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Archives de Catégorie: islam

Averroès versus Al Gazhali : philosophie et mysticisme en islam.

averroesAu cours du Moyen-Âge, une controverse fondamentale a opposé les partisans du mysticisme et les partisans du rationalisme. Les uns, opposés à l’usage de la raison, les autres, cherchant à unir la philosophie et la théologie. Dans l’Europe chrétienne, cette querelle a d’abord opposé Abélard à Bernard de Clairvaux, puis Thomas d’Aquin aux partisans de l’interdiction d’Aristote.

 Or, cette querelle a eu lieu aussi dans l’islam. Mais à la différence du christianisme, c’est le mysticisme qui l’a emporté à la fin du Moyen-âge. À partir du XIVe siècle, on voit disparaître les philosophes au profit des juristes dont la fonction principale est de faire observer les préceptes du Coran, codifiés par leurs soins. On ne trouve quasiment plus de chercheurs, de savants, de penseurs. Un penseur perse fut à l’origine de cette tradition mystique, hostile à la philosphie : Al Ghazali. Il fut combattu vainement par Averroès (de son vrai nom : Abû-Walid Muhammad Ahmâd ibn Rushd (1126-1198). Lire la Suite →

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L’invention des institutions de la liberté en Europe

starkCet article propose une explication originale de l’émergence en Europe, à partir du XVIIe siècle, de la liberté politique et économique et, par conséquent, du capitalisme moderne (capitalisme d’entreprise). Première raison, le territoire européen était fragmenté et favorable au polycentrisme et à la concurrence institutionnelle. Seconde raison, « l’éthique de la liberté », condition de possibilité du développement économique, a pu se répandre sur le territoire européen parce que l’Europe avait été unifiée entre le V° et X° siècles par la religion chrétienne, laquelle est favorable à la reconnaissance de cette éthique de la liberté.

Parmi les références citées dans l’article, nous recommandons tout particulièrement Rodney Stark, professeur de sciences sociales à l’université Baylor, à Waco (Texas), traduit aux Presses de la Renaissance : Le triomphe de la raison : Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, 2006. Ce livre étant épuisé, j’en mettrai bientôt quelques extraits en ligne.

L’INVENTION DES INSTITUTIONS DE LA LIBERTE EN EUROPE : FRAGMENTATION POLITIQUE FRAGMENTATION TERRITORIALE ET LA RELIGION

François Facchini[1]

Publié dans Economie Appliquée Tome LXI – N°1, mars 2008, pp.71 – 106 Lire la Suite →

A. Laurent (Epilogue)

Suite et fin des notes de lecture sur le livre d’Alain Laurent.


Alain Laurent écrit : « Voir les sociétés ouvertes occidentales se muer progressivement et sans réagir en vastes zones molles « humanitaires » à paisiblement squatter et si tolérantes envers leurs nouveaux ennemis de l’extérieur, les voir aussi tellement réceptives aux idéologies du renoncement mais si peu aux mises en garde de la pensée de résistance, voici qui ne peut manquer d’interpeller leurs vrais partisans. »

La société ouverte contiendrait-elle dans sa structure, son fondement, un vice de forme ?

« Ne serait-elle même pas intrinsèquement porteuse d’une logique pouvant, si elle n’est pas accompagnée de contrepoids et d’une constante vigilance, finalement se retourner contre elle-même et la faire courir à sa perte ? »

La maladie (sénile) des sociétés ouvertes.

Le climat psycho-moral de l’époque en Occident, en Europe et particulièrement en France est à la « repentance ». Se repentir d’appartenir à une société qui a recouru à l’esclavage, se repentir d’avoir été des colonialistes, se repentir d’être toujours des racistes, des xénophobes, des islamophobes. Se repentir, donc, d’être souillés par le péché originel d’être des Occidentaux. Bruckner a été le chef de fil de cette dénonciation « culpabilisatrice ». Dans Sanglot de l’homme blanc, il se demande « comment la haine de soi est devenue le dogme central de notre propre culture », et pourquoi une société qui a éliminé le péché individuel cultive à ce point le sentiment d’une culpabilité collective…lugubrement stérile ». Cette culpabilité est de nature complètement irrationnelle. « Les Occidentaux actuels n’ont personnellement rien commis de répréhensif et ils ne sont pour rien dans l’esclavage et le colonialisme de jadis. » Mais les membres de la bien-pensance continuent de culpabiliser en employant le « nous de l’abject ». Dans le même temps, ils prônent une culture de l’excuse vers tout ce qui n’est pas occidental (la racaille des banlieues, les transgressions alterculturelles, voire les auteurs des attentats islamistes…).

