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Archives de Catégorie: Libertarianisme

15 livres à lire pour se cultiver cet été

Je vais diviser mon choix en trois catégories :

5 grands classiques incontournables + 5 livres récents à découvrir + 5 livres majeurs de la bibliothèque numérique de l’Institut Coppet (téléchargeables gratuitement ou achetables en version papier)

A] Cinq grands classiques des 100 dernières années à relire

Ces cinq livres sont parmi les livres les plus éclairants que j’ai pu lire en version français (je laisse de côté les livres non traduits). Sauf exception, ils ne sont pas connus en France, en dehors d’un petit cercle d’initiés.

Vous pouvez cliquer sur l’image de chaque livre pour accéder directement à Amazon.fr

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Pourquoi aller voir Snowden ?

92d8f01faeec07db26f782d6c123fe77Pourquoi aller voir le dernier film d’Olvier Stone : Snowden ? Soyons clairs, ce n’est pas un chef-d’oeuvre artistique. Ne vous attendez pas non plus à vibrer, vous allez être déçus. Alors pourquoi voir ce film ? Tout simplement parce que ce film a une vertu pédagogique et éducatrice très forte et nous pousse hors de la caverne. Ce n’est pas seulement un reflet de notre époque, mais c’est un film qui nous ouvre les yeux sur des enjeux nouveaux, souvent cachés, avec un vrai héros, un cyber agent secret révolté, un lanceur d’alerte (« whistlebloewer ») courageux et  lucide.

Pour ceux qui ont déjà vu le documentaire de Laura Poitras, Citizen Four, le film de Stone fait un peu doublon. Mais il nous dévoile avec la magie du cinéma les facettes de l’époque dans laquelle nous vivons, le monde post 11-Septembre 2001.

1° La surveillance de masse

L’enjeu de la surveillance de masse, c’est la vie privée. Pourquoi vouloir protéger la vie privée ? Souvent ce sont les voyous et les crapules qui veulent défendre leur vie privée. On entend souvent dire, comme la petite amie de Snowden dans le film, je n’ai rien à cacher, pourquoi voudrais-je protéger ma vie privée ? C’est ce qu’on peut appeler l’argument : « rien à cacher ».

Or à cet argument, Snowden répond : « Arguing that you don’t care about the right to privacy because you have nothing to hide is no different than saying you don’t care about free speech because you have nothing to say. »

Et il ajoute :

« Même si vous ne faites rien de mal, vous êtes épiés et enregistrés. … ça en arrive au point où vous n’avez pas besoin de faire quelque chose de mal, il vous suffit d’être suspecté par quelqu’un, même par erreur, et alors ils peuvent utiliser ce système pour remonter dans le temps et examiner minutieusement chaque décision que vous avez prise, chaque ami avec lequel vous avez parlé, pour vous attaquer sur ces bases et extrapoler des soupçons à partir d’une vie inoffensive. »

De telles violations de notre vie privée  nous privent du pouvoir de dire non. L’esclavage commence quand il devient impossible de dire non à son maître, à son chef. C’est alors qu’il n’y a plus de place pour l’exploration et la créativité intellectuelles. Car en perdant l’anonymat, nous perdons notre capacité d’action, nous perdons la liberté elle-même car on ne se sent plus libre d’exprimer ce qu’on pense.

Glenn Greenwald, est le journaliste américain qui a travaillé avec Edward Snowden pour révéler le scandale des écoutes de la NSA. Dans un livre consacré à cette affaire, il écrit :

« La vie privée est essentielle à la liberté et au bonheur des hommes pour des raisons rarement abordées, mais qui sont pourtant irréfutables. Premièrement, quand les individus se savent observés, ils changent radicalement de comportement. Ils s’efforcent de faire ce qu’on attend d’eux. Ils veulent s’éviter toute honte et toute condamnation. Ils y parviennent en adhérant étroitement aux pratiques sociales couramment admises, en se cantonnant dans des limites acceptées, en évitant toute action susceptible de paraître déviante ou anormale. (…) C’est dans le domaine privé que la créativité, le dissentiment et les défis à l’orthodoxie peuvent germer. Une société où tout le monde sait qu’il peut être observé par l’État – où, dans les faits, le domaine privé n’existe plus – est une société où ces attributs sont perdus, tant au niveau collectif qu’individuel. » (Nulle part où se cacher, J.-C. Lattès, mai 2014).

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2° Le crime bureaucratique

Dans le film, un des agents de la NSA dit « si c’est le gouvernement qui le fait, ce n’est pas un crime ». On appelle cela la raison d’Etat. C’est vieux comme le monde. Rappelez-vous, Créon aussi invoquait la raison d’Etat pour persécuter Antigone. Aujourd’hui, l‘argument de la sécurité face au terrorisme ne tient pas. D’abord parce que la frontière qui sépare un groupe terroriste d’une opposition politique s’estompe assez facilement.

Ensuite parce que la sécurité totale (risque zéro) n’est ni possible, ni souhaitable. Car protéger la liberté en supprimant la liberté est un non-sens, une contradiction. La liberté est plus précieuse que la sécurité.

En effet, la liberté n’est pas définie par la sécurité. La liberté est définie par la capacité des citoyens à vivre sans subir l’interférence du gouvernement dans leur vie privée. Or une sécurité totale ne pourrait être mise en place sans un contrôle total sur la vie des citoyens. Seule une société totalitaire pourrait se vanter d’apporter la sécurité totale à son peuple. C’est pourquoi, le gouvernement ne peut pas nous protéger contre toute forme de violence. Il ne doit pas non plus nous protéger à n’importe quel prix.

Je cite encore une fois Snowden :

« La NSA dira que… à cause de la crise, des dangers auxquels nous devons faire face dans le monde, d’une nouvelle menace imprévisible elle a besoin de plus de pouvoirs, et à ce moment-là personne ne pourra rien faire pour s’y opposer. Et ce sera une tyrannie clé-en-main… Je pense qu’aujourd’hui, le plus grand danger pour notre liberté et notre mode de vie vient de ce que la peur raisonnable du pouvoir d’un État omniscient n’est contrôlée par rien de plus que par des textes d’orientation. »

C’est pourquoi nous sommes en droit d’exiger la transparence de l’État et de son gouvernement, ainsi que la protection de notre vie privée. Or c’est tout le contraire qui semble s’affirmer aujourd’hui : plus de transparence est exigée du citoyen et plus de secret pour les actions de l’État au nom de la sécurité. Si les actions des gouvernants qui nous dirigent demeurent secrètes, comment pourrons-nous leur demander des comptes ? Et si nos vie privées sont espionnées et risquent d’être dévoilées, comment pourrons-nous résister aux puissants qui nous gouvernent et exercer notre jugement critique en tout liberté ?

