurs, est criminelle et qu’elle doit disparaître. Le documentaire examine un par un les actes d’accusation suivants :

  • L’Amérique a été fondée sur la conquête et le génocide des Indiens.
  • Elle a construit sa richesse sur le dos des esclaves africains.
  • Elle s’est développés en volant injustement terres de son voisin du Mexique.
  • Elle est impérialiste et agressive envers les autres pays.
  • Elle est dominée par un système capitaliste injuste et abusif qui nuit aux pauvres.

dinesh2L’auteur à succès Dinesh D’Souza vient de consacrer un film documentaire, accompagné d’un livre : America: Imagine the World Without Her. Il propose un examen critique des accusations portées contre l’Amérique. Disponible en DVD (sous-titres anglais), ce documentaire est à voir, notamment pour l’extraordinaire passage consacré à Alexis de Tocqueville. Lire la Suite →

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Les principes philosophiques de la révolution américaine

En ce 4 juillet 2012, les Américains célèbrent leur Déclaration d’Indépendance, une fête qu’ils appellent « Fourth of July » ou bien encore « Independence Day ». Selon cette Déclaration, rédigée par Thomas Jefferson, tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés de certains droits inaliénables (vie, liberté, propriété et recherche du bonheur). Le but d’un gouvernement est uniquement d’assurer ces droits.

L’enjeu de l’indépendance était la réaffirmation des principes traditionnels de la citoyenneté britannique. C’est pourquoi la Révolution américaine fut, au sens étymologique, un « retour » à l’héritage des libertés anglaises. Contrairement aux français, les anglais au 18e siècle n’avaient pas d’armée permanente, pas de lettres de cachet, pas d’arrestations arbitraires. Ils avaient leur habeas corpus, leur procès par jury, leur liberté d’expression et de conscience, et leur droit au commerce. La Révolution américaine fut une révolution conservatrice et non une table rase du passé, comme le fut en partie la Révolution française.

Thomas Jefferson a expliqué que la Déclaration d’indépendance était fondée sur des « livres élémentaires de droit public, comme ceux d’Aristote, de Cicéron, de Locke, etc. » Pour Aristote, le droit naturel a une fonction critique vis-à-vis de la loi positive, il fonde l’autorité des lois (le droit positif) en garantissant leur justice. Pour Cicéron, il s’agit d’« une seule loi éternelle et invariable, valide pour toutes les nations et en tout temps ». Enfin, pour Locke le droit naturel est la reconnaissance par l’ordre politique des droits personnels naturellement possédés par chacun, en particulier le droit de propriété : droit à la vie et à la liberté (propriété de soi) et droit à la possession des biens acquis par le travail (propriété des choses).

Le 4 juillet 1776, après quelques modifications de John Adams et Benjamin Franklin, la Déclaration d’indépendance est adoptée par les treize colonies en assemblée à Philadelphie.

En voici un passage célèbre :

    « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur ».

Leonard Read (créateur de l’institut de recherche Foundation for Economic Education) a écrit un jour que l’essence même de la Révolution américaine était contenue dans un morceau de phrase de la Déclaration d’indépendance. « Je ne pense pas que la révolution américaine réelle se confonde avec le conflit armé des colonies contre le roi George III. La vraie révolution américaine consiste dans un nouveau concept ou une idée qui rompt avec toute l’histoire politique du monde ». Selon Read, « cette nouvelle idée est la suivante : Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. C’est tout. C’est l’essence même de l’identité américaine. C’est le roc sur lequel l’ensemble du ‘miracle américain’ a été fondé ».

Ce concept révolutionnaire, poursuit Leonard Read, est à la fois spirituel, politique et économique :

    ·    Il est spirituel en ce que le rédacteur de la Déclaration reconnaît et proclame publiquement que le Créateur est la source des droits de l’homme, et donc le Créateur est souverain.
    ·       Il est politique en ce qu’il nie implicitement que l’État soit la source des droits de l’homme, déclarant ainsi que l’État n’est pas souverain.
    ·       Il est d’ordre économique en ce sens que si une personne a droit à la vie, il s’ensuit qu’elle a le droit de conserver sa vie, de la nourrir par les fruits de son propre travail.