Cette obsession de la culpabilité dans nos sociétés ne témoigne-t-elle pas d’une maladie profondément insérée dans ces mêmes sociétés, un « masochisme moralisateur » (Finkielkraut, Valeurs actuelles, 07 10 05) ayant comme exutoire l' »antiracisme » et le « sans-frontiérisme »? De plus, de cette haine apparemment inexpiable de soi, l’idolâtrie de l’Autre représente sans doute la manifestation la plus troublante mais aussi la plus instructive. Ce manichéisme entre haine de soi et amour inconditionnel de l’Autre est la clé de la mystification :

« L’autre en soi, indifférencié et collectivisé, l’Autre sacralisé par une majuscule, tout simplement n’existe pas : ça ne veut strictement rien dire. Derrière ce qui n’est qu’une fiction et une abstraction, il n’y a que « les autres », des individus très différents les uns des autres – moins du fait de leurs « identités culturelles » respectives que de leurs dispositions personnelles à respecter (!) les autres cultures et consentir à culturellement s’adapter, s’intégrer, subvenir à leur propres besoins et au minimum ne pas troubler les pays d’accueil où ils décident d’émigrer. »

L’Occident, les français, ne rejettent donc pas un Autre imaginaire mais des autres qui ne veulent pas s’intégrer ou plutôt qui souhaitent imposer des modes de vie incompatibles avec les règles en usage dans nos sociétés ouvertes. Ce syndrome masochiste qui nous pousse à « aimer » de façon inconditionnelle ceux qui nous haïssent ressemble grandement au syndrome de Stockolm.

« L' »Occident » et l' »Islam » en sont venus à composer un couple antagoniste de type sadomaso ou fort/faible en termes nietzschéens sur le plan des valeurs comme sur celui des attitudes existentielles – et pas forcément toujours au passif du monde islamique. D’un côté et pour schématiser, la virilité volontiers belliqueuse, des mœurs largement patriarcales et machistes, un rigorisme qui ne doit pas cacher un socle intact de rigueur morale, le courage, les certitudes, la confiance en soi, la bonne conscience – et de l’autre, l’emprise émolliente des « valeurs féminines » (l’apaisement, l’indulgence…), le règne du maternitaire et de « Big Mother », la permissivité hédoniste quasi illimitée, le doute sur soi, la peur, l’auto-dénigrement et la mauvaise conscience… »

Il faut impérativement creuser la nature de ce mal occidental qui attaque nos sociétés ouvertes.

Ou bien ces sociétés ouvertes sont victimes d’un « agent pathogène » qui n’a rien à voir avec elles mais qui corrompt ses principes et valeurs – Freud dans Malaise dans la civilisation, évoque « un sentiment de culpabilité comme le problème capital du développement de la civilisation« , ou bien c’est le principe d’ouverture lui-même qui est intrinsèquement en cause. Soit que mal conçu, il se trouve excessivement à la merci d’une interprétation biaisée, paroxystique (l’hyperouverture sans-frontiériste et multiculturaliste), qui refuse la fixation de limites régulatrices fermes applicables en fonction de l’hostilité de l’environnement ou de circonstances déstabilisatrices : à trop et indéfiniment s’ouvrir, on risque fort de se vider de sa substance. Il nous faut redéfinir la société ouverte pour en déterminer les conditions pratiques de possibilité et de sauvegarde.

La société ouverte : mode d’emploi



Pour défendre le modèle classique de la société ouverte (Popper, Hayek, Revel), il nous faut reposer quelques pistes fondatrices qui « réaffirment le caractère objectif de l’universalisme des droits de l’homme individuel… »

La société ouverte résulte de la dissipation de l’illusion groupale ou collectiviste : « la société ouverte en prend acte et tire les conséquences de ce que la nature humaine est fondamentalement individuée et individualisable, que l’individu est une réalité universelle objective et que sa nature d’être pensant et pouvant poursuivre des fins singulières, possédant la capacité de s’autodéterminer et librement choisir lui confère nécessairement des droits égaux, sans frontière ni considération d' »appartenance » ou de sexe, d’exercer cette liberté et la responsabilité personnelle qui lui est inhérente. » Les actions dissidentes d’hommes et de femmes dans toutes les sociétés fermées qui existent témoignent de la force irréductible de l’individualité souveraine en quête de liberté.