En conclusion, la droiture morale ne doit pas seulement être exigée de l’individu, elle doit l’être également de ceux qui exercent le pouvoir et surtout de ceux-ci, car ils ont plus que d’autres le pouvoir de nuire.

A lire également :
Edward Snowden, héros moderne de Ayn Rand
Socrate vs Snowden : suffit-il d’obéir aux lois de son pays pour être juste ?

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Êtes-vous progressiste, conservateur ou libéral ?

41bqlmXAMmL._SX312_BO1,204,203,200_En politique, certains penchent vers ceux pour qui l’ordre doit être imposé à tout prix, ce sont les conservateurs. Certains penchent vers ceux pour qui l’égalité doit être appliquée à tout prix, ce sont les progressistes. Les libéraux se retrouvent parfois avec les conservateurs et d’autres fois avec les progressistes, mais la plupart du temps ils sont isolés et peu représentés dans le paysage politique. Et vous ? Dans quelle famille politique vous situez-vous ?

Dans un article déjà ancien (Test politique : existe-t-il un autre choix que la droite ou la gauche ?), j’avais repris et exposé le diagramme de Nolan. J’expliquais que le problème principal de l’axe gauche-droite est qu’il ne laisse aucune place à la pensée libérale, celle-ci ne pouvant être rangée ni avec l’égalitarisme de la gauche (le progressisme), ni avec le nationalisme de la droite (le conservatisme). Par ailleurs, il y a des conservateurs à gauche et des progressistes à droite. Donc l’axe gauche-droite n’est pas le plus pertinent pour penser la politique. (Voir ici le test à faire en ligne)

La thèse que je voudrais exposer cette fois est celle du sociologue et économiste américain Arnold Kling, dans un petit livre intitulé The Three Languages of Politics (« Les trois langues de la politique »). Selon Kling, trois grandes familles divisent le paysage politique contemporain : les progressistes, les conservateurs et les libéraux. Or chacune de ces trois familles parle une langue différente. Chacune voit la politique selon un axe différent. Pour les progressistes, l’axe principal est l’axe opprimés/oppresseurs Pour les conservateurs, l’axe principal est civilisation/barbarie. Pour les libéraux, l’axe principal est libre choix/coercition.

PROGRESSISME
Opprimés <————————-> Oppresseurs

CONSERVATISME
Civilisation <————————-> Barbarie

LIBÉRALISME
Libre-choix <————————-> Coercition

L’auteur m’a permis de mieux comprendre pourquoi nous sommes enclins à diaboliser nos adversaires politiques. Pourquoi nos discussions politiques, même entre amis, sont aussi clivantes et finalement profondément frustrantes, voire toxiques.

En effet, en tant que libéral je suis souvent frustré dans mes discussions avec des progressistes ou des conservateurs parce qu’ils ne se soucient pas de ce qui compte pour moi (et le sentiment est réciproque.) Par exemple quand je parle avec un conservateur du mariage gay ou de l’immigration, il croit systématiquement que je ramène tout à l’économique et que je dénigre le politique. De mon côté, j’ai tendance à penser qu’il réduit le politique à l’État et qu’il dénigre la puissance du marché comme facteur de régulation et de coopération. Quand je parle d’économie avec un progressiste et que je plaide pour une réglementation du travail plus souple, il m’accuse facilement de défendre l’oppression des travailleurs tandis que je le soupçonne de haïr la liberté.

Il est tentant de penser que nos opposants sont autoritaires, fascistes, racistes, homophobes etc. Nous avons beaucoup de mal à entendre leurs arguments et nous les rejetons d’emblée comme manifestement erronés, stupides, immoraux. Nos désaccords viennent-ils d’erreurs de bonne foi  ou de la méchanceté et de la stupidité d’autrui ?

En réalité, sans nier qu’il existe de réels clivages philosophiques, nous ne parlons pas la même langue. Car la politique est habituellement une affaire de tribus et donc aussi de dialectes. La plupart du temps, la politique n’est pas pratiquée comme un effort pour changer l’esprit de nos adversaires ou de nos alliés, mais comme un moyen de renforcer notre statut au sein de la tribu. La politique récompense ce type de comportement tribal et contribue à polariser davantage les débats (voir sur ce point l’Annexe à la fin de l’article).

L’hypothèse de Kling est que nous avons l’habitude naturelle de voir le monde sur un axe unique avec une extrémité qui représente le bien et l’autre qui représente le mal. Et dès lors qu’une personne est en désaccord avec nous, elle doit se trouver à l’autre bout de l’axe, dans le camp du mal. On sait déjà fort bien que ce type de polarisation fonctionne à plein avec les religions. Le fait de se trouver dans un camp religieux (ou de rejeter toute religion), incite à penser que ceux des autres camps sont forcément stupides et incapables de raisonner correctement.

Or pour Arnold Kling, la politique fonctionne exactement de la même manière. Les camps opposés jugent le monde selon des axes perpendiculaires et parlent ainsi des langues différentes. Chaque camp voit une réalité donnée et l’interprète d’une manière cohérente pour lui mais qui semble néanmoins incompréhensible, ou sans importance pour les autres. Et nous réalisons rarement que le langage politique que nous utilisons implique une vision du monde selon un certain axe de valeurs.

C’est pourquoi quand nous pratiquons notre propre langue dans une discussion avec un partisan d’un autre camp, le dialogue ne passe plus. Pire, il tourne très vite à l’affrontement verbal et aux insultes. Chacun réagissant au désaccord en criant encore plus fort dans une langue que l’autre ne comprend pas.

Typologie des familles politiques (a)

1° Pour les progressistes, les problèmes de société sont envisagés principalement comme des rapports de domination, des formes d’oppression des faibles par les forts. Et par oppression, il faut entendre, en tout premier lieu l’absence d’égalité, pas seulement formelle mais aussi et surtout matérielle. Par ailleurs, ils pensent en termes de groupes. Ainsi, certains groupes de personnes sont  les opprimés, et certains groupes de personnes sont les oppresseurs. Le bien implique de s’aligner contre l’oppression et les personnages historiques qui ont amélioré le monde ont lutté contre l’oppression, c’est-à-dire contre les inégalités. Les progressistes ont tendance à vénérer la science. Ils croient que la science peut faire avancer leur projet d’amélioration de la société et de l’homme. Ils mettent les sciences sociales à égalité avec les sciences physiques et en font un guide de l’action publique.

2° Le deuxième axe est celui des conservateurs. Chez eux le bien s’identifie au fait de défendre les valeurs et les institutions traditionnelles qui se sont accumulées au cours de l’histoire et qui ont résisté à l’épreuve du temps. Et le mal est incarné par les barbares qui tentent de s’opposer à ces valeurs et qui veulent détruire la civilisation. Les conservateurs sont très disposés à voir l’utopie comme une menace qui ne peut être arrêtée que par l’autorité politique. Ils voient la barbarie comme étant une inclination de la nature humaine d’où la nécessité de recourir aux institutions politiques pour protéger la civilisation. Alors que les progressistes sont moins préoccupés par l’utopie, car ils ont tendance à voir les humains comme intrinsèquement bons, mais simplement affaiblis par l’oppression. Du point de vue de l’axe civilisation/barbarie, il faut s’opposer à la légalisation de la marijuana, à l’avortement et au mariage homosexuel dans la mesure où l’on pense  que l’avenir de la civilisation en dépend, ou du moins qu’elle risque d’en sortir affaiblie.

3° Le troisième axe est celui des libéraux (libéraux classiques ou libertariens). La principale menace étant pour eux l’empiétement du pouvoir sur les choix individuels. Le bien consiste dans la possibilité pour les individus de faire leurs propres choix, de contracter librement entre eux et d’en assumer la responsabilité. Le mal réside dans l’initiative de la menace physique, en particulier de la part des gouvernements, contre des individus qui ne portent préjudice à personne, sinon éventuellement à eux-mêmes. Pour eux, la coercition sous quelque forme que ce soit, y compris celle des gouvernements, est plus un problème qu’une solution. Chacun a le droit de décider pour lui-même ce qui est meilleur pour lui et d’agir selon ses préférences, tant qu’il respecte le droit des autres à faire de même. Le corollaire de ce principe est le suivant : « personne n’a le droit d’engager une agression contre la personne ou propriété de quelqu’un d’autre ». L’usage de la force ne se justifie qu’en cas de légitime défense. Pour le reste, il faut s’en tenir à la persuasion.

Typologie des familles politiques (b)

1° Les progressistes croient en l’amélioration de l’espèce humaine. Ils croient en une perfectibilité quasi illimitée dans le domaine matériel et, plus important encore, dans le domaine moral et politique. En revanche, pour eux les marchés sont sujets à des échecs inéluctables. Le succès des hommes d’affaire reflète souvent la chance et peut s’avérer être la récompense injuste d’une forme d’exploitation. Mais ces défaillances peuvent et doivent être traités par les interventions du pouvoir politique : la redistribution, la fiscalité, les réglementations.

2° Les conservateurs croient dans la faiblesse humaine. En termes bibliques, l’homme est « originellement pécheur ». Ce côté sombre de la nature humaine ne sera jamais éradiqué. Mais il peut être domestiqué par les institutions sociales, notamment la famille, la religion et l’autorité politique. Supprimez ces institutions et ce qui émerge est Sa majesté des Mouches (le roman de William Golding). C’est pourquoi ils sont enclins à vénérer le passé, notamment les traditions et l’ordre établi. Les conservateurs reconnaissent aisément avec les libéraux que les marchés récompensent les vertus de prudence et de patience. Mais ils les accusent systématiquement de saper les traditions culturelles, en mettant la vulgarité à égalité avec le sublime, sans hiérarchisation morale. Ils voient dans la défense libérale du marché une promotion de la marchandisation du monde et de l’humain.

3° Les libéraux voient la nature humaine comme imparfaite, corruptible, mais éducable. Ils croient en une rationalité humaine limitée. Tant qu’ils respectent la propriété d’autrui, les individus sont les meilleurs juges de leurs intérêts et il faut les laisser libres de les poursuivre. C’est pourquoi les libéraux refusent l’idée un gouvernement qui ferait le bien à la place des gens. En revanche, ils pensent que les dysfonctionnements du pouvoir politique et les interventions excessives de la loi représentent une menace pour la paix, bien plus grande que les dysfonctionnements du marché. Le marché s’auto-régule dans le temps par le mécanisme de la concurrence, l’Etat non car il exerce un monopole. Il tend à s’accroître de façon exponentielle. Par ailleurs, les libéraux sont enclins à penser la technologie comme une force libératrice dont les effets néfastes sont largement compensés par les bénéfices estimés. Enfin ils considèrent que les marchés encouragent la coopération pacifique parce que chaque échange volontaire profite aux deux parties. Et l’ensemble de ces échanges volontaires crée une prospérité qui profite au plus grand nombre.

Les controverses politiques actuelles

D’une façon générale, les conservateurs et les progressistes se rejoignent sur un point. Ils jugent le processus politique plus efficace que le processus de marché. Par processus politique j’entends ici la capacité d’un gouvernement central à créer un ordre social à la fois juste et stable pour le plus grand nombre. Et par processus de marché, j’entends l’échange libre et volontaire comme  mode d’interaction et mécanisme de coopération. Or les conservateurs et les progressistes sont tous favorables à l’augmentation du pouvoir de l’État central et à son intrusion dans la vie privée, mais pour des raisons différentes. Pour les uns c’est au nom de la défense de la civilisation, pour les autres c’est au nom de la défense des opprimés.

Philosophiquement le libéral pourra adhérer à certains objectifs des conservateurs et des progressistes, mais empiriquement il sera en désaccord avec leurs moyens. Ainsi le libéral sera d’accord avec les progressistes pour aider les travailleurs opprimés, mais il ne pensera pas que le salaire minimum puisse atteindre cet objectif, en tout cas pas un salaire minimum uniforme et imposé partout. De même, le libéral sera d’accord avec l’idée conservatrice que la civilisation doit être défendue, mais il ne sera pas d’accord pour dire que la civilisation est menacée par le mariage homosexuel ou par l’ouverture des frontières, en tout cas pas de façon alarmiste.

Examinons quelques-uns de ces sujets :

Le mariage gay

Les conservateurs voient dans le mariage traditionnel une institution fondamentale de la civilisation occidentale qui remonte à 2500 ans. Une redéfinition radicale du mariage serait une menace pour la société civilisée. Les progressistes d’autre part, voient une majorité hétérosexuelle opprimer une minorité homosexuelle en leur refusant le mariage et donc soutiennent naturellement la réforme.

Les libéraux sont partagés sur le sujet. Certains pensent que le mariage est un droit universel et militent avec les progressistes pour l’égalité des droits. D’autres pensent que le mariage est une institution qui ne relève pas de l’État et que ce dernier n’a pas à s’impliquer juridiquement pour forcer les autres à reconnaître le mariage traditionnel ou le mariage gay. La solution ? Se débarrasser du mariage civil obligatoire une bonne fois pour toute et laisser ce rôle aux associations privées : les églises, les synagogues, les mosquées ou les organisations privées laïques. Cette solution politique pourrait s’appeler l’abolition du mariage comme fonction étatique, ou, plus précisément, la séparation du mariage et de l’État. Personnellement c’est cette solution qui m’a toujours parue la seule bonne.

La discrimination

Un boulanger qui s’oppose au mariage gay a-t-il le droit de refuser de vendre un gâteau de mariage à un couple gay ? Non pour un progressiste, bien sûr, ce serait pour lui une forme d’oppression.

Mais la réponse du libéral serait de dire que (a) le boulanger doit avoir un tel droit et que le pouvoir central ne devrait jamais forcer un commerçant à faire des affaires avec un client qu’il juge indésirable. En revanche (b), une association libre de boulangers devrait pouvoir exclure un de ses membres indésirable, par exemple un boulanger raciste ou homophobe. Enfin (c) une association de consommateurs devrait pouvoir également appeler ses membres à boycotter le boulanger raciste ou homophobe.

Une réponse libérale complémentaire consisterait à dire (a) il doit exister une concurrence suffisante sur le marché de sorte que si vous étiez victime de discrimination par x, vous pourriez facilement obtenir ce que vous désirez ailleurs. Et (b) le gouvernement ne devrait intervenir que si la discrimination est omniprésente. Le principe de subsidiarité s’appliquerait. L’État laisserait le marché résoudre le problème autant que possible et n’interviendrait qu’en dernier recours.

L’immigration

Concernant l’immigration, les progressistes voient les immigrants illégaux comme un groupe d’opprimés et les natifs blancs, hostiles aux immigrants, comme leurs oppresseurs. Pour les conservateurs le fait d’avoir de frontières bien définies, et une population bien définie, fait partie des valeurs civilisées. Ils craignent qu’en permettant l’immigration on détruise l’identité des nations et qu’on fragilise un peu plus le travail des citoyens les plus modestes.

Les libéraux, qui n’aiment par l’idée de coercition politique, sont favorables à l’ouverture des frontières. Du point de vue de l’axe liberté/coercition, une frontière ouverte donne à l’individu le choix de son gouvernement et la capacité de voter avec ses pieds. Par ailleurs la relation de travail est un accord volontaire qui profite aux deux parties, peu importe l’origine ou le lieu de naissance de l’une ou de l’autre. Mais l’immigration, comme le mariage gay, est un sujet qui divise la famille libérale. Car dans un monde fortement étatisé, l’immigration est toujours subventionnée et crée un droit fâcheux sur le travail des autres (c’est-à-dire un faux droit, une forme de spoliation). Comme l’explique le professeur Pascal Salin dans un article fort éclairant sur ce sujet, « l’émigration et l’immigration devraient être totalement libres car on ne peut pas parler de liberté individuelle si la liberté de se déplacer n’existe pas. Mais la liberté de se déplacer n’implique pas que n’importe qui a le droit d’aller où bon lui semble. Les droits de chacun trouvent en effet pour limites les droits légitimes des autres ».

C’est ainsi que le prix Nobel d’économie Gary Becker a proposé d’instaurer un marché des droits à immigrer (ou, éventuellement, des droits à acquérir une nationalité). D’autres ont proposé que l’immigration soit libre, mais que les immigrants n’aient pas le droit aux bénéfices de la protection sociale. En fin de compte, la meilleure politique d’immigration consisterait à désétatiser la société et à laisser les citoyens décider dans quelle mesure ils souhaitent établir des contrats avec des individus d’autres nationalités.

L’obésité

Pour les progressistes, le problème de l’obésité, c’est le problème des industriels qui commercialisent des sodas. Ainsi taxer les sodas correspond à la narration selon laquelle les obèses sont des opprimés et les fabricants ou les vendeurs de sodas sont les oppresseurs. Peu importe l’incidence fiscale et autres concepts économiques. Une taxe soda fait avancer le récit oppresseurs-opprimés et c’est son principal attrait.

Pour les libéraux, les taxes sur le soda n’ont aucune efficacité pour atteindre l’objectif politique déclaré de réduire l’obésité. Ils chercheront des moyens d’atteindre cet objectif sans utiliser la coercition. Par exemple en ciblant la sortie, plutôt que l’entrée. Certaines solutions sont à l’étude comme le fait d’accorder des crédits d’impôt pour les personnes obèses qui perdent du poids. Les économistes américains Richard Thaler et Cass Sunstein appellent cela un « nudge » (to nudge : au sens littéral, pousser quelqu’un du coude ; amener quelqu’un à faire quelque chose). Ils ont choisi le terme étrange de « paternalisme libertarien » (un oxymore) pour désigner cette doctrine, qu’ils définissent comme « une version relativement modérée, souple et non envahissante de paternalisme, qui n’interdit rien et ne restreint les options de personne ; une approche philosophique de la gouvernance, publique ou privée, qui vise à aider les hommes à prendre des décisions qui améliorent leur vie sans attenter à la liberté des autres ». Les nudges sont des moyens d’inciter les individus à prendre les « bonnes » décisions sans les priver de leur liberté d’action.

Plaidoyer pour une éthique du dialogue politique

Nos débats politiques sont souvent frustrants et sans fin parce que chaque groupe s’exprime uniquement d’après son axe de valeurs privilégié. Par conséquent, chacun parle devant l’autre au lieu de dialoguer avec lui. Chaque camp émet ses arguments presque exclusivement selon ses propres termes et ne voit pas que les opinions contraires sont les manifestations d’une autre façon de penser plutôt que la preuve de la stupidité ou de la duplicité du camp adverse.

Alors, que pouvons-nous faire pour éviter de céder à nos instincts tribaux, sans renoncer pour autant à nos convictions ? La prescription de Kling est simple : résister à la tentation d’argumenter uniquement à partir de notre axe préféré et apprendre à voir les choses à partir des autres axes. Il faut prendre le point de vue le plus charitable de ceux avec qui nous sommes en désaccord et résister à la tentation de se dire : « je suis raisonnable et eux non ».

Selon moi, les conservateurs et les progressistes ont tort sur ces questions. Mais je pense qu’ils sont raisonnables, que leurs idées sont dignes d’intérêt et comportent une part de vérité, compte tenu de leurs préoccupations respectives.

C’est pourquoi je propose une sorte d’éthique de la discussion consistant à s’imposer de respecter les quatre points suivants :

  1. Essayer de ré-exprimer le plus clairement possible la position de son adversaire de telle sorte qu’il puisse dire : « Merci, je pense exactement de cette façon » ;

  2. Lister tous les points d’accord ;

  3. Mentionner tout ce qu’on peut apprendre de son adversaire ;

  4. Alors seulement s’autoriser à le réfuter ou à le critiquer.

Je voudrais finir cet article avec une citation du philosophe britannique Michael Oakeshott qui écrivait en 1939 : « L’action politique implique la vulgarité mentale, non seulement parce qu’elle implique le concours et le soutien de ceux qui sont vulgaires mentalement, mais à cause de la fausse simplification de la vie humaine implicite même dans le meilleur de ses objectifs » (The Claim of Politics). Tâchons tout de même de le faire mentir !

Un test à faire en ligne

HaidtAnnexe 1 : Jonathan Haidt et Arnold Kling sur la psychologie des croyances politiques

À certains égards, la thèse de Kling est une adaptation au domaine politique des idées du philosophe et psychologue social Jonathan Haidt sur la morale dans The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion (2013). Selon ce dernier, les personnes sont prédisposées à envisager les questions morales selon un ou plusieurs axes éthiques :
loyauté/déloyauté, autorité/subversion, sainteté/dépravation,
fidélité/trahison, équité/tricherie etc. (Je conseille de voir cette vidéo TED d’un quart d’heure qui vaut le coup !)

Par ailleurs, Haidt explique que nous avons évolué au cours des millénaires pour développer notre statut au sein de groupes constitués. Un moyen important d’acquérir un statut au sein d’un groupe est de respecter et de défendre ses normes. Or la psychologie cognitive expérimentale nous apprend que nous sommes enclins naturellement à des processus de diabolisation et de mauvaise foi à l’égard des membres des autres tribus. Nous avons ainsi acquis une série de traits sociaux-psychologiques qui ont pour rôle de favoriser notre propre groupe et de l’aider à supplanter les autres. L’un de ces traits est la préférence pour les proches et l’autre est la diabolisation de ceux qui sont en dehors de notre groupe. Nous héritons donc de processus de pensée biaisés car conçus exclusivement pour la survie du groupe auquel nous appartenons. Haidt cite les recherches de Richard Sosis qui a constaté que les communautés religieuses avaient tendance à survivre plus longtemps que les communautés laïques. Haidt en conclut que « demander aux gens de renoncer à toutes les formes d’appartenance sacralisée et vivre dans un monde de croyances purement rationnelles, pourrait être comme demander aux gens d’abandonner la Terre et d’aller vivre dans des colonies en orbite autour de la lune ».

En effet, le sentiment d’appartenance à une tribu, c’est à dire à un groupe humain qui partage une même culture fondée essentiellement sur la langue, est un phénomène culturel universel. Il reflète en chaque homme la conscience de son identité et des devoirs liés à cette identité. Le tribalisme en tant qu’affirmation d’une identité culturelle, politique ou religieuse, n’est en rien un vice. Dans ce contexte, les langues agissent comme de puissants ancrages sociaux de notre identité.

Et au sein d’une tribu, le langage est souvent utilisé pour rassurer les autres sur notre loyauté à leur égard et pour attiser l’hostilité contre les tribus étrangères. Nous avons l’habitude de parler à l’intérieur de notre tribu, dans une langue que les adeptes de notre tribu comprennent. Ainsi toute personne qui peut parler notre langue, partage un peu nos valeurs et notre histoire culturelle. En revanche, ceux qui ne parlent pas notre langue sont toujours spontanément identifiés comme une menace pour notre propre tribu.

Annexe 2 : Facebook et la paranoïa politique, quand chacun met en avant un récit qui accuse l’autre d’un complot.

Progressistes, conservateurs et libéraux disposent chacun d’un récit dans lequel ils sont les héros et les autres sont les méchants. C’est là que le réflexe tribal devient un danger. Non seulement il conduit à diaboliser les membres des autres tribus par une rhétorique sophistique, mais il conduit également à certaines formes de délires paranoïaques.

Dans ce modèle à trois axes, la paranoïa consiste à voir son adversaire comme représentant le « mal incarné », à l’opposé de notre axe préférentiel. Par exemple, quand un libéral pense que les conservateurs et les progressistes n’ont d’autre but que d’écraser la liberté et d’augmenter la coercition, c’est un libéral paranoïaque. De même, quand un conservateur pense que les progressistes et les libéraux sont en train de démolir la civilisation et de faire advenir la barbarie, c’est un conservateur paranoïaque. Enfin, lorsqu’un progressiste pense que les conservateurs et les libéraux n’agissent que pour aider les oppresseurs à dominer les opprimés, alors c’est un progressiste paranoïaque.

Or ce type de délires prolifère sur Facebook et je m’interroge de plus en plus sur les effets pervers des réseaux sociaux. Il y a une forte impulsion à réagir immédiatement aux sujets politiques, en impliquant des émotions et des réflexes tribaux plutôt que des raisonnements posés. Le débat s’en trouve considérablement faussé et appauvri, quand il n’est pas tout simplement inexistant. Bien sûr, diaboliser nos adversaires en déformant leurs points de vue est un réflexe aussi vieux que l’humanité, mais Facebook amplifie ce phénomène à l’excès car la communication politique sur les réseaux sociaux est par définition tribale. A chacun d’en prendre conscience pour éviter de tomber dans le piège.

Charles Murray : comment sortir de la pauvreté ?

MurrayEn France on connaît peu ou mal la pensée anglo-saxonne, en particulier les débats qui se déroulent aux Etats-Unis autour de la philosophie économique et sociale.

Par exemple :

Faut-il assister les pauvres ou responsabiliser la société ?
Faut-il investir massivement dans les MOOC ou éduquer traditionnellement ?
Faut-il se concentrer sur les pauvres ou bien aider tout le monde ?
Faut-il établir une police de proximité ou armer les citoyens ?

Julien Damon, professeur associé à Sciences Po, enseignant à HEC, chroniqueur au Échos et au Point, a publié un livre fort utile qui aborde ces questions à travers la recension de 150 ouvrages contemporains non traduits en français : Petit précis de culture économique, PUF, 2013. J’aurai l’occasion d’y revenir dans plusieurs articles. Toujours est-il que dans ce livre aussi éclairé qu’éclairant, Julien Damon aborde un auteur inconnu en France mais qui mérite un petit détour : Charles Murray. C’est un politologue américain, né en 1943, qui a joué un rôle décisif dans le débat intellectuel américain en matière de politique sociale, l’un des penseurs les plus originaux et les plus influents… Il se trouve que je l’ai un peu lu et que, bien que je ne sois pas toujours d’accord avec lui (notamment sur le revenu universel), c’est un auteur stimulant.

Murray est né et a grandi à Newton, Iowa. Il a obtenu un baccalauréat en histoire de l’Université Harvard et un doctorat en sciences politiques du Massachusetts Institute of Technology. Entre 1974 et 1981, Murray travaille à l’American Institutes for Research (AIR), l’un des plus importants organismes privés de recherches en sciences sociales, pour finalement devenir expert scientifique en chef. Pendant son séjour à AIR, Murray a supervisé des études empiriques dans le domaine de l’urbanisme, des services sociaux, des garderies, de l’adolescence, des services pour les personnes âgées, et de la justice pénale.

En 1994, il publie un livre qui déclenche contre lui une violente polémique. Il s’agit de The Bell Curve: Intelligence and Class Structure in American life. Ce livre de 845 pages, qui n’a jamais été traduit en français, a été écrit avec Richard J. Herrnstein, titulaire de la chaire de Psychologie à l’université d’Harvard. Dans ce livre, Murray et Hernstein s’intéressaient au rôle de l’intelligence, mesurée par le QI et aux effets sociaux des différences de capacités intellectuelles. L’aspect le plus controversé de leur livre portait sur les inégalités de QI entre les différents groupes ethniques. En fait le livre n’était pas centré sur la question des inégalités raciales, mais un très grand nombre de critiques n’ont retenu que cet aspect.

31514Les dérives de la politique sociale :  une « culture de l’assistance ».

Entre 1981 et 1990, il est boursier à l’Institut Manhattan, où il écrit en 1984 Losing Ground, American Social Policy 1950-1980, un livre qui fait l’analyse critique de l’État-providence américain et dénonce  la « culture de l’assistance ». Charles Murray y expose une série de faits accablants concernant les effets pervers de trente ans d’intervention du gouvernement fédéral dans la société civile. Le livre montre que les plus grands progrès en matière d’éducation et d’emploi ont été réalisés dans les familles noires de 1950 à 1965, quand les programmes sociaux n’existaient pas encore. Au contraire, lorsque les programmes de « Welfare » ont été mis en place, ils ont augmenté les incitations à l’irresponsabilité chez leurs bénéficiaires présumés.

Historiquement, ces programmes ont été conçus pour les pauvres, en particulier les Noirs et autres minorités. Et durant les années 1960 et 1970, lorsque les programmes gouvernementaux pour ces groupes sociaux ont été appliqués, les symptômes de l’attitude irresponsable de ces mêmes groupes sont apparus. Le taux des naissances hors mariage est passé de moins de 25% à plus de 50%, le taux des familles biparentales a diminué de 78% à 60%, l’homicide a presque doublé, le viol et le vol ont augmenté dans les communautés noires.

« En essayant de faire plus pour les pauvres, nous avons réussi à faire plus de pauvres. En essayant de faire tomber les barrières qui interdisaient aux pauvres d’échapper à leur sort, nous leur avons par mégarde dressé un piège ». C. Murray, Losing Ground, 1984

Selon Murray, l’État-providence, construit aux États-Unis dans les années 1960, a créé un système d’allocations qui incite les personnes à rester à la maison, au lieu de travailler pour améliorer leur propre sort. La pauvreté durable est souvent le fait des interventions sociales qui dissuadent ou empêchent les gens d’avoir un travail. Par exemple, en fournissant une allocation à toutes les mères célibataires, un nombre important de naissances hors-mariage ont été encouragées. En effet, trois possibilités s’offraient à une femme aux revenus modestes pour éviter la pauvreté : se former pour obtenir un travail mieux rémunéré, trouver un bon mari, ou se contenter de faire un enfant pour bénéficier de l’aide sociale. De même, en diminuant les punitions pour les criminels (considérés comme des victimes de la société), on les a incités à développer leurs activités criminelles. Ce livre a fortement influencé l’évolution de la politique sociale américaine dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix, jusqu’au Welfare Reform Act de Bill Clinton en 1996.

Convertir tous les transferts sociaux en une allocation universelle ? 

En 2006, Murray revient dans le débat avec In Our Hands. A Plan to Replace the Welfare State. Pour lutter contre l’État-providence traditionnel, il propose un « plan » pour remplacer les multiples programmes de protection sociale qui sont nés depuis Roosevelt en une allocation unique et uniforme. Il constate que la redistribution est inefficace, qu’il y a toujours autant de pauvres et que l’endettement public est insupportable. Selon lui, il faudrait donner l’argent des impôts directement aux citoyens par l’attribution à chaque Américain de plus de 21 ans et durant toute sa vie d’une somme annuelle de 10 000 dollars devant lui permettre de satisfaire tous les besoins courants de l’existence. Au lieu de transiter par des bureaucraties dispendieuses, le montant total des impôts serait divisé par le nombre d’adultes et versé à chaque Américain sous forme d’une prestation monétaire dont la moitié serait pré-affectée à des assurances retraite et santé. Ce système coûterait moins cher et serait plus efficace selon Murray. On peut toutefois en douter fortement…

Julien Damon, a fait une excellente analyse critique de ce plan, qui peut paraître séduisant sur le papier mais qui reste à coup sûr irréalisable dans la pratique. Selon lui, ce plan coûterait tellement cher à mettre en place les premières années qu’il n’aurait aucune chance de voir le jour. Par ailleurs, un tel plan ne ferait que s’ajouter aux systèmes de redistribution existants au lieu de s’y substituer. Ne sous-estimons pas la puissance des groupes de pression : syndicats, élus, ONG… les intérêts en jeu sont énormes.  A l’appui de cette critique, citons également le philosophe Alain Laurent, éditeur aux Belles Lettres, qui ne prend pas de pincettes : « Le seul ennui est que la distribution automatique de cette allocation universelle (…) doit bien être financée par l’impôt extorqué aux individus productifs définitivement promus esclaves fiscaux. Et que les bénéficiaires de la bonne aubaine qui cesseront de travailler pour vivre aux dépens des autres se trouveront dans la même situation de dépendance, d’assistance et d’irresponsabilité que sous l’Etat-providence traditionnel ». (Les penseurs libéraux, Les Belles Lettres, 2012).

Murray libertarianMurray était à mon sens mieux inspiré dans un livre publié quelques années plus tôt, en 1997 : What it means to be a libertarian?

Notre auteur est loin d’être intégralement et authentiquement libertarien. Mais dans ce livre, il propose une défense personnelle du libertarianisme, qu’il voit à la racine du « projet américain » tel qu’il fut envisagé par les fondateurs de la république américaine. Les deux piliers de la république créée par les pères fondateurs étaient des limites strictes au pouvoir du gouvernement central et des protections strictes des droits individuels. Aujourd’hui, la plupart des Américains ont fini par accepter à contrecœur un gouvernement tentaculaire, coûteux, et intrusif, comme une part inévitable de la vie moderne. Mais selon Murray, le rôle du gouvernement est d’empêcher les gens d’utiliser la force, en leur laissant par ailleurs la liberté, selon les mots de Thomas Jefferson, « de réglementer leurs activités propres et d’améliorer leur industrie. »

Dans ce livre, Charles Murray dresse un portrait saisissant de ce que devrait être une société véritablement libre. Il explique pourquoi un gouvernement limité conduirait à l’épanouissement individuel, à des communautés plus fortes et à une culture plus riche. Il montre aussi pourquoi une telle société aurait moins de personnes pauvres et prendrait beaucoup mieux en charge les moins fortunés que ne le fait la société moderne.

Une éthique de la responsabilité individuelle

L’auteur présente d’abord ce qu’il considère comme un grand écart socio-économique inquiétant entre les Américains qui figurent parmi les 20 pour cent les plus riches et ceux qui font partie des 30 pour cent les plus pauvres. Les deux groupes se distinguent par des différences dans le revenu, l’éducation et les valeurs. Le sommet des 20 pour cent porte un respect typiquement américain aux valeurs du travail, de l’honnêteté, du mariage et de la foi religieuse, tandis que les 30 pour cent au bas de l’échelle ne le font pas. Il poursuit en affirmant que la diminution du travail, de l’honnêteté, de la religion et du mariage dans la partie inférieure de 30 pour cent, a entraîné une sérieuse perte de « capital social » défini comme « bon voisinage et engagement civique ». Citant un grand nombre de données supplémentaires, Murray affirme que « les personnes vivant avec un faible capital social, mènent en général une vie moins satisfaisante que les personnes dont le capital social est élevé ».

Or sa thèse est que le bonheur exige la responsabilité. Par conséquent, la participation du gouvernement dans nos vies ne doit pas porter atteinte à la responsabilité personnelle. « Les éléments du bonheur, comme le respect de soi, l’intimité et l’accomplissement de soi, exigent la liberté d’agir dans tous les domaines de la vie, en assumant les conséquences de ses actes (…) Sachant que cette responsabilité pour les conséquences de nos actions est ce qui rend essentiellement la vie digne d’être vécue ». Murray appelle cela « le principe de la responsabilité ».

Sur la base de ce principe, l’auteur défend sa propre version du libertarianisme : sauf pour « empêcher la famine ou la mort », un gouvernement ne devrait pas intervenir dans la vie des citoyens, y compris dans celle de la partie inférieure de 30 pour cent. Son argument est que toute intervention du gouvernement pour améliorer leur sort diminue la responsabilité des personnes aidées et diminue ainsi leur bonheur. Reste alors un rôle pour l’Etat : laisser émerger les solutions de marché en protégeant la libre association et le droit de propriété, y compris pour les plus faibles, qui en ont le plus besoin. On retrouve ici la thèse fondamentale de l’économiste péruvien Hernando de Soto dont j’ai déjà eu  l’occasion de parler.

En plus de ses livres et articles académiques, Murray a beaucoup publié dans The New Republic, Commentary, The Public Interest, the New York Times, the Wall Street Journal, National Review, et le Washington Post. Il a fréquemment témoigné devant les comités du Congrès et du Sénat et fut consultant auprès de hauts fonctionnaires des États-Unis, de la Grande-Bretagne, d’Europe de l’Est, et de l’OCDE. Murray a fait l’objet d’articles de couvertures pour Newsweek , The New York Times Magazine, le Los Angeles Times Magazine. Murray a été nommé par le National Journal comme l’un des 150 « People Who Made a Difference » dans les décisions de politique intérieure.

Aujourd’hui, Charles Murray est chercheur à l’American Enterprise Institute. Il vit avec sa femme et ses enfants près de Washington, DC.

A voir :

Que s’est-il passé à Las Vegas pour la FreedomFest 2014 ?

Las-Vegas-Strip-7884-TS-S1Du 9 au 12 juillet avait lieu à Las Vegas, la FreedomFest, la convention nationale annuelle des libertariens et des conservateurs fiscaux américains. Après « Are weRome ? » (Sommes-nous Rome ?) en 2013, le thème retenu pour 2014 était : « Is BigBrother here? » (Big Brother est-il parmi nous ?).

La FreedomFest est une occasion unique de célébrer les grands livres, les grandes idées et les grands penseurs, dans la cadre d’un forum indépendant et non partisan où se succèdent les tables rondes, les conférences et les rencontres autour d’une centaine d’exposants issus de tous les horizons de la sphère libertarienne, dans le décor baroque d’un grand hôtel-casino du Strip : le Planet Hollywood. Lire la Suite →

L’avant-première d’Atlas Shrugged à Las Vegas

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Début juillet, juste après le bac, j’irai à la Freedomfest à Las Vegas. Sommes-nous à l’ère de Big Brother ? Tel est le thème de la rencontre cette année. La Freedomfest est le plus grand rassemblement libertarien au monde. C’est un festival culturel et indépendant de tout parti politique. Des centaines de think-tanks (sociétés de pensée) et d’instituts y sont représentés. Une conviction philosophique commune anime tous les participants de ce festival unique au monde : une société libre, prospère et pacifique doit être construite autour de l’échange volontaire plutôt que sur la relation inégale entre un pouvoir centralisé et des citoyens dépendants. Plus de responsabilité individuelle et moins d’État, tel est le « credo » des libertariens américains. Lire la Suite →

L’économie politique selon les libertariens. Par Walter Block

blockL’ECONOMIE POLITIQUE SELON LES LIBERTARIENS

Walter Block*

Source : Journal des Économistes et des Études Humaines, vol.3 n°1, mars 1995.

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* Walter Block est professeur d’économie à Loyola University, New Orleans et au Mises Institute, Alabama.

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Les idées de Ron Paul expliquées simplement

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Ron Paul, ancien représentant du Texas à la Chambre, n’est pas un homme de pouvoir, c’est un homme d’idées, chose rare pour un homme politique, bien que ses idées soient non-conventionnelles.

Si vous voulez un simple aperçu de ses idées, on en trouve une bonne présentation dans un article d’Alex Altman dans le Time magazine du 5 Septembre 2011. Lire la Suite →

Why liberty

why libertyUn livre édité par Tom Palmer et publié par Students for Liberty et Atlas network.

Why liberty est une introduction générale et multidisciplinaire à la puissance transformatrice de la liberté pour l’individu comme pour la société. Il met l’accent sur la politique de la liberté, mais aussi sur la culture,  l’entrepreneuriat,  la santé,  l’art,  la technologie et la philosophie. Je suis en train de le lire avec grand intérêt depuis une semaine.

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Entretien avec Jérémie Rostan sur l’Éthique de la liberté de Murray Rothbard

ethique-de-la-liberteEntretien avec Jérémie Rostan**, auteur d’une préface à la réédition française de l’Éthique de la liberté de Murray Rothbard, aux Belles Lettres dans la collection Bibliothèque classique de la liberté, dirigée par Alain Laurent.

Lorsque The Ethics of Liberty est publié en 1982, Murray Rothbard (1926-1995) n’en est pourtant pas à son coup d’essai: dans une veine semblable, cet émule de Ludwig von Mises s’est fait connaître en 1973 avec For a New Liberty: The Libertarian Manifesto. Mais dans son nouvel opus et en partant d’une décapante « robinsonnade », il radicalise le libertarianisme en prônant une liberté individuelle maximale, l’État zéro et une société totalement privatisée fondée sur l’échange volontaire et le capitalisme de laissez-faire, eux-mêmes légitimés par une réinterprétation rationaliste rigoureuse de la tradition du droit naturel, du droit de propriété et de la morale qui en découle.

Dans cet entretien, Jérémie Rostan décrypte les principales thèses philosophiques contenues dans L’Éthique de la liberté et répond aux objections qui lui sont couramment adressées. Lire la Suite →

A-t-on le droit de tout dire ?

censure-googleIl y a exactement deux ans, le 11 Janvier 2011, s’ouvrait à Paris le procès d’EricZemmour, poursuivi par SOS Racisme, le MRAP, la Licra et l’UEJF, pour les propos qu’il avait tenus, rappelant que la proportion de délinquants est plus forte parmi les populations immigrées. Aujourd’hui, c’est le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, qui annonce sa volonté de faire interdire les spectacles de Dieudonné au motif qu’il tiendrait des propos antisémites. A-t-on le droit de tout dire ? Peut-on laisser les gens passer leur temps à s’insulter, à nier les chambres à gaz, etc. ? Ne faut-il pas qu’une autorité rétablisse l’ordre ?

Une réponse conventionnelle à cette question sera de dire : on a le droit de dire tout ce qui n’est pas interdit par la loi. C’est donc à la loi de définir ce qu’on a le droit de dire ou pas. Ainsi en France par exemple, la censure est légale à l’encontre des propos choquants, blessants pour telle ou telle communauté, des injures, de la diffamation, de l’incitation à la haine, à l’homophobie etc. Lire la Suite →

Test interactif sur la liberté

Faire le test en ligne (Ne pas cliquer sur « sans opinion ». Voir les explications détaillées ici et ici)

Précision importante, il ne s’agit pas de mesurer votre sens moral. Les propositions qui sont ici soumises à votre jugement ne concernent que la loi c’est-à-dire la contrainte juridique imposée à la société. Il ne faut pas confondre légal/illégal avec bien/mal ou moral/immoral. (Voir cette vidéo sur le sujet).

La liberté bien comprise ne refuse pas toute contrainte juridique mais seulement les contraintes arbitraires, celles qui nient le droit naturel de propriété, c’est-à-dire la sphère de liberté individuelle sans laquelle il n’est pas de dignité morale possible. En ce sens les libertariens ne sont pas des libertaires mais des défenseurs de la liberté négative : je suis libre si je ne subis pas l’intrusion forcée d’autrui dans ma vie, si je ne suis pas soumis à la volonté arbitraire d’un autre. Positivement, la liberté peut néanmoins se définir comme le droit de faire un choix volontaire, de décider pour soi-même et de poursuivre ses propres fins sans empiéter sur le droit d’autrui de faire de même (principe de non-agression).

Je suis libre si je peux disposer de moi-même, de ma personne, de mes facultés et de mes biens dans le respect d’autrui. Une société libre n’est pas une société parfaite, dans laquelle le mal aurait disparu, c’est une société dans laquelle l’individu est mieux respecté car il est tenu comme pleinement responsable de lui-même et de ses actes. Voir  sur ce sujet Douglas Rasmussen.

Ma conviction philosophique fondamentale est que l’ordre créé par l’initiative individuelle, dans un univers institutionnel respectueux de ce qui fait l’homme (la propriété naturelle), est plus juste et plus efficace à la fois que celui qui naît de l’ordre artificiel, décidé et dessiné, comme le feraient des architectes sociaux, par quelques bureaucrates, élus ou non.

A lire : Etes-vous conservateur, progressiste ou libéral ?

Mon score à ce test :

mon résultat

Test politique : existe-t-il un autre choix que la droite ou la gauche ?

Diagramme_de_Nolan par Nicomaque 2Depuis le XIXe siècle, le positionnement politique se divise en deux groupes : la droite et la gauche, avec des variations plus au moins radicales aux deux extrêmes. Une grille de lecture aussi simpliste n’est pas capable de rendre compte correctement de la diversité des débats et des positionnements idéologiques. Le problème principal de l’axe gauche-droite est qu’il ne laisse aucune place à la pensée libérale, celle-ci ne pouvant être rangée ni avec l’égalitarisme de la gauche, ni avec le nationalisme de la droite.

David Nolan, expert en sciences politiques, ancien élève du Massachussetts Institute of Technology (MIT) a eu l’idée de créer un diagramme (voir ci-dessus) qui ajoute à l’axe gauche-droite un deuxième axe liberté-contrainte qui va de l’étatisme (point zéro) au « libertarianisme », dont nous parlerons plus bas. Lire la Suite →

Six mythes au sujet du libertarianisme

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Le libertarianisme est aujourd’hui le credo politique dont la progression est la plus rapide aux États-Unis. Le mot libertarianisme est un néologisme permettant d’éviter la confusion avec le « liberalism » américain qui est synonyme d’interventionnisme étatique. 

Dans une vidéo que nous avons ajoutée à la fin de l’article, Tom Woods évoque un auteur qui assimile le libertarianisme à une forme de matérialisme hédoniste. Woods montre simultanément pourquoi cette critique est fausse et pourquoi libertarianisme ne gagnera pas les esprits tant qu’il est sera « vendu » comme une idéologie classique.

En effet, le libertarianisme n’est pas une théorie classique, il s’agit d’une méta-philosophie qui défend les conditions de la vie bonne mais qui ne dit pas comment nous devons vivre. Ce n’est pas une morale, ce n’est pas une métaphysique, ce n’est pas une philosophie de la vie. Comme le dit Douglas Rasmussen, le libertarianisme est méta-normatif. Tel est également le propos de Murray Rothbard dans l’article qui suit. Lire la Suite →

Théorie de la propriété : droit naturel contre utilitarisme. Par Murray Rothbard

rothbard éthique libertéThéorie de la propriété : droit naturel contre utilitarisme

Murray Rothbard, L’éthique de la liberté, chapitre 9.  La propriété et l’agression

Résumé : Le droit de propriété n’est pas seulement un principe de liberté, c’est un principe fondamental de justice. Mais aucune propriété privée n’est juste en soi et par soi. Seule la propriété naturelle est légitime. C’est précisément ce que l’utilitarisme est incapable d’établir correctement.

Il n’est tout simplement pas possible de poser que le grand axiome normatif de la société libertarienne est la protection des Droits de propriété, point final. Car le voleur n’a absolument aucun Droit naturel de conserver la propriété qu’il a volée ; l’agresseur n’a aucun Droit de revendiquer la propriété acquise par voie d’agression. Nous devons donc modifier ou, à proprement parler, clarifier la règle fondamentale de la société libertarienne, pour dire : personne n’a le Droit de commettre une agression contre la juste ou légitime propriété d’autrui. Lire la Suite →

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