A voir : l’excellente mini-série américaine John Adams (disponible en DVD) dont voici un extrait :


De Thomas d’Aquin à Locke, la réflexion sur les limites de l’Etat

Avec la crise actuelle de l’État, les démocraties occidentales sont en train de réaliser que la chute du communisme n’a pas résolu tous leurs problèmes. Le temps est venu pour elles de repenser la place et les limites de l’État. Pour cela, rien ne vaut un détour par les pères fondateurs de la pensée occidentale.

Aux XVe-XVIe siècles, les disciples de Thomas d’Aquin, proches de l’Université de Salamanque en Espagne, furent les véritables fondateurs du libéralisme : Vitoria, Suarez, Mariana, Molina, Lessius… Tous ces auteurs affirmèrent que les hommes possèdent des droits naturels qui précèdent la société politique, légitimant ainsi l’établissement d’un État limité, chargé de veiller au respect de ces droits fondamentaux.

Thomas Jefferson est un héritier de la tradition antique et médiévale du droit naturel. Dans la Déclaration d’Indépendance, il écrit : « Nous tenons ces vérités pour évidentes, que tous les hommes sont créés égaux, qu’ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables, parmi eux, la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. » Dans cette phrase, nous retrouvons presque mot pour mot la théorie lockéenne des droits inaliénables de l’individu, qui la tenait lui-même de Suarez, disciple de Thomas d’Aquin.

Mais l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 s’inspire également de cette tradition du droit naturel : « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. »

Comment cette tradition, qui remonte à Aristote et à Cicéron, via Thomas d’Aquin, est-elle parvenue jusqu’aux penseurs des grandes Révolution du XVIIIe siècle ? Nous verrons dans un premier temps ce qu’en disait Thomas d’Aquin, le fondateur de la Scolastique au XIIIe siècle puis nous reviendrons à Locke, en passant par Suarez qui fait la transition entre Moyen Âge et modernité.

Thomas et Suarez

Thomas d’Aquin (1225-1274) est un docteur de l’Église qui a considérablement enrichi la doctrine du droit naturel issu de l’Antiquité.

Dans la Somme Théologique, il distingue une loi divine, une loi naturelle et une loi humaine. Cette dernière consiste en un ensemble de principes généraux que la raison peut énoncer en étudiant la nature de l’homme telle que Dieu l’a créée. La loi naturelle est donc aussi en un sens une loi divine puisqu’elle vient de Dieu. Mais cela ne l’empêche pas de pouvoir être connue de façon autonome par la raison humaine, et ce en dehors de la foi chrétienne: « il y a en tout humain une inclination naturelle à agir conformément à sa raison, ce qui est proprement agir selon la vertu. »

Selon Saint Thomas, « il faut considérer que le juste naturel est ce vers quoi la nature de l’homme l’incline ». La loi naturelle s’exprime en nous par des inclinations telles que: « il faut désirer la vérité » ou « personne ne doit nuire injustement », ce qui peut se traduire aussi par la fameuse règle d’or: « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas subir ». Ces inclinations sont selon lui innées et s’imposent universellement, y compris aux Princes.

Mais cette lumière intérieure ne suffit pas pour bien agir. L’élaboration de normes concrètes d’action et leur application à des situations particulières nécessitent un travail de la raison. Il revient alors aux juristes de définir ces normes, en accord avec les coutumes et les traditions des peuples.

Francisco Suarez (1548-1617) est un Jésuite né à Grenade et mort à Lisbonne. Théologien, disciple de Saint Thomas, il a enseigné dans de nombreuses universités: Paris, Ségovie, Salamanque, Valladolid et Rome.