Le corollaire de obligé de l’ouverture est développé par Hayek : « la consécration de la liberté individuelle et de la pluralité des fins a pour contrepartie et condition la reconnaissance effective par tous de la réciprocité, du respect mutuel de l’égalité des droits. » Il faut donc des règles du jeu, des règles générales de droit commun pour protéger et renforcer l’exercice de la liberté individuelle. Sans cette infrastructure juridico-institutionnelle qui ajuste les libertés individuelles les unes aux autres, la société ouverte demeure sans consistance. Ainsi, « plus une société s’ouvre, et plus il faut quelque part resserrer les boulons…car contrairement aux apparences et illusions, vivre en société ouverte ne signifie nullement le passage à une permissivité généralisée…. Les sociétés ouvertes sont viables parce qu’on y fait d’abord confiance à la responsabilité individuelle des gens, et que ceux-ci adhèrent au bien-fondé des règles de juste conduite qu’on leur a appris à intérioriser (l’éducation familiale et scolaire joue un rôle fondamental dans cet apprentissage). »

Une société ouverte doit donc demeurer fermée à tout ce qui menace l’exercice des libertés individuelles.

Conséquence de cette nécessaire fermeture à ce qui menace la société ouverte : il ne faut pas oublier que les sociétés ouvertes sont des territoires délimités par des frontières (Bruckner : « il faut être domicilié pour s’ouvrir sur l’extérieur et il est bon que les nations soient séparées pour exister »), ou encore des nations. Qu’est-ce à dire ? La référence à la nation est à manier avec prudence. Elle y divorce nécessairement de sa conception traditionnelle de type holiste, animiste et communautariste qui en fait une sorte de super-individu doté d’une « âme »… Et elle doit s’y séparer de tout ce qui peut servir d’alibi au nationalisme comme aux nationalisations, ou de support à une « identité nationale » figée et culturellement protectionniste... Mais elle demeure plus qu’opératoire : existentiellement indispensable et politiquement, démocratiquement vitale, en prenant le visage de la nation ouverte, réunissant éventuellement des nations antérieurement et historiquement séparées. Même si le monde ne se composait que de sociétés démocratiques avec des personnes respectueuses des vrais droits d’autrui, les frontières ne disparaitraient pas pour autant : elles cesseraient simplement d’être des clôtures pour devenir de simples interfaces distinguant des territoires nationaux. « Mais ce monde irénique n’existant pas, et les choses étant ce qu’elles sont au-dehors de l’Union et des sociétés ouvertes extra-européennes (conflictuelles, instables, invasives, culturellement trop hétérogènes), les frontières des nations ouvertes ne peuvent que demeurer, conservant leur fonction de sécurisation de l’ouverture interne. »

A l’intérieur de ces frontières, les citoyens n’ont qu’un seul droit, un droit souverain, en fait, celui de disposer démocratiquement d’eux-mêmes : « c’est la seule signification acceptable de la « souveraineté nationale. » Ils n’ont aucune obligation à s’adapter culturellement aux nouveaux-venus. Réciproquement, un migrant n’a que deux droits : « celui de ne pas être l’objet de violences, et aussi de ne pas être rejeté a priori à cause de sa « race », de ses origines ethniques ou géographiques et de sa religion. » Trigano : « L’immigrant est un demandeur. Il frappe à la porte d’une société dont il sollicite l’hospitalité. Rien, absolument rien ne lui est dû au départ. » Le migrant aura des obligations vis à vis de cette société qui l’accueille : « subvenir à ses propres besoins et ceux de sa famille, respecter intégralement les institutions et lois en vigueur, faire l’effort de s’adapter au contexte local. »

Mise en œuvre concrète de mesures pour appliquer ces principes régulateurs de la société ouverte :

– suppression des aides automatiquement accordées aux étrangers entrant illégalement dans une nation ouverte.

– expulsion sans états d’âme et manu militari si nécessaire des étrangers délinquants.

– suppression de toute subvention aux associations qui soutiennent l’islamisme et engagement automatique de poursuites contre les auteurs d’accusations abusives de « racisme », xénophobie » et « islamophobie ».

– révision du droit du sol, sans bien sûr instituer ou revenir à un droit du sang inhérent aux sociétés closes, mais en instituant un droit contractuel.

