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Nozick vs Rawls : sur quels principes fonder la justice ? (II)

Voir la partie I

On justifie souvent l’extension de l’État à toutes les sphères de la société par le fait qu’il serait le meilleur instrument pour atteindre une justice distributive. C’est notamment l’argument de John Rawls, professeur de philosophie à Harvard et auteur d’un livre qui a fait l’objet d’un large débat parmi les philosophes, économistes et sociologues : Théorie de la justice.

Nous avons vu dans un premier temps comment Nozick avait entrepris de réfuter cette justification en montrant qu’il s’agissait d’une forme de condamnation aux travaux forcés, ce que Bastiat avait appelé « spoliation légale ». Il reste à voir comment :

1° il établit une nouvelle théorie de la justice distributive
2° il plaide pour un État minimal, celui dont les pouvoirs plus étendus ne peuvent être justifiés.

1° La justice comme légitimité

Selon Nozick, traiter les individus comme des « fins en soi » consiste à reconnaître en chacun le seul propriétaire légitime de lui-même, de ses capacités, ainsi que des biens qu’il possède grâce à ses capacités et à son travail. La répartition étatique des choses produites par le moyen de nos talents constitue une violation de notre personne. Cela ne signifie pas que la redistribution soit impossible par principe, mais plutôt qu’elle est subordonnée au primat de la volonté individuelle.

Ainsi, nous ne sommes pas dans la position d’enfants à qui des parts de gâteau ont été données par quelqu’un qui, au dernier moment, réajuste le découpage du gâteau pour corriger un découpage approximatif. Il n’y a pas de distribution centrale, il n’existe personne ni aucun groupe habilité à contrôler toutes les ressources et décidant de façon conjointe de la façon dont ces ressources doivent être distribuées. La question centrale, au cœur du débat avec Rawls est donc la suivante : Peut-on redistribuer un bien sans tenir compte de qui l’a produit ?

En réalité les ressources appartiennent déjà toujours à quelqu’un et elles sont issues d’une distribution antérieure dont on peut juger la légitimité. C’est pourquoi, pour juger de la légitimité d’une possession, il faut faire son histoire et se demander dans quelles conditions elle a été acquise. De même, la pauvreté doit être jugée en fonction de son origine : spoliation, imprévoyance, incapacité ?

Ce que chacun possède, il l’a obtenu à la suite d’une transaction. Une distribution est juste si elle naît d’une autre distribution juste grâce à des moyens légitimes. Le principe achevé de la justice distributive dirait simplement qu’une distribution est juste si tout le monde est habilité à la possession des objets qu’il possède. Cette théorie de la justice s’énonce à travers trois principes :

• Principe de justice dans les acquisitions : le fait de posséder un bien est juste si ce bien a été acquis par le travail, par un don ou par un échange marchand.

• Principe de la justice dans les transferts : un échange est juste s’il est libre et s’il est fondé sur des règles connues et admises par tous.

• Principe de correction des injustices passées : ce principe s’applique quand un des deux principes de base a été violé. Par exemple, l’indemnisation des victimes d’actes criminels.

Pour savoir à qui appartient légitimement un bien, il suffit de s’intéresser aux modalités de son acquisition. La répartition des biens est juste si chaque personne a droit aux siens.

Une illustration : la fortune de la star du baskett Wilt Chamberlain est-elle injuste ?

Dans Anarchie, État et Utopie, Nozick imagine que Wilt Chamberlain (star américaine de la NBA dans les années 1970, mort en 1999) négocie un contrat tel que chaque personne donne 25 cents de plus pour assister à ses matchs. Si un million de spectateurs se déplacent pour le voir jouer, Chamberlain aura donc gagné 250 000$ de plus que n’importe quel autre joueur de la NBA. La nouvelle répartition des biens qui fait de Chamberlain un homme riche est-elle injuste ? Non, répond Nozick, car elle résulte de transferts librement consentis. « La question de savoir si une distribution est juste dépend de la façon dont elle née. »

La justice ne réside donc pas dans le résultat de l’échange, mais dans le respect des droits de propriétés et des contrats librement passés entre les individus. « Toute chose qui naît d’une situation juste, à laquelle on est arrivé par des démarches justes, est elle-même juste ».
Soit D1 : une distribution égalitaire de biens et D2 : une nouvelle distribution qui résulte d’un échange de biens. Si D1 est juste et si D2 est le produit d’un consentement, alors D2 est juste.

Ce qui fait la justice dans la possession d’un bien, c’est la manière dont il a été acquis au cours d’une histoire. « Quiconque a fabriqué un objet, écrit Nozick, l’a acheté ou a établi un contrat pour toute autre ressource (…) a des droits sur lui. Les choses viennent au monde déjà rattachées à des gens ayant des droits sur elles. »

2° Plaidoyer pour l’État minimal

Quelle place les droits de l’individu laissent-ils à l’État ? Un État d’anarchie, un État de nature, un État minimal, ou un État redistributeur ?
Si les individus ont des droits, et s’il est des choses qu’aucune personne, ni aucun groupe, ne peut leur faire (sans enfreindre leurs droits), il faut logiquement soutenir l’idée d’un État minimal « qui se limite à des fonctions étroites de protection contre la force, le vol, la fraude, à l’application des contrats, et ainsi de suite. » L’État n’est justifié, selon Nozick, que s’il est strictement limité à ses fonctions essentielles de protection des droits individuels et des contrats. Toute activité plus étendue, démontre l’auteur, viole inéluctablement les droits de l’individu. Et ce constat a une conséquence fondamentale : « L’État ne peut employer son appareil de contrainte afin d’amener certains citoyens à aider les autres ni pour interdire des activités à certaines personnes, dans leur bien ou afin de les protéger ».

Se fondant sur la philosophie aristotélicienne, les penseurs dits « communautariens », Alasdair MacIntyre ou Michael Sandel, ont contribué au débat critique autour de l’œuvre de Rawls. Selon eux, l’individu n’est pas un « soi » vide et indéterminé, une pure liberté. Il est incarné dans un certain nombre de structures biologiques, sociales et morales, il a une nature qui se manifeste par des dispositions spécifiques. Il leur paraît donc nécessaire de réactiver la conception aristotélicienne de l’homme comme animal politique, qui ne peut réaliser sa nature humaine qu’au sein de la société. Par ailleurs, les communautariens rappellent justement, contre Rawls, que la société ne peut reposer uniquement sur des principes juridiques et contractuels mais qu’elle a besoin pour vivre de valeurs morales partagées et de traditions culturelles communes.

De son côté, Nozick a souligné que sa vision de l’État minimal était compatible avec l’existence de petites communautés fondées sur différentes théories de la justice. Un groupe qui souhaiterait former une communauté socialiste régie par une théorie égalitaire serait libre de le faire, tant qu’il ne force pas les autres à rejoindre sa communauté. En effet, chaque groupe a la même liberté de réaliser sa propre idée d’une bonne société. De cette façon, selon Nozick, l’État minimal constitue un « cadre d’utopie ».

Publié sur 24H Gold

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Nozick vs. Rawls (I)

1ère partie* 
Par Damien Theillier

Déjà formulée au XIXe siècle par les libéraux français (Destutt de Tracy, Frédéric Bastiat mais aussi Charles Comte et Charles Dunoyer), la revendication de l’État minimal a resurgi avec vigueur aux États-Unis au cours du XXe siècle, notamment dans la controverse entre John Rawls et Robert Nozick. Selon ce dernier, « La question fondamentale de la philosophie politique, celle qui précède toutes les questions sur la façon dont l’État devrait être organisé, porte sur l’existence même d’un État, quel qu’il soit. » (Robert Nozick, Anarchie, Etat et Utopie, 1974, p.19).
1° John Rawls, disciple de Rousseau

Le philosophe américain John Rawls est mort en 2002, à l’âge de 82 ans. Depuis la publication de Théorie de la justice, en 1971, il était considéré comme l’un des principaux penseurs politiques de son temps.

Né le 21 février 1921 à Baltimore, il avait interrompu ses études pour servir dans l’infanterie de combat dans le Pacifique, pendant la seconde guerre mondiale. A son retour à la vie civile, il entreprend des études de philosophie à l’université de Princeton, dont il deviendra docteur.
Professeur à Cornell puis à Harvard, John Rawls n’avait publié que quelques articles épars lorsqu’il a fait paraître, à l’âge de cinquante ans, un livre long et aride dont personne ne prévoyait, et certainement pas lui-même, à quel point il allait révolutionner la pensée politique. Théorie de la justice (1971) devient en effet rapidement la lecture obligatoire par excellence pour les enseignements de philosophie morale et sociale des universités des États-Unis. Dans ce livre, il critique l’utilitarisme et réintroduit la dimension normative, ou l’éthique, au cœur de la théorie politique. Parallèlement, le livre est traduit dans de nombreuses langues et se répand sur tous les continents. Les ouvrages de Rawls traduits en français ne sont pas très nombreux, mais les principaux sont pour la plupart accessibles en livre de poche. Son maître livre, Théorie de la justice (Seuil, « Points Essais »), est à compléter par Justice et démocratie et, par la série d’études consacrées à son œuvre sous le titre Individu et justice sociale
Rawls inscrit sa pensée dans le sillage du contractualisme de Rousseau. Pour ce dernier l’inégalité et les divisions entre les citoyens sont les principales causes du mal social. Rawls réactualise le problème de la manière suivante : comment faire exister « une société juste et stable de citoyens libres et égaux, profondément divisés par des doctrines religieuses, philosophiques et morales raisonnables quoique incompatibles » ?   
Selon Rawls, une société ordonnée est une société fondée sur des principes de juste répartition des biens. Ainsi, « nul ne doit être avantagé ou désavantagé par l’intervention du hasard de la nature. » Autrement dit, puisque les différences de talents ne sont pas méritées, il faut y apporter des compensations. Rawls justifie donc l’intervention active de l’État pour compenser les inégalités par une redistribution des richesses et la mise en place d’un État providence avec la création de droits sociaux et économiques. C’est ce qu’il appelle : « la justice comme équité ».
Depuis plus de trente ans, la plupart des théories politiques dans le monde occidental, communautarisme, égalitarianisme, féminisme, sont des réponses au livre de Rawls ou des reformulations de théories passées (utilitarisme, marxisme, libéralisme…), à la lumière de la théorie normative de Rawls. C’est notamment le cas du libertarianisme, tel qu’il a été systématisé par Robert Nozick.
2° Robert Nozick, disciple de Locke

Robert Nozick est originaire d’un milieu juif newyorkais de Brooklyn, fils d’un immigrant russe. À l’Université Columbia où il commence ses études de philosophie, il sympathise avec les idées de la « New Left ». Après un doctorat en 1963 à l’Université de Princeton, il y devient professeur assistant de philosophie. En 1969, il obtient le grade de professeur titulaire à Harvard. 

Au cours de ses études supérieures, il rencontre Ayn Rand et Murray Rothbard, qui le conduisent à lire les œuvres de Ludwig von Mises et de Friedrich Hayek. Son évolution intellectuelle vers le libertarianisme culmine en 1974 avec la publication d’Anarchie, État et Utopie, une défense originale et très argumentée de l’État minimal et une critique de la social-démocratie défendue par son collègue de Harvard, John Rawls. Immédiatement salué par les intellectuels conservateurs et libertariens, son livre devient une sorte de manifeste philosophique de la « New Right », même si Nozick n’a jamais vraiment apprécié les étiquettes politiques.
Le principal mérite de Nozick est d’avoir fourni un vaste argumentaire contre les droits sociaux, la redistribution et l’État social-démocrate de John Rawls. On ne trouvera pas chez Nozick, contrairement à Ayn Rand ou à Murray Rothbard, de justification des droits individuels. Nozick opte pour une approche intuitive. Supposons, dit Nozick, que Locke ait raison et que les hommes ont droit à la vie, à la liberté et à la propriété. Quel type de société politique serait compatible avec de tels postulats éthiques ? L’État social-démocrate de Rawls est-il justifié ? Toute l’argumentation de Nozick dans Anarchie, État et utopie, consiste à montrer que : 

1° les critères de justice de John Rawls violent les droits fondamentaux, en particulier, le droit de propriété, et sont donc en réalité immoraux ;
2° l’État minimal est le seul type d’État justifiable au regard de ces droits fondamentaux.

En effet, on voit mal comment compenser les inégalités socio-économiques au moyen de la contrainte de l’État sans du même coup porter gravement atteinte à l’égalité morale des citoyens et à leur liberté individuelle. Or, selon Nozick, une telle interférence continuelle dans la vie des gens, dans leurs projets comme dans leurs actions se heurte à deux objections majeures :
– Nozick reproche à Rawls de ne pas prendre assez au sérieux le principe de la dignité des personnes et l’impératif kantien, dont il prétend pourtant se réclamer, qui consiste à traiter les autres comme des « fins en soi » et non comme de simples moyens. En effet, traiter les individus comme des « fins en soi » consiste à reconnaître en chacun le seul propriétaire légitime de lui-même, de ses capacités, ainsi que des biens qu’il possède grâce à ses capacités et à son travail. Or quand l’État prélève l’impôt sur les revenus pour compenser les inégalités, il se sert des capacités productives de certains pour que d’autres (tous) en bénéficient. L’État se sert donc de certaines personnes comme de moyens pour servir les fins d’autres personnes.
– Dans la théorie de la justice de Rawls, la question des droits de propriété n’est pas abordée, elle ne fait pas partie des principes éthiques et politique permettant de fonder une société juste.
3° La justice comme équité est arbitraire et immorale
Rawls pense que les talents de chacun ne lui appartiennent pas vraiment mais qu’ils constituent un réservoir dans lequel la société a le droit de puiser pour compenser les inégalités. Selon Nozick, cette théorie est à la fois arbitraire et immorale :
a) Il est impossible de définir ce qui est mérité et ce qui ne l’est pas ;
b) La négation de la propriété de soi équivaut à réduire les hommes à n’être que de simples moyens pour les autres
Pour Rawls, talents et capacités sont des ressources socialement disponibles, parce que leur distribution entre les individus relève de ce qu’il appelle la « loterie naturelle ». Pourtant, selon Nozick, la vraie justice, c’est celle qui respecte les droits de propriété de chacun : propriété de soi et propriété des biens, acquis par le travail. Chacun de nous a ses talents et dispositions qui lui appartiennent en propre, de sorte que nul ne peut s’en servir sans notre consentement même pour en faire bénéficier les autres.
Si moralement le riche doit donner aux plus pauvres, il doit le faire librement et non pas être contraint par l’État. « Ainsi, dénigrer l’autonomie d’une personne et lui nier la responsabilité première de ses actions, c’est une voie douteuse pour une théorie qui souhaite par ailleurs conforter la dignité et le respect de soi des êtres humains ». Je peux librement donner le fruit de mon travail à un autre, mais quand l’État me réclame par la force ce qui m’appartient en propre, il ne me respecte pas comme personne morale et il agit de manière illégitime.
A suivre….
*Publié sur 24hGold 

Robert Nozick et l’Etat minimal

L’ÉTAT MINIMAL
Déjà formulée au XIXe, siècle par les libéraux  français (Jean-Baptiste Say, Destutt de Tracy, Bastiat mais aussi Charles Comte et Charles Dunoyer), la revendication de l’État minimal a resurgi avec vigueur aux États-Unis au cours du XXe siècle en consonance avec celles du « moins d’État ». 

Voici un passage du livre d’Alain Laurent : Les grands courants du libéralisme, Armand Colin, p. 78-81, sur Robert Nozick et l’État minimal. A la fin, j’ai mis quelques citations et extraits de Nozick.
Voir aussi mon ppt Rawls vs Nozick

L’ÉTAT-AGENCE DE PROTECTION : R. NOZICK
Auteur du très remarqué Anarchie, État et utopie (1974/1988, PUF) où il réfute les thèses de Rawls et, comme ce dernier, professeur de philosophie à Harvard, Robert Nozick (1938-2002) s’efforce d’établir que la logique de la protection des droits individuels cadrée par le jusnaturalisme lockéen et l’éthique kantienne doit conduire, par un processus de type « main invisible », à dépasser un état de nature anarchique pour faire émerger une agence étatique de sécurité commune : un État minimal, lui-même indépassable.
A. L’inviolabilité du droit naturel
Tenant qu’il n’y a par nature que des « individus différents », distincts, séparés « avec leur vie individuelle propre », cherchant chacun à se conserver et à donner sens à la seule vie qu’il ait, Nozick pose des « contraintes secondaires » d’inspiration kantienne les obligeant à se respecter mutuellement comme autant de fin en soi tous sont « inviolables » et « ne peuvent être utilisés ou sacrifiés pour la réalisation d’autres fins sans leur consentement ». Ils ne peuvent être traités comme des moyens au service de quelque but que ce soit, fût-ce d’utilité sociale.
Cet individualisme déontologique (anti-utilitariste) dote chaque individu d’un droit inviolable de propriété de soi et de ses œuvres — et de légitime défense. Il introduit une conception procédurale du juste : « toute chose qui naît d’une situation juste, à laquelle on est arrivé par des démarches justes, est elle-même juste ». D’où la maxime très libérale : « De chacun comme ils le choisissent, à chacun comme ils sont choisis. »
B. L’État minimal, seul moralement légitime
Afin d’efficacement garantir le respect de leurs droits, les individus en état de nature ont un intérêt rationnel à s’organiser volontairement en «agences mutuelles de protection ». Par le jeu d’un processus spontané de « main invisible », celles-ci sont automatiquement conduites à se fédérer en une « agence dominante » qui détient consensuellement le monopole du recours à la force dans un territoire donné. Elle s’apparente à un État minimal à forme d’abord « privée » mais qui devient un « veilleur de nuit » public en offrant des compensations et opérant une certaine redistribution pour que sa protection soit universelle et ne viole elle-même aucun droit
« Nous traitant avec respect et respectant nos droits, [l’État minimal] nous permet, individuellement ou avec ceux que nous choisissons, de choisir notre vie et de réaliser nos desseins et notre conception de nous-mêmes […] aidés par la coopération volontaire d’autres individus possédant la même dignité. »
Si un État impose une redistribution pour réduire des inégalités sociales, cela revient pour lui à « s’approprier les actions » de certains individus pour en faire bénéficier d’autres, qui deviennent les « propriétaires partiels » des premiers, soumis à l’équivalent d’« un système de travaux forcés ». Donc « l’État ne saurait user de la contrainte afin d’obliger certains citoyens à venir en aide aux autres ».

CITATIONS et EXTRAITS

 « La question fondamentale de la philosophie politique, celle qui précède tous les questions sur la façon dont l’État devrait être organisé, porte sur l’existence même d’un État, quel qu’il soit. » (Robert Nozick, État, anarchie et utopie, 1974, p.19)

« Les individus ont des droits, et il est des choses qu’aucune personne, ni aucun groupe, ne peut leur faire (sans enfreindre leurs droits). Et ces droits sont d’une telle force et d’une telle portée qu’ils soulèvent la question de ce que peuvent faire l’État et ses commis – si tant est qu’ils puissent faire quelque chose. Quelle place les droits de l’individu laissent-ils à l’État ? » (p. 9)

« Un État minimal, limité de façon étroite aux fonctions de protection contre la violence, le vol, l’escroquerie, et pour assurer le respect des contrats privés, est justifié. Toute extension de ces fonctions viole le droit des individus à ne pas être contraints, et est donc injustifiée. » (p.10)

« Du point de vue d’une théorie de l’habilitation, la redistribution est un sujet très important, impliquant la violation des droits des gens. L’imposition sur les biens provenant du travail se retrouve sur un pied d’égalité avec les travaux forcés. Que cela se fasse par imposition sur les salaires ou sur les salaires au-dessus d’un certain total, ou par la saisie de profits, ou par le truchement d’une grosse cagnotte sociale de sorte que rien n’est clair en ce qui concerne les entrées et sorties d’argent, les principes mis en modèle de la justice distributive impliquent de s’approprier les actions d’autres personnes. Le fait de saisir les résultats du travail de quelqu’un équivaut à se saisir d’heures lui appartenant et à lui donner l’ordre de mener à bien diverses activités. Si les gens vous forcent à faire un certain travail, ou vous donnent un travail sans récompense, pendant une certaine période de temps, ils décident de ce que vous devez faire et des buts que votre travail doit servir, sans s’occuper de vos propres décisions. Le processus par lequel ils prennent des décisions sur vous en fait, pour ainsi dire, les propriétaires partiels de vous-même ; cela leur donne un droit de propriété sur vous.» (Anarchie, Etat et utopie, pp. 211 et 215). 

Justice distributive et théorie de l’habilitation

par Robert Nozick

 Anarchie, État et utopie, Paris, Presses Universitaires de France, 1988, chapitre 7, section 1, p. 187-192.

L’État minimal est celui dont les pouvoirs les plus étendus peuvent être justifiés. Tout État aux pouvoirs plus étendus viole le droit des gens. Pourtant, de nombreuses personnes ont présenté des raisons destinées à justifier un État aux pouvoirs plus étendus. Il est impossible, dans les limites de cet ouvrage, d’examiner toutes les raisons qui ont été mises en avant. Donc, je m’intéresserai plus particulièrement aux raisons généralement reconnues pour être celles qui ont le plus de poids et le plus d’influence, de façon à voir avec précision où elles peuvent être prises en défaut. Dans ce chapitre, nous considérerons l’affirmation selon laquelle un état au pouvoir étendu se justifie, parce qu’il est nécessaire (ou qu’il est le meilleur instrument) pour atteindre une justice distributive; dans le chapitre suivant nous étudierons diverses autres affirmations.

Le terme « justice distributive » n’est pas un terme neutre. Le terme même de «distribution » suggère à la plupart des gens que quelque chose ou qu’un mécanisme utilise un principe ou un critère de façon à fournir un certain nombre de choses. Dans ce processus de distribution de parts, il se peut que certaines erreurs se soient glissées. On peut donc se poser la question de savoir si une redistribution devrait avoir lieu; si nous devrions refaire ce qui a déjà été fait une fois, même si cela était fait avec médiocrité. Toutefois nous ne sommes pas dans la position d’enfants à qui des parts de gâteau ont été données par quelqu’un qui, au dernier moment, réajuste le découpage du gâteau pour corriger un découpage approximatif. Il n’y a pas de distribution centrale, il n’existe personne ni aucun groupe habilité à contrôler toutes les ressources et décidant de façon conjointe de la façon dont ces ressources doivent être distribuées. Ce que chacun obtient, il le reçoit d’autres personnes soit à la suite d’un échange, soit à la suite d’un cadeau.

Dans une société libre, diverses personnes ont le contrôle de ressources différentes et de nouvelles possessions naissent d’échanges et d’activités volontaires entre les personnes. Il n’existe pas plus de répartition ou de distribution d’actions qu’il n’existe de distribution de partenaires possibles dans une société ou les gens font leur choix en vue de se marier. Le résultat général en est le produit de nombreuses décisions individuelles que les individus différents impliqués sont habilités à prendre. L’utilisation du terme « distribution », il est vrai, ne suppose pas une distribution faite auparavant et jugée de façon appropriée selon un critère (par exemple « distribution de probabilité »); néanmoins, en dépit du titre de ce chapitre, il vaudrait mieux utiliser une terminologie qui soit sans conteste possible neutre. Nous traiterons des possessions des gens; un principe de justice concernant les possessions décrit en partie ce que la justice réclame en matière de possessions. J’établirai tout d’abord ce que je considère être l’analyse correcte de la justice concernant les possessions, et je me tournerai ensuite vers la discussion d’analyses différentes.

SECTION I
La théorie de l’habilitation


L’analyse de la justice, en ce qui concerne les possessions, entratne trois sujets principaux de discussion. Le premier sujet est celui de l’acquisition originelle de possessions, le fait de s’approprier des choses qui n’appartenaient à personne. Ceci comprend les problèmes de la façon dont des choses, qui n’appartenaient à personne, ont pu venir à être possédées, le processus, ou les processus, par lesquels des choses non possédées en sont venues à être possédées, les choses qui peuvent venir à être possédées par ces processus, et l’étendue de ce qui vient àêtre possédé par un processus particulier, etc. Nous nous référerons à la vérité compliquée concernant ce sujet, que nous ne formulerons pas ici, comme le principe de justice en cas d’acquisition. 



Le second sujet de discussion concerne le transfert des possessions d’une personne à une autre. Par quel processus une personne peut-elle transférer des possessions à une autre? Comment une personne peut-elle acquérir une possession de quelqu’un d’autre qui la possède ? Dans cette discussion s’inscrivent les descriptions générales de l’échange volontaire, du don et (par ailleurs) de la fraude, aussi bien que des références à des détails conventionnels particuliers sur lesquels un consensus s’est fait dans une société donnée. Nous appellerons la vérité compliquée sur ce sujet (avec les substituts pour des détails conventionnels), le principe de justice concernant les transferts. (Et nous supposerons que ceci inclut également les principes gouvernant la façon dont une personne peut se défaire d’une possession, la mettant dans un état de choses non possédées.)

Si le monde était totalement juste, la définition inductive suivante couvrirait totalement et exhaustivement le sujet de la justice en ce qui concerne les possessions.

  • Premièrement, une personne qui acquiert une possession en accord avec le principe de justice concernant l’acquisition est habilitée à cette possession.
  • Deuxièmement, une personne qui acquiert une possession en accord avec le principe de justice gouvernant les transferts, de la part de quelqu’un d’autre habilité à cette possession, est habilitée à cette possession.
  • Troisièmement, nul n’est habilité à une possession si ce n’est par application (répétée) des deux premières propositions.


 Le principe achevé de la justice distributive dirait simplement qu’une distribution est juste si tout le monde est habilité à la possession des objets qu’il possède selon le système de distribution.
Une distribution est juste si elle naît d’une autre distribution juste grâce à des moyens légitimes. Le moyen légitime de se mouvoir d’une distribution à une autre est spécifié dans le principe de justice gouvernant les transferts. Les « mouvements » légitimes sont définis par le principe de justice concernant l’acquisition*.


Toute chose, quelle qu’elle soit, qui naît d’une situation juste, à laquelle on est arrivé par des démarches justes, est elle-même juste. Les moyens de changement définis par le principe de justice gouvernant les transferts préservent la justice. De même que les règles correctes d’interférence préservent la vérité, et que toute conclusion atteinte grâce à l’application répétée de telles règles issues uniquement de prémisses vraies est elle-même vraie, de même les moyens de transition d’une situation à l’autre définis par le principe de justice gouvernant les transferts préservent la justice, et toute situation naissant véritablement de transitions répétées, en accord avec ce principe, s’il est né d’une situation juste, est elle-même juste. Le parallèle entre les transformations préservant la justice et les transformations préservant la vérité éclaire. Qu’une conclusion ait pu être déduite grâce à des moyens préservant la vérité à partir de prémisses qui sont vraies, suffit à en montrer la vérité. Que d’une situation juste, une situation ait pu naître grâce à des moyens préservant la justice ne suffit pas à en montrer la justice. Le fait que les victimes d’un voleur aient pu lui offrir volontairement des cadeaux n’habilite pas le voleur à ces gains mal acquis. La justice gouvernant les possessions est historique; elle dépend de ce qui est arrivé véritablement. Nous reviendrons sur ce point plus tard.

Toutes les situations véritables ne sont pas produites en accord avec les deux principes de justice gouvernant les possessions : le principe de justice gouvernant l’acquisition et le principe de justice gouvernant les transferts. Certaines personnes volent d’autres gens, ou les escroquent ou les asservissent, saisissant leur productions ou les empêchant de vivre comme ils choisissent de le faire, ou les empêchent par la force d’entrer en compétition par le système d’échanges. Aucun de ces modes de transition d’une situation à l’autre n’est acceptable. Et certaines personnes acquièrent des possessions par des moyens qui ne sont pas sanctionnés par le principe de justice gouvernant l’acquisition. 


L’existence d’une injustice passée (de violations antérieures des deux premiers principes de justice réglementant les possessions) soulève le troisième sujet principal de discussion dans le cadre de la justice concernant les possessions : la réparation de l’injustice dans les possessions. Si une injustice passée a donné naissance à des possessions actuelles sous différentes formes, certaines identifiables et d’autres non identifiables, qu’est-ce qui devrait être fait au moment où l’on parle et peut-on faire quelque chose pour réparer ces injustices ? Quelles obligations ont les exécutants de la justice envers ceux dont la position a empiré par rapport à celle qu’ils auraient eue si l’injustice n’avait pas été perpétrée ? Ou bien si une compensation leur avait été payée promptement ? Comment les choses changent-elles si les bénéficiaires et ceux dont l’état s’est détérioré ne sont pas les parties directement concernées dans l’acte d’injustice, mais par exemple leurs descendants ? Fait-on une injustice à quelqu’un dont la possession est elle-même fondée sur une injustice non réparée ? Jusqu’où doit-on aller pour apurer les sommes historiques d’injustice ? Qu’est-ce que les victimes d’injustices peuvent légitimement faire pour réparer les injustices qui leur ont été faites, y compris les nombreuses injustices faites par les personnes agissant par le canal de leur gouvernement ? 


Je ne connais aucune réponse complète, complexe ou théorique, à de telles questions. En idéalisant beaucoup, supposons que la recherche théorique produise un principe de réparation. Ce principe utiliserait d’une part une information historique impliquant des situations antérieures et des injustices accomplies à ces époques (telles qu’elles sont définies par les deux premiers principes de justice et de droit contre les interférences) et d’autre part une information sur l’évolution réelle des événements nés de ces injustices, jusqu’au moment présent ce principe présenterait ainsi une description (ou des descriptions) de possessions dans la société. 
Le principe de réparation utiliserait sans doute les meilleures estimations d’une information subjonctive sur ce qui aurait pu arriver où une distribution des probabilités concernant ce qui aurait pu arriver (utilisant la valeur supposée) si l’injustice n’avait pas eu lieu. S’il se trouve, au bout du compte, que la description effective des avoirs n’est pas l’une des descriptions engendrées par le principe, alors une des descriptions engendrées doit être réalisée**.

L’esquisse générale de la théorie de la justice gouvernant les avoirs veut que les avoirs d’une personne soient justes si la personne en question y a droit en vertu des principes de justice gouvernant l’acquisition et le transfert, ou au nom du principe de redressement de l’injustice (tel qu’il est spécifié par les deux premiers principes). Si les avoirs de chacun sont justes, alors l’ensemble total (la répartition) des avoirs est juste. Pour transformer cette esquisse générale en théorie spécifique, il nous faudrait maintenant spécifier les détails de chacun des trois principes de la justice concernant les avoirs : le principe de l’acquisition des avoirs, le principe du transfert ou de la transmission des avoirs, et le principe du redressement des violations des deux premiers principes. Je ne me risquerai pas à cette entreprise ici. (Le principe de la justice gouvernant les acquisitions tel que le concevait Locke est analysé plus loin.)

* Les applications du principe de justice gouvernant l’acquisition peuvent également se présenter comme une partie du mouvement d’une distribution à une autre. Vous pouvez trouver une chose non possédée aujourd’hui même, et vous l’approprier. Les acquisitions également doivent être comprises comme incluses quand, pour simplifier, je ne parle que de transitions par transfert.

** Si le principe de rectification des violations des deux premiers principes donne plus d’une description d’avoirs, il convient alors de choisir laquelle doit être réalisée. Peut-être le type de considérations relatives à la justice distributive et à l’égalité que je dénonce jouent-elles un rôle légitime dans ce choix subsidiaire. De même, il peut y avoir place pour des considérations de ce genre quand on décide des traits par ailleurs arbitraires que reprendront des statuts, dès lors que lesdits traits sont inévitables parce que les autres considérations ne définissent pas une ligne précise, alors même qu’il faut tracer une telle ligne.

Eric Keslassy : la stratégie du toc

Lu sur le web :

« Le sociologue Eric Keslassy fait partie de ces auteurs de référence qu’on trouve dans la plupart des manuels de sciences économiques et sociales… Eric Keslassy ne se contente pas de détourner Tocqueville à des fins idéologiques, sous couvert d’une pseudo-neutralité, il fait passer comme évidentes un certain nombre de thèses à fort relent marxiste-léniniste. Telle est la « stratégie du toc »… »

Ou encore :
« Présenté comme une synthèse des différents points de vue sur la démocratie et l’égalité, le livre est en réalité fondé un certain nombre de présupposés ou de postulats philosophiques jamais explicités et toujours tenus pour évidents.

L’idée centrale affirmée implicitement à travers tout le livre est que les droits économiques et sociaux seraient les vrais droits et que l’égalité ne serait juste qu’à condition d’être une égalité réelle. Autrement dit la démocratie serait une imposture tant que des inégalités économiques et sociales subsistent. Bref, sans le dire, Keslassy développe la vision catastrophique et apoca­lyptique du développement des sociétés capitalistes, propre à la pensée de Marx, ce qui justifierait la redistribution forcée et  la discrimination positive, pour le bien de tous !« 

http://www.contrepoints.org/2011/02/20/14414-keslassy-la-strategie-du-toc

Un article à lire pour tous ceux qui veulent comprendre les présupposés philosophiques de la sociologie contemporaine : le discours sur l’égalité réelle est typique d’un discours sociologique qui cache mal sa nostalgie pour le collectivisme et le « tout politique ». Aron parlait en son temps d’un « égalitarisme doctrinaire. » (cité dans l’article).

Pour ma part je n’ai rien à redire à cet article qui remet les pendules à l’heure. Si j’avais le temps, je ferais bien une petite analyse du chapitre de Keslassy sur Nozick et Hayek tant il est truffé de contre-vérités. On y trouve tous les poncifs habituels sur « l’enfer libéral ». Mais il y a déjà beaucoup de choses à lire sur ce blog pour qui veut bien se donner la peine d’y passer quelques minutes (voir par exemple mon powerpoint sur Rawls et Nozick ou bien mon article sur Hayek et l’illusion de la justice sociale).

Je me contenterai donc de citer Ayn Rand, plus que jamais d’actualité :

« Je ne considère pas les collectivistes comme des « idéalistes sincères mais abusés ». La suggestion de réduire en esclavage certains hommes pour le bien d’autres n’est pas un idéal ; la brutalité n’est pas « idéaliste », peu importe son but. Ne dites jamais que le désir de « faire le bien » par la force est un bon motif. Ni la soif de pouvoir ni la stupidité ne sont de bons motifs. » 

Rawls vs Nozick

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Rawls vs Nozick par Damien Theillier by Rawls vs Nozick est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://nicomaque.blogspot.com.

Ayn Rand et l’Etat minimal

Dans le cadre de son séminaire de philosophie : « Chemins de traverse du libéralisme », Alain Laurent interviendra le 11 février à Paris sur l’actualité d’Ayn Rand. (Il est encore possible de s’inscrire, entrée libre mais places limitées, merci de m’envoyer  un mail : philo@nicomaque.com)

Ayn Rand est un véritable phénomène de société aux Etats-Unis. Il suffit pour s’en rendre compte, d’aller faire un tour sur Youtube ou sur Facebook et de taper son nom. Son roman Atlas Shrugged est l’un des plus vendus après Autant en emporte le vent.

Pour se familiariser avec cette philosophe américaine, je me propose de la présenter à travers quelques extraits d’ouvrages en français sur elle (chose rare) ou quelques traductions de passages de son œuvre.

Pour commencer, une courte bio :

Née en Russie en 1902, dans une famille juive aisée sous le nom de Alice Rosenbaum, elle fuit l’URSS en 1926 et s’installe aux États-Unis. Elle gardera toujours une haine farouche pour l’étatisme et le communisme.
Elle se rend à Hollywood et travaille sur des scénarios. Elle fait ensuite connaissance avec le monde de l’édition et publie en 1936, We the living (Nous les vivants), puis, en 1943, The Fountainhead (La Source vive), suivi, en 1957, de Atlas Shrugged, roman qui connaîtra un vif succès.
Ayn Rand donne une série de conférences au cours desquelles elle va préciser ses positions philosophiques individualistes contre le collectivisme, le social-étatisme et l’altruisme sacrificiel.
Elle publie également une série d’articles dans The Objectivist Newsletter dont le premier et le plus important date de 1964 : The Virtue of Selfishness (La Vertu d’égoïsme). Atteinte d’un cancer au poumon, Ayn Rand meurt le 6 mars 1982. (Sources : Gisèle Souchon, Les grands courants de l’individualisme, Armand Colin, 1998, p. 38)

Mal connue en France, Ayn Rand est souvent présentée à tort comme une anarcho-capitaliste. Si elle défend un capitalisme libre, fondé sur un idéal moral, elle n’en demeure pas moins attachée à l’Etat comme protection des droits individuels, droit à la vie, à la propriété et à la liberté de rechercher le bonheur, contre toute forme de violence. Mais l’Etat et le gouvernement ne sont que des moyens, pour l’individu, d’atteindre sa propre fin rationnelle. C’est pourquoi l’Etat n’est qu’une simple agence rétribuée, chargée de protéger les individus en s’ingérant le moins possible dans la vie économique.

Voici un passage du livre d’Alain Laurent : Les grands courants du libéralisme, Armand Colin :
LA MORALITÉ DU CAPITALISME : AYN RAND

Tout en argumentant avec une force inégalée en faveur de la réhabilitation morale d’un plein capitalisme de laissez-faire, l’écrivain et philosophe Ayn Rand (1905-1982) — incontournable aux États- Unis mais dont la France ignore l’audience mondiale — a soutenu la thèse classiquement libérale d’un nécessaire gouvernement limité aux seules fonctions de protection des droits individuels. Tirée à des millions d’exemplaires, toute son oeuvre a été consacrée à ces plaidoyers conjoints, qu’elle soit littéraire avec les best-sellers Nous les vivants (1936/1996, Éd. Rive droite), La Source vive (1943/1997, Plon) et Atlas Shrugged (1957) — ou philosophico-politique avec La Vertu d’égoïsme (1964/1993, Les Belles Lettres) et Capitalism, the Unknown Ideal (1967). 

A. L’éthique objectiviste, de l’égoïsme rationnel
Considérant que par nature l’être humain ne peut survivre que grâce au libre usage de sa capacité rationnelle à maîtriser le réel en le comprenant et l’utilisant, l’éthique « objectiviste » prônée par A. Rand pose « la vie de l’homme comme le fondement de toute valeur, et sa propre vie comme le but éthique de chaque individu ».
De ces axiomes découle un ensemble de principes à la fois existentiels et moraux qui commandent la nature des relations sociales (exposés en particulier dans La Vertu d’égoïsme):

« L’homme doit vivre pour son propre intérêt, ne sacrifiant ni lui- même aux autres, ni les autres à lui-même. Vivre pour son propre intérêt signifie que l’accomplissement de son propre bonheur est le plus haut but moral de l’homme. »

Chaque individu est une fin en lui-même et ne peut donc devenir un moyen pour les fins ou le bien-être d’un autre — du moins sans son consentement volontaire : il ne peut être socialement ou politiquement instrumentalisé. Le devoir de tout homme ou groupe ou institution est donc de s’abstenir de violer les droits d’un individu — sauf à sombrer dans le « cannibalisme moral » ou l’« altruisme tribal » forcé.

D’où la définition randienne de la « vertu d’égoïsme rationnel » : le primat moral de la recherche de l’intégrité, c’est-à-dire de l’intérêt personnel (self-interest) dans l’accomplissement et l’« estime de soi » et au sein de relations non sacrificielles avec les autres — définition certes inhabituelle de l’égoïsme mais d’inspiration tout aristotélicienne (L’Éthique à Nicomaque, livre IX).

B. Le capitalisme est seul à servir les droits individuels
Si de tels principes éthiques sont appliqués dans la société, il ne peut qu’y avoir harmonie naturelle des intérêts
«Les intérêts rationnels des hommes ne se contredisent pas (…) il ne peut y avoir de conflits d’intérêts entre des hommes qui ne désirent pas ce qu’ils ne méritent pas, qui ne font ni n’acceptent de sacrifices et qui traitent les uns avec les autres sur la base d’un échange librement consenti, donnant valeur pour valeur.»

La société libre, bienveillante, pacifique et prospère correspondant à ces prémisses ne peut se réaliser que dans le cadre du «capitalisme de laissez-faire », fondé sur la séparation de l’État et de l’économie, seul régime selon A. Rand à être « implicitement basé sur une théorie objective des valeurs ».
Ce n’est pas qu’il permette la meilleure allocation possible des ressources ou serve le mieux le soi-disant « bien commun » mais c’est qu’il est seul en accord avec la nature rationnelle de l’homme.

C. I.a seule fonction du gouvernement protéger les droits individuels
Loin d’être « anarcho-capitaliste », A. Rand juge qu’à moins de prendre le risque du règne de l’arbitraire, du chaos et de la loi du plus violent, cette société de libre-échange exige la présence d’un État minimal

« Le seul but moral qui convienne à un gouvernement est la protection des droits de l’homme. Cela veut dire que le gouvernement doit le protéger de la violence physique, protéger son droit à la vie, à la propriété et à la poursuite de son propre bonheur. Sans droits de propriété, aucun autre droit n’est possible. »

L’État est légitime détenteur de l’emploi de la force pour réprimer la violation des droits car seul à pouvoir être placé « sous un contrôle objectif », c’est-à-dire de lois objectivement définies. Mais il n’est pas le dirigeant des citoyens : seulement leur serviteur et fournisseur de services, volontairement rétribués.

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