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Archives de Catégorie: Libertarianisme

Faillite de Detroit : le cauchemar d’Ayn Rand devient réalité

f1746-atlas-shrugged-ii-the-strikePar Daniel Hannan*, Oxford.

Vous pensiez que La Grève (Atlas Shrugged) d’Ayn Rand était une fiction ?

Voici la description que The Observer fait de Detroit :

Tout ce qui n’est pas jeté est volé. Les usines et maisons ont été dépouillées de quasiment tout objet de valeur. Les voleurs s’en prennent désormais aux pots d’échappement de voitures. L’analphabétisme atteint les 47%. La moitié des adultes de certaines zones sont au chômage. Dans de nombreux quartiers, le seul signe d’activité est une personne marchant lentement vers le magasin de spiritueux.

Maintenant, voici la description étrangement prophétique de Starnesville, une ville du centre-ouest des États-Unis dans le roman dystopique d’Ayn Rand, La Grève (Atlas Shrugged). Cette ville avait été le foyer de la grande Twentieth Century Motor Company, mais avait décliné à cause du socialisme. Lire la Suite →

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Vers un retour au Gold Standard pour lier les mains des gouvernements par des menottes en or. Par Soufiane Kherrazi

or-lingot-riche_346Par Soufiane Kherrazi

Aujourd’hui, il ne fait aucun doute que les crises économiques et financières survenues ces dernières années, en l’occurrence la crise des subprimes aux États-Unis et la crise des dettes souveraines en Europe, ont suscité et continuent de susciter une multitude de questionnements et d’interrogations autour du socialisme monétaire. En effet, ces crises révèlent un défaut majeur dans la forme et la nature du système monétaire international (SMI), adopté après la Seconde Guerre mondiale et fondé sur une démagogie de redistribution inspirée de la social-démocratie. Ce dernier consiste, entre autres, à confier la gestion des affaires monétaires à une entité étatique, dirigiste et planificatrice, la Banque Centrale, à travers laquelle l’État possède un monopole de la monnaie et, par conséquent, se voit conférer la gestion de tout un facteur de production, à savoir le capital. Lire la Suite →

Démocratie et liberté sont incompatibles. Par Bruno Leoni.

Liberté et droit. « Parmi les croyances politiques profondément ancrées de notre époque, il y a toujours celle selon laquelle, parce que la législation est adoptée par les parlements et parce que ces derniers sont élus par le peuple, celui-ci serait la source du processus législatif et que la volonté populaire, ou du moins cette partie de la population qui constitue l’électorat, prévaudra en dernier ressort sur tous les sujets que doit déterminer le gouvernement, comme aurait pu le dire Dicey.

J’ignore dans quelle mesure cette doctrine a toujours une quelconque validité si nous la soumettons à des critiques telles que celles émises, au début du siècle, par mes célèbres concitoyens Mosca et Pareto, dans leurs célèbres théories sur les minorités dirigeantes, ou bien, comme l’aurait dit Pareto, sur les élites (…). En dépit de la conclusion que nous pouvons tirer de ces théories, le « peuple » ou l’ « électorat » est un concept qui n’est pas facilement réductible, ou même compatible avec celui de la personne individuelle en tant que citoyen particulier agissant selon sa propre volonté et étant donc « libéré » de la contrainte, au sens que nous avons accepté ici. La liberté et la démocratie ont été des idéaux concomitants pour les pays occidentaux depuis les époques des Athéniens de l’antiquité. Mais plusieurs penseurs ont souligné par le passé, tels que Tocqueville ou lord Acton, que la liberté individuelle et la démocratie peuvent devenir incompatibles à chaque fois que des majorités sont intolérantes ou que des minorités sont insubordonnées et, en général, à chaque fois qu’il y a au sein de la société politique ce que Lawrence Lowell aurait appelé des groupes « irréconciliables ». Rousseau était conscient de cela quand il a souligné que tous les systèmes majoritaires doivent être fondés sur l’unanimité si l’on veut pouvoir dire qu’ils reflètent la « volonté générale », du moins en ce qui concerne l’acceptation de la loi de la majorité.

Si cette unanimité n’est pas seulement une invention des philosophes politiques, mais qu’elle doit avoir également une signification réelle dans la vie politique, nous devons admettre qu’à chaque fois qu’une décision prise par une majorité n’est pas librement acceptée, mais seulement subie par une minorité, tout comme des individus peuvent subir des actes coercitifs pour éviter quelque chose de pire de la part d’autres personnes tels que des voleurs, la liberté individuelle, au sens de l’absence de contrainte exercée par d’autres personnes, n’est pas compatible avec la démocratie conçue comme étant le pouvoir hégémonique du plus grand nombre.

Si nous considérons qu’aucun processus législatif ne se produit au sein d’une société démocratique sans dépendre du pouvoir du pouvoir du plus grand nombre, nous devons en conclure que ce processus est probablement incompatible avec la liberté individuelle dans de nombreux cas. »

 

LEONI Bruno, La liberté et le droit, Les belles lettres, 2006, ch. V, page 167-168.

Hayek : la démocratie est devenu un fétiche sur lequel il est désormais devenu interdit de s’interroger

f-a-von-hayekLa démocratie et l’Etat de droit selon Hayek

Sur le site de Jean-François Revel

Partant du triste constat de la décadence des démocraties représentatives,  Hayek envisage une nouvelle architecture institutionnelle du pouvoir politique et du Droit.

1 – La décadence des démocraties représentatives.
Hayek relève que la démocratie est devenu un fétiche sur lequel il est désormais devenu interdit de s’interroger.
Initialement les démocraties étaient bien encadrées par une Constitution ou la coutume, mais peu à peu les pouvoirs d’intervention politique sont devenus illimités:

Par une déviance reposant notamment sur une interprétation discutable du concept de nation ou de peuple, les gouvernants se sont reconnus la possibilité de tout faire, sous le prétexte que la majorité est souveraine.
La majorité a ainsi remplacé la Loi.
Derrière les programmes électoraux, il n’y a plus que l’attente semée dans les esprits de l’électeur de la générosité plus ou moins grande du futur législateur.

Le gouvernement est devenu une institution de bienfaisance exposé aux chantages des intérêts organisés. L’homme politique n’est plus le représentant de l’intérêt général mais le gestionnaire d’un fonds de commerce.
D’un point de vue social, cette situation fausse l’ordre spontané et est ainsi non optimale.

Mais surtout, les démocraties sont devenues immorales, injustes et tendent à devenir totalitaires.
Les citoyens ont cessé d’être autonomes, libres pour dépendre des bienfaisances d’un état supposé capable de faire le bonheur de tous, en réalité conduisant à terme à l’appauvrissement général et au malheur.
La démocratie s’est lentement pervertie par confusion de l’idéal démocratique et de la tyrannie de la majorité.

2 – Une nouvelle architecture institutionnelle.
Afin de retrouver l’idéal démocratique, il faut une organisation politique nouvelle mettant le pouvoir à l’abri de l’interventionnisme. Cela implique un relecture de la théorie de la séparation des pouvoirs.

Il faudrait selon Hayek, si le gouvernement est conçu comme l’exécutif de la majorité d’une assemblée élue, que les fonctionnaires soient interdits de participer à l’élection des membres de cette assemblée gouvernementale.

Il s’agit de dissocier totalement la fonction législative de la fonction gouvernementale exécutive. Ainsi l’interventionnisme économique sera limité puisque les interventions du gouvernement ne pourront être traduites en lois.

3 – Une nouvelle conception de la loi:
Il faut distinguer les sources réelles du Droit des sources formelles.
La législation, comme la jurisprudence, (droit positif), ne sont que des sources formelles du droit.
Elles devraient n’être que des procédés techniques de constatation du Droit.
Le Droit réel est antérieur au droit positif. C’est le produit des forces sociales spontanées. Ce doit être l’œuvre de la société et non pas de l’Etat.

Dans ce système, les règles juridiques élaborées par l’Etat n’auront d’autre fonction que de traduire dans le langage du droit positif les normes produites par les forces sociales.

En conséquence, le rôle de l’assemblée législative sera limité à transcrire en législation le droit produit par l’ordre spontané. Elle devra assurer le respect du régime général applicable à tous, indépendamment de la connaissance des circonstances concrètes et particulières qui motiveront leur application.

De fait son activité sera extrêmement faible. La société génère elle-même le droit nécessaire à son fonctionnement.

Les « biens collectifs » et les « externalités ». Par Murray Newton Rothbard

eco et charlatans rothbardChapître 5 de « Economistes et Charlatans »

Traduit par François Guillaumat. 

Une des plus importantes questions philosophiques posées au cours des derniers siècles consiste à savoir si l’éthique est une discipline rationnelle, ou au contraire un ensemble purement arbitraire et non scientifique de jugements de valeur subjectifs (1). Quel que soit le bord que l’on est amené à choisir dans ce débat, on peut généralement se mettre d’accord sur le fait que la théorie économique ou praxéologie – ne peut pas en elle-même suffire à fonder une doctrine normative, ni personnelle ni politique. La théorie économique en tant que telleest donc une science wertfrei, qui ne se permet pas de prononcer des jugements de valeur. Alors que les économistes sont généralement d’accords pour soutenir cette dernière proposition en ces termes mêmes, on peut néanmoins admirer l’énergie qu’ils ont dépensée pour tenter de justifier – d’une manière tortueuse, prétendument scientifique et wertfrei -nombre d’activités et de dépenses Etatiques. La conséquence est que, dans des exposés de théorie économique ostensiblement wertfrei, on voit introduire, en fraude et en masse, des jugements normatifs acceptés sans examen ni justification.

Ceux qui veulent voir les hommes de l’Etat intervenir et fournir certains services ont deux arguments favoris, d’apparence scientifique : a) celui des « externalités positives » ; et b) celui des « biens collectifs » ou des « besoins collectifs ».

Débarrassé de ses colifichets aux allures scientifiques, ou mathématiques, le premier argument se réduit à l’affirmation que Untel, Trucmuche et Chose ne semblent pas pouvoir faire certaines choses sans qu’elles profitent à Tartempion, qui risque de vouloir échapper à « sa juste part » du paiement. Nous allons discuter cet argument, avec d’autres également liés aux « externalités positives ». L’argument des « biens collectifs » semble encore plus scientifique; l’économiste suppose purement et simplement qu’il existe des biens ou des services qui, par nature, doivent être fournis « collectivement », et que par conséquent « l’Etat » doit les fournir avec l’argent des impôts.

Cette affirmation, simple et purement descriptive en apparence, recèle en fait un grand nombre de présuppositions politico-éthiques. Tout d’abord, même s’il existait des « biens collectifs », cela ne prouverait en rien 1) qu’ils doivent être fournis par une organisation unique ; et 2) que tous les membres de la collectivité doivent être forcés de les payer. En d’autres termes, si X est un « bien collectif » , dont presque tout le monde a besoin, et qu’on ne peut fournir qu’à tout le monde à la fois, cela n’implique pas que tous ceux qui le reçoivent doivent être forcés de financer sa production dont, incidemment, il se peut qu’ils n’aient même pas envie. En fait, nous sommes carrément revenus au problème des externalités positives, dont nous allons discuter plus loin. On découvre finalement à l’analyse que l’argument des « biens collectifs » se réduit à celui des « externalités positives ». Enfin, même s’il ne devait y avoir qu’une seule organisation pour assurer cette production, on n’a pas prouvé que ce soient les hommes de l’Etat qui devraient le faire, et non une organisation volontaire ou même une entreprise privée.

Deuxièmement, le concept de « biens collectifs » est en lui-même éminemment suspect. Comment, tout d’abord, peut-il exister des besoins, des pensées, des actes d’un « collectif  » ? Il n’existe dans la réalité aucun référent qui corresponde à ce « collectif », censé d’abord désirer, et ensuite recevoir, les biens en question. De nombreuses tentatives ont néanmoins été faites pour sauver le concept d’un bien « collectif » , et fournir aux actions des hommes de l’Etat des rationalisations en apparence solides et « scientifiques ». Molinari, par exemple, essayant de faire passer la défense pour un bien collectif, affirmait : « Une force de police sert tous les habitants du quartier où elle opère, alors que le simple établissement d’une boulangerie ne suffit pas à apaiser leur faim. » Mais c’est tout simplement faux : rien n’oblige une force de police à défendre chacun des habitants dans une zone, ni même à leur fournir le même degré de protection. De plus, un pacifiste, un partisan de la non-violence absolue, ne jugerait pas du tout que la police le protège, ni lui offre des services de défense. Au contraire, il évalue les opérations de la police dans sa région comme un tort qui lui est fait. Par conséquent, la défense ne peut pas être considérée comme un « bien collectif » ni comme un « besoin collectif ». II en est de même pour de grands projets tels que les barrages, dont on n’a tout simplement pas le droit de supposer qu’ils profitent à tout le monde dans la région.

Antonio De Viti Di Marco distinguait deux catégories de « besoins collectifs » : ceux qui naissent quand un individu n’est pas isolé, et ceux qui résultent d’un conflit d’intérêts. Pourtant, la première catégorie est si vaste qu’elle risque d’englober la plupart des produits du marché. Cela n’aurait aucun sens, par exemple, de monter des pièces de théâtre, à moins d’attendre la venue d’un certain nombre de spectateurs, ou de publier des journaux s’il n’y a pas assez de lecteurs. Est-ce une raison pour que les hommes de l’Etat nationalisent ou monopolisent toutes ces activités ? La deuxième catégorie est censée s’appliquer à la défense. Cela aussi, cependant, est incorrect. La défense en elle-même ne reflète pas un conflit d’intérêts mais une menace d’invasion, contre laquelle il est nécessaire de se défendre. En plus, il est assez déraisonnable d’appeler « collectif »  un besoin qui a précisément le moins de chances d’être commun, puisque les agresseurs sont les derniers à le désirer. D’autres économistes écrivent comme si la défense était nécessairement collective, parce que c’est un service immatériel, alors que le pain, les autos, peuvent être matériellement divisés et vendus à des individus; mais les services immatériels surabondent dans une économie de marché. Faut-il que les hommes de l’Etat monopolisent la tenue de concerts parce qu’il s’agit de services immatériels ?

Le professeur Samuelson nous a offert sa propre définition des « biens de consommation collective » dans une prétendue théorie « pure » des dépenses publiques. Les biens de consommation collective, à en croire Samuelson, seraient ceux « dont tout le monde jouit en commun, de telle manière que la consommation de ce bien par chaque individu ne conduit pas à retrancher quoi que ce soit de la consommation du même bien par un autre individu ».

Pour une raison ou pour une autre, ce sont là (au moins) les biens que les hommes de l’Etat devraient fournir à la place des producteurs honnêtes. Le concept de Samuelson a été mal reçu, à juste titre. Le professeur Enke, par exemple, a fait remarquer que la plupart des services monopolisés par les hommes de l’Etat n’entrent tout simplement pas dans sa catégorie: les routes, les bibliothèques, la justice, la police, les pompiers, les hôpitaux, et la protection militaire. On pourrait en fait aller plus loin et faire remarquer qu’il n’y a en réalité aucunproduit qui puisse jamais entrer dans la définition des « biens de consommation collective » que donne Samuelson. Par exemple, Margolis, tout en critiquant ce dernier, accepte d’y inclure la défense nationale et les phares. Mais la « défense nationale » n’est en aucun cas un « bien » indivisible, qui ne pourrait être offert qu’en bloc. Elle consiste en des ressources spécifiques affectées d’une manière particulière et concrète. Un réseau de défense autour de New York, par exemple, réduit le nombre de bases possibles autour de San Francisco. D’un autre côté, un phare ne brille que sur une zone délimitée. Non seulement l’entrée d’un bateau dans cette zone peut en empêcher d’autres d’y entrer, mais la construction d’un phare restreint les ressources disponibles pour en construire un ailleurs. La réalité est que si un bien était « collectif » au sens de Samuelson, il ne s’agirait pas d’un bien du tout, mais d’une condition générale de l’existence humaine, comme l’air l’est aujourd’hui, et qui surabonde au point que personne ne ressent la nécessité d’en marquer la possession. En fait, ce n’est pas lephare mais l’Océan lui-même, lorsque les routes maritimes ne sont pas encombrées, qui est le « bien de consommation collective » et quipar conséquent demeure sans propriétaire. On n’a pas normalement besoin de quiconque pour produire ni posséder l’Océan.

Tiebout, concédant qu’il n’y a pas de manière « pure » de définir un niveau optimum de dépenses publiques, essaie de sauver la théorie en la limitant à l’administration locale.

Se rendant bien compte que l’impôt et même le vote majoritaire interdisent toute démonstration d’un choix volontaire dans le domaine de l’action publique, il avance que la décentralisation et la liberté de migration interne rendent les dépenses publiques locales plus ou moins proches de l’optimum – du moins dans la mesure où l’on peut dire que les dépenses des entrepreneurs sur un marché libre sont « optimales » -, puisque les résidents peuvent entrer et sortir comme ils veulent. Il est certainement vrai que les gens s’en trouveront mieux s’ils peuvent quitter facilement une communauté lourdement taxée pour une autre où les impôts sont bas. Cependant, le consommateur n’améliore son sort que partiellement; cela ne résout pas le problème des dépenses publiques, qui à part cela demeure inchangé. Dans le choix par une personne de son lieu de résidence, il entre bien d’autres facteurs que l’Etat, et il est bien possible que, pour une raison ou pour une autre, suffisamment de gens soient attachés à une région donnée pour y permettre aux hommes de l’Etat d’y commettre de grandes déprédations avant qu’ils n’émigrent. En outre, un problème majeur est que la surface de la Terre est fixe, que les hommes des Etats s’en sont universellement emparés, et c’est donc universellement qu’ils s’imposent à ses habitants.

Nous en venons maintenant au problème des externalités positives – pour les économistes, la rationalisation majeure des actes des hommes de l’Etat. Là où les gens ne profitent qu’à eux-mêmes par leurs actions, un grand nombre d’auteurs sont prêts à admettre qu’on peut laisser le marché fonctionner tranquillement. Cependant, il arrive souvent que l’action productive des hommes profite aux autres, même sans qu’ils le fassent exprès. Quoiqu’on puisse plutôt y voir une raison de se réjouir, les critiques accusent ce fait de produire des maux en abondance. Un échange libre, où Tartempion et Trucmuche y gagnent tous les deux, c’est bien joli, disent ces économistes; mais si Tartempion décide de faire quelque chose qui profite à Trucmuche, sans que Trucmuche paie rien en échange (3)?

A partir de cette position partent deux lignes d’attaque contre le marché libre. Pris ensemble, ces arguments contre l’action volontaire et pour l’intervention des hommes de l’Etat s’annulent l’un l’autre, mais on peut, pour être accommodant, les traiter séparément. Le premier type de critique consiste à dénoncer Tartempion parce qu’il n’en ferait pas assez pour Trucmuche. On reproche en fait au bienfaiteur de ne tenir compte que de ses propres intérêts égoïstes, et de négliger ainsi le bénéficiaire indirect potentiel qui espère silencieusement dans la coulisse. La deuxième ligne d’attaque contre le marché libre dénonce Trucmuche parce qu’il profite de Tartempion sans le payer de retour. Le bénéficiaire est taxé d’ingratitude et quasiment traité de voleur pour avoir reçu l’avantage gratuit. Ainsi le marché libre est-il accusé de fausser la justice par ces deux groupes d’adversaires: les uns estiment que l’égoïsme de Tartempion est tel qu’il n’en fera jamais assez pour Trucmuche, les autres pensent que Trucmuche recevra trop d’ »avantages indus » sans les payer. Dans un cas comme dans l’autre, naturellement, ce sont les hommes de l’Etat qu’ils appellent à la rescousse pour mettre fin au scandale: qu’ils usent donc de violence, dans le premier cas pour forcer ou inciter Tartempion à adopter une conduite qui profite davantage à Trucmuche, dans le second pour forcer Trucmuche à payer Tartempion!

En général, ces jugements de valeur sont drapés dans l’idée « scientifique » que dans ces cas-là, n’est-ce pas, l’action sur un marché libre n’est plus « optimale », mais doit être ramenée sur le droit chemin de l’ »optimalité » par une action correctrice des hommes de l’Etat. Cette conception ne comprend absolument pas au nom de quoi la science économique peut se permettre d’affirmer que le marché libre est optimal. Il l’est bel et bien, mais ce n’est pas du point de vue des jugements de valeur personnels de l’économiste; c’est parce qu’il consiste dans les actions libres et volontaires des personnes, et qu’il satisfait les besoins que les consommateurs ont librement exprimés par leurs choix effectifs. L’ingérence des hommes de l’Etat, par conséquent et par nécessité, éloignera toujours de l’optimum ainsi défini (4).

On peut trouver amusant que, alors que chacun de ces genres de critiques est assez répandu, il est tout à fait possible de réfuter l’un à partir des principes de l’autre. Prenons par exemple le procès fait au bienfaiteur : dénoncer le bienfaiteur et appeler sur lui les punitions de l’Etat pour n’avoir pas assez fait le Bien implique d’affirmer que le bénéficiaire aurait des « droits » sur son bienfaiteur. Ce n’est pas le propos de ce livre que de débattre des valeurs ultimes (5), mais il faut bien comprendre qu’adopter cette position revient à dire que Trucmuche a un droit absolu à exiger de Tartempion qu’il le serve sans rien recevoir en retour. Nous n’avons pas besoin d’aller aussi loin dans la démonstration pour le second type de critique (le « passager clandestin »), mais nous pouvons peut-être dire que c’est une grande présomption de la part du passager clandestin que de réclamer un « droit » à ce pouvoir de domination. En effet, ce que le premier argumentaire affirme, c’est purement et simplement le droit moral de Trucmuche d’exiger des cadeaux de Tartempion, par la force si nécessaire.

L’apologie de l’épargne forcée, ou les reproches faits aux épargnants potentiels parce qu’ils n’épargnent et n’investissent pas davantage, sont des exemples de ce type d’attaque. Une autre consiste à s’en prendre à l’utilisateur d’une ressource naturelle susceptible d’épuisement. Quiconque fait le moindre usage d’une telle ressource « prive » de son utilisation quelque descendant à venir. Par conséquent, les « conservationnistes » appellent à faire aujourd’hui un moindre usage de ces ressources, en vue d’une plus grande utilisation ultérieure. Non seulement ce cadeau, en général forcé, est un exemple du premier type d’argumentaire, mais si on l’adopte, on ne devrait logiquement jamais se servir d’une ressource capable de s’épuiser. En effet, lorsque la génération à venir atteint sa majorité, elle aussi doit tenir compte d’une autre génération à venir. C’est dire l’absurdité totale de l’approche toute entière.

Comme on l’a vu, le deuxième type d’attaque va dans l’autre sens : il consiste à dénoncer celui qui « bénéficie de l’avantage ». Il est dénoncé comme un « passager clandestin », dont le vice consiste à jouir des « avantages indus » que lui vaut l’action productive d’autrui. C’est une forme de critique tout aussi bizarre. En fait, l’argument ne tient vraiment que contre la première critique, à savoir contre le passager clandestin qui veut forcer les autres à le prendre à bord. Mais là, nous avons une situation où les actions de Tartempion, qu’il a choisies uniquement parce que lui-même y trouve son avantage, ont aussi l’heureux effet de profiter à quelqu’un d’autre. Faut-il nous indigner parce que le bonheur se propage dans l’ensemble de la société? Devons-nous nous renfrogner parce qu’il y a plus d’une personne à profiter des actions de quelqu’un? Après tout, ce « passager clandestin »-là n’a même pas demandé à monter à bord. On l’a reçu sans qu’il le demande, parce que Tartempion est content de ce qu’il a décidé de faire. Si l’on croit au deuxième type d’ »externalités positives », il faut appeler les gendarmes avec un gros bâton parce qu’il y a trop de gens heureux dans la société. En d’autres termes, faut-il que je paie un impôt pour profiter du jardin bien tenu de mon voisin?

Un exemple du second argumentaire assez répandu aux Etats-Unis constitue l’essentiel du message de l’économiste Henry George: c’est une critique de l' »avantage indu » obtenu lors de l’accroissement de la valeur capitalisée d’un terrain. A mesure que l’économie progresse, la rente du sol augmente en même temps que les salaires réels, conduisant à un accroissement de la valeur capitalisée des terrains. Le développement de la structure du capital, de la division du travail et de la population conduit à augmenter la rareté relative du terrain, et par conséquent, à accroître sa valeur. L’argument des partisans de Henry George est que le propriétaire terrien n’est pas moralement responsable de cet accroissement, qui lui vient d’événements indépendants de sa gestion de la terre; et pourtant, c’est lui qui en profite. Le propriétaire terrien serait donc un « passager clandestin » et sa « plus-value indue » appartiendrait de droit à « la société ». Laissant de côté la réalité de la « société » et la question de savoir si « elle » peut posséder quoi que ce soit, nous avons là une attaque de nature morale contre une situation de passager clandestin.

La difficulté de cette argumentation est qu’elle en met beaucoup trop en cause. Existe-t-il en effet un seul d’entre nous dont le revenu pourrait ressembler à ce qu’il est aujourd’hui, n’étaient les avantages « indus » que nous devons à l’activité d’autrui? En particulier, la masse des biens de capital accumulés aujourd’hui est un héritage de l’épargne nette de nos ancêtres. En leur absence, nous vivrions dans une jungle primitive, quelles que soient nos qualités morales. Le capital financier hérité de nos ancêtres n’est, bien sûr, fait que de parts de propriété sur cette structure de capital. Nous sommes tous, par conséquent, des passagers clandestins sur la production du passé. Nous sommes aussi des passagers clandestins de la production présente, puisque nous profitons continuellement du capital que nos congénères maintiennent en circulation, ainsi que des talents particuliers qu’ils offrent sur le marché. I1 est certain que si une telle imputation pouvait être faite, la plus grande partie de nos salaires réels serait attribuée à cet héritage dont nous profitons sans l’avoir payé. Le propriétaire terrien n’en tire pas plus d’ »avantages indus » que n’importe lequel d’entre nous. Faudra-t-il donc que nous soyons tous victimes de confiscations, et qu’on impose une taxe sur notre bien-être commun? Et qui donc recevra le butin? Nos ancêtres peut-être, dans leurs tombes, puisque ce sont eux qui ont investi le capital dont nous profitons aujourd’hui?

Un cas important d’externalités positives consiste dans les « économies externes » que l’on pourrait obtenir en développant certaines industries, alors qu’elles ne se traduiraient pas par un gain pour les entrepreneurs. I1 n’est pas nécessaire de s’attarder sur les nombreuses discussions qu’on trouve dans les textes scientifiques, sur la portée réelle des économies externes en question, quoiqu’elles paraissent finalement négligeables. On a surtout mis en avant l’idée que les hommes de l’Etat devraient subventionner en permanence ces activités de manière que « la société » puisse profiter des économies externes en question. C’est l’argument de Pigou pour la subvention aux économies externes, aussi bien que le bon vieil argument toujours triomphant des « industries naissantes », pour justifier les tarifs protectionnistes.

L’appel à la subvention des hommes de l’Etat pour la promotion des économies externes constitue une troisième colonne d’assaut contre la liberté des contrats. Elle consiste à dire qu’on doit forcer les Trucmuche, les bénéficiaires potentiels, à payer une subvention aux bienfaiteurs Tartempion, pour les inciter à leur fournir les avantages en question. C’est l’antienne favorite de tous les économistes qui voudraient des barrages ou des terrains subventionnés par les hommes de l’Etat (les bénéficiaires étant taxés pour payer les avantages qu’ils reçoivent), ou l’enseignement obligatoire (« les contribuables finiront par bénéficier de l’éducation donnée à autrui »), etc. Encore une fois, ce sont les bénéficiaires qui paient les impôts pour financer la politique imposée; mais là, on ne les critique plus pour des avantages indus. Désormais on les « sauve » d’une situation où ils n’auraient pas profité des avantages en question. Comme ces avantages, ils n’auraient pas été prêts à les payer, on a de la peine à comprendre au juste à quoi on les fait échapper. La troisième colonne rejoint donc la première dans ses attaques contre le marché libre en ce qu’elle le juge également incapable, du fait de l’égoïsme des hommes, de produire suffisamment d’externalités positives; mais elle fait aussi jonction avec la deuxième en ce qu’elle fait porter l’obligation sur les bénéficiaires, étrangement réticents. Si la subvention est versée, alors il est clair que les bénéficiaires ne sont plus des passagers clandestins : en fait, on les force tout simplement à payer des services qu’ils n’auraient pas payés si on leur avait laissé le choix.

On peut rendre patente l’absurdité de cette troisième approche en se bornant à demander qui profite de la politique proposée. Le bienfaiteur, Tartempion, reçoit une subvention, cela est vrai; mais on peut souvent douter qu’il en profite, parce qu’il aurait gagné autant d’argent à investir ailleurs en son absence. Les hommes de l’Etat n’ont fait que compenser les pertes qu’il aurait subies, et ont ajusté ses recettes pour lui permettre de recevoir le manque à gagner. Par conséquent, Tartempion ne fait pas de profit. Quant aux « bénéficiaires », ils sont forcés par les hommes de l’Etat à payer des services dont ils n’auraient pas voulu. Comment peut-on dire qu’ils en « bénéficient » ?

On répond en général que ceux qui reçoivent le service « n’auraient pas pu » en bénéficier s’ils avaient voulu le financer volontairement. Le premier problème en l’occurrence est d’identifier par quel procédé mystérieux les critiques « savent » qu’ils auraient voulu acheter ce « service »-là. Le seul moyen que nous ayons de connaître le contenu des échelles de préférences est de les voir s’exprimer dans les choix concrets. Puisque le choix était concrètement de ne pas acheter le service, aucun observateur extérieur n’a la moindre justification pour prétendre que les préférences de Trucmuche étaient en fait différentes de celles révélées par son action.

Deuxièmement, on ne voit pas pourquoi les bénéficiaires supposés n’auraient pas pu acheter le service. Un service peut toujours être vendu à la valeur marchande que lui attribuent ses acheteurs. Le fait que la production du service n’aurait pas profité à son producteur indique que les consommateurs ne lui attribuent pas autant de valeur qu’ils en donnent à d’autres manières d’utiliser les facteurs non spécifiques de production. Si les coûts de production sont plus élevés que les prix de vente envisagés, cela signifie que les facteurs non spécifiques rapportent davantage quand on les affecte à d’autres formes de production. En outre, au cas où certains consommateurs trouveraient insuffisante la production du service pour le marché, ils ont parfaitement la possibilité de la subventionner eux-mêmes volontairement. Une telle subvention volontaire équivaudrait à payer un prix plus élevé pour le service, et révélerait qu’ils sont prêts à payer ce prix. Le fait que cette subvention n’a pas eu lieu élimine toute justification pour une subvention forcée, imposée par les hommes de l’Etat. Loin de fournir un avantage aux « bénéficiaires » qu’elle taxe, la subvention forcée leur impose en fait une perte, puisqu’ils auraient pu dépenser l’argent eux-mêmes pour des biens et des services auxquels ils donnaient plus de valeur.

Notes de François Guillaumat

(1) Pages 883-890 de Man, Economy and State. Titre original : Collective Goods and External Benefits : Two Arguments for Government Activity.

La théorie des « biens publics » présente la caractéristique intéressante d’avoir été immédiatement réfutée, notamment par ce texte, et d’êtrenéanmoins enseignée comme « scientifique » dans la plupart des facultés d’économie aujourd’hui, c’est-à-dire vingt-cinq ans après que son auteur l’avait lui-même explicitement abandonnée. La théorie des « biens publics » n’est en fait qu’un avatar de la théorie des « externalités positives », qui est elle-même contradictoire, comme Rothbard le démontre brillamment.

(2) C’est au moins une indication du fait que l’expression « biens collectifs » est dans tous les cas incorrecte, puisqu’il n’y a que certainsservices qui posent ce problème, de ne pouvoir être fournis aux uns sans être offerts aux autres.

(3) L’incohérence de ce raisonnement est exposée en annexe, à propos de la différence entre valeur à la marge et services rendus par des « classes » de produits.

(4) Notons ici la contradiction essentielle des économistes mathématiciens qui prétendent fonder leurs rationalisations de l’Etatisme sur le critère d’optimalité de Pareto. L’intervention de l’Etat est censée rapprocher des conditions de 1″`équilibre général », lequel serait conforme au critère de Pareto (s’il était seulement réalisable). Or, il suffit d’appliquer directement le critère de Pareto à l’intervention de l’Etat pour constater qu’elle ne peut jamais se conformer au critère parétien. En effet, ce critère indique qu’un changement améliore l’utilité sociale si une personne au moins s’en trouve mieux, les autres ne s’en trouvant pas plus mal. Or, l’intervention de l’Etat implique toujours une agression (fiscale ou réglementaire), dont la victime au moins se trouvera plus mal. L’intervention de l Etat est donc en toutes circonstances contraire à l’optimum de Pareto.

(5) Cf. Murray N. Rothbard, L’éthique de la liberté, Paris, Les Belles Lettres, 1991. Traduction en français de The Ethics of Liberty,Humanities Press, Atlantic Highlands, N.J., 1982.

Le mythe utopique du bon État. Par Ron Paul

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Le mythe utopique du bon État. Par Ron Paul*

Traduit par Manon Guillotin, Institut Coppet

Limitation des excès gouvernementaux versus le peuple moral et vertueux

Notre Constitution, destinée à limiter le pouvoir étatique et ses abus, a échoué. Les Fondateurs ont averti qu’une société libre dépendait d’un peuple vertueux et moral. La crise actuelle montre que leurs préoccupations étaient justifiées.

La plupart des politiciens et des experts sont conscients des problèmes auxquels nous faisons face, mais passent leur temps à essayer de reformer l’État. Le plus triste, c’est que les réformes suggérées mènent presque toujours à moins de liberté et l’importance du peuple vertueux et moral est ou bien ignorée, ou bien incomprise. Les nouvelles réformes servent uniquement à bafouer la liberté chaque fois un peu plus. Cette combinaison a donné une constante érosion de liberté et l’expansion massive de la dette. La vraie question à se poser est : si c’est la liberté que nous recherchons, l’accent doit-il être mis sur la réforme étatique, ou sur le fait d’ essayer de comprendre ce qu’un « peuple vertueux et moral » signifie vraiment et comment le promouvoir ? Lire la Suite →

Les nouvelles objections contre le marché

419FCdqIZVLPar Virginia Postrel*

Le socialisme n’est plus la vraie menace

Dans sa forme la plus pure, l’essence du socialisme est de transformer par la nationalisation des activités. Jusque dans le milieu des années 1980, ce genre de socialisme  » dur  » était largement répandu, non seulement dans les pays communistes, mais aussi bien dans ce qu’on appelait alors le monde libre. Aujourd’hui il n’y a plus guère que quelques pays extrêmes qui y demeurent fidèles. Dans le reste du monde, la liste des industries qui sont encore nationalisées est de plus en plus courte. Ces formes traditionnelles de socialisme  » dur  » ont disparu si rapidement, tant comme pratique politique que comme idéal philosophique, que nous avons maintenant tendance à oublier un peu vite à quel point tout cela paraissait normal il n’y a encore pas si longtemps. C’est pourquoi nous continuons à nous faire peur en nous inquiétant par exemple des  » menaces du socialisme rampant « . Cela avait un sens dans les années cinquante, lorsque l’expression est née, et que le socialisme avait réellement le vent en poupe. Cela n’en a plus beaucoup aujourd’hui.

L’autre forme de socialisme est celle de la  » sociale démocratie « , de l’Etat redistributif. Elle correspond au modèle suédois dont la caractéristique est de pratiquer une redistribution massive qui mêle matraquage fiscal et subventions pour modifier les résultats économiques du marché. Mais l’objectif reste en fait toujours le même : une distribution plus juste des ressources. On reste dans le cadre d’une idéologie d’égalitarisme économique.

Ayant passé quelques temps récemment en Suède, j’ai du mal à admettre qu’on puisse dire du socialisme suédois qu’il soit en expansion, où que ce soit. La vérité est que le système suédois connaît aujourd’hui de grosses difficultés. L’économie suédoise ne crée plus d’emplois . La population y est de plus en plus hostile aux réfugiés et aux immigrants qu’elle considère désormais comme des parasites concurrents dans la distribution des subsides de l’Etat providence. La générosité du discours sur les droits de l’homme des années 1960 et 1970, a disparu. La plupart des suédois sont ouvertement pessimistes. Ils ne voient pas comment leur système pourrait survivre, mais en même temps ils se sentent incapables de surmonter les résistances politiques qui empêchent de le faire évoluer.

La version  » sociale démocrate  » du socialisme se heurte à la dynamique politique des démocraties modernes. Avec l’ouverture croissante des marchés, la logique du fonctionnement de la démocratie est en effet de s’éloigner des débats et préoccupations abstraites sur des objectifs de justice, pour les remplacer par la rivalité très concrète d’intérêts pratiques défendus par des groupes de pression en concurrence. Les démocraties occidentales, la Suède en premier, ont à juste titre choisi de ne pas sacrifier leurs libertés individuelles et politiques, ni leur prospérité économique, sur l’autel de la défense de leurs idéaux socialistes. Par exemple, ils n’ont pas entrepris d’empêcher leurs citoyens de quitter le pays, ou même, dans la plupart des cas, d’exporter leur argent à l’étranger. La sauvegarde de ces libertés a renforcé la légitimité politique des régimes sociaux-démocrates européens, mais en même temps elle ruine leur capacité à rester fidèles à leurs buts socialistes.

Une idéologie sans avenir

Ainsi que le note Hayek dans La route de la servitude :  » Il y a de multiples manières de pratiquer le planisme économique ; mais, pour se maintenir, toutes impliquent que l’organisme central de planification puisse effectivement se protéger de toute influence extérieure. Le résultat d’une telle idéologie économique est dès lors d’amener inévitablement à l’accumulation de toute une série de restrictions portées non seulement au libre mouvement des biens et des capitaux, mais également celui des hommes « . La morale de cette observation d’Hayek est que tout pays qui se dit socialiste, mais qui réussit plus ou moins bien à préserver la liberté de mouvement des biens, des capitaux et des gens, est pris dans une contradiction qui le conduira inévitablement à abandonner ses ambitions socialistes. Tout régime socialiste dépend, pour survivre, du maintien d’un pouvoir monopolistique qui ne peut résister aux forces de la concurrence une fois que celles-ci sont laissées libres de se manifester. L’après guerre s’est traduit par un mélange d’idéaux libéraux, de pragmatisme économique, et de calculs stratégiques complexes justifiés par la guerre froide, qui ont conduit non pas à l’accumulation de restrictions aux libertés individuelles que prévoyait Hayek, mais au contraire à un triple processus d’ouverture des marchés internationaux, de libéralisation des mouvements de capitaux, et de liberté des mouvements de population, grandement facilité par la révolution moderne des moyens de transport et de communication.

Dès lors, ce qui caractérise notre monde d’aujourd’hui, n’est pas la menace d’un  » socialisme rampant « . Ce n’est plus du tout notre problème. Parce que nous sommes habitués à combattre le socialisme à partir d’arguments, de tactiques et d’alliances conçus par rapport à un monde où cette menace était encore vraie, il est naturel que nous continuions à voir la main tentaculaire du socialisme derrière tout ce qui tend à accroître encore la redistribution ou l’emprise des réglementations d’Etat. Il est normal que nous continuions de plaquer l’étiquette socialiste à toute politique qui tend à accroitre le rôle de l’Etat. Mais, ce faisant, en perpétuant une définition trop large et imprécise de ce qui constitue l’essence du socialisme, nous risquons de nous priver du moyen de déceler à temps ce que sont, aujourd’hui, nos véritables adversaires et ennemis, et donc de la capacité à leur répondre efficacement.

Le danger, aujourd’hui, vient de la mode des idées  » fixistes « 

Les processus de marché font beaucoup plus que simplement déterminer qui finalement aura le contrôle de telle ou telle ressource. Ceci signifie que le socialisme n’est pas la seule idéologie susceptible de s’en prendre au marché, et, à l’inverse, que les conservateurs anti-socialistes ne constituent pas la seule force politique à laquelle les libéraux puissent s’allier pour défendre les libertés économiques.

Les marchés exercent de nombreuses fonctions. Ils sont ce qui permet aux gens d’exprimer individuellement leur propre quête du bonheur. Ils contribuent à assurer la dissémination des idées. Ils introduisent le changement dans la manière dont les gens vivent et travaillent, ainsi que dans les traits de caractère qui sont les plus appréciés. Ils font éclater et recombinent tous les modes de classement qui conduisent à regrouper les gens en catégories sociales, économiques, artistiques, etc… Ils encouragent la quête permanente de l’innovation, mais soumettent toute nouvelle idée au test brutal et sans sentiment de la concurrence. Les marchés évoluent par un mécanisme d’essais et d’erreurs qui s’appuie sur des processus d’expérimentation et de rétroactivité. Ils échappent à tout contrôle en particulier, et leurs résultats sont impossibles à prédire. C’est cette dynamique intrinsèque des marchés – leur nature de système de changement et de découverte  » ouvert  » et décentralisé – qui aujourd’hui attire les attaques idéologiques les plus nombreuses et les plus fortes.

Le défi auquel les marchés et les idées libérales doivent désormais faire face, n’a plus rien à voir avec des problèmes de justice. Il s’agit de problèmes de stabilité, de sécurité, de contrôle – non pas dans l’organisation et la gestion de nos vie individuelles, mais par rapport à la Société et aux choix politiques auxquels elle doit faire face en tant que Tout. L’argument central est que les marchés sont des éléments de perturbation , qui introduisent le chaos, et qui servent trop de valeurs différentes pour orienter la société vers  » le bon choix « . Le plus important de tous les défis auxquels le marché est aujourd’hui confronté n’est pas l’idéologie socialiste, mais l’idéologie du fixisme – en grec, la stasis, l’idée que la  » bonne société  » est une société non pas de changement permanent et imprévisible, mais une société faite essentiellement de stabilité, une société prévisible, une société  » sous contrôle « . Dans cette optique, le rôle de l’Etat n’est pas tant de redistribuer la richesse que de diriger, d’endiguer, de discipliner, de contrôler tout ce que l’évolution spontanée des marchés comporte d’imprévisible.

Ceux qui partagent cette vision n’aiment pas le marché parce que la nature décentralisée de ses processus d’évolution n’apporte pas seulement le changement, mais des changements d’un type particulier. En servant les multiples désirs les plus divers des individus, et en récompensant les innovateurs qui trouvent des choses nouvelles pour lesquelles on découvre ensuite de vastes débouchés, les marchés rendent impossible la définition d’une vision unitaire de ce à quoi l’avenir devrait ressembler. Ils ne permettent pas d’établir un pont entre le présent et le futur – un pont qui permettrait de définir en toute sécurité une route du point A au point B. Au contraire, ils n’arrêtent pas de multiplier les carrefours, les embranchements et les détours dans la marche vers un ensemble de futurs qui se présentent sous la forme d’une matrice de chemins de plus en plus complexes et difficiles à discerner. Les processus de marché empêchent la société de se rassembler autour d’un idéal statique – que ce soit l’idéal d’une forme traditionnelle de vie, celui du statu quo, ou encore l’idéal de la  » bonne société  » du futur tel que conçu par un planificateur génial et désintéressé.

Le marché, obstacle à la réalisation de la  » bonne société « 

En conséquence, ces nouveaux ennemis du marché se retrouvent sur l’ensemble de l’échiquier politique, tant à droite qu’à gauche, ou même au centre – un mode de classification essentiellement déterminé par la manière dont nous nous positionnons par rapport aux objectifs classiques du socialisme. Prenez par exemple l’émission de la chaîne CNN Crossfire ; une émission dont l’idée de base est de mettre droite et gauche sur un pied d’égalité et ne jamais s’engager plus au profit d’un côté que de l’autre. En y dénonçant les excès de l’économie de changement, son invité de droite, Pat Buchanan, s’est de fait retrouvé plus d’une fois sur le même terrain que son adversaire de gauche, le célèbre Jeremy Rifkin, connu pour la manière dont il fait le procès de la technologie. De la même manière, il s’est récemment retrouvé en complète communion avec le vieil ennemi des grandes entreprises, Ralph Nader. Tous trois s’accordent pour admettre que l’essor du commerce international, l’accélération du progrès technologique, la mondialisation financière, les restructurations industrielles, l’essor de nouvelles activités et le déclin d’autres – en un mot, tout ce qui exprime la dynamique concurrentielle et créatrice du monde économique d’aujourd’hui – nous annonce un terrible avenir. Tout trois étaient également d’accord, au moins au niveau du principe, pour demander que l’Etat intervienne pour endiguer, canaliser, le dynamisme des marchés. Cette exigence n’est pas moins interventionniste que l’appel socialiste à l’intervention de l’Etat. Mais, au sens strict, elle n’est certainement pas socialiste. Elle est d’une autre nature. Elle n’est pas redistributive, mais  » fixiste  » (stasist), en un mot : conservatrice, au sens propre du terme.

Cette nouvelle façon d’attaquer le marché, de quelque côté de l’échiquier politique qu’elle provienne, se fonde sur l’utilisation de deux tactiques classiques, très différentes des vieux arguments utilisés par le socialisme. Tout d’abord, elle pose que nous ne devrions pas laisser les gens libres de tester de nouvelles idées qui pourraient entraîner des conséquences négatives. C’est l’application du fameux  » principe de précaution « , aujourd’hui pierre de touche des mouvements écologiques.

Le  » principe de précaution  » jete l’anathème sur les processus de marché

Le principe de précaution ne tient le décompte que des effets négatifs imputables aux idées nouvelles, mais n’accorde aucune attention aux avantages potentiels. Ceux-ci ne comptent pas. Et il passe totalement sous silence les coûts associés au maintien d’un statu quo. Il n’accorde aucune valeur à la découverte ou à l’apprentissage, autant comme processus d’évolution sociale que comme instruments de satisfaction personnelle. Dès lors les dés son jetés. Les processus de marché ne pourront jamais satisfaire aux exigences du principe de précaution puisque l’incertitude est constitutive de leur essence même. Par construction le principe de précaution conduit à jeter l’anathème sur les processus de marché.

L’autre manière d’attaquer le marché est tout aussi dévastatrice. C’est l’argument des externalités. La plupart d’entre nous avons admis qu’il se pose effectivement des problèmes d’externalités dans des domaines tels que la pollution de l’air, et nous recherchons des moyens d’y porter remède tout limitant autant que possible les effets pervers que cela pourrait avoir sur le bon fonctionnement des marchés. Mais, à partir de là, il n’est pas difficile de généraliser et de considérer que tout marché comporte potentiellement des risques d’externalités. En donnant au concept une acception indéfiniment élastique, il n’en faut pas plus pour retourner le langage de l’analyse économique des marchés contre le marché lui-même et en faire une machine de guerre contre l’essence même des relations de commerce et d’échange. C’est bel et bien ce que nous voyons de plus en plus avec l’utilisation de l’argument des externalités non plus seulement contre les producteurs, la cible traditionnel des économistes, mais également contre les consommateurs eux-mêmes. Selon cette nouvelle manière de penser, le français qui va au cinéma voir un film américain participe d’un phénomène de pollution culturelle. Mon choix d’un emballage que je juge plus pratique contribue à aggraver la pollution de l’environnement. La manière dont je peint ma porte et mes fenêtre impose une  » externalité  » à mes voisins qui n’aiment pas la couleur que j’ai choisie. Le plaisir que j’éprouve à faire les magasins, et le fait surtout que j’aime à en parler à mes amis, aggravent une soif inutile de consommation dont finalement tout le monde est victime… Comme l’essence même du marché est l’interactivité de l’ensemble des décisions de choix individuelles, il en résulte que, selon cette manière de voir, toutes nos actions auraient naturellement vocation a être étroitement contrôlées puisqu’elle entraînent toutes des effets sur les tiers. C’est sans fin. Il n’y a pas de limite.

Ceux qui pensent ainsi ne se contentent pas de faire tactiquement alliance avec la droite, ou avec la gauche, selon les questions en jeu. Fondamentalement, ils partagent une même conception du monde, ainsi qu’une même manière de raisonner et de parler. Ceux qui viennent de la gauche ont de plus en plus tendance à reléguer au second rang leur traditionnelle critique du marché au nom de ses conséquences distributives. C’est ainsi que chez les verts, les préoccupations traditionnelles de justice sont de plus en plus souvent remplacées par un discours en faveur d’une économie  » soutenable  » fondée sur le concept d’  » état stable « . La critique que de plus en plus d’anciens gauchistes portent au marché n’est pas de rendre les pauvres encore plus pauvres, mais d’encourager le développement de consommations ostentatoires  » socialement  » inutiles. Un sociologue comme Richard Sennett, dont l’enfance fut bercée par la lecture de tous les ouvrages de la bibliothèque léniniste, condamne aujourd’hui le capitalisme de la flexibilité « , non parce qu’il exploite les travailleurs ou ne les paie pas assez, mais parce qu’il donne une prime à ceux qui se révèlent les plus instables et qui font preuve des capacités d’adaptation les plus grandes…

Le rêve de  » l’état stable « 

Le docteur Daniel Callaghan, un spécialiste de la bioéthique, mais aussi un égalitariste impénitent, dénonce la logique de quête infinie du progrès médical qui, selon lui, est produite par la logique interactive de la triple dynamique des marchés, de l’innovation médicale, et de la liberté d’expression des désirs individuels des malades. Il plaide pour une  » médecine stabilisée « , ainsi que la mise en place de limites à la recherche d’une santé toujours meilleure. Bien que la socialisation de la médecine soit une manière d’atteindre cet objectif, ses arguments n’ont en soi rien à voir avec une approche socialiste quelconque.

Passons maintenant à ce qu’on appelle le centre. Nous y trouvons des gens qui sont encore plus critiques de la nature dynamique du marché que leurs collègues de droite ou de gauche – parce que le caractère décentralisé des processus de découverte du marché est fondamentalement incompatible avec leur conception du rôle du politique. Les exemples d’une telle position sont nombreux en Europe, sous une forme particulièrement virulente. Notamment lorsque les européens s’amusent à dénoncer la trop grande ouverture des américains à l’égard d’Internet. Mais on en rencontre aussi en Amérique. Un exemple est Arthur Schlesinger Jr. A l’occasion de son 75ème anniversaire, il vient d’écrire dans Foreign Affairs un article où il dénonce les effets de rupture du capitalisme. Il s’inquiète des conséquences entraînées par la dynamique de la mondialisation et des nouvelles technologies.  » L’ordinateur, écrit-il, transforme le marché en une vaste foire d’empoigne mondiale qui efface les frontières, amoindrit le pouvoir fiscal ainsi que la capacité de réglementation des états, réduit à néant leur maîtrise des taux d’intérêt et des taux de change, aggrave les écarts de revenus et de richesses tant entre les nations qu’à l’intérieur des pays, affaiblit les protections de la législation du travail, dégrade l’environnement, prive les nations de la possibilité de déterminer elles-mêmes leur propre avenir, leur substitue une économie mondiale sans entité politique correspondante, responsable devant personne « .

La fonction perturbatrice des marchés

A droite, la dynamique des marchés suscite deux principales objections. Comme à gauche, on y attaque la liberté des échanges, l’immigration, la technologie, la grande distribution, tous les éléments de la dynamique des marchés qui remettent en cause les habitudes et les positions acquises. Ces conservateurs n’hésitent pas à faire alliance avec les écologistes qui poursuivent les mêmes fins. Parfois, il est relativement facile de distinguer ce qui relève d’une idéologie de droite ou de gauche. Par exemple, Pat Buchanan est clairement un homme de droite. Mais ce n’est pas toujours aussi simple. Je placerais certainement le Prince Charles plutôt à droite, en tant qu’héritier d’une grande lignée aristocratique, mais ses considérations sur la technologie le classeraient plutôt dans une version gauchiste de l’écologie.

L’une objections les plus communes à droite, du moins aux Etats-Unis, est que le marché, en se mettant principalement au service des désirs individuels, quels qu’ils soient, détruirait l’idée même de l’existence d’un  » bien commun « . C’est ainsi que certains conservateurs réclament un programme d’actions fédérales qui permettraient de promouvoir l’idée d’un grand projet national. De manière plus générale, ce que ces conservateurs reprochent à la dynamique des marchés est de laisser se développer des produits, des comportements ou des institutions qui ne correspondent pas à leur conception de la bonne société – qu’il s’agisse par exemple de la violence au cinéma ou de la procréation assistée.

Cette tension est visible même sur le terrain de la politique de l’éducation où les conservateurs sont pourtant en principe favorables à une doctrine de libre choix. L’appel à la liberté du choix leur va bien lorsqu’il s’agit d’un instrument d’action politique dans leur combat contre les syndicats d’enseignants, ou pour échapper à la discipline laïque des écoles publiques. Mais ses corollaires qui s’appellent variété des programmes, concurrence des enseignements, tolérance des autres, entrent souvent en conflit avec leur vision conservatrice d’une  » bonne éducation « … L’éducation est un domaine où ces conservateurs ne reconnaissent aucune légitimité au processus de découverte et d’innovation.

Il y a toutefois une bonne nouvelle. Elle tient dans le fait que de la même manière que la chute du socialisme a suscité l’émergence d’alliances inédites contre le marché, elle entraîne aussi des rapprochements inattendus mais favorables au marché. Que les marchés produisent non pas un chaos de ruptures, mais un ordre émergent à caractère positif est une idée qui progresse aujourd’hui dans certains milieux qui, il y a parfois moins d’une génération, étaient encore des fanatiques du socialisme, ou du moins d’une conception planiste de l’ordre social. Savez-vous par exemple qui a écrit ceci :  » Quelle est, de nos jours, la chose la plus importante qu’il faut retenir d’un cours d’économie ? Ce que je me suis efforcé de transmettre à mes étudiants est l’idée simple mais forte que la main invisible du marché est toujours plus forte que la main cachée de l’autorité. Pas besoin de direction, de contrôles, de planification. Tel est le consensus désormais parmi les économistes. C’est l’héritage d’Hayek « . Qui est l’auteur, je le répète, de ce plaidoyer en faveur de la dynamique de marché ? Réponse : Larry Summers, aujourd’hui secrétaire d’état américain au Trésor, et qui passe pourtant le prototype même de l’économiste Cambridgien classique.

Les nouveaux alliés du libéralisme

Si l’hystérie de Schlesinger est représentative de l’attitude  » fixiste  » des critiques centristes, l’optimisme de Summer exprime l’émergence d’une nouvelle coalition centriste favorable au dynamisme des marchés. Cela ne fait pas de Summer un vrai libéral, au sens classique du terme. Cela en fait simplement le type d’allié des libéraux qu’étaient autrefois les conservateurs anti-socialistes, avant qu’ils ne passent dans le camp des opposants au marché les plus acerbes. En Amérique, le centre – mais je pense que cela est également vrai du nouveau travaillisme britannique – est aujourd’hui plein de technocrates qui en sont venus à admettre que l’interventionnisme de l’Etat avait des limites, et reconnaissent les avantages pratiques des solutions de marché.

Il y a aussi tous ces  » modérés  » – des journalistes, des chercheurs, des scientifiques, des ingénieurs, des artistes et des hommes d’affaires, tous bien moins connus que Summers – qui éprouvent un sincère intérêt intellectuel pour tout ce qui tourne autour de la logique des systèmes auto-organisés parce qu’ils s’intéressent aux théories de la complexité, à la logique décentralisée du fonctionnement d’Internet, aux processus de la découverte scientifique, à l’écologie scientifique, aux mécanismes d’échanges culturels, à la théorie des organisations. Par formation, il s’agit de gens qui sont sensibles aux problématiques de la dispersion du savoir et de l’évolution par des processus de tâtonnement, et qui donc font d’emblée preuve d’une compréhension plutôt ouverte à la théorie moderne des marchés. On ne peut dire qu’ils préfèrent toujours systématiquement le marché à l’Etat, mais c’est plutôt généralement le cas. Eux au moins ne sont pas conditionnés par le réflexe qui conduit tant de gens à considérer automatiquement que seul l’Etat peut apporter la réponse à leurs problèmes. Ils sont plus ouverts à la recherche de solutions qui passent par l’innovation, la concurrence, la liberté des choix, le jeu des rétroactions. L’un des problèmes de notre vocabulaire politique est que le terme de modéré ne permet pas de distinguer entre ceux dont la modération se traduit par une certaine considération pour les processus de marché, et ceux pour lesquels l’expression signifie exactement l’inverse : le choix de solutions impliquant une addition presque infinie de petites interventions locales en lieu et place d’un Etat central.

Les valeurs communes du marché et de la contre-culture

Mais c’est encore au sein de ce qui fut la gauche que les oppositions sont les plus remarquables. Alors que des gauchistes comme Sennett continuent de s’en prendre à tout ce qui a un relent d’économie libérale, beaucoup d’anciens de leurs collègues ont retrouvé dans le marché nombre des valeurs d’innovation, d’ouverture et d’expression personnelle caractéristiques de leur contre-culture. Pour la plus grande consternation tant des gauchistes impénitents qui vouent une véritable haine au commerce et aux affaires, que des conservateurs épris de traditionalisme culturel, celle-ci s’est métamorphosée en une véritable culture de l’entreprise et de l’innovation. La gauche qui nous a donné le socialisme n’est pas la même que celle qui s’est investie massivement dans l’informatique et toute la nouvelle presse consacrée à l’industrie des  » micro-entrepreneurs « . Qu’il s’agisse d’Internet ou de cette nouvelle presse d’affaires, il est incontestable que tant l’un que l’autre ont été lancés par des gens qui, tant par leur histoire personnelle que par leurs idées politiques, se considéraient eux-mêmes comme étant partie intégrante d’une extrême gauche systématiquement critique à l’égard des institutions existantes. Ces individus qui n’éprouvaient que mépris pour  » le marché  » tant que celui-ci n’exprimait qu’une conception statique d’un univers dominé par de grandes organisations commerciales privées à caractère hiérarchique et bureaucratique, ont au contraire épousé avec enthousiasme l’idée du marché vu comme un ensemble de systèmes ouverts dont les multiples interactions créent un terrain favorable à la diversité des expressions et des épanouissements personnels. Les mêmes éléments qui soulèvent aujourd’hui l’opposition des  » conservateurs  » de tous bords, de gauche comme de droite, contre les marchés, ont servi de ferments à l’émergence d’une nouvelle coalition de gens, le plus souvent venant de l’ancienne gauche, sensibles, eux, aux vertus dynamiques des processus de marché. Sur l’ancien échiquier politique, être socialiste voulait dire être de gauche. Cela impliquait que plus vous vous définissiez comme un adversaire du socialisme, pour quelque raison que ce soit, plus vous êtiez classé à droite. Dans l’ancienne classification politique, les libéraux étaient classés à droite ; ce qui en fait l’aile droite de cette nouvelle coalition.

Les vertus d’une société dynamique et ouverte

Il n’est pas du tout indifférent de savoir si le véritable but des libéraux, aujourd’hui, est de continuer de s’opposer en priorité au socialisme, ou plutôt de défendre et promouvoir une vision des avantages liés à la présence d’une société dynamique et ouverte. Si, à partir d’un préjugé essentiellement anti-socialiste, nous continuons de considérer que nos ennemis traditionnels sont  » à gauche « , cependant que nos alliés sont  » à droite « , nous risquons de ne pas saisir l’importance du phénomène que représente aujourd’hui la naissance d’une alliance gauche-droite contre les marchés. Nous resterons incapables de comprendre toute la symbolique, ainsi que les enjeux qui se trament autour de débats d’idées aussi essentiels que ceux qui concernent actuellement les biotechnologies, la protection des expressions culturelles, la mondialisation des échanges, ou encore la régulation d’Internet. Nous abandonnerons des domaines entiers de réflexion, de recherche et d’innovation pour le seul bénéfice de rester amis avec des gens qui n’accepteront de réduire les impôts qu’un tout petit peu, et encore seulement pour les familles de contribuables qui ont des enfants. Nous laisserons passer la chance qui s’offre à nous d’aider ceux qui n’ont pas toujours le bon pedigree politique d’approfondir quand même leur connaissance du marché, et d’en tirer de bonnes raisons pour préférer les marchés à l’Etat. Nous sacrifierons la liberté de demain pour sauvegarder les habits du passé.

Ainsi, oui, ma réponse à la question sur  » le socialisme rampant  » est résolument optimiste. Nous devons bien sûr rester sur nos gardes. Le monde est encore plein de restes d’idéologie socialiste qui ne peuvent faire que le jeu des adversaires de la dynamique des marchés. Mais le socialisme est bel et bien mort en tant qu’idéal, et il est mourant en tant que politique. Les défis du 21ème siècle seront bien différents. Il s’agira de défendre les valeurs d’une dynamique de changement et d’évolution, et de construire une nouvelle coalition politique autour d’elles.

* Virginia Postrel est une journaliste libertarienne, lauréat du Bastiat Prize 2011. Cet article a été publié dans le magazine Reason, Vol. 31, No. 6, sous le titre : After Socialism. Voir son blog et sa bio.

2e séminaire de l’Institut Coppet avec Frank Karsten le 28 juin

Inscriptions ici : http://depasserlademocratie.eventbrite.fr

Frank-Karsten-démocratie2

Is the Non-Aggression Principle still relevant?

By Stéphane Geyres

According to Matt Zwolinski, libertarians should drop the Non-Aggression Principle.  He raises six objections.

http://www.libertarianism.org/blog/six-reasons-libertarians-should-reject-non-aggression-principle

On the contrary, I think libertarians should support the NAP (Non-Aggression Principle):

1. Prohibits All Pollution – As I noted in my last post, Rothbard himself recognized that industrial pollution violates the NAP and must therefore be prohibited. But Rothbard did not draw the full implications of his principle. Not just industrial pollution, but personal pollution produced by driving, burning wood in one’s fireplace, smoking, etc., runs afoul of NAP. The NAP implies that all of these activities must be prohibited, no matter how beneficial they may be in other respects, and no matter how essential they our to daily life in the modern industrialized world. And this is deeply implausible.

Industrial pollution (IP) does not violate the NAP, the point is more subtle than that. IP violates >property rights< themselves, which is a very different matter. Polluting is indeed an aggression of my or someone’s property. But this is a mere application of the NAP, not its violation. The only cases in our society that seem to be difficult are those where such rights are in fact not or poorly defined – there is ample literature making the point that the best way to reduce or fight pollution is by privatizing every single bits of Mother Nature.

– Personal pollution (PP): On PP, he is simply forgetting what property means. When I smoke or get smoked by the wood I burn in my fireplace, I am >not< aggressing my property and myself. I am not because I chose my own acts and therefore the smoke that harms my lungs is only a result of my free will, not of any coercion like a violated NAP would require. Thus, there is no such thing as PP.

– External pollution (EP): He might have gone even one step further with the example of noise pollution, an example of EP. When my neighbour runs his mower overnight, or runs some noisy engine, one might argue that the NAP is challenged. But noise can be music or loud explosions. Some will find it nice when others will find it harmful. It is not an objective property aggression, nor is it a coercion. Therefore, my property is not violated, formally speaking, and the NAP is safe.

Obviously, I may well want to negotiate with my neighbour, or maybe I may end up moving to a quieter place, but unless there was a contract binding my neighbour to silence, there is nothing else I can do. Even in this case, the NAP is safe, because simply out of scope.

2. Prohibits Small Harms for Large Benefits – The NAP prohibits all pollution because its prohibition on aggression is absolute. No amount of aggression, no matter how small, is morally permissible. And no amount of offsetting benefits can change this fact. But suppose, to borrow a thought from Hume, that I could prevent the destruction of the whole world by lightly scratching your finger? Or, to take a perhaps more plausible example, suppose that by imposing a very, very small tax on billionaires, I could provide life-saving vaccination for tens of thousands of desperately poor children? Even if we grant that taxation is aggression, and that aggression is generally wrong, is it really so obvious that the relatively minor aggression involved in these examples is wrong, given the tremendous benefit it produces?

This is missing the whole point of the relevance of the NAP versus any utilitarian approach like this text is promoting. The utilitarians elude the key question of <who> decides that such ‘deals’ are ‘better’, or in other terms, how do <you> know that such balances are indeed better for the people. The obvious may not always be so obvious and therefore cannot be systematically prevailing.

On the example of the billionaires vs vaccines, the answer is especially easy. If the balance is so obviously in favour of the vaccine, if the case is so kind and hopeful for the poor, why don’t you sell it to those billionaires you would like to get funded from? Why don’t you promote your case to them and articulate how better-off they will be – their ego would surely be – once they have <willingly> given away a tiny slice of their fortune for such a wonderful cause?

In other words, nothing in the NAP impedes common-sensical generosity. But on the other hand, missing the point of the <who>-question like in this case is one of the worst defects of the utilitarians. Because they fail to see that there is no limit to how far such tax-for-a-good-reason cases can go. And you may easily end up with a monstrous state just because of such nice, generous deals. The fact that the NAP must be strictly applied with no exception is precisely because it is the one protection against such sneaky abuses.

3. All-or-Nothing Attitude Toward Risk – The NAP clearly implies that it’s wrong for me to shoot you in the head. But, to borrow an example from David Friedman, what if I merely run the risk of shooting you by putting one bullet in a six-shot revolver, spinning the cylinder, aiming it at your head, and squeezing the trigger? What if it is not one bullet but five? Of course, almost everything we do imposes some risk of harm on innocent persons. We run this risk when we drive on the highway (what if we suffer a heart attack, or become distracted), or when we fly airplanes over populated areas. Most of us think that some of these risks are justifiable, while others are not, and that the difference between them has something to do with the size and likelihood of the risked harm, the importance of the risky activity, and the availability and cost of less risky activities. But considerations like this carry zero weight in the NAP’s absolute prohibition on aggression. That principle seems compatible with only two possible rules: either all risks are permissible (because they are not really aggression until they actually result in a harm), or none are (because they are). And neither of these seems sensible.

Indeed, the NAP is completely orthogonal, independent to the concept of risk, like the author reminds. But whereas he claims without any proper argument – only a mere series of misanalyzed situations – that this would not « seem sensible », it is precisely the opposite that holds.

There are four key reasons for the NAP to not be linked or conditioned by risk in any way. The first, which is reminded, is that a risk is not an aggression in itself. The potential of an action is not yet an action. Should a >potential< aggressor want to harm me, I >owe him< the >potential< of deciding at the last minute that he will eventually not act to harm me. And life is full of risks. Living in itself is nothing but the continuous mitigation of the risk that Death might make us pass away. What bigger potential aggression than death? And yet, we do not rule the world only to mitigate death away.

Second, risk is a personal matter, it is not absolute and objective. Two persons will assess the same risk quite differently depending on their personal life experience, taste, culture and perception, with no possible objective argument for dismissing one another’s assessment.

Thus the third point is to argue on how risk in general can be set any objective limit when it is subjective and nobody can with certainty assert why this or that threshold or limit might be undisputed.

And finally comes the ‘who’ question, that is, even if risk could be made objective in some very specific cases, who would be in charge of setting such a limit applicable to us all? Nobody but me. Nobody can be better positioned than my own self to impose whatever risk limit on myself. Well, in fact there is one and only one exception: the free market. Only the free market may and can, and it is actually what happens in a free society, where the insurance companies come to me with their services whereby they accept to transfer my risk to them for a fee.

But that is only possible by applying the NAP, which is thus fully compatible with the concept of risk.

4. No Prohibition of Fraud – Libertarians usually say that violence may legitimately be used to prevent either force or fraud. But according to NAP, the only legitimate use of force is to prevent or punish the initiatory use of physical violence by others. And fraud is not physical violence. If I tell you that the painting you want to buy is a genuine Renoir, and it’s not, I have not physically aggressed against you. But if you buy it, find out it’s a fake, and then send the police (or your protective agency) over to my house to get your money back, then you are aggressing against me. So not only does a prohibition on fraud not follow from the NAP, it is not even compatible with it, since the use of force to prohibit fraud itself constitutes the initiation of physical violence.

First, it is incorrect to claim that « Libertarians usually say that violence may legitimately be used to >prevent< either force or fraud ». Violence is only legitimate >in reaction< to violence, which is very different – after the fact as opposed to before the fact.

Talking of fraud also a reveals a misconception about NAP. Fraud is meaningless in a free society. Fraud implies that you cheat with the rules, and in general with the official rules, like when you fraud with taxes of with some regulation. But in a free society, there are no such things as taxes or regulations. The only ‘fraud’ can be versus the Natural Rights or some privately-defined rules that you contracted with. Fraud becomes meaningless in a private society.

The Renoir example is twice misled. First, it is not an example of fraud, but of deception. Second, when I find out the Renoir is a fake, I am entitled to call the police because you abused me on an implicit – or indeed explicit – contract and thus abused the property I gave you in return. When you claim that the picture is from Renoir, you commit yourself to delivering a genuine Renoir in exchange to whatever amount we agree about. Deception on the origin of the picture is an aggression to my former property I gave up as price for the canvas.

5. Parasitic on a Theory of Property – Even if the NAP is correct, it cannot serve as a fundamental principle of libertarian ethics, because its meaning and normative force are entirely parasitic on an underlying theory of property. Suppose A is walking across an empty field, when B jumps out of the bushes and clubs A on the head. It certainly looks like B is aggressing against A in this case. But on the libertarian view, whether this is so depends entirely on the relevant property rights – specifically, who owns the field. If it’s B’s field, and A was crossing it without B’s consent, then A was the one who was actually aggressing against B. Thus, “aggression,” on the libertarian view, doesn’t really mean physical violence at all. It means “violation of property rights.” But if this is true, then the NAP’s focus on “aggression” and “violence” is at best superfluous, and at worst misleading. It is the enforcement of property rights, not the prohibition of aggression, that is fundamental to libertarianism.

This really is a strange point. When he sums up with:  » It is the enforcement of property rights, not the prohibition of aggression, that is fundamental to libertarianism », he demonstrates a double misconception again about the NAP.

The role of property rights are to set objective limits to each one’s freedom, nothing more, nothing less. Enforcing property rights is the legal mechanism selected by the ages to enforce freedom. On the other hand, the NAP is about setting the core principle making it clear when freedom is violated. My freedom is violated when my property rights – one of them at least – are being aggressed, violated.

So the logic works just well: the NAP is the root requirement, enforcing property rights is only the means to that respect. He has the logic up-side down.

6. What About the Children??? – It’s one thing to say that aggression against others is wrong. It’s quite another to say that it’s the only thing that’s wrong – or the only wrong that is properly subject to prevention or rectification by force. But taken to its consistent extreme, as Murray Rothbard took it, the NAP implies that there is nothing wrong with allowing your three year-old son to starve to death, so long as you do not forcibly prevent him from obtaining food on his own. Or, at least, it implies that it would be wrong for others to, say, trespass on your property in order to give the child you’re deliberately starving a piece of bread. This, I think, is a fairly devastating reductio of the view that positive duties may never be coercively enforced. That it was Rothbard himself who presented the reductio, without, apparently, realizing the absurdity into which he had walked, rather boggles the mind.

Where in hell has our author seen any such conclusion drawn by Rothbard? Once again, this is a mere poor reading of what the great libertarian truly meant.

In Ethics of Liberty, chapter 14, we find:
« We must therefore state that, even from birth, the parental ownership is not absolute but of a « trustee » or guardianship kind. In short, every baby as soon as it is born and is therefore no longer contained within his mother’s body possesses the right of self-ownership by virtue of being a separate entity and a potential adult. It must therefore be illegal and a violation of the child’s rights for a parent to aggress against his person by mutilating, torturing, murdering him, etc. »

This should make it clear that parents may not hurt their children unpunished.

Yet indeed, we also find a bit later in that same book:
« But the parent should have the legal right not to feed the child, i.e., to allow it to die. The law, therefore, may not properly compel the parent to feed a child or to keep it alive. »

This, I guess, is the sentence that was not well understood. Of course they should be allowed to judge that in certain circumstances, it is better for a child to die than to stay alive. Euthanasia for instance is an essential libertarian right.

To make it clear, right after, we find this caveat:
« Again, whether or not a parent has a moral rather than a legally enforceable obligation to keep his child alive is a completely separate question. »

In other words, parents are in general trustees of their children and should support them in their growing up. But they should also be entitled to leave their children to their destiny should the matter involve their own survival or health. Where again is the contradiction with the NAP?

Ron Paul continue la Révolution en créant un nouveau corps d’élite. Par Sam Rolley

Ron Paul continue la Révolution en créant un nouveau corps d’élite. Par Sam Rolley*

Traduit par Marc Lassort, Institut Coppet

L’ancien représentant Ron Paul est indiscutablement le principal promoteur de la liberté et du pur constitutionnalisme, pour avoir arpenté les couloirs du Congrès pendant les dernières décennies. Et bien que beaucoup de ses partisans ont été peinés de l’entendre annoncer sa retraite de la législature, le bastion de la liberté continue de construire un héritage qui a le potentiel de façonner la politique américaine pour les décennies à venir. Lire la Suite →

Démanteler l’État-Providence : pourquoi et comment. Par Nigel Ashford

Démanteler l’État-Providence : pourquoi et comment. Par Nigel Ashford

Traduit par Marc Lassort, Institut Coppet

En tant qu’analyste politique, mon intérêt principal n’est pas d’expliquer pourquoi l’État-Providence doit être démantelé. Cela a été fait ailleurs. [1] Il est d’expliquer pourquoi le démantèlement de l’État-Providence s’est avéré très difficile en Grande-Bretagne, et de suggérer comment les libertariens doivent développer une stratégie pour surmonter les obstacles afin de détruire le dernier bastion du socialisme. Lire la Suite →

Ayn Rand: everywhere, now! Par Alain Laurent

AYN RAND : EVERYWHERE, NOW !

Par Alain Laurent

Suite à la publication en septembre 2011 et aux Belles lettres de La Grève (traduction de Atlas Shrugged par Sophie Bastide-Foltz) et de la biographie Ayn Rand, la passion de l’égoïsme rationnel signée de votre serviteur, la formidable percée puis l’enracinement durable d’Ayn Rand dans le paysage intellectuel et éditorial français se confirment sans cesse davantage alors qu’elle y était totalement ignorée auparavant. Rien que ces dernières semaines, son nom a été mentionné à deux reprises, dès la première page puis en page 41, dans Les mystères de la gauche (Climats) du philosophe viscéralement antilibéral Jean-Claude Michéa ; un autre philosophe, Dominique Lecourt, y fait une allusion insistante à la fin d’ un article publié dans la livraison de printemps de la revue « Commentaire » ; une subtile recension de La Grève se glisse dans les pages de la « Revue française de socio-économie » de mars, tandis qu’un billet de « Bourse Hebdo » relie Rand à l’actualité brûlante.

Mais le plus spectaculaire et révélateur est certainement l’irruption d’Ayn Rand dans un domaine des plus inattendus : le polar. Ne voilà-t-il pas en effet que dans le plus récemment paru des volumes de l’excellente collection « Robert Pépin présente » (Calmann-Lévy), Fin de course (1) signé du bien connu C.J. Box, son nom surgit d’abord au bas de la page 235 au cours de ce dialogue:

–          « Pour ce qui est de Justin, c’est un grand admirateur de l’écrivain Ayn Rand. Vous la connaissez ?

–          J’ai lu Atlas Shrugged à l’université, répondit Joe. C’était assez bon jusqu’au dernier discours. Je n’ai jamais pu le finir à cause de ce laïus de quatre-vingt-dix pages.

–          Justin se disait objectiviste. Vous savez, l’apologie du capitalisme, l’opposition à l’État fort… Beaucoup de jeunes passent par là. »

Puis à nouveau presque à la fin, p.349 : « Je suis objectiviste, dit-elle. Vous savez, Ayn Rand… C’est la seule bonne chose que m’a donnée Justin », déclare Diane, un autre personnage-clé du récit.

Ce que vient faire Rand dans ce roman policier haletant aux allures de western, vous ne pourrez bien sûr vraiment le savoir qu’en vous plongeant dedans. Quelques indices vous mettront cependant sans trop tarder un peu sur la piste. L’intrigue met aux prises un garde-chasse, Joe, et non pas une… émule de Lady Chatterley mais deux frères jumeaux spoliés par une conjuration associant un grand propriétaire terrien cupide et l’appareil d’État. Mettant par-dessus tout leur indépendance et leur fierté (vertus randiennes s’il en est) et préférant la pauvreté à la soumission, ces deux rebelles se sont retranchés aux fins fonds des montagnes sauvages et désertes du Wyoming pour résister aux « agents de l’État » qu’ils exècrent. Et ils professent un credo aux accents typiquement libertariens : « Nos droits : la vie, la liberté, et la quête du bonheur, merde,  c’est l’État qui est censé les protéger ! Au lieu de ça, il nous a pris les deux derniers […] Tout ce qu’on veut, c’est qu’on nous fiche la paix » – (p. 329)…

Bonne lecture – sans garantie de happy end !

(1)   Titre original : Nowhere to Run (2010). Traduit de l’anglais par Aline Weill.

David Friedman, Vers une société sans État, ch. 41. Difficultés de la position libertarienne

David Friedman, Vers une société sans État, chapitre 41

Difficultés

Traduction François Guillaumat

Bon nombre de libertariens semblent croire qu’on peut présenter le libertarianisme comme un principe moral simple et convaincant dont découle tout le reste. Pour les candidats en vogue : « l’initiative de la violence est toujours immorale », et « chacun a le droit absolu de contrôler sa propriété personnelle, étant entendu qu’il ne s’en sert pas pour violer les mêmes droits chez les autres. » S’ils ont raison, la défense des propositions libertariennes consiste donc évidemment à montrer qu’elles découlent du principe initial. On pourrait même affirmer que défendre les propositions libertariennes, comme je l’ai fait dans ce livre, du fait de leurs conséquences souhaitables, est non seulement une perte de temps, mais une perte de temps dangereuse, puisqu’elle suggère d’abandonner la position libertarienne au cas où une solution fondée sur la violence semblerait mieux marcher.

Le  problème,  lorsqu’on  tire  des  conclusions  libertariennes  en  se  basant  sur des principes libertariens simples, c’est que se borner à affirmer les principes libertariens n’a rien de si irrésistible que ça. Beaucoup de gens sont partisans de l’initiative de la force, ou du moins d’actions qui passent pour l’être aux yeux des libertariens. Bien qu’ils prétendent de temps à autre le contraire, les libertariens n’ont encore apporté aucune preuve de la justesse de notre position morale.

La deuxième difficulté, c’est que de simples énoncés du principe libertarien, pris au pied de la lettre, peuvent servir à prouver des conclusions que personne n’est prêt à accepter, libertarien ou non. Si le principe est suffisamment atténué pour éviter d’arriver à de telles conclusions, ses implications deviennent beaucoup moins claires. C’est seulement si l’on prend bien soin de limiter l’application de nos principes à des cas simples, qu’ils apparaîtront à la fois simples et vrais.

Pour en faire la démonstration, le plus facile consiste à donner quelques exemples. Pour définir la violence, nous avons besoin d’un concept de propriété, comme je l’ai noté au début de cet ouvrage, c’est-à-dire un moyen de déterminer ce qui est à moi et ce qui est à vous. Dans la solution libertarienne habituelle, on y inclut les droits de propriété sur les terres. J’ai le droit absolu de faire ce que je veux sur ma terre, à condition que je m’abstienne de toute ingérence et de porter atteinte à ce même droit dont vous disposez sur la vôtre.

Mais qu’entend-on par « ingérence »? Si je dirige un rayon laser de mille mégawatts sur votre porte d’entrée, je suis sans aucun doute en train de violer vos droits de propriété, tout autant que si je tirais à la mitrailleuse. Mais qu’en est-il si je réduis l’intensité du rayon – disons à la luminosité d’une lampe électrique? Si vous disposez d’un droit absolu de contrôle sur votre terre, alors ce n’est pas à l’intensité du rayon laser qu’on devrait attacher de l’importance. Personne n’a le droit d’utiliser votre propriété sans votre permission, et c’est donc à vous de décider si, oui ou non, vous êtes prêt à tolérer toute intrusion particulière.

Jusqu’à  présent,  nombreux  sont  ceux  qui  trouveront  l’argument  convaincant.  Mais  il  faut  maintenant observer que, chaque fois que j’allume une lampe dans ma maison, ou même que je gratte une allumette, il en résulte que je viole les droits de propriété de mes voisins. Quiconque peut voir la lumière depuis sa propriété personnelle, que ce soit à l’œil nu ou bien à l’aide d’une puissante longue-vue, apporte la preuve qu’il y a au moins quelques-uns des photons que j’ai produits qui ont pénétré sans permission dans sa propriété. Si chacun a un droit absolu de protéger sa propre propriété, il s’ensuit que quiconque se trouve sur la ligne de vision de ma propriété peut m’interdire de faire quoi que ce soit qui engendre de la lumière. Dans ces conditions, le fait d’être le « possesseur » de ma propriété n’a pas grande valeur.

Même problème avec la pollution. Les libertariens prétendent parfois que le fait de polluer l’air qui se trouve au-dessus de la propriété de quelqu’un d’autre est une violation de ses droits de propriété, par conséquent, dans une société libertarienne, on peut interdire la pollution sauf dans le cas où le pollueur a reçu le consentement des propriétaires de tout l’espace touché par la pollution. Cet argument est utilisé pour attaquer des projets tels que celui des redevances d’émanation (examinées au Chapitre 26) destinées à limiter  la  pollution  à  son  niveau  d’efficacité  économique  –  lorsqu’on  atteint  le  point  où  davantage  de réductions coûtent plus cher que la valeur qu’elles représentent – mais non pas à l’éliminer.

Ici encore, le problème, c’est qu’un droit de contrôle absolu sur sa propriété s’avère exagéré. Le gaz carbonique est un polluant, mais également un produit final du métabolisme humain. Si je n’ai aucun droit d’imposer une seule molécule de pollution sur la propriété de qui que ce soit, cela signifie que je dois obtenir la permission de tous mes voisins pour respirer. Sauf si je promets de ne pas expirer.

La réponse, évidemment, c’est que l’on ne tient compte que des violations importantes de mes droits de propriété. Mais qui décide du degré d’importance? Si je dispose d’un droit de propriété absolu, c’est donc à moi seul de décider quelles sont les violations importantes. Si on permet à quelqu’un de violer impunément ma propriété tant qu’il ne cause pas de préjudice important, nous en revenons donc à juger des règlements juridiques à leurs conséquences.

Le même problème se pose si nous examinons des effets de peu d’importance, non par leur ampleur, mais par leur probabilité. Imaginons que je décide de jouer à la roulette russe, en ajoutant une petite innovation; après avoir introduit une cartouche et fait tourner le barillet avant d’appuyer sur la détente, je braque le revolver sur votre tête au lieu de le braquer sur la mienne. La plupart des gens, libertariens ou autres, seraient d’accord pour dire que vous avez parfaitement le droit de me faire lâcher l’arme avant que je n’appuie sur la gâchette. Si toute chose faite à quelqu’un (dans le cas présent, tirer sur lui) a un caractère coercitif, il en est de même d’une action ayant quelque probabilité de lui faire quelque chose.

Mais qu’en est-il si le revolver est équipé non pas de six chambres, mais de mille ou d’un million? Le droit de ne pas être exposé à une agression, formulé comme un principe moral absolu, devrait toujours s’appliquer. Si le libertarianisme consiste simplement à élaborer les implications de ce droit, cela laisserait supposer que je ne pourrai jamais faire quoi que ce soit présentant des risques de nuire à une autre personne sans son consentement.

Je décolle d’un aéroport dans un avion privé, ayant un rayon de croisière de 1600 kilomètres. Il existe une (petite) probabilité que mes instruments tombent en panne, ou que je m’endorme, ou que je perde complètement ma route pour quelque autre raison. Si l’avion a perdu sa route, il existe une certaine probabilité pour qu’il s’écrase. Je peux faire certaines choses pour diminuer ces probabilités, sans toutefois les réduire à zéro. Il s’ensuit donc que, en décollant, j’impose une certaine (petite) probabilité de mort et de destruction à tous ceux sur le toit desquels je suis susceptible d’aller m’écraser. Selon les principes libertariens, avant de décoller, je devrais donc obtenir la permission de quiconque vit dans un rayon de 1600 kilomètres de mon point de départ.

Je ne prétends pas que les libertariens qui basent leur argumentation sur des droits plutôt que sur des conséquences croient que vous ne pouvez pas allumer une allumette sur votre propre propriété ou bien voler en avion, ou encore expirer; bien sûr que non. Mon propos, c’est de faire remarquer que de simples énoncés des droits libertariens pris au pied de la lettre conduisent à ce genre de difficultés.

On peut éviter d’aboutir à ces résultats en introduisant des réserves dans les formulations. On peut dire qu’elles s’appliquent seulement à des violations « importantes » de mes droits, ou bien à des violations qui me « portent réellement préjudice »; il est possible de dire aussi que lorsque je respire, allume des lumières, et fais d’autres choses imposant des dépenses infimes aux autres, je leur donne implicitement la permission de me faire la même chose. Mais une fois qu’on commence à jouer à ce jeu, on ne peut plus utiliser la question des droits comme un argument pour en tirer des conclusions précises sur ce qui devrait ou ne devrait pas arriver. Les gens qui croient en l’utilité des impôts peuvent prétendre d’une manière tout aussi plausible que les impôts ne vous lèsent pas réellement, puisque les avantages qui en découlent offrent une compensation largement supérieure à leur coût; ils peuvent prétendre aussi que tout le monde accepte implicitement les impôts en faisant usage des services « publics ».

Plus je pense à ces questions, plus je suis convaincu que les arguments qui touchent aux principes fondamentaux de la morale n’apportent pas de réponses à un nombre suffisant de questions importantes. En particulier, ils restent muets sur la réponse, et sur la façon d’obtenir la réponse, à tout un ensemble de questions concernant les limites à respecter. Il est évident que nous voulons avoir des règlements de propriété qui interdisent l’intrusion de rayons laser d’une puissance de 1000 mégawatts, ou bien de balles de mitrailleuses, mais non pas de la lumière d’une lampe électrique ou des molécules de gaz carbonique expirées par un individu. Mais tout au long de ce continuum, comment, en principe, décidez-vous du moment où s’arrêtent les droits du propriétaire? Nous voulons des règlements qui m’interdisent de montrer mon adresse au tir en tirant au fusil sur des mouches qui voltigent autour de votre tête, mais qui n’interdisent pas à tous les avions de voler. Nous voulons des règlements interdisant aux éléphants de traverser une propriété mais  permettre  aux  satellites  de  passer  en  orbite  à  48  000  kilomètres  au-dessus  de  mon  toit. Une approche tentante pour traiter de ces questions, c’est d’essayer de remonter à l’origine de la propriété de la terre. Si nous savions comment je suis parvenu à posséder la terre, nous pourrions connaître aussi en quoi consiste cette possession. Malheureusement, nous ignorons comment j’ai accédé à la propriété.

Il y a quelques siècles, John Locke a suggéré que nous acquérons la terre en y associant notre labeur, mais il n’a pas expliqué par quel moyen, lorsque je défriche une parcelle de forêt, j’acquiers non seulement la valeur qui est venue s’ajouter par suite de mes efforts, mais également la possession intégrale de la terre. Comment, en particulier, ai-je acquis le droit de vous interdire de traverser cette terre -quelque chose que vous auriez pu faire si je ne l’avais jamais défrichée? Plus tard, des théoriciens libertariens ont suggéré d’autres raisons pour établir la propriété de la terre, telles que le fait de la revendiquer ou d’en marquer les frontières. Mais, pour autant que je sache, personne n’a donné aucune raison convaincante à l’appui de la chose suivante: si la terre est d’abord la propriété de tout le monde, à parts égales, sait-on comment j’arrive à perdre mon droit d’y pénétrer lorsque vous proclamez bien fort qu’elle vous appartient?

Il est relativement aisé de démontrer pourquoi la conversion d’une propriété commune en propriété privée est une bonne chose – pourquoi elle nous enrichit – mais il est beaucoup plus difficile de trouver l’origine de la propriété sur la terre dans quelque théorie a priori se fondant sur des droits naturels. C’est pourquoi, au début de ce livre, j’ai admis que la base sur laquelle repose la propriété des ressources non produites telles que la terre n’est guère solide; j’ai affirmé que cela n’avait pas beaucoup d’importance puisqu’une petite fraction seulement du revenu d’une société moderne est tirée de ces ressources.

Les problèmes que j’ai examinés jusqu’à présent sont tous associés à la définition des droits de propriété sur la terre. Il se pose une foule de problèmes identiques pour préciser les règles d’un système juridique destiné à faire valoir les droits libertariens d’une façon libertarienne. Un procès pénal aboutit rarement, voire même jamais, à la certitude de la culpabilité. Si on emprisonne quelqu’un (ou si on le condamne à une amende) après avoir conclu qu’il existe 98 % de chances pour qu’il ait violé un Droit, il reste 2 % de chances pour qu’on commette une injustice envers un innocent. Cela signifie-t-il qu’on ne puisse jamais punir quelqu’un à moins d’être sûr à 100 % de sa culpabilité? Si tel n’est pas le cas, comment la morale libertarienne indique-t- elle, en principe, le degré de preuve qui devrait être nécessaire à la condamnation et au châtiment? Après avoir déclaré quelqu’un coupable, il faut savoir ce qu’on peut légitimement lui faire. Imaginons que je vous ai volé 100 dollars. Si tout ce que vous êtes autorisé à faire, c’est de reprendre votre argent, le vol devient alors une profession séduisante. Si je suis pris, je rends l’argent, lorsque je ne suis pas pris, je garde l’argent. Face, je gagne, pile, je ne perds rien.

Afin de prévenir le vol, vous devez pouvoir récupérer davantage que ce qui vous a été volé. Mais combien en plus? J’ai soulevé une fois cette question au cours d’une conférence devant un auditoire libertarien : j’ai appris qu’elle avait déjà reçu la réponse d’un éminent libertarien, à savoir que vous avez le droit de reprendre le double du montant dérobé. Cela s’est passé il y a de nombreuses années, mais personne ne m’a encore expliqué pourquoi il devrait s’agir du double. Deux est un bien joli nombre, mais trois aussi, et on aurait beaucoup à dire sur quatre, ou dix, ou cent. Le problème n’est pas d’inventer des réponses, mais de trouver un moyen d’en découvrir l’origine.

Je pourrais continuer de présenter tout un éventail d’autres problèmes pour lesquels l’approche libertarienne, fondée sur les droits naturels, n’offre pas de solution. Au lieu de cela, je préférerais suggérer une critique différente de cette approche. Même si  nous  ne tenons pas compte des situations qui impliquent  des violations de droits infiniment petites, les formulations habituelles du principe libertarien impliquent des conclusions auxquelles presque personne ne croit, qu’on soit libertarien ou autre.

Examinons l’exemple suivant. Un fou est sur le point de tirer sur la foule; s’il le fait, un grand nombre d’innocents vont mourir. La seule façon de l’en empêcher, c’est de l’abattre au moyen d’une carabine qui se trouve à portée de plusieurs personnes dans la foule. La carabine est la propriété privée de son propriétaire légitime. Il s’agit d’un misanthrope bien connu, qui a fait savoir publiquement à maintes reprises qu’il s’oppose à ce que quiconque fasse usage de sa carabine sans sa permission, même si cela doit permettre de sauver des centaines de vies.

Il se pose alors deux questions. La première, c’est de savoir si des gens dans la foule ont le droit de s’emparer de la carabine pour abattre le fou. D’après la théorie des droits libertariens, telle que je l’entends, la réponse est non. Le propriétaire de la carabine n’est pas responsable de l’existence du fou, et le fait que sa carabine devienne momentanément extrêmement précieuse à d’autres personnes ne leur donne pas le droit de s’en emparer.

La seconde question, c’est de savoir s’il est souhaitable que quelqu’un prenne la carabine et s’en serve pour abattre le fou. Pour être plus direct, je dirai que la question, c’est de savoir si je souhaite que quelqu’un abatte le fou, ou si je préfère que les gens de la foule attendent de se faire descendre. Là encore, il semble n’y avoir aucune ambiguïté quant à la réponse. Si quelqu’un s’empare de la carabine, il s’agit d’une violation relativement mineure des droits légitimes de son propriétaire; si personne ne prend cette carabine, il s’agit d’une violation importante des droits légitimes (de ne pas se faire tuer) d’un grand nombre de victimes, à laquelle s’ajoute un coût considérable en vies et en souffrances humaines. Si on me demande quelle est l’issue que je préfère, je répondrai évidemment qu’il s’agit de la première.

Dans un sens strict, ce résultat n’a rien de paradoxal. Une issue peut être souhaitable même si, moralement, il n’existe aucun moyen légitime d’y parvenir. En effet, cette possibilité découle de l’idée (que l’on doit à Robert Nozick) de considérer les droits libertariens comme des « contraintes secondaires » dans lesquelles nous recherchons un objectif; ces contraintes seraient hors de propos, sauf s’il existait des circonstances qui nous permettent de mieux atteindre l’objectif si nous n’en tenons pas compte.

S’il n’est pas paradoxal au sens strict du terme, ce résultat demeure cependant, pour moi du moins, désagréable. Il me fait dire d’une part que j’espère beaucoup que quelqu’un va se servir de l’arme, mais que d’autre part je désapprouve celui qui va le faire.

Une solution pour résoudre ce problème consiste à rejeter l’idée que les droits naturels sont absolus; les victimes potentielles auraient le droit de commettre une violation de droits mineure et de compenser ensuite, au mieux de leurs possibilités, le propriétaire de l’arme, afin d’éviter de commettre une violation de droits majeure. Une autre solution consiste à prétendre que les droits naturels sont de bonnes règles empiriques qui permettent de dire correctement ce que chacun doit faire dans presque toutes les circonstances; mais dans des situations assez inhabituelles, on doit abandonner les règles générales et prendre des décisions en fonction des objectifs que les règles visaient en définitive. Comme troisième réponse, on peut affirmer que la situation que j’ai décrite ne peut pas se produire, qu’il existe une loi naturelle garantissant que les violations de droits seront toujours suivies de conséquences malheureuses, et que le fait de violer ces droits ne pourra jamais faire diminuer l’ensemble des violations de droits.

Ces positions aboutissent toutes à la même conclusion. Dans certaines circonstances, il faut évaluer les violations de droits en toute objectivité, plutôt que les rejeter a priori pour des raisons de droits naturels libertariens conventionnels. Ceux qui sont persuadés qu’il n’est en aucun cas souhaitable de commettre de violation de droits seront sûrs que l’évaluation aboutira au rejet de la violation; cependant cela ne signifie pas qu’ils puissent rejeter des arguments contraires sans y avoir préalablement répondu. Un tel argument prétend fournir un contre-exemple à leur théorème général, et si ce contre-exemple est exact, il s’ensuit que le théorème général doit être faux.

Jusqu’à présent, j’ai conduit mon raisonnement en fonction d’une question inventée pour l’occasion : faut-il, ou non, voler des carabines pour abattre des fous? Ce n’est pas une question brûlante à l’ordre du jour des cercles  libertariens  (ou  autres).  Je  vais  maintenant  pousser  mon  raisonnement  un  peu  plus  loin,  en défendant une des hérésies particulières qui – croit-on généralement -ne peut recevoir le soutien d’aucun libertarien ; aux termes de cette hérésie, et dans certaines circonstances que l’on peut imaginer, il serait souhaitable d’avoir un service militaire.

Imaginons   que   nous   soyons   menacés   par   la   conquête   militaire   d’un   gouvernement  totalitaire particulièrement malveillant; si la conquête réussit, nous perdrons tous la majeure partie de notre liberté, et beaucoup d’entre nous y perdront la vie. On prétend que seul le service militaire peut nous protéger. Deux réponses sont possibles. Tout d’abord, puisque la coercition est toujours injuste, nous devrions rejeter le service militaire indépendamment des conséquences que cela entraîne. J’ai tenté de montrer que cette réponse n’est pas satisfaisante – tout au plus cela devrait nous conduire à refuser d’imposer le service militaire, en attendant que quelqu’un ayant moins de principes nous l’impose. Tout compte fait, l’esclavage temporaire vaut mieux que l’esclavage permanent.

Une autre réponse envisageable consiste à nier la nécessité du service militaire. Nous disposons pour cela de nombreux moyens. Pour ce qui est de l’économiste, il est enclin à affirmer qu’il est toujours plus efficace de percevoir des impôts en argent comptant afin de s’en servir à engager des soldats, que de percevoir des impôts sous forme de main-d’œuvre ; le moraliste, quant à lui, peut prétendre qu’une société dont les membres ne sont pas prêts à la défendre spontanément ne vaut pas la peine d’être défendue. J’ai moi- même utilisé le premier argument à maintes reprises. Je pense que, dans les circonstances auxquelles les Etats-Unis sont actuellement confrontés, cela est correct. Mais la question qui me préoccupe en ce moment, ce n’est pas de savoir si, dans les circonstances actuelles, ou même dans des circonstances probables, il est souhaitable d’avoir le service militaire. La question, c’est de savoir si l’on peut concevoir des circonstances où il pourrait être souhaitable.

La réponse est oui. Imaginons une situation dans laquelle les chances pour un soldat de se faire tuer soient tellement élevées qu’un individu sensé, surtout préoccupé de son propre bien-être, refusera de se porter volontaire, même en échange d’une solde très élevée. Imaginons par ailleurs que le pourcentage de population nécessaire pour vaincre l’ennemi soit si grand qu’il n’y ait tout simplement pas assez de patriotes, d’altruistes, d’aventuriers ou de recrues débordant d’optimisme qui soient disponibles; afin de gagner la guerre, l’armée doit aussi inclure dans ses effectifs des égoïstes, qui ont une opinion réaliste des coûts et des avantages que l’armée leur apporte. Les recruteurs et les prédicateurs feront bien entendu remarquer à ceux-ci que « si tout le monde refuse de se battre, nous serons conquis et vous vous retrouverez dans une situation pire que si tout le monde se porte volontaire au combat ». L’égoïste en question répondra à juste titre que son comportement ne détermine pas celui de tous les autres gens. Si tous les autres se portent volontaires, il peut alors rester tranquillement chez lui; si personne d’autre que lui n’est volontaire, il se fera presque certainement tuer, et s’il n’est pas tué, il sera réduit en esclavage.

Dans ces circonstances, on pourrait recruter une armée sans l’aide du service militaire, en offrant des soldes très élevées, financées par des impôts si lourds que quiconque ne se porte pas volontaire mourra de faim. L’effet coercitif d’un impôt ne peut alors se différencier de la coercition imposée par le service militaire. Un libertarien peut encore affirmer qu’il est aussi immoral d’instituer le service militaire que l’impôt, et que lui- même se refuserait à le faire; cependant, il m’est difficile de voir comment il peut nier que, dans les circonstances qui m’ont servi d’hypothèse, il préférerait, lui et tous les autres, être temporairement réduit à l’esclavage par son propre gouvernement, plutôt que d’être réduit en esclavage permanent par quelqu’un d’autre.

Cet argument n’est pas utilisé en défense du service militaire dans son principe. En l’occurrence, non seulement je crois que, dans les circonstances actuelles, le service militaire est mauvais, mais je crois aussi que, si les hommes de l’Etat ont le pouvoir de l’imposer, il est beaucoup plus probable qu’ils s’en serviront à mauvais escient; en revanche il est plutôt improbable de voir se réaliser les circonstances que j’ai décrites. Il s’agit cependant d’un argument pratique, et qui pourrait dépendre de circonstances particulières dans un temps et un lieu particuliers; ce n’est pas un argument de principe qui pourrait s’appliquer en tout lieu et à tout moment.

Ce que ces exemples démontrent peut-être, ce n’est pas le fait que nous ne puissions pas accepter une simple formulation d’un principe libertarien, mais simplement que j’ai choisi le mauvais exemple. Nous devrions peut-être remplacer une formulation de ce qu’il faut faire (« ne jamais prendre l’initiative de la force ») par une formulation de l’objectif que nous devrions poursuivre (« faire tout ce qui peut réduire au minimum le total de l’agression »). Dans les circonstances particulières que j’ai décrites, il s’avère que s’emparer de la carabine, et imposer le service militaire, sont non seulement compatibles avec les principes libertariens, mais exigés par ces mêmes principes.

Bien  que  je  ne  puisse  pas  parler  à  la  place  d’autres  libertariens,  je  trouve  que  cette  version  du libertarianisme ne s’accorde pas toujours avec mon intuition morale. Supposons que la seule façon d’empêcher quelqu’un de me voler deux cents dollars soit de voler votre carabine, d’une valeur de cent dollars (que vous n’êtes disposé ni à me prêter ni à me vendre), et d’en faire usage pour me défendre. Il en résulte que l’agression totale se trouve réduite, du moins si nous en mesurons l’importance à la valeur de ce qui est volé. Personnellement, il me semble cependant que le vol de la carabine est toujours injustifié.

Un deuxième problème qui se pose avec cette approche, c’est qu’elle n’est d’aucun secours lorsque nous devons faire le choix entre, d’une part une agression d’un coût minime, et d’autre part, quelque chose dont le coût est énorme. Supposez que vous soyez au courant du fait que toute la population du globe va mourir demain (à la suite de quelque catastrophe naturelle, telle que la collision de la terre avec un astéroïde de grande taille) à moins que vous ne l’évitiez. Supposez par ailleurs que la seule façon de l’éviter implique de voler un équipement d’une valeur de cent dollars à une personne qui, d’après vous, en est le propriétaire légitime. Votre choix est simple : soit vous volez quelque chose et violez ainsi les droits libertariens, soit vous laissez périr tout le monde. Que faites-vous? Vous ne pouvez pas justifier le vol comme moyen de minimiser l’agression totale. Etre tué par un astéroïde n’est pas une agression, puisque ce n’est pas un acte décidé par une personne. Une fois que l’astéroïde aura frappé, il ne sera jamais plus question d’agression, puisqu’il n’y aura plus personne pour l’exercer ni pour en être la victime.

En ce qui me concerne, je répondrai que je suis prêt à voler. Lorsque je pose ces questions à d’autres libertariens, ils répondent généralement en essayant frénétiquement de réinterpréter le problème, mais en le supprimant. Un exemple de réponse pourrait être le suivant : étant donné que la personne que vous volez sera tuée, si vous ne lui prenez pas l’équipement en question, elle serait d’accord pour que vous lui preniez; par conséquent, vous ne commettez pas vraiment un larcin – vous utilisez l’équipement comme elle le souhaiterait, si elle était au courant de l’information que vous possédez. Une autre réponse consisterait à dire que vous ne devriez pas voler cet équipement, car vous êtes peut-être dans l’erreur lorsque vous croyez qu’en faisant cela le monde sera sauvé.

Toutes ces échappatoires sont vaines. Je peux toujours modifier les hypothèses pour forcer la question à reprendre sa forme originale. Le propriétaire de l’engin est peut-être d’accord, et pense qu’il est nécessaire de s’en servir si le monde doit être sauvé, mais il est vieux, fatigué de vivre, et l’amour de ses semblables ne l’étouffe pas. Peut-être aussi la situation est-elle tellement claire que tout le monde est d’accord pour penser que, si vous ne volez pas, nous allons tous mourir.

Notre réponse à ces questions prouve que nous ne sommes pas vraiment prêts à suivre des valeurs simples et uniques. La plupart des libertariens, moi y compris, nous croyons qu’une société libertarienne est à la fois juste et séduisante. Il est assez facile de prétendre que nous sommes partisans de suivre le principe libertarien, quelles qu’en soient les conséquences – puisque nous sommes persuadés qu’il en résulterait la société la meilleure que le monde ait jamais connue. Mais il est faux de prétendre que la plupart d’entre nous mettent les droits individuels au-dessus de tout. Bien que nous attribuions une grande valeur aux droits individuels, peut-être même une très grande valeur, nous ne leur accordons pas une valeur infinie. Nous ne pouvons prétendre le contraire que si nous refusons résolument de considérer des situations dans lesquelles nous pourrions avoir à choisir entre les droits individuels et d’autres choses qui sont également de grande valeur.

Mon but n’est pas d’affirmer que nous devrions renoncer à être libertariens. Mon but, c’est d’affirmer que le libertarianisme n’est pas un ensemble d’arguments simples et sans ambiguïté, démontrant avec certitude un ensemble de propositions incontestables. Il s’agit plutôt d’une tentative d’appliquer certains concepts économiques et moraux à un monde très complexe. Plus on le fait soigneusement, plus on est susceptible de découvrir des complications, et plus on est obligé d’exprimer des réserves quant aux résultats.

James Buchanan, Les limites de la liberté, ch. 9. La démocratie déchaînée (extrait 2)

James Buchanan, Les limites de la liberté, ch. 9. La démocratie déchaînée (extrait 2)

Traduit de l’américain par Guy Millière et Pierre lemieux, préface Henri lepage (Litec, 1992). Extrait sans les notes du chapitre 9. Titre original : The Limits of Liberty, Between Anarchy and Leviathan (1975)

La démocratie déchaînée

Nous avons voulu, dans les sections précédentes, démontrer que, même dans les meilleures conditions, le fonctionnement du processus démocratique engendre des excès budgétaires. La démocratie peut devenir son propre Léviathan si on ne lui impose pas et si on ne fait pas respecter des limites constitutionnelles. Historiquement, l’État a cru à un taux qui ne pourra pas se maintenir longtemps. Ne serait-ce que pour cette raison, l’Amérique de la fin du XXe siècle est confrontée à une crise majeure. Au cours des sept premières décennies de ce siècle, les dépenses publiques ont été multipliées par quarante en Dollars constants, et elles atteignent maintenant le tiers du produit national. Ces faits sont de notoriété publique. Il importe néanmoins de souligner que cette croissance s’est produite presque entièrement dans les conditions normales de fonctionnement d’un processus démocratique ordonné.

Les rédacteurs de la Constitution américaine, les pères fondateurs, n’avaient pas prévu le besoin de contrôler, de manière spécifique en tout cas, la croissance de l’État démocratique, question qui a aussi été ignorée par le discours politique traditionnel. L’idée de limitation des pouvoirs étatiques n’a été abordée qu’en termes de maintien des procédures de la démocratie. On a assujetti les dirigeants à des lois de crainte qu’ils ne cèdent à la tentation d’enfreindre les procédures établies et d’étendre leur pouvoir au détriment des citoyens. Mais on a présumé d’une manière générale que tant que le processus démocratique fonctionne normalement, les limites sont superflues. On a rarement soutenu que le système de poids et de contrepoids, qui trouvait sa source chez Montesquieu, avait pour objectif de limiter la croissance de l’État. Les excès des années soixante ont engendré une grande désillusion populaire quant à la capacité du processus étatique d’atteindre des objectifs sociaux. Avant cette période pourtant, les poids et contrepoids inhérents à la Constitution américaine se voyaient plutôt reprocher le fait qu’ils limitaient l’action de l’État que le contraire. Sous cet angle, les années 70 présentent un défi tout à fait nouveau: l’homme actuel, le citoyen des démocraties occidentales, peut-il trouver ou inventer le moyen de contrôler sa destinée et d’imposer des contraintes à son propre État pour l’empêcher de se transformer en souverain hobbesien ?

Au-delà des limites constitutionnelles

Dans les chapitres précédents, nous avons jugé utile d’établir une distinction conceptuelle très nette entre l’État-producteur et l’État-protecteur, et nous avons souligné la dualité fonctionnelle qui caractérise l’Etat dans ces deux rôles. Idéalement, l’État-producteur incarne le contrat post-constitutionnel par lequel les citoyens s’offrent les biens et services collectifs qu’ils désirent.

Notre critique du Léviathan dans le présent chapitre n’a porté que sur cette face de l’État, qui se manifeste précisément dans la dimension du budget.

Notre analyse a montré que le processus démocratique ne peut que produire des excès budgétaires, même en l’absence de prévarication flagrante. Dès lors que la démocratie majoritaire utilise le gouvernement pour altérer la structure des droits individuels reproduite dans le système légal, il y a empiétement sur le domaine de l’Etat-protecteur. Les coalitions dominantes à l’assemblée législative peuvent s’arroger le rôle de changer le droit, la structure légale fondamentale considérée dans son contenu et non seulement dans sa forme.

Si l’État-protecteur avalise ce débordement constitutionnel, la structure légale glisse vers ce que nous pourrions appeler l’anarchie constitutionnelle, où les droits individuels sont à la merci des caprices des politiciens.

Une autre violation au moins aussi sérieuse des limites constitutionnelles se produit quand des organismes gouvernementaux qui appartiennent exclusivement à l’État-protecteur assument un rôle actif dans le contrat présumé, constitutionnel comme post-constitutionnel. On ne peut aujourd’hui parler sérieusement du Léviathan sans examiner ce genre d’excès. Le rôle essentiel de l’État-protecteur consiste à faire respecter les droits individuels tels que définis dans le contrat constitutionnel. L’État est l’incarnation de la loi, et son rôle est de faire respecter les droits à la propriété et à l’échange de la propriété et de maintenir l’ordre dans les processus d’échange complexes entre contractants libres. Dans les termes de l’analogie sportive que nous avons utilisée plusieurs fois dans les pages précédentes, l’État-protecteur est un arbitre, et conceptuellement, son rôle se limite à appliquer les règles convenues.

Fort peu parmi ceux qui observent l’extension de la branche exécutive du gouvernement américain et l’omniprésence des juridictions fédérales voient en tout cela quelque chose qui peut coïncider avec l’idée de restrictions pesant sur le rôle de l’État. Dans l’idéal, les institutions concernées sont les arbitres du jeu social; en réalité, elles altèrent la structure fondamentale des droits sans le consentement des citoyens. Elles s’arrogent le pouvoir de réécrire le contrat constitutionnel, de changer «la loi» à leur gré. A un autre niveau, elles usurpent la fonction législative des élus en prenant des décisions relatives aux «biens publics» – décisions qui ne peuvent en aucune manière apparaître comme le résultat d’évaluations individuelles dans un contexte quasi contractuel. La démocratie peut glisser assez aisément vers ses propres excès quand les preneurs de décision en elle respectent strictement les normes constitutionnelles de conduite, mais quand ces normes peuvent être modifiées de manière arbitraire et imprévisible par des preneurs de décision non représentatifs des citoyens, le caractère omnivore de l’État devient plus menaçant encore.

Il est plus difficile de mesurer la croissance du Léviathan sous ces incidences que sous celles des dimensions du budget de l’État-producteur. Si les deux phénomènes sont dans une relation de complémentarité, ils sont conceptuellement distincts. Des juridictions fédérales interventionnistes et un exécutif irresponsable pourraient exister même avec un budget relativement modeste. A l’inverse, comme nous l’avons fait remarquer, un budget imposant pourrait être administré de manière responsable en cohabitation avec un système judiciaire prenant ses décisions de manière non arbitraire. Or, une conjonction historique s’est produite : des budgets de plus en plus importants vont aujourd’hui de pair avec une jurisprudence de plus en plus irresponsable.

La même philosophie est à la source des deux formes d’extension du pouvoir étatique. La croissance des dépenses est un produit de la tradition social-démocrate américaine qui attribue à l’État le rôle de construire « la bonne société ». L’arrogance avec laquelle les élites administratives, et surtout les juges, changent la loi par décret a la même origine. S’il est vrai, premièrement, que «la bonne société» peut être définie et, deuxièmement, qu’elle peut être le fruit de l’action étatique, il s’ensuit que les hommes jouissant de pouvoirs discrétionnaires dans les organes législatifs, exécutifs ou judiciaires, ont un certain devoir moral de faire cheminer la société vers cet idéal.

Si on veut entraver le Léviathan, il importe de dissiper une confusion philosophique très profonde. Une « bonne société » définie indépendamment des choix de ses membres, de tous ses membres, est incompatible avec un ordre social fondé sur les valeurs individuelles. Au stade post-constitutionnel du contrat est « bien » tout résultat qui émerge des choix des hommes, dans le secteur public comme dans le secteur privé. Le «bien » est alors fonction de critères procéduraux qui s’appliquent aux moyens par lesquels un résultat est atteint, il ne se définit pas par des normes substantives. Le politicien qui représente les citoyens, même approximativement et de manière imparfaite, recherche des consensus, des compromis acceptables entre les demandes conflictuelles des individus et des groupes. Il n’a pas à rechercher quelque « vérité » unique, et il trahit sa mission s’il se fait le promoteur d’un idéal particulier sorti de l’esprit de ses guides intellectuels. Le juge est dans une situation tout à fait différente. Il recherche bel et bien «la vérité », et pas le compromis. Mais il cherche la vérité seulement à l’intérieur des limites de la constitution. Il cherche et découvre «la loi ». Il ne fabrique pas de nouvelles règles. S’il essaie délibérément de modifier le contrat constitutionnel aux fins de le rendre plus conforme à ses propres idéaux, il trahit sa fonction sociale, plus gravement même que le politicien en quête du Graal social-démocrate.

Des principes politiques erronés mais si généralement admis ne peuvent pas être facilement éliminés. Si nous voulons contrôler notre Léviathan, les politiciens et les juges devront commencer à respecter les limites.  Leurs efforts incessants pour imposer des constructions sociales naïves en utilisant l’autorité qui leur a été déléguée ne peuvent que saper leur propre prestige. Si les dirigeants n’ont aucun sens des limites à respecter, que doit-on attendre de ceux qui sont soumis à leurs oukases ? Si les juges ne respectent plus la loi, pourquoi les citoyens respecteraient-ils les juges ? Si l’État confisque les droits individuels, comment les individus se retiendraient-ils de contester sa légitimité ?

Le Léviathan survit par la force, et le souverain hobbesien est peut-être le seul avenir de l’homme. Mais on peut toujours imaginer d’autres futurs et en rêver ; et l’État ne nous a peut-être pas encore tout à fait glissé des mains.

Du désenchantement actuel peut sortir un consensus constructif sur une nouvelle structure de poids et de contrepoids.

James Buchanan, Les limites de la liberté, ch. 9. La menace du Léviathan (extrait 1)

James Buchanan, Les limites de la liberté, ch. 9. La menace du Léviathan (extrait 1)

Traduit de l’américain par Guy Millière et Pierre lemieux, préface Henri lepage (Litec, 1992). Extrait sans les notes du chapitre 9. Titre original : The Limits of Liberty, Between Anarchy and Leviathan (1975)

Le dictionnaire décrit le Léviathan comme un monstre aquatique incarnant le mal. En 1651, Thomas Hobbes utilisa le terme pour décrire l’État souverain. Trois siècles plus tard, il n’est plus usité que dans les discours péjoratifs sur le gouvernement et les processus politiques, et en ce cas essentiellement lorsqu’il s’agit d’attirer l’attention sur les dangers inhérents à un secteur public en expansion. J’ai analysé dans le chapitre 6 le paradoxe du gouverné : l’homme qui vit en démocratie se considère à la fois comme un participant aux activités de l’État (un citoyen) et comme un sujet forcé de respecter des nonnes de conduite qu’il n’a pas nécessairement choisies, parmi lesquelles son acceptation de la confiscation par l’impôt de biens qu’il considère comme lui appartenant.

Pour qui vit à la fin du XX· siècle, cette dualité d’attitude devant l’État est « naturelle » en ce sens qu’elle est directement le fruit de l’héritage culturel qu’ont laissé les Lumières et le socialisme. Depuis la position que nous occupons dans les années 70, il nous est difficile d’évaluer le changement fondamental de perspective qui a permis à l’homme de se concevoir doté d’une volonté indépendante. Je ne prétends pas à une compétence d’exégète, mais il me semble indubitable que l’idée d’une nature humaine, indépendante et universelle, était globalement étrangère à la philosophie grecque et romaine. Le christianisme médiéval introduisit l’ambivalence en insistant sur le fait que le salut était individuel, mais en ajoutant que celui-ci devait s’accomplir pour la plus grande gloire de Dieu ! C’est seulement avec la fin définitive du Moyen Age, avec Hobbes, Spinoza et leurs contemporains qu’il devint concevable que l’homme soit indépendant des autres hommes, de Dieu, de l’État et de la Cité. S’il est vrai que, dans la jungle hobbesienne, la vie de l’homme indépendant est présentée comme besogneuse, pénible, quasi animale, et brève, la capacité qu’a Hobbes de concevoir et de visualiser ce genre d’existence le distingue radicalement de ses prédécesseurs. Pourrait-on imaginer des anarchistes pré-hobbesiens ?

L’homme indépendant se trouvant opposé ainsi à l’État, même s’il s’agissait de justifier rationnellement la soumission du premier au second, les bases de la révolution étaient posées. Il n’était pas possible de remettre le génie dans la lampe, malgré la logique des arguments du philosophe de Malmesbury. Les hommes pouvaient désormais s’imaginer sur le trône du roi ; ils pouvaient se rêver échapper à leur condition sociale, à leur état, et le fait que ce rêve inciterait certains d’entre eux à passer à l’action était prévisible.

Althusius, Spinoza, Locke et surtout Rousseau lancèrent l’idée d’un contrat social conclu entre des hommes doués d’indépendance et non plus, comme chez Hobbes, entre des esclaves et un souverain maître. Du contrat liant des hommes libres, divers éléments devaient sortir, parmi lesquels le droit lui-même. Pour la première fois, les hommes avaient la chance d’échapper à leur longue évolution. De concert avec leurs semblables, ils pouvaient changer la structure même de l’ordre social.

Ces idées étaient aussi révolutionnaires que le furent leur conséquence immédiate : rentrée dans l’ère des révolutions démocratiques. Révolte réprimée, révolution réussie, terreur révolutionnaire, répression, contre-révolution : inutile de repasser en détail ces étapes de notre histoire moderne, répétées à des moments différents en différents lieux. Nous savons que l’homme n’a pas été à la hauteur des promesses et des rêves des Lumières. A peine un tyran était-il renversé, une aristocratie défaite, que d’autres prenaient leur place. Et dans la mesure où l’ordre politique et social apparaissait à portée de main, comment sa base économique aurait-elle pu résister aux attaques ? Les valeureux efforts de Locke pour construire une superstructure contractuelle sur la base des droits de propriété existants étaient voués à l’échec. Si les hommes qui concluent ensemble un contrat ne sont limités par rien, pourquoi aurait-il fallu imposer des limites à l’action collective ? Pourquoi l’ordre économique serait-il resté à l’abri des changements structurels, surtout après le formidable défi lancé par Karl Marx. Au début du XXe siècle, le socialisme sous ses différentes formes avait fini par imprégner la conscience des hommes. La boucle était bouclée ; l’homme indépendant semblait de nouveau se trouver submergé par une volonté générale globalisante.

Débarrassé de ses fers, il ne pouvait cependant pas se laisser si aisément anéantir. L’Union soviétique n’était pas la voie de l’avenir comme le proclamaient les époux Webb dans un élan d’allégresse et d’ignorance. Même dans cette Russie où l’homme n’avait pas vraiment connu l’indépendance individuelle avant la révolution, son entêtement naturel allait rendre l’instauration d’un contrôle efficace impossible. En Occident, où les hommes ont connu la liberté, où la liberté a une histoire, le socialisme démocratique devait se révéler voué à l’échec. Les tentatives étatiques collectivistes de faire toujours plus se sont révélées en pratique de moins en moins efficaces. L’homme se retrouve enfermé aujourd’hui dans le labyrinthe d’une bureaucratie impersonnelle qu’il reconnaît avoir fabriqué lui-même. Il vient à utiliser le mot Léviathan en son sens moderne, mais il ne se sent pas les moyens de proposer une alternative efficace.

Pour bien évaluer les problèmes de l’homme moderne, il faut comprendre ce qui le distingue de l’homme prérévolutionnaire. L’homme aujourd’hui ne peut plus se définir par opposition à un gouvernement formé et dirigé par une élite extérieure, par les membres d’une classe ou d’un État distinct du reste de la population. Le patriote américain s’opposait à George III ; le bourgeois français, à l’Ancien Régime ; le partisan de Lénine, à l’aristocratie russe. L’homme moderne pris dans les rêts de l’Administration n’a devant lui que lui-même ou d’autres hommes qui lui ressemblent. Je n’entends bien évidemment pas suggérer que dans le monde, et dans l’Amérique contemporaine en particulier, le processus démocratique est dépourvu d’imperfections ou que toutes les personnes disposent du même pouvoir d’influencer l’État. J’entends dire que même si toutes les imperfections existantes pouvaient être corrigées, même si tous les individus disposaient d’un pouvoir politique égal, les problèmes fondamentaux auxquels l’homme moderne est confronté seraient inchangés. Contrôler le Léviathan signifie bien contrôler le gouvernement du peuple par le peuple, et non contrôler un mécanisme manipulé par d’autres. Une prise de conscience générale de cette simple vérité pourrait réaliser des miracles. Que les hommes cessent, dans leurs discours et dans leurs actions, de tout rejeter sur les méchants, qu’ils portent plutôt leurs regards vers les institutions constituées de gens ordinaires, et de vastes perspectives de changement social authentique pourront s’ouvrir.

Rémunération politique, rente bureaucratique et droit de vote

Jusqu’ici, les modèles de choix collectif que nous avons examinés ont laissé de côté l’influence des politiciens et des fonctionnaires ou bureaucrates sur les décisions budgétaires. L’hypothèse implicite sous-jacente était que les électeurs demandent des biens et services publics qui, après procédure d’approbation, sont offerts directement aux consommateurs ou utilisateurs finaux, sans intermédiation des élus ou des administrations. Ce type de modèle est globalement utile, surtout quand les budgets sont relativement peu importants.

Dans les démocraties modernes, toutefois, plus du tiers du produit national transite par le secteur gouvernemental. Dans un tel contexte, négliger  l’influence des politiciens et des bureaucrates sur les décisions budgétaires risque de faire perdre à l’analyse beaucoup de sa pertinence.

Préférences des politiciens et distorsions budgétaires

Les décisions collectives sont rarement prises directement par les électeurs, ceux qui paient les impôts et qui sont censés bénéficier des biens et services offerts par les pouvoirs publics. Une organisation politique efficace exige de restreindre le rôle des électeurs surtout, voire exclusivement, au choix parmi eux de représentants qui participeront ensuite au processus législatif et exécutif de décision. Ce sont ces politiciens qui décident finalement des quantités de biens et services publics à offrir, ainsi que de la dimension, de la répartition et du financement du budget global.

Il n’est pas réaliste de postuler que les élus qui occupent des postes de responsabilité dans l’exécutif et dans le pouvoir législatif n’ont aucune préférence personnelle concernant la dimension du budget, ses sources de financement et, ce qui est plus important encore, les projets spécifiques à y inclure.

Celui qui est indifférent à tout cela ne serait attiré par la politique, ni sur le plan du choix professionnel, ni sur celui du plaisir. Les politiciens se recrutent sans aucun doute parmi les gens qui ont des préférences personnelles sur ces questions et qui font justement de la politique pour tenter d’influencer les décisions collectives. Quand on prend conscience de ce fait élémentaire, on comprend facilement que les décisions budgétaires ne peuvent jamais refléter parfaitement les préférences des électeurs, même de ceux appartenant à la coalition qui réussit à porter au pouvoir son candidat ou son parti.

Une fois élu, le politicien jouit d’une très grande latitude pour faire triompher son opinion sur les questions budgétaires et fiscales. Sa liberté est limitée par l’espoir d’être réélu – donc, indirectement, par ses électeurs -, par la nécessité de conserver l’appui de son parti et par le désir d’être acclamé par la foule. Mais même le politicien très sensible à ces contraintes indirectes conserve une vaste liberté de choix sur un large éventail de questions politiques.

A l’intérieur de ce qu’il considère comme l’ensemble de ses options possibles, il choisira celle qui maximise son utilité à lui, pas l’utilité de ses électeurs. C’est là que se trouve l’une de ses principales motivations. Il en tire une véritable «rémunération politique », qui s’ajoute aux autres avantages de sa charge.

Les possibilités de maximiser leur utilité personnelle dont jouissent les politiciens n’entreraient pas vraiment dans le propos du présent chapitre si on pouvait prédire que les effets de celles-ci sur le processus budgétaire seront symétriques et non porteurs de distorsions. Si le glissement entre les préférences des électeurs et les résultats du processus budgétaire produisaient des écarts positifs et négatifs qui s’annulaient, la dimension du budget global n’en serait, en effet, pas affectée. Malheureusement, il semble qu’une tendance systématique au gonflement des comptes publics existe. Cette tendance, due aux préférences des leaders politiques, relève de plusieurs éléments bien distincts.

D’abord, ceux qui valorisent la capacité d’influencer les décisions collectives et, a fortiori, ceux parmi eux qui, incorruptibles, souhaitent par-dessus tout «le bien» de la communauté, seront sans doute ceux qui seront tentés d’employer les moyens collectifs ou étatiques pour réaliser leurs objectifs sociaux préférés. Au contraire, ceux qui par inclinations idéologiques auraient propension à réduire au minimum le rôle de l’État dans la société ne seront vraisemblablement pas attirés par la politique. Les anarchistes et libertariens qui fréquentent les salons de la capitale sont rares.

L’idéologie mise à part, seront aussi attirés par la politique des personnes qui attachent une valeur intrinsèque au pouvoir de prendre des décisions qui affectent les autres. Ce qui les distingue de ceux évoqués au paragraphe précédent, qui ne désirent le pouvoir que pour promouvoir des objectifs sociaux.

Certains politiciens peuvent n’avoir que de vagues objectifs de politique sociale auxquels ils ne semblent, qui plus est, pas attacher beaucoup d’importance. Ils cherchent des emplois politiques et/ou des sièges d’élus parce qu’ils aiment les situations de commandement, d’autorité, depuis lesquelles octroyer des faveurs. Ce type de politicien obtient son utilité de manière plus directe que son collègue idéologue, et celle-ci se trouve accrue par des émoluments qui traduisent une connaissance des lieux où les décisions se prennent. Si une liste de choix en nombre fini était préétablie, de tels politiciens pourraient agir dans une direction plus conforme aux vraies préférences des électeurs, dans la mesure où ils auraient la volonté de satisfaire les demandes du plus grand nombre possible de ces derniers. Les inévitables accrocs à la démocratie pure ne produiraient alors aucune tendance systématique au gonflement du budget. Mais quand le menu des choix politiques n’est pas fixé à l’avance, cette tendance ne peut que réapparaître. Le politicien qui tire son utilité de sa capacité de faire des choix qui satisfont le plus grand nombre d’électeurs s’aperçoit alors que promouvoir des projets de dépense à avantages différenciés lui est plus profitable que de réduire des impôts uniformes. A cet égard, la déformation dont il est porteur représente un autre aspect institutionnel de l’asymétrie entre les dépenses et les impôts dans les comptes publics. La difficulté de réduire les impôts de manière non uniforme crée un problème de bien public : aucun politicien n’est incité à se faire le champion du contribuable.

Les avantages des dépenses publiques pouvant, au contraire, être dirigés vers des sous-groupes particuliers de la communauté, les politiciens ne peuvent qu’être intéressés à susciter la formation de coalitions destinées à exploiter les opportunités ouvertes. Étant donné la grande capacité du politicien non idéologue d’influencer les politiques gouvernementales, ses activités auront tendance à accentuer les distorsions du modèle non politique examiné plus haut. Même si les demandes des électeurs-contribuables-bénéficiaires pouvaient se trouver correctement traduites sur le plan des résultats, l’asymétrie effective du fonctionnement fiscal tendrait à produire un budget total plus élevé que ce que dictent les normes d’efficience. L’entrée en scène des politiciens dans la prise de décision aggrave encore cette tendance.

Une hypothèse jusqu’ici sous-jacente à notre analyse a été que le politicien idéologue et son confrère non idéologue ne sont pas corrompus et ne recherchent pas dans la politique d’avantages pécuniaires au-delà de leurs rémunérations officielles. A ces deux types de politiciens, il convient maintenant d’en ajouter un troisième : celui du politicien qui cherche à monnayer sa fonction. La direction de la distorsion budgétaire demeure inchangée. Les possibilités de corruption de fonctionnaire, pots-de-vin, dessous-de-table, etc., sont en fonction directe de la dimension et de la complexité du budget de l’État et, plus généralement, de la place de l’État dans l’économie. Si, dirions-nous, l’État intervient peu dans l’économie, si les dépenses budgétaires sont réduites au minimum et composées de crédits quasi permanents, le politicien âpre au gain aura peu ou pas d’occasions de corruption. Avec un secteur public complexe où foisonnent les programmes nouveaux et en expansion, au contraire, les occasions pour lui seront nombreuses. Un nouveau programme aux lignes directrices floues et aux procédures administratives mal définies pourra lui ouvrir des possibilités directes ou indirectes d’appel aux versements occultes émanant des entreprises susceptibles de bénéficier du programme concerné. Les responsables corrompus de l’État chercheront en conséquence sans cesse à faire augmenter les budgets, et surtout à instaurer de nouveaux programmes. Ils se feront, par ailleurs, rarement les promoteurs d’une réduction globale des dépenses. Dans un cadre où les impôts sont répartis plus uniformément que les avantages des dépenses publiques, la direction de la distorsion coule de source.

Un politicien élu peut faire partie de l’une ou l’autre des trois catégories ainsi dessinées ou de plusieurs à la fois, la distorsion du budget s’opérera toujours dans la même direction. Pour des raisons différentes, l’idéologue, le mégalomane et le profiteur seront tous motivés à agrandir le secteur public de l’économie.

La rente bureaucratique et le droit de vote

Après que les élus ont décidé de lever des impôts et de faire des dépenses, les biens et les services publics ne vont pas automatiquement et directement de producteurs concurrentiels extérieurs à l’économie à des consommateurs intérieurs à l’économie. Les gouvernements, quand ils en ont le pouvoir légal, peuvent produire ces biens eux-mêmes en combinant des éléments de base achetés auprès d’individus et d’entreprises sur les marchés privés ; ils peuvent aussi acheter des biens et services finaux auprès de producteurs privés et les répartir entre les bénéficiaires. Dans un cas comme dans l’autre, mais surtout dans le premier, il leur faut embaucher des gens pour s’occuper des transactions fiscales complexes qui relient les contribuables acheteurs à une extrémité de la chaîne et les bénéficiaires-consommateurs ultimes à l’autre bout, même s’il s’agit souvent, en termes de comptabilité nette, des mêmes personnes. Une fois que les élus, en tant que représentants des électeurs, ont déterminé le montant et la quotité des prélèvements obligatoires, d’autres agents, d’autres fonctionnaires doivent être embauchés pour percevoir ces impôts. Il faut aussi des comptables pour tenir les livres et des vérificateurs pour surveiller les agents et les comptables. Des inspecteurs seront nécessaires pour surveiller les contribuables réfractaires. Du côté des dépenses, il faudra des spécialistes des finances publiques pour stocker et expliquer les données relatives à des programmes complexes, et pour procéder à des évaluations comparatives. Il faudra aussi des acheteurs spécialisés qui suivront les procédures établies par une autre strate de bureaucrates. Des spécialistes en gestion du personnel seront, en outre, nécessaires pour recruter tout le monde.

Tous ces gens doivent être employés, même si aucune production directe de biens et de services ne s’opère dans le secteur public. Si, par contre, le secteur public se fait producteur, un nombre certain de fonctionnaires additionnels sont requis. L’État qui produit des services postaux doit embaucher des guichetiers, des préposés et des receveurs. L’État qui produit des services d’éducation, pour implication que les économes, les enseignants, les directeurs et les surveillants deviennent fonctionnaires, de même que les personnes chargées d’évaluer la compétence de ceux que nous venons de citer. La liste peut être allongée de manière presque illimitée.

Si les contribuables électeurs étaient capables, par l’intermédiaire de leurs élus, d’embaucher des fonctionnaires à des salaires concurrentiels et de manière totalement impartiale, l’existence d’une superstructure bureaucratique ne créerait pas nécessairement, par elle-même, des distorsions majeures dans le processus budgétaire. Comme dans les cas d’application des lois dont nous avons parlé plus haut, le problème vient de ce qu’il faut recruter les fonctionnaires depuis le sein même de la communauté politique. La séquence des décisions budgétaires glisse vers le surdéveloppement en raison de la rente de situation que peuvent obtenir les fonctionnaires et en raison du fait qu’ils disposent du droit de vote. Si les bureaucrates ne votaient pas, la rente de situation qui s’attache aux emplois de fonctionnaires augmenterait le coût des biens et services offerts par les pouvoirs publics, mais ce seul facteur ne serait pas de nature à créer une distorsion majeure. Le droit de vote des fonctionnaires ne poserait, lui, aucun problème si leurs salaires et leurs conditions d’emplois et de carrière étaient déterminés sur le marché concurrentiel. Mais, dans la réalité, les fonctionnaires ont le plein droit de vote et leurs salaires et avantages ne relèvent pas de marchés concurrentiels.

Quel que soit son intérêt de demandeur-contribuable ou de bénéficiaire [mal d’un bien public, la personne qui est au service, ou espère entrer au service de l’administration qui produit ce bien aura tendance à soutenir l’augmentation du budget de cette administration et à s’opposer aux restrictions susceptibles de toucher ce dernier. (Combien de chercheurs médicaux travaillant au NIH 14 soutiendraient une réduction des subventions fédérales à la recherche médicale ?) Le fonctionnaire actuel ou en puissance qui a le droit de vote devient un partisan automatique de l’expansion budgétaire et un adversaire farouche des restrictions budgétaires et ce, non seulement par rapport au secteur des dépenses qui le concerne, mais aussi dans les autres.

Comme l’économie politique l’enseigne depuis longtemps, les intérêts des producteurs ont tendance à prendre le pas sur les intérêts des consommateurs, et les producteurs que sont les fonctionnaires ne sont pas différents des autres membres de la société. Deux autres facteurs accroissent l’impact du droit de vote des fonctionnaires sur la dimension du budget. A l’instar des politiciens qui se font élire, ceux qui sont attirés par une carrière dans l’administration entretiennent sans doute une préférence personnelle pour l’action collective ou, en tout cas, y sont plus favorables que ceux qui travaillent dans le secteur privé. Et surtout, les fonctionnaires, en raison de la conscience qu’ils ont de leurs intérêts spécifiques de producteur, sont plus susceptibles d’exercer leur droit de vote que les autres citoyens. Les études empiriques confirment cette déduction : la proportion de votants est plus grande chez les fonctionnaires que chez les non-fonctionnaires. Il s’ensuit que les employés de l’administration sont en mesure d’exercer une influence démesurée sur les choix de l’électorat. Le droit de vote des fonctionnaires n’implique pas nécessairement d’importantes distorsions budgétaires tant que le gouvernement emploie peu de gens. Mais avec la croissance du secteur public, le poids électoral, et par conséquent le pouvoir politique des fonctionnaires votants, devient non négligeable.

Quand, comme en Amérique aujourd’hui, environ un salarié sur cinq travaille pour le gouvernement, les bureaucrates sont un groupe d’électeurs avec qui les candidats aux élections doivent compter.

Cette influence se ferait sentir même dans une bureaucratie idéale dès lors que tout employé de l’État touche une rente nette. Et nous devons reconnaître l’impossibilité d’une structure bureaucratique qui, selon le vieil idéal des manuels, ne ferait qu’exécuter les politiques décidées par l’autorité législative. Comme les élus, les bureaucrates jouissent de quelques degrés de liberté dans le choix entre des alternatives. Le choix collectif adopté par une assemblée législative n’est jamais précis au point de ne laisser aucune latitude d’action ou aucune possibilité d’exercer leur autorité aux administrateurs des programmes mis en œuvre. Dans une certaine limite, le représentant non élu de l’État a le dernier mot concernant les politiques gouvernementales. Si on regarde les choses dans la direction inverse, le législateur ou le dirigeant élu ne contrôle jamais parfaitement les actions des bureaucrates au sein de la structure hiérarchique, et toute tentative d’aller dans ce sens entraînerait des coûts prohibitifs. A l’intérieur des contraintes qui définissent sa marge de manœuvre, le bureaucrate essaie, comme tout le monde, de maximiser sa propre utilité. On ne peut guère s’attendre à ce qu’il serve un vague intérêt général », sauf si celui-ci est compatible avec ce qu’il perçoit comme son intérêt personnel.

Ce fait assez évident étant admis, on s’attendra à ce que l’influence de la bureaucratie sur les décisions budgétaires aille toujours dans le même sens.

Le fonctionnaire qui comprend en comparant sa situation à celle qui serait la sienne dans le secteur privé qu’il bénéficie d’une rente, considère la structure de récompenses et de pénalités inhérente à sa hiérarchie administrative. Il sait que son plan de carrière, ses chances de promotion et son emploi dépendent des dimensions de la dotation budgétaire de son administration. Chaque fois que c’est possible, il contribuera par ses choix à augmenter plutôt qu’à réduire le budget et les programmes de son administration. Il n’existe que peu ou pas de récompenses pour l’employé de l’État qui propose la limitation ou la diminution du poids du secteur où il travaille. Le bureaucrate individuel a institutionnellement intérêt à travailler à l’expansion de son administration. Et comme les alternatives professionnelles ouvertes à la plupart des fonctionnaires se situent dans d’autres programmes ou organismes administratifs.

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