– abandon de toute mesure de « discrimination positive » sur des bases ne serait-ce qu’implicitement ethno-raciales ou religieuse.

– Maintien intégral des principes de sécurité-laïcité et donc neutralité de l’Etat.

Avec ces mesures ou conditions, les sociétés ouvertes pourront devenir toujours plus multiraciales et accueillantes à une diversité culturelle individualisée et modérée. Ce pendant, soyons réalistes : nous sommes loin d’en être là. Quand bien même il y aurait un miraculeux retournement de nos gouvernants en faveur de ces mesures vitales, la virulence des ennemis extérieurs ne s’atténuerait pas, non plus que la suppression de flux migratoires alimentés par une surpopulation croissante et les déplacements massifs de réfugiés provoqués par l’éventuel réchauffement climatique. Qu’on le veuille ou non, les sociétés ouvertes occidentales se trouvent effectivement dans une position de « forteresse assiégée ».

Et Barnavi de déclarer aux Occidentaux : « Il vous faudra réapprendre à faire la guerre. Il vous faudra vous armer de patience et de convictions, et tracer bravement la ligne de défense en deçà de laquelle vous ne pourrez ni ne voudrez reculer. » (2006), « il faut réapprendre le goût amer du conflit pour la défense des valeurs qui définissent ce que nous sommes et ce que nous voulons être. » (Le Monde 2, 9 décembre 2006). Dans ce contexte, les sociétés ouvertes n’ont guère le choix que d’établir des lignes de protection mais « une telle ligne de défense s’apparenterait plus à un barrage filtrant qu’à une muraille ou ligne Maginot. »Cette stratégie de défense ne peut prendre son plein sens qu’à l’échelle géopolitique globale d’un nouveau « monde libre » alliant sociétés ouvertes occidentales et non occidentales, confirmées ou émergentes – autre visage de l’ouverture. »

Conclusion

Le voyage au bout de l’ouverture, avec Revel : dans Comment les démocraties finissent, en 1983, il écrivait : « La démocratie aura peut-être été dans l’histoire un accident, une brève parenthèse qui, sous nos yeux, se referme. » Jugeant que la démocratie incline à méconnaître, voire à nier les menaces dont elle est l’objet, tant elle répugne à prendre les mesures propres à y répliquer. Et il observait qu’ « à l’ennemi extérieur […] s’ajoute pour la démocratie l’ennemi intérieur dont la place est inscrite dans ces lois-mêmes. » La démocratie ? : « une victime complaisante » et ce qui la distingue, cette démocratie « c’est son ardeur à étaler au grand jour sa croyance en sa propre culpabilité. »

Ainsi, « on est amené à redouter que la société ouverte n’ait été qu’une brève parenthèse dans l’histoire de l’Occident. »(…) Pour que la société ouverte cesse d’être son propre fossoyeur et revienne à elle-même, il faudrait que la pensée de résistance parvienne à convaincre les aveugles volontaires à sortir de leur cécité et se ressaisir…. Sans doute faut-il davantage compter sur les ruses et les provocations du réel – et ses surprises imprévisibles. »

Vous pouvez retrouver l’ensemble des notes de lecture en parcourant les archives de décembre et novembre 2008. Vous trouverez un extrait significatif du livre, sur Popper et Hayek en cliquant ici

Halte aux Feux


2 visions du conflit israélo-palestinien :

http://nicomaque.blogspot.com/2006/09/halte-aux-feux-2.html

Une réislamisation massive (ch 6)



Une réislamisation massive, globalisée, conservatrice et offensive



On voit très souvent le monde islamiste provoquer de graves remous dans le monde par des attentats spectaculaires. « Mais ces convulsions violentes ne sont que l’écume bouillonnante. » En effet, selon Alain Laurent, il faut surtout s’attacher aux évolutions de fond dans les pays musulmans comme dans le reste du monde, d’un l’islam traditionnel, rigoriste, obscurantiste et radical.



« L’état des lieux ne laisse guère place au doute sur l’ampleur de ce refus de la sécularisation. »



Algérie : le gouvernement a fait adopter un code de la famille jugé archaïque par les associations féminines laïques; une loi promulguée en mars 2006 punit de prison toute personne qui tente de »convertir un musulman à une autre religion » (en mars 2008, Habiba Kouider, convertie au christianisme, est arrêtée, accusée de prosélytisme pour avoir transporté des Bibles.)

Tunisie : le port du voile se répand; et les femmes adoptent des comportements rigoristes.