Son Tractatus de legibus et deo legislatore est paru en 1612. Dans celui-ci, Suarez explique que le « vrai sens strict et correct du droit, c’est une sorte de force morale que tout homme a sur ses biens personnels et à l’égard de ce qui lui est dû ». Le droit est donc quelque chose que l’homme peut exercer en son nom propre et qui ne peut lui être enlevé sans injustice.

Cela signifie qu’un État ou une administration n’a pas le pouvoir de conférer des droits naturels aux individus, ce qui lui permettrait de reprendre éventuellement ces droits par la suite. Suarez insiste sur le fait que les droits naturels appartiennent aux êtres humains par leur existence même et non en vertu d’une reconnaissance sociale ou d’une concession politique.

Selon Suarez, le droit à la vie, le droit à la liberté et le droit de poursuivre le bonheur, sont trois droits qui non seulement appartiennent à l’être humain par son existence même, mais sont aussi les motifs de toutes les autres lois. Si un État (les autorités exécutives, législatives ou judiciaires) échoue à protéger ces droits naturels, les lois de cet État perdraient leur raison d’être. Elles deviendraient alors de simples affirmations arbitraires des autorités politiques.

Locke vs. Hobbes

Suarez a sans doute été le plus lu des philosophes scolastiques de son époque et il est raisonnable de supposer que John Locke était familier de son oeuvre, ce qui lui a probablement permis de formuler sa célèbre théorie des droits naturels dans le Second Traité sur le gouvernement civil.

Locke reprend à Hobbes sa théorie de l’état de nature, mais comme pour Suarez, son point de départ est théologique. Pour Locke, Dieu a appelé l’homme à une vocation dans le monde et le pouvoir civil n’est là que pour assurer les conditions les plus favorables à l’accomplissement de cette vocation (le travail, la production). Dieu nous donne l’être. Nous avons donc le devoir de conserver notre vie comme un dépôt que Dieu nous a confié. De là découlent le droit naturel de propriété (qui comprend la vie, la liberté et les biens) et le droit de le défendre c’est-à-dire le pouvoir de faire ce qui est nécessaire pour se protéger contre les menaces et punir ceux qui commettent des crimes. « La plus grande et la principale fin que se proposent les hommes lorsqu’ils s’unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c’est de conserver leurs propriétés ».

Mais alors que Hobbes plaidait pour un pouvoir absolu, conséquence logique de son pessimisme absolu, Locke a développé une théorie du pouvoir limité de façon à combattre l’arbitraire du pouvoir qu’il considère comme le plus grand mal. Le principe général est que chaque fois qu’il existe un pouvoir parmi les hommes, celui-ci ne dispose légitimement que des droits qui lui sont nécessaires à atteindre sa fin propre. En vertu du statut de créature, le pouvoir que l’homme possède sur lui-même et sur les autres est limité par la loi naturelle qui nous commande seulement de conserver notre vie, ce n’est pas un pouvoir arbitraire. Ce principe s’applique aussi au pouvoir souverain et il est au fondement de la critique lockéenne de l’absolutisme.

Enfin, contrairement à Hobbes, l’état de nature selon Locke n’est pas un état de guerre, c’est un état de liberté et d’égalité, régi par la loi naturelle. En principe, c’est un état de paix car la loi naturelle nous interdit de nuire à autrui, mais en fait il menace toujours de dégénérer car chacun est juge de sa propre cause. Il manque donc un arbitre impartial pour régler les conflits, des juges indépendant et des lois écrites.

La véritable raison d’être de l’État

Ainsi l’unique raison d’être de l’État, selon Locke, est de remédier aux défauts de l’état de nature en établissant une autorité publique capable de faire appliquer les lois et les sentences des juges. Mais si l’État ne nous protège pas, conformément à sa mission, ajoute Locke, il devient alors un tyran et on a le droit de lui résister, y compris par la force.

* Ce texte a d’abord été publié le 12 mars 2012 sur 24hGold.

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