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Archives de Catégorie: Rousseau

Isaiah Berlin : Rousseau et la mythologie du moi véritable

3618« Rousseau n’a rien découvert, mais il a tout enflammé » Madame de Staël

Jean-Jacques Rousseau, le génie tourmenté dont les idées ont inspiré la Révolution française, aimait la liberté par-dessus tout. Pourtant, l’œuvre de Rousseau a servi à justifier certains des pires tyrans de l’histoire, de Robespierre à Staline en passant par Bonaparte. Les ennemis de la liberté ont-ils trahi Rousseau ou bien ce dernier était-il lui-même un ennemi de la liberté ?

La thèse d’Isaiah Berlin, le philosophe d’Oxford et grand historien des idéologies modernes, dans sa conférence de 1952, La liberté et ses traîtres, est que la faute de Jean-Jacques Rousseau est d’avoir trahi la cause qu’il défendait. Il fut, selon les mots de Berlin, « l’un des ennemis les plus sinistres et les plus redoutables de la liberté dans toute l’histoire de la pensée moderne ». Comment a-t-il pu, en partant de cette divinisation de l’idée de liberté absolue, en arriver progressivement à l’idée de despotisme absolu et finalement à la servitude ? Lire la Suite →

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La citation du dimanche : Isaiah Berlin sur Rousseau

isaiah berlin 2

Jean-Jacques Rousseau par Isaiah Berlin

jj vs isaiahQuelques travaux de mes élèves à partir du livre d’Isaiah Berlin : La liberté et ses traîtres. Un chapitre est consacré à Rousseau. Extrait :

« Le célèbre historien lord Acton observait de Rousseau qu’il « avait fait plus d’effet avec sa plume qu’Aristote, Cicéron, Saint Augustin, Saint Thomas, ou tout autre homme qui ait jamais vécu ». Et cette observation, bien que manifestement exagérée, traduit quelque chose qui n’est pas totalement faux. On peut lui opposer la remarque de Madame de Staël selon laquelle« [Rousseau] n’a rien découvert, mais il a tout enflammé ».

Qu’est -ce qui fait la grandeur de Rousseau ? Pourquoi est-il considéré comme un penseur important ? Qu’est-ce qu’il a dit ? Est-ce qu’il a fait des découvertes novatrices ou originales ? Est-ce qu’il n’a, comme le prétendait Madame de Staël, rien dit de vraiment nouveau ? Et dans ce cas, comment se fait-il qu’on puisse le moins du monde lui appliquer des paroles comme celles de lord Acton ? »

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Citations pour 2013 : les classiques français

Citations pour 2013 : les Lumières

 

Rousseau vs Hobbes : le faux duel de la présidentielle

En ce mois d’avril, Philosophie magazine consacre un dossier à l’élection présidentielle. L’idée centrale de ce dossier ne manque pas d’intérêt : « Rousseau contre Hobbes, le vrai duel de la présidentielle ». 
L’image de couverture est bien trouvée. Et surtout, à la lecture du contenu du dossier, on est frappé par la justesse des analyses. Hobbes était convaincu que « l’homme est un loup pour l’homme » et a donc imaginé un État-Léviathan, qui fasse peur aux hommes, pour éviter le retour à « la guerre de tous contre tous », qui caractérise l’état de nature. Rousseau, de son côté, défendait au contraire une bonté naturelle originelle, corrompue par la société et appelée à être réactivée par un « contrat social ». Or, il est bien vrai que Nicolas Sarkozy est proche de la philosophie autoritaire de Hobbes, là où François Hollande rejoint l’aspiration égalitariste de Rousseau. Vu sous cet angle, le débat, en apparence atone, de la présidentielle prend un relief tout à fait inattendu. On peut même aller plus loin, c’est toute la droite française qui est hobbesienne, tandis que la gauche est rousseauiste. 
  

Pourtant il y a quelque chose qui cloche dans tout cela. Un fait qui échappe complètement à l’analyse de Philosophie Magazine et qui mérite une attention toute particulière. Loin d’être l’affrontement de deux visions opposées de la politique, l’opposition entre Hobbes et Rousseau propose en fait  deux versions peu différentes d’un même dogme : celui de l’étatisme ou de l’État comme fin et non comme moyen. L’un défend la souveraineté absolue du Prince, l’autre la souveraineté absolue de la volonté générale, c’est-à-dire du législateur. On ne trouvera ni chez Hobbes, ni chez Rousseau, une philosophie du gouvernement limité, ni même une philosophie de la protection des droits individuels, en particulier du droit de propriété. La vision de Hegel au XIXe siècle, s’inscrira d’ailleurs dans l’héritage classique de Hobbes et de Rousseau en ce sens qu’il maintiendra la suprématie quasi divine de l’État et du politique sur la sphère « inférieure » de la vie économique et sociale.

Le philosophe J.F. Kervégan (professeur à Paris I), spécialiste des penseurs du contrat social, écrit justement : « Comme Hobbes, Rousseau pense que l’unité d’une société ne peut être que politique, et cette conviction se traduit par la position éminente du « souverain » ; simplement, chez lui, le souverain est et ne peut être que la « volonté générale », et non plus celle d’un homme ou d’une assemblée ; la structure de la théorie hobbesienne de la souveraineté est maintenue, seul change l’identité du sujet auquel celle-ci est attribuée. » (Ce qui fait société : le politique, l’économie, le droit ? Conférence à l’AJEF, le 14 octobre 2009)

Le fait que la souveraineté réside dans une volonté ou bien qu’elle réside dans le peuple ne fait pas une grande différence si cette souveraineté n’est pas d’abord limitée, faisait déjà remarquer Benjamin Constant après la Révolution française. « Prions l’autorité de rester dans ses limites, nous nous chargeons de notre bonheur », écrivait-il. Et il ajoutait : « la souveraineté n’existe que de manière limitée et relative ». 

La philosophie politique de Constant se fonde sur une conviction fondamentale : « il y a une partie de l’existence humaine qui est de droit hors de toute compétence sociale » (entendre ici : compétence politique). Constant rejoint ainsi Smith, Locke et les physiocrates français, pour qui la société peut s’auto-organiser et s’autoréguler, dans le cadre de la concurrence et du droit naturel de propriété. Les penseurs du libre marché au XXe siècle, comme Mises et Hayek notamment, contesteront à leur tour le modèle constructiviste et artificialiste de Hobbes et de Rousseau. 
On le voit donc, l’opposition entre Hobbes et Rousseau, entre Sarkozy et Hollande, est une fausse opposition idéologique qui trompe les électeurs. L’analyse de la vie politique française depuis plus de quarante ans nous le confirme : la droite et la gauche convergent de plus en plus vers un centre mou, à la fois étatiste et corporatiste, conservateur et progressiste, renonçant de plus en plus à tout ce qui pouvait encore les distinguer. La droite a renoncé au libre marché au profit d’un interventionnisme moralisateur (« moraliser le capitalisme » comme on dit) et d’une politique fiscale collectiviste. De son côté, la gauche a renoncé aux dogmes de la planification collectiviste et de la lutte des classes et se veut pragmatique. Bref, à droite comme à gauche, on rejette les doctrines, qualifiées d’ « idéologies » et on accepte tous les compromis. 

Résultat : la « droiche » ! Ce mouvement historique correspond en fait à l’avènement de ce qu’on appelle la social-démocratie : État-providence, justice sociale, prélèvements obligatoires, assistanat, multiculturalisme… c’est le prix de la paix sociale. Au programme donc : immobilisme et statu quo. Surtout ne changeons rien au système. Et la différence entre droite et gauche n’est en fait qu’une affaire de dosage, de nuances, car les deux principaux partis sont des clones (voir mon article : Peut-on sortir du statu quo des grands partis politiques ?).