Maroc : le port du hidjab devient la règle dans de nombreux endroits, certains enseignants « impies » sont stigmatisés, le Parti de la justice, islamiste, est arrivé en tête des élections de septembre 2007 et prône le retour des femmes à la maison;dans un sondage paru en 2006 dans l’Economiste, 50% des garçons veulent un femme voilée et pour 44% des Marocains, Al Qaïda n’est pas terroriste.

Turquie : « en marge du retour du voile (favorisé par le parti islamiste « modéré » AKP reconduit au pouvoir), des sondages indiquent que 60% des reprochent aux dirigeants politiques de « manquer de foi »; de multiples incidents ou crimes poussent les chrétiens à émigrer, et parlant des Turcs présents en Allemagne, le Premier ministre Erdogan soutient que leur « assimilation est un crime contre l’humanité. » Le processus de réislamisation y devient si sensible qu’à l’été 2008, la Cour constitutionnelle a failli interdire le parti AKP pour « activités anti-laïques » et l’a sanctionné financièrement pour ce motif. »

Egypte : emprise grandissante des Frères Musulmans sur la population.

Nigeria : « dans les douze provinces du nord-est, la charria s’est peu à peu imposée pour régler les moindres aspects de la vie courante, ce qui provoque des incidents violents avec les non-musulmans dont beaucoup s’enfuient de cette zone. »

Afghanistan : « la nouvelle Constitution de 2003 dispose qu' »aucune loi ne peut être contraire aux valeurs sacrées de l’islam ». Deux condamnations légales à mort annulées à grand-peine par des artifices juridiques et sous la pression internationale (celle de l’apostat Abdul Rahim en mars 2006 et celle de Perwiz Kambakhsh pour « interprétation erronée des versets du Coran »).

Malaisie : « dans ce pays où comme en bien d’autres on naît automatiquement musulman et où l’islam est règle de droit, la Cours fédérale a en mai 2007 refusé de retirer la mention « musulman » sur la carte d’identité de l’apostate Lina Joy (née Azlima Jailami) qui voulait devenir chrétienne et a du se réfugier en Australie : car « on ne peut entrer et sortir d’une religion à sa guise »; des femmes y sont envoyées maintenant en « centre de réhabilitation islamique » si leurs moeurs laissent islamiquement à désirer. »

En fait, « partout, l’islam demeure (parfois même, devient) religion d’Etat monopolitique, avec institutionnalisation plus ou moins adaptée de la charria en source principale de droit et de code légal. »

Tout processus de ces pays de démocratisation s’avère fort difficile voire impossible et lorsque des élections ont lieu, elles donnent des résultats inquiétants, avec les victoires de partis islamistes « modérés » ou radicaux (sauf au Pakistan en janvier 2008).

L’allégation d’une immense majorité de « modérés » pacifiques, tolérants et ouverts est aussi à étudier. En effet, qu’il y ait des musulmans modérés n’est pas douteux mais qu’ils soient une majorité l’est beaucoup plus. Le clair et franc soutien aux libertés individuelles peine vraiment à se voir de la part de ces masses de musulmans « modérés. » Les foules islamiques, souvent prêtes à clamer leurs indignations sont très silencieuses quant à un éventuel soutien aux « musulmanes libres ».

Et que dire de leur soutien à Saddam Hussein et Ben Laden et à la liesse des populations à l’annonce des attentats du 11 septembre. « Cette abstention massive et ces indignations sélectives révoltent Irshad Manji : « Nous n’avons de cesse de déplorer l’exploitation de l’islam par les intégristes, mais quand l’occasion se présente de répliquer vigoureusement à leurs hurlements, nous nous retranchons dans le mutisme. Entre les clameurs des intégristes et le silence des modérés, quelle voix porte le plus ? »



J. F. Revel a beaucoup critiqué ce caractère hautement improbable de l’existence d’une immense majorité de modérés « ouverts et tolérants. » Dans une chronique du Point (2 mars 1996), il déclare : « On souhaiterait que parfois cette majorité supposée se prononce de façon plus ouverte, se manifeste de façon plus massive contre l’intolérance des extrémistes. » et il conclut, après les attentats du 11 septembre, dans L’Obsession anti-américaine : « La notion que ‘l’immense majorité » des musulmans fixés en Europe serait modérée se révèle n’être qu’un rêve, ce qui fut mis spectaculairement en lumière durