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Archives de Catégorie: Jésus

L’invention des institutions de la liberté en Europe

starkCet article propose une explication originale de l’émergence en Europe, à partir du XVIIe siècle, de la liberté politique et économique et, par conséquent, du capitalisme moderne (capitalisme d’entreprise). Première raison, le territoire européen était fragmenté et favorable au polycentrisme et à la concurrence institutionnelle. Seconde raison, « l’éthique de la liberté », condition de possibilité du développement économique, a pu se répandre sur le territoire européen parce que l’Europe avait été unifiée entre le V° et X° siècles par la religion chrétienne, laquelle est favorable à la reconnaissance de cette éthique de la liberté.

Parmi les références citées dans l’article, nous recommandons tout particulièrement Rodney Stark, professeur de sciences sociales à l’université Baylor, à Waco (Texas), traduit aux Presses de la Renaissance : Le triomphe de la raison : Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, 2006. Ce livre étant épuisé, j’en mettrai bientôt quelques extraits en ligne.

L’INVENTION DES INSTITUTIONS DE LA LIBERTE EN EUROPE : FRAGMENTATION POLITIQUE FRAGMENTATION TERRITORIALE ET LA RELIGION

François Facchini[1]

Publié dans Economie Appliquée Tome LXI – N°1, mars 2008, pp.71 – 106 Lire la Suite →

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Le Da vinci code révélé


Cette semaine, j’ai beaucoup parlé du Da Vinci Code à mes élèves. J’ai analysé le livre en leur montrant la supercherie intellectuelle, j’ai vu le film avec quelques élèves (après le cours bien sûr). Devant la déferlante médiatique, j’ai pris le parti de répondre et de discuter avec eux plutôt que de condamner et de boycotter. C’est finalement une excellente accroche pour faire un peu de culture religieuse et historique. Plusieurs travaux m’ont aidé pour creuser le sujet.

D’abord un excellent documentaire britannique que j’ai enregistré sur la chaîne Planète le 3 avril. Il démonte point par point les allégations de Dan Brown en s’appuyant sur des historiens spécialiste du Moyen-Age et des origines du christianisme. Ce documentaire s’appelle Le Da Vinci Code révélé :

L’acteur Tony Robinson (voir photo à côté) s’est lancé dans sa propre quête du Graal pour démêler les éléments de fiction des faits historiques auxquels se réfère le Da Vinci Code. Pour cela, il s’est rendu du Moyen-Orient aux Etats-Unis en passant par l’Italie, l’Espagne, la France et l’Angleterre, et bien sûr, sur les lieux de l’intrigue. Sa conclusion est sans appel : le plus grand canular de tous les temps ! Un tissu de mensonges. Le documentaire démonte la prétendue véracité des faits, documents et témoignages secrets sur lesquels s’appuie Dan Brown (Prieuré de Sion, templiers, cathares, Léonard de Vinci, Marie-Madeleine).

Je me suis aussi beaucoup documenté en lisant le livre de Marie-France Etchegoin, journaliste et Frédéric Lenoir, directeur du Monde des religions : Code Da Vinci : L’enquête. Il met au jour les erreurs et les inventions de l’auteur, ainsi que ses sources véritables, en particulier « L’Enigme sacrée », best seller des années 80, écrit par trois journalistes, spécialiste en littérature ésotérique.
Pour ceux que l’affaire intéresse, j’ai mis en ligne une petite synthèse de mes réflexions à partir du livre de Frédéric Lenoir.

  • Concernant l’Opus Dei, pour se faire une idée juste, voici quelques notes extraites de leur site :

L’Opus Dei est introduit dès la première page du Da Vinci Code. Le préambule intitulé « Les faits » présente en effet, en parallèle, « la société secrète du Prieuré de Sion » et l’Opus Dei. Contrairement à ce qui est indiqué, le Prieuré de Sion n’a pas été fondé en 1099 : c’est une supercherie forgée de toutes pièces dans le milieu des années 1960 par quelques personnages douteux. En revanche, l’Opus Dei existe bel et bien. Mais la présentation qui en faite dans cette page du roman, et tout au long de l’intrigue, est totalement erronée, tant du point de vue général que dans d’innombrables détails.
On peut dire en synthèse que le Da Vinci Code présente de l’Opus Dei une image exactement inversée : inversion du statut de ses membres qui, alors qu’ils sont des fidèles chrétiens courants, sont présentés comme des moines ; inversion des valeurs qui les animent, présentées comme dangereuses, voire criminelles, alors que l’esprit de l’Opus Dei est entièrement conforme à la doctrine et la morale chrétienne ; inversion de l’attitude de l’Opus Dei à l’égard du monde et de l’Église, présentée comme rétrograde, alors que l’Opus Dei a été depuis longtemps reconnu comme un des précurseurs du concile Vatican II.
Il serait absurde de s’appuyer sur le Da Vinci Code pour se faire une quelconque opinion sur l’Opus Dei. On pourra en revanche se reporter à la présentation de l’Opus Dei authentique donnée dans L’Opus Dei, de Dominique Le Tourneau (PUF, collection Que sais-je ? n° 2207).

Enfin, pour les passionnés, je propose une précieuse mise au point concernant les évangiles apocryphes. A ce sujet, Dan Brown cite l’Evangiles de Philippe pour prouver une relation entre Jésus et Marie-Madeleine. Cet évangile gnostique dit que « Jésus embrassait souvent Marie-Madeleine sur la bouche ». Bizarrement, après nous avoir dit que tout était codé, qu’il y avait des signes partout, Dan Brown prend ces paroles au sens littéral alors qu’il s’agit à l’évidence du symbole de l’initiation, la bouche étant liée au souffle et donc à l’esprit. L’union charnelle n’est que la figure de l’union spirituelle (cf. le Cantique des cantiques). Les gnostiques méprisaient le corps mais utilisaient tous les registres de la symbolique biblique.
Je signale aussi le dossier en ligne de la revue Historia qui propose des analyses critiques et des documents approfondis :

– Mode d’emploi
– Une véritable contrefaçon
– Un bon roman, un bon romancier
– En quête du Grand Secret
– Contre-enquête d’Historia
– Dan Brown brode autour de la théorie du complot
– Une oeuvre pour initiés
– Léonard de Vinci
– Contre-enquête d’Historia
– La Vierge aux rochers
– Contre-enquête d’Historia
– La Cène
– Contre-enquête d’Historia
– La vie amoureuse de Jésus
– Contre-enquête d’Historia
– Le Saint-Graal
– Les nouveaux mystères de Paris
– Contre-enquête d’Historia

Le point de vue d’un théologien :

Avant même que le christianisme ne soit blessé, c’est la culture qui est insultée. Il faut vraiment être arrivé à un véritable effondrement de la culture pour qu’un fatras de mensonges comme celui-là puisse apparaître un tant soit peu sérieux. Un tel abandon de l’intelligence ne préfigure pas de beaux lendemains pour l’idée même de culture. Le véritable problème du Da Vinci Code, c’est la haine de soi d’une civilisation qui en vient à considérer ses mythes fondateurs comme des mensonges et leur préfère de réels mensonges totalement pathétiques. La civilisation chrétienne tiendrait à un misérable petit secret sous la couette ? Voilà ce que la théorie du complot peut donner à l’échelle d’une civilisation. Habituellement diabolisée, la voici ici sacralisée, sans se rendre compte qu’elle prépare, à cause de l’effacement culturel qu’elle provoque, une sorte d’assoupissement totalitaire.

Jean-François Colosimo, La Croix, 17 mai 2006

Un site très complet à consulter : http://www.davinci-codex.com

La foire aux imposteurs

Complots en série

Qu’y a-t-il de commun entre Dan Brown et Dieudonné, entre l’Evangile de Judas, Thierry Meyssan, et Michael Moore ? Une véritable fascination pour les complots, rumeurs, légendes et croyances ésotériques. Et le filon est lucratif, il fait vendre.

Tout le monde attend la sortie du film Da Vinci Code, tiré du roman de Dan Brown, en ouverture du festival de Cannes le 17 mai. Un budget pharaonique, un battage médiatique sans précédent.

Pour couronner le tout, la revue « Sciences et Avenir », dans son numéro de janvier 2006, évoquait la redécouverte et la traduction d’un papyrus appelé Evangile de Judas. Il montre Judas non pas comme un traître, mais comme l’apôtre le plus proche de Jésus, le seul qui ait vraiment compris son message. Judas a accompli la volonté divine en livrant Jésus. Il savait que le sacrifice de Jésus était indispensable à la rédemption du monde. Cet évangile est donc présenté comme une réhabilitation de Judas, et une dénonciation du mensonge de l’Eglise qui aurait diabolisé Judas.

Souvenons-nous qu’en 2002 paraissait L’Effroyable Imposture, cette enquête de Thierry Meyssan qui présentait le 11 septembre 2001 comme « la plus grande manipulation de l’Histoire ». Le livre a été traduit en plus de 20 langues et continue à nourrir tous les fantasmes antiaméricains. Nombre de mes élèves sont convaincus du bien-fondé de la thèse du complot americano-sioniste.

Enfin, les sites altermondialistes regorgent eux aussi de complots. Les « véritables maîtres du monde » sont débusqués derrière le « nouvel ordre mondial » qu’ils sont accusés de mettre en place. Ils manipulent et contrôlent tout. Ainsi José Bové affirmant très sérieusement que le Mossad pourrait bien être à l’origine des attentats antisémites en France.

Pourquoi une telle fascination pour le mystère et l’occulte ?

Les points communs :

Premier point commun entre ces différentes théories : un énorme succès auprès du grand public, malgré les nombreuses mises en garde publiées par des journalistes sérieux, des historiens, des philosophes et des théologiens. Le succès du Da Vinci Code tient en particulier à l’attrait pour l’ésotérisme qui permet à chacun de se bricoler son propre système religieux. Le marché du merveilleux se porte bien, il se développe à la faveur de l’inculture et du vide spirituel des masses dans un monde désenchanté, revenu de ses illusions rationalistes et progressistes. En témoigne le nombre de boutiques ésotériques qui fleurissent sur les trottoirs de Paris, ainsi que les impressionnants rayons consacrés à cette littérature, à la Fnac comme à la Procure. En témoigne encore l’immense succès populaire d’un film comme Matrix qui suggère que toute notre existence serait une illusion, fruit de la manipulation des « machines ».

Second point commun : le conspirationnisme. Il valorise l’individu : dans une société qui sacralise le moi, chacun aime à se dire qu’il détient des secrets que les autres ignorent. Il rassure : dans une période d’incertitude, ou chacun est exposé à la surinformation, à la crise du progrès, à la crise des institutions traditionnelles, il est tentant de croire que tout est lié, qu’il n’y a pas de hasard, qu’on nous ment, et que nous sommes tous des victimes innocentes. Des jésuites à l’Opus Dei, de l’OMC au FMI, du Protocole des sages de Sion au lobby juif international, les coupables ne manquent pas. Les amalgames non plus : Bush = Hitler ou Bush = Ben Laden ou encore Bush = marionnette de Sharon. « Mélangez dans un shaker des choses aussi différentes que la guerre en Irak, la question palestinienne, la mondialisation économique et la puissance américaine, ajoutez un zeste de vielles théories tiers-mondistes, une dose de discours marxiste. Secouez bien dans tous les sens et il en ressortira qu’Irak, Palestine, mondialisation et puissance militaire américaine sont liés à un plan global américano-sioniste de domination du monde. » (Antoine Vitkine. Les nouveaux imposteurs. Editions de la Martinière. 2005)

Troisième point commun : une exploitation de la science et de l’histoire à des fins irrationnelles (ou commerciales tout simplement). Dans son livre, Dan Brown affirme que Jésus de Nazareth n’était qu’un homme comme les autres, marié à la pécheresse Marie-Madeleine, qu’il n’a pas été crucifié et n’est pas mort mais s’est enfui avec elle. Dan Brown est romancier. S’il prend des libertés avec l’histoire, c’est bien entendu son droit le plus strict. Mais là où commence la dérive, c’est lorsqu’il prétend que sa version de l’histoire est « exacte », qu’elle est même plus vraie que la version traditionnelle, puisqu’il dit dès la première page « toutes les descriptions de monuments, d’œuvres d’art, de documents et de rituels secrets évoqués sont avérés ». Dan Brown prétend se fonder notamment sur des manuscrits cachés, découverts à la fin des années 1940 dans la bibliothèque gnostique de Nag Hammadi, en Egypte, et sur le site de Qumrân, au bord de la mer Morte. Or la supercherie réside ici dans le fait que ces manuscrits sont connus de tous les historiens et qu’ils n’ont rien de secret. Il s’agit en particulier de l’Evangile de Philippe, connu pour refléter les conceptions gnostiques du salut, plus que la vie réelle de Jésus.

P.-A. Taguieff souligne bien le rôle moteur joué par internet dans cette diffusion de pseudo-théories. « Internet c’est le vecteur parfait pour la prolifération des rumeurs hostiles et des croyances magiques. Les théoriciens du complot l’ont bien compris – je pense aux amis de Dieudonné ou de Thierry Meyssan. Il permet de diffuser, sans aucun contrôle, des thèses délirantes qui ne pourraient pas être publiées. Et qui dans le monde du soupçon acquièrent de ce fait une valeur inestimable : avoir reçu l’information en confidence, de bouche à oreille, d’ordinateur à ordinateur, fait de vous un initié. Ici, pas de contre-pouvoir, pas d’appareil critique. » (Nouvel Observateur, jeudi 27 octobre 2005 – n°2138 – Des Illuminés de Bavière au 11 septembre, l’increvable mythe du complot.)

Les critiques philosophiques

Le philosophe Pierre-André Taguieff a consacré au conspirationnisme son dernier livre, La Foire aux «Illuminés» (Mille et Une Nuits). L’auteur nous conduit à une exploration du bazar de l’ésotérisme c’est-à-dire des formes multiples du « croire » hors des frontières strictes du religieux institutionnel. Selon P.-A. Taguieff, les thrillers ésotérico-religieux d’un Dan Brown puisent dans le même fonds symbolique (rumeurs, légendes, croyances) que les délires idéologiques d’un Thierry Meyssan dénonçant le complot mondial de la CIA.

Le conspirationnisme se définit par la croyance que des puissances occultes manipulent le monde. Il développe une rhétorique du soupçon poussée à l’extrême, avec cette idée récurrente que quelqu’un tire les ficelles et manipule tout le monde. Selon Taguieff, « la thèse du complot, comme toute construction paranoïaque, est irréfutable : les preuves avancées qu’un complot n’existe pas se transforment en autant de preuves qu’il existe. » Si vous niez l’accusation, cela prouve que l’accusation est vraie. Celui qui est accusé de comploter est forcément un menteur puisqu’il complote. Donc s’il nie c’est la preuve qu’il est coupable. Le propre des théories conspirationnistes est enfin de créer des connexions entre des événements qui n’ont rien à voir, c’est le vieux sophisme de la fausse analogie.

Hannah Arendt avait déjà, en son temps, analysé la psychologie des masses à l’âge du totalitarisme. « Elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seule imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui semble à la fois universel et cohérent. En éliminant les coïncidences, on invente un pouvoir suprême et universel qui est censé être à l’origine de tous les accidents. » (Les Origines du totalitarisme, vol. 3, p. 78.)

De son côté, Pascal Bruckner, dans Misère de la prospérité (Grasset, 2002, citations in Le livre de poche, p. 71-72), réfute par l’absurde les fantasmes de complots des altermondialistes. Comment ont-ils pu eux-mêmes échapper au conditionnement qu’ils dévoilent ? Par quel miracle l’influence démesurée des nouvelles techniques de communication et de manipulation ne les ont-elles pas marqué de leur empreinte subliminale ? Bruckner prend l’exemple de Bourdieu. Celui-ci soutient que certains mécanismes juridico-politiques élaborés dans l’ombre « préparent l’avènement d’une sorte de gouvernement mondial invisible au service des puissances économiques dominantes » (Pierre Bourdieu, Contre-feux 2, Raisons d’agir, 2001, p.69). Bruckner est perplexe : « Si ce gouvernement mondial est vraiment invisible, comment Bourdieu faisait-il pour le discerner ? De quelles armes intellectuelles disposait-il dont nous serions, nous ses humbles lecteurs, dépourvus ? ». Selon Bruckner, « on touche là aux limites d’une philosophie du soupçon qui décrète cachées des choses que tout le monde connaît pour se donner le lustre de les débusquer. En présupposant ce qu’elle va découvrir, elle soulève les objets culturels ou économiques, comme des pierres pour y dénicher un mystère qu’elle a elle-même placé. »

Quelle attitude adopter face à ces emballements collectifs irrationnels ? Ne pas oublier qu’ils ont toujours existé. L’exploitation des naïfs n’est pas une nouveauté, tout comme les égarements des faux-prophètes. L’extinction de la crédulité n’est pas pour demain. Y voir plutôt une invitation à témoigner de la vérité qui rend libre. L’espérance est à ce prix !

René Girard sous la coupole

Un philosophe vient d’entrer à l’Académie française. Il y a été reçu ce jeudi 15 décembre au 37e fauteuil, celui dont le second titulaire fut Bossuet.
Officiellement, René Girard fut professeur de littérature française et de civilisation mais sa compréhension novatrice du désir, de la violence et du religieux en fait l’un des grands philosophes de ce temps.
Reconnu tout d’abord comme un théoricien original de la littérature avec un essai remarqué (Mensonge romantique et Vérité romanesque, 1961) qui proposait notamment une lecture de Dostoïevski entre stylistique et psychanalyse, René Girard allait développer dans ses livres suivants (La Violence et le Sacré, 1972; Des choses cachées depuis la fondation du monde, 1978; Le Bouc émissaire, 1982) une analyse du phénomène de la violence par le désir mimétique, c’est-à-dire le désir par deux sujets d’une même chose. Quand le désir mimétique intervient, la violence émerge immanquablement, il s’agit d’un mécanisme inhérent à l’homme. A cause de l’omniprésence de ce désir, simple, universel et unique, la violence est partout et sans fin. Selon Girard, le sacré a toujour eu pour fonction de résoudre ce drame par la mise en place du sacrifice de boucs-émissaires. Mais ce mécanisme victimaire est pervers car il proclame la culpabilité de la victime et masque ainsi sa propre violence. Seule la Bible, contrairement aux mythes, renonce à la violence et prend le parti des victimes reconnues dans leur innocence.

Prenons par exemple, le mythe d’Oedipe. Parce qu’il a tué son père et couché avec sa mère, les hommes rendent Oedipe responsable de la peste qui sévit dans la ville. Faux, écrit René Girard, les hommes ont besoin d’un bouc émissaire pour trouver une explication à cette peste. Oedipe est expulsé. La Bible ne prend pas ces accusations au sérieux. Ainsi, dans l’histoire de Joseph, la foule des frères a tort d’expulser Joseph. Par la suite l’innocence de Joseph apparaît au grand jour. Ces deux histoires sont analysées et commentées par Girard dans « J’ai vu Satan tomber comme l’éclair », l’un des livres les plus clairs et les plus lisibles de l’auteur. Dans le même livre, Girard félicite Nietzsche d’avoir mis en évidence la singularité de la Bible qui défend la victime. C’est ce que Nietzsche a appelé la « morale des esclaves ». Mais pour Girard il ne s’agit pas d’une morale de la foule des faibles contre l’élite des forts. La victime est révélée comme elle est réellement: innocente et le mensonge de la foule qui l’accuse est dévoilé.

J’ai commencé à entendre parler de Girard quand j’avais à peine 12 ans, dans les années 80. Un ami de mes parents partait aux USA faire une thèse de doctorat avec lui. Depuis il est devenu son assistant à Standford pendant quelques années avant de s’installer là-bas définitivement.
Comme Dantec, mais dans un autre genre, Girard est un exilé. Il a quitté la France pour les USA et y a fait toute sa carrière, devenant l’un des français les plus connus dans ce pays, avec Foucault, Derrida et Michel Serres. Il faut dire que la « French Theory » a toujours beaucoup de succès auprès des américains. Pourtant Girard est un penseur atypique, loin des modes et du prêt-à-penser médiatique.
Michel Serres, qui a enseigné aussi de longues années dans les universités américaines, a salué en lui lors de sa réception à l’Académie, rien de moins que « le nouveau Darwin des sciences humaines ».

Sebastien Lapaque résume bien l’homme et l’oeuvre dans Le Figaro du 16 septembre :

« Anthropologue, philosophe franc-tireur aux hardiesses de théologien, René Girard est, depuis quarante ans, l’un des hommes dont les travaux ont le plus complètement renouvelé le ciel des idées. Depuis Mensonge romantique et Vérité romanesque, La Violence et le Sacré et Le Bouc émissaire, ses livres ont refondé l’idée que l’on se faisait de la violence et de ses représentations avant de déboucher sur une défense anthropologique du christianisme. Nous sommes quelques-uns à lui devoir beaucoup : le goût de l’exercice de la pensée véritable, la passion de l’aventure intellectuelle au sens plein. Tournant le dos aux prétentions scientifiques de son siècle et aux doctrines occupées à «tuer le sujet», René Girard s’est employé à démontrer que les Evangiles étaient une théorie de l’homme avant d’être une théorie de Dieu. Quand ses contemporains cherchaient la vérité sur l’origine des institutions humaines chez Marx et Freud, il s’est obstiné à la trouver dans les Ecritures, lues et relues avec les grands romans du XIXe siècle non pas interprétés comme «contenants» à déconstruire comme un Mécano, mais comme «contenus» faisant sens. En plein triomphe du relativisme et de la french theory, il a eu l’audace de proposer une nouvelle théorie générale. C’est ainsi que l’écrivain a expliqué la violence du monde en décortiquant le mécanisme du désir mimétique. «C’est toujours en imitant le désir de mes semblables que j’introduis la rivalité dans les relations humaines et donc la violence.»
Par le mécanisme de la rivalité mimétique, l’adversaire se transforme en modèle et le cycle de la vengeance déroule ses maléfices en spirale infinie. Ce mouvement premier de l’imitation comme coïncidence des opposés avait déjà été observé par saint Augustin, chez qui le penseur avoue volontiers retrouver les trois quarts de ses conclusions. De telles lectures et de telles positions lui ont longtemps valu le dédain d’une intelligentsia française fascinée par le structuralisme et la déconstruction. « 

Voir aussi Philippe Nemo, auteur de « Qu’est-ce que l’Occident ? » (2004) :

« L’œuvre fondamentale de René Girard a établi que la religion biblique, en retenant comme vérité religieuse la parole des victimes des mécanismes de bouc émissaire, et non le mythe, version donnée de ces mêmes phénomènes par la foule persécutrice, a brisé la vieille logique des sociétés magico-religieuses. Ces sociétés impliquaient l’unanimité et interdisaient la critique. Elles étaient incapables de toute innovation. C’est donc la compassion pour les victimes apportée par la nouvelle morale biblique qui a enrayé la production des cultures magico-religieuses fixistes et rendu possible l’apparition de sociétés désireuses et capables d’assumer le changement historique. La Bible, d’une manière plus radicale que la Cité grecque, a introduit le germe de la pensée critique dans l’Histoire. Elle a valorisé la dissidence individuelle contre le holisme des sociétés sacrales, ce qui devait être la cause évidente ou sous-jacente d’une cascade de transformations historiques. »

Enfin, Jean-Pierre Dupuy écrivait dans le Nouvel Observateur du 18/ 08/ 94 :

« Il y a un phénomène Girard. De par le monde, nombreux sont ceux qui le tiennent pour l’un des plus grands penseurs de notre temps, de la stature d’un Freud ou d’un Marx, avec la vérité en plus. Dans le petit cercle des spécialistes des sciences de l’homme, en revanche, il n’est pas rare de le voir traiter d’imposteur. Jamais sans doute un tel ostracisme de la part de ses pairs n’aura frappé un intellectuel. Je connais maints universitaires qui, bravant l’interdit et s’inspirant des idées de Girard, trouvent prudent de n’en rien dire. »

A lire :
Une bonne présentation de ses thèses sur le net
Une interview de Girard sur les attentats du 11 septembe 2001

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