La ligne de clivage qui séparait jadis la droite et la gauche s’est donc déplacée. Ou passe-t-elle désormais ? Le véritable duel, le seul qui soit digne de ce nom, est celui qui oppose les défenseurs de l’individu et de la société aux défenseurs de l’État, ceux qui font confiance dans la capacité des individus à s’organiser librement par eux-mêmes et ceux qui pensent que l’État est la fin de l’Histoire. C’est l’individualisme responsable et la philosophie du libre marché contre le collectivisme social-démocrate. 

Malheureusement, ce libéralisme-là n’existe plus dans le paysage politique français, comme il existe encore aux États-Unis avec Ron Paul. Au XIXe siècle, il était porté en France dans le débat intellectuel et politique par Say, Constant et Bastiat, notamment. Mais les Français ont la mémoire courte et il faut leur rappeler que le libéralisme n’est pas une spécificité anglo-saxonne et qu’il existe bien en France une tradition libérale qui remonte à Turgot et à Quesnay (Voir le travail de l’Institut Coppet pour promouvoir l’école libérale française). 

Un François Bayrou peut-il aujourd’hui incarner ce courant, comme l’affirme Philosophie Magazine qui le classe comme un digne représentant de la philosophie de Locke ? Il est permis d’en douter, vu son approbation à toutes les mesures collectivistes votées depuis vingt ans. On est bien loin d’un Ron Paul. Alternative libérale avait su incarner cet espoir en 2006-2008, comme Alain Madelin à son époque. Aujourd’hui, l’espoir renaît avec la vraie-fausse candidature de Frédéric Bastiat (bastiat2012.fr), portée par une génération d’étudiants qui a découvert Ron Paul et a compris où se trouvait la véritable alternative. Soutenons cette initiative, même modeste, qui mérite en France un bel avenir.

En annexe :

En 1848, l’économiste Frédéric Bastiat comparait la Constitution des Etats-Unis à celle de la France : 

Ce qui suit est le début du préambule de la Constitution [française] : « La France s’est constituée en République [dans le] but (…) de faire parvenir tous les citoyens (…) à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumières et de bien-être. » (…) N’est-ce pas en cédant à cette étrange illusion que nous sommes conduits à tout attendre d’une énergie qui n’est pas la nôtre ?… Les Américains ont conçu une autre idée des relations des citoyens et du gouvernement. (…) Il n’y a pas ici [dans le préambule de leur Constitution] de création chimérique, pas d’abstraction desquelles les citoyens puissent tout exiger. Ils n’attendent rien sauf d’eux-mêmes et de leur propre énergie.

A lire aussi : http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/04/12/l-antiliberalisme-le-seul-point-d-accord-entre-les-dix-candidats_1684574_3232.html

Revue de presse : The Economist et Philosophie Magazine

A country in denial. Tel est le titre de The Economist dans un numéro que je vous recommande de lire. On en trouvera une traduction ici, chez mon ami Kaplan.

Ce qui ressort de l’article, c’est que les candidats à la présidentielle sont à l’image des Français : ils veulent que rien ne change. Ils refusent d’aborder les sujets qui fâchent, ils ne veulent pas voir la réalité en face. Donc il n ‘y a pas de vraie réforme de fond, à la différence de l’Italie par exemple, c’est l’immobilisme !

A lire dans le même numéro : The French election : An inconvenient truth. L’article souligne l’absence de tout candidat libéral aux élections. Je cite :

« Liberal candidates in France tend to get nowhere. Ten years ago the most recent such presidential hopeful, Alain Madelin, got just 3.9% of the vote. »
Ou encore :
« Mr Bayrou is no liberal: he wants a “fair price” for farm produce, and proposes voting rights for unions on company boards. But he at least promises €50 billion in spending cuts. » C’est déjà mieux que rien… mais difficile de voter pour un candidat qui a voté toutes les mesures étatistes qui nous plombent depuis 20 ans.

A lire aussi : le numéro d’Avril de Philosophie Magazine. Je suis en train de rédiger un article qui paraîtra mercredi sur 24HGold et que je mettrai sur ce blog jeudi.
Dans ce dossier fort bien fait par ailleurs, on constate une fois de plus que le libéralisme est le grand absent du débat intellectuel et politique en France. Hobbes et Rousseau, qui représentent bien la droite et la gauche en France, sont tous deux des penseurs du tout-Etat et Hegel à leur suite ne fera que prolonger cette tradition classique.
Mais quid de la tradition philosophique du libre marché et la défense de la société civile ? La France ne manque pourtant pas de penseurs de premier plan : de Quesnay et Turgot à Say, Constant et Bastiat, en passant par Condillac, Destutt de Tracy… Mais les Français ont la mémoire courte et il leur faudrait une bonne piqure de rappel. D’où l’idée de Bastiat2012 ! A suivre…

A lire, un entretien avec le philosophe Hans Hermann Hoppe sur l’éthique de l’impôt pour Philosophie Magazine. L’entretien n’avait pas été publié car jugé trop radical : http://www.institutcoppet.org/2011/03/13/interview-de-hans-h-hoppe-pour-philosophie-magazine/

Voltaire et l’éloge du luxe (réponse à Rousseau)

(Voir l’article sur Rousseau et la condamnation du luxe)

A gauche comme à droite, certains candidats à la présidentielle nous ressortent une vieille recette fiscale : le relèvement de la TVA au taux majoré (33,3 %) des biens ou produits de luxe : caviar, parfumerie, perles fines et pierres précieuses, fourrures etc. Passons sur l’aberration fiscale d’une telle mesure, aux effets pervers bien connus. La querelle du luxe est bien plus qu’un débat sur le commerce et la richesse. C’est une querelle philosophique à propos des sciences, des arts et du progrès en général. 
La question philosophique sous-jacente est de savoir si les progrès de la technique et de l’industrie contribuent au bonheur et au bien-être de l’homme ou au contraire à sa perte. La frugalité est-elle une vertu et le luxe un vice ? Le luxe dispose-t-il à la corruption des mœurs ou bien au contraire adoucit-il les mœurs ? Au XVIIIe siècle, Voltaire et Rousseau se sont vigoureusement opposés sur cette question.
Voltaire a écrit les Lettres Philosophiques (1734) pour critiquer les mentalités françaises sur les plans religieux, politique, économique ou encore scientifique. Il s’agit de la première critique radicale de l’Ancien Régime. Voltaire propose un nouveau partage des pouvoirs politiques calqué sur le modèle britannique, il défend les classes moyennes face aux privilégiés et aux aristocrates.
Ce qui constitue le bonheur d’un individu ou d’une nation pour Voltaire, c’est un régime dans lequel les hommes vivent en paix les uns avec les autres, dans un certain confort matériel. C’est pourquoi, une société est d’autant plus libre et heureuse qu’elle est fondée sur le commerce au sens de l’échange économique. 
Trois points sont à considérer selon Voltaire :
1° le bonheur d’une nation nécessite une vie matérielle aisée qui favorise les arts ; 
2° le luxe et le commerce qui l’engendre sont garants des libertés ;
3° enfin le commerce est bon parce qu’il promeut des rapports civilisés et donc pacifiques entre les hommes. 
Le luxe engendre le confort et les arts
Voltaire consacre une partie de ses Lettres philosophiques aux arts. Les arts rendent la vie plus belle et plus agréable. Ils doivent donc être cultivés. Selon lui, la grandeur et le bonheur d’une société se juge par l’état de ses arts. Quatre âges se sont distingués par le perfectionnement de leurs arts, écrit-il : les siècles d’Alexandre, d’Auguste, des Médicis et de Louis XIV. 
Or, le développement intellectuel et artistique n’existe que dans une nation prospère. L’abondance est la mère des arts selon Voltaire. C’est pourquoi le commerce est un moteur du progrès historique. De plus, le confort qu’il procure est en lui-même une source de bonheur.
Prospérité et liberté
Dans sa Dixième Lettre (Sur le commerce), Voltaire associe commerce, prospérité et liberté dans un cercle vertueux : le commerce enrichit les citoyens ; la richesse les rend libres ; la liberté étend le commerce et ainsi la nation s’enrichit encore davantage. Mais il y a plusieurs types de libertés selon Voltaire.
Le commerce est la source d’une première liberté, la liberté individuelle, que Voltaire appelle la liberté de propriété. Par exemple, les paysans anglais possèdent des vêtements, des bestiaux, une maison confortable et personne ne peut leur enlever arbitrairement la possession de ces biens. En s’enrichissant par le commerce, les citoyens augmentent leur niveau de vie et, de cette façon, deviennent moins dépendants de la nature : ils ne luttent plus pour le nécessaire et vivent plutôt dans le superflu.
Mais la liberté désigne aussi l’équilibre des pouvoirs, c’est la liberté politique. Pour Voltaire, la reconnaissance sociale des commerçants pourrait avoir pour effet d’apporter un partage plus équitable du pouvoir. Il donne l’exemple de l’Angleterre où la monarchie est désormais tempérée dans ses prérogatives par le Parlement, depuis l’action des révolutionnaires constitués surtout de commerçants. Là encore il y a une sorte de cercle vertueux : la liberté de propriété permet de s’enrichir et le luxe permet aux classes moyennes de participer au pouvoir. La liberté politique renforce à son tour la liberté individuelle, car sans la liberté politique, les commerçants comme les paysans ne seraient pas libres de jouir des biens qu’ils ont gagnés à la sueur de leur front. 
Le commerce engendre la paix civile
Le commerce favorise la tolérance religieuse qui est une composante essentielle de la paix civile et donc du bonheur selon Voltaire. Malgré leurs différences confessionnelles, les hommes qui commercent ont tous un même objet au centre de leurs préoccupations : le profit. Or la recherche commune du profit entraîne la coopération et le respect des opinions d’autrui, en particulier de ses croyances religieuses.
Dans la Sixième lettre, Voltaire donne l’exemple de la Bourse de Londres. En ce haut lieu du commerce international, « le juif, le mahométan et le chrétien » font des affaires ensemble, « comme s’ils étaient de la même Religion ». Ils ne donnent « le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute ». Le passage vaut la peine d’être cité tout entier tellement il est fameux : 
« Entrez dans la Bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des cours ; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l’utilité des hommes. Là, le juif, le mahométan et le chrétien traitent l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion, et ne donnent le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute ; là, le presbytérien se fie à l’anabaptiste, et l’anglican reçoit la promesse du quaker. Au sortir de ces pacifiques et libres assemblées, les uns vont à la synagogue, les autres vont boire ; celui-ci va se faire baptiser dans une grande cuve au nom du Père par le Fils au Saint-Esprit ; celui-là fait couper le prépuce de son fils et fait marmotter sur l’enfant des paroles hébraïques qu’il n’entend point ; ces autres vont dans leur église attendre l’inspiration de Dieu, leur chapeau sur la tête, et tous sont contents ».
Le commerce réunit donc les hommes autour d’une « même religion », le profit, une religion pacifique. 
Concluons par ce jugement de Voltaire sur Rousseau : « Si l’on entend par luxe tout ce qui est au-delà du nécessaire, le luxe est une suite naturelle des progrès de l’espèce humaine ; et, pour raisonner conséquemment, tout ennemi du luxe doit croire avec Rousseau que l’état de bonheur et de vertu pour l’homme est celui, non de sauvage, mais d’orang-outang. » (Dictionnaire de philosophie)

Rousseau et la condamnation du luxe

2012 sera l’année du tricentenaire de la naissance de Rousseau. Alors que de nombreuses commémorations se préparent, il faut  se rappeler que Rousseau fut l’inspirateur d’une philosophie sociale qui imprègne encore nos mentalités et notre culture politique. Ainsi, l’inquiétude née face aux progrès technoscientifiques et à leurs possibles dérives, ou face à la progression des inégalités sociales, tend à nous faire penser que le luxe serait dangereux, voire immoral. Il n’est pas rare d’entendre tel homme politique réclamer à haute voix une régulation des richesses et une condamnation du luxe. Si la rhétorique anti-luxe est politiquement « payante », à droite comme à gauche, c’est bien parce que Jean-Jacques Rousseau lui a donné ses lettres de noblesse. 
Voltaire et Rousseau étaient tous les deux partisans d’un régime républicain. Leurs idées ont eu une influence durable sur la Révolution française et sur la vie politique des siècles suivants. Pourtant ils n’ont cessé de se combattre et de se haïr, notamment à propos du luxe. 
Pour Rousseau, le luxe, les sciences, les arts et le commerce, promus par les philosophes détruisent la vertu du citoyen
La thèse de Rousseau dans le Discours sur les sciences et les arts (1750) est que la corruption des mœurs accompagne toujours le développement des sciences et des arts. Autrement dit, le luxe nourrit les inégalités et détourne les hommes de leur devoir. Il écrit : « on a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens ». Le luxe prend racine dans une société lorsque les citoyens donnent libre cours à leurs désirs individuels de confort et de richesses. Ces désirs créent des inégalités entre les citoyens en plus d’affaiblir leur dévouement au bien commun. 
Dès le début de son Discours, Rousseau souligne que « le luxe est diamétralement opposé aux bonnes mœurs ». Il produit « la corruption du goût », le déclin du « vrai courage » et « des vertus militaires ». Les hommes sont devenus « mous et efféminés ». Il écrit : « Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection ». Et encore : « Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent. » 
Ainsi les Romains de l’âge impérial ont abandonné la grandeur militaire et la liberté de l’époque républicaine au profit des « funestes arts » (Discours sur les sciences et les arts, 17). Le luxe ouvre donc la voie au despotisme et à l’esclavage en détruisant la vertu civique.
La vertu civique serait le socle d’une bonne société
Au contraire, selon Rousseau, la vertu qui fonde l’égalité entre les hommes serait le moyen d’arriver au bonheur, c’est-à-dire à un peuple souverain. Être vertueux, c’est sacrifier son intérêt particulier à l’intérêt général, c’est se dévouer « pour la patrie, pour les malheureux et pour ses amis ». 
Quelles limites faudrait-il alors fixer au luxe ? La réponse de Rousseau est que « tout est source de mal au-delà du nécessaire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins ; et c’est au moins une très haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépendance ». Par conséquent, selon lui : « l’une des fonctions les plus importantes du gouvernement est de prévenir l’extrême inégalité des fortunes. » Les impôts doivent être conçus de manière à construire une société juste à travers l’éradication de la consommation superflue.
Perspectives critiques
Rousseau est un partisan déclaré de la société administrée et gouvernée par des « sages » législateurs, qui seraient des hommes « supérieurs ». L’idée que la société peut être façonnée, pétrie suivant un modèle idéal, n’a pas, à l’époque moderne, d’avocat plus déterminé que lui (et Robespierre à sa suite). L’une des thèses fondamentales du Premier Discours est qu’il faut laisser la pratique des sciences et des arts à ces hommes « supérieurs » qui savent bien les utiliser, c’est-à-dire aux « sages ». Les autres, les hommes ordinaires, devraient s’en éloigner et rechercher la vertu. 
Il y a aussi chez lui une erreur économique fondamentale que Mises a appelé le « sophisme de Montaigne » (Human Action). A propos du commerce, Michel de Montaigne a soutenu dans ses Essais qu’« il ne se fait aucun profit qu’au dommage d’autrui » (Montaigne, Essais, I, 22). Or Rousseau écrit : « le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres : mais, s’il n’y avait point de luxe, il n’y aurait point de pauvres. » Et il ajoute « le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes, et en fait périr cent mille dans nos campagnes » (Dernière réponse, Œuvres Complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, tome 3, page 79, note de bas de page). Autrement dit, le commerce serait un jeu à somme nulle où les gains des uns impliqueraient les pertes des autres. Rousseau hérite de la vision mercantiliste de l’échange, celle de Montaigne précisément, comme une guerre qui produirait des gagnants et des perdants.
A suivre… (Voltaire)
Publié sur 24hGold le 16 décembre.

Bastiat vivant (1) : apports conceptuels

Par Damien Theillier *

1° Apports conceptuels

Bastiat philosophe

Proudhon disait : « La propriété c’est le vol ». Tel n’est pas le point de vue de Bastiat pour qui la propriété possède un fondement philosophique légitime. Elle n’est pas une simple possession fondée sur la force comme chez Rousseau ou Hobbes, elle n’est pas un simple droit coutumier que la politique se contente de protéger, comme chez Montaigne ou Pascal. La propriété est un droit qui tient sa légitimité de son fondement moral.
Bastiat précise : « J’entends par propriété le droit qu’a le travailleur sur la valeur qu’il a créée par son travail » (Propriété et Loi). Il ne s’agit pas seulement de la propriété foncière.  La propriété est une conséquence nécessaire de la constitution de l’homme, de ses facultés et de ses besoins. Pour se conserver, l’homme doit travailler, user de ses facultés pour transformer la matière et l’adapter à ses besoins. « L’homme naît propriétaire, écrit Bastiat, parce qu’il naît avec des besoins dont la satisfaction est indispensable à la vie, avec des organes et des facultés dont l’exercice est indispensable à la satisfaction de ces besoins. Les facultés ne sont que le prolongement de la personne ; la propriété n’est que le prolongement des facultés » (Propriété et Loi). 
Pour comprendre le fondement moral de la propriété, il faut donc partir de ce principe que l’homme doit travailler pour vivre et que le fruit de son travail est le prolongement de ses facultés, c’est-à-dire de sa personne. Entendu en ce sens, le droit de Propriété fait partie de ces droits qui ne dérivent pas de la loi positive, mais la précèdent et sont sa raison d’être. En effet, « la loi est l’organisation collective du droit individuel de légitime défense » (La loi). Elle a pour mission de défendre la personne et ses biens.
Bastiat est ainsi conduit à opposer deux systèmes philosophiques antagonistes. Le premier système est celui de Rousseau, pour qui le législateur doit organiser la société, comme un mécanicien qui invente une machine à partir d’une matière inerte. « Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple, dit Rousseau, doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ».
Le second système, le système de la liberté, est celui pour lequel la société, les personnes et les propriétés existent antérieurement aux lois. Dans ce système, ajoute Bastiat, « ce n’est pas parce qu’il y a des lois qu’il y a des propriétés, mais parce qu’il y a des propriétés qu’il y a des lois » (Propriété et Loi). 
Dans le premier système, celui de Rousseau, le législateur a pour mission d’organiser, modifier, supprimer même la propriété, s’il le trouve bon. Pour Rousseau, la propriété n’est pas naturelle mais conventionnelle, comme la société elle-même. Cette idée provient du droit romain, dont Rousseau était imbu. À son tour Robespierre pose le principe que « La propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi ».
Dans le second système, celui de Turgot, Say et Bastiat, il existe donc une loi naturelle, indépendante du bon plaisir des législateurs. Elle est valable pour tous les hommes et antérieure à toute société. Ici Bastiat s’inscrit ici dans l’héritage des physiocrates, et par-delà, dans la tradition de la philosophie du droit de Cicéron et d’Aristote. La loi ne crée pas le droit. Elle a pour mission de le défendre.

Bastiat économiste


« S’il y a des lois générales qui agissent indépendamment des lois écrites et dont celles-ci ne doivent que régulariser l’action, il faut étudier ces lois générales. » Ainsi l’économie politique est la science qui étudie les lois de l’action humaine. « Si, au contraire, ajoute Bastiat, la société est une invention humaine, si les hommes ne sont que de la matière inerte, auxquels un grand génie, comme dit Rousseau, doit donner le sentiment et la volonté, le mouvement et la vie, alors il n’y a pas d’économie politique; il n’y a qu’un nombre indéfini d’arrangements possibles et contingents; et le sort des nations dépend du fondateur auquel le hasard aura confié leurs destinées. » (Chapitre I des Harmonies Économiques)

L’économie doit aussi décrire les effets des décisions politiques sur la société. Mais selon Bastiat, elle doit être attentive, non pas seulement à ses effets à court terme sur un groupe particulier mais plutôt à ses conséquences à long terme pour la société dans son ensemble. 
Bastiat écrit : « Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence : l’un s’en tient à l’effet visible ; l’autre tient compte et de l’effet qu’on voit et de ceux qu’il faut prévoir. Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que, lorsque la conséquence immédiate est favorable, les conséquences ultérieures sont funestes, et vice versa. » Henry Hazlitt, un économiste américain disciple de Bastiat, précise : « L’art de l’économie consiste à identifier non seulement les effets immédiats, mais les effets à plus long terme de tout acte ou de toute décision politique, il consiste à identifier les conséquences d’une politique non seulement pour un groupe, mais pour tous les groupes » (Henry Hazlitt, L’économie en une leçon, 1946). 
Parce qu’identifier les effets cachés d’une décision politique exige un effort, les électeurs ne voient que les avantages immédiats valorisés par les politiciens et les médias. Souvent, ils ne peuvent pas mettre en relation les décisions du gouvernement avec les frais supplémentaires, générés indirectement par le ralentissement des échanges économiques ou directement par l’augmentation de l’inflation et des taxes. Les avantages temporaires de la promesse électorale l’emportent sur le coût d’une action pour la combattre. Le problème en démocratie, c’est que l’électeur n’a pas les moyens d’être un bon économiste.
Bastiat a illustré sa distinction entre ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas par un pamphlet appelé Le sophisme de la vitre cassée. Le garçon qui brise la fenêtre d’un voisin donne du travail au verrier. C’est ce qu’on voit. De même, dira Keynes, la destruction de la propriété, en forçant à la dépense, stimule l’économie et a un « effet multiplicateur » revigorant sur la production et l’emploi. 
C’est seulement ce qu’on voit. Mais ce qu’on ne voit pas, dit Bastiat, c’est ce que le propriétaire aurait acheté, mais auquel il doit renoncer, avec l’argent qu’il doit maintenant dépenser pour réparer sa fenêtre. Ce qu’on ne voit pas, c’est l’opportunité perdue du boutiquier. S’il n’avait pas eu à dépenser pour réparer la vitre, il aurait pu accroître son capital et ainsi employer du monde dans une action de création. Ou bien, le boutiquier aurait pu dépenser l’argent pour sa propre consommation, employant ainsi des travailleurs pour la production. Selon Bastiat, la destruction ne stimule pas l’économie comme le pensent aujourd’hui les keynésiens mais conduit à l’appauvrissement.

A suivre

* article publié sur 24HGold

Benjamin Constant par Mathilde D.

Voici un second essai de présentation ppt. à partir du cours de philo. Mathilde propose une présentation de Benjamin Constant fort bien pensée et très complète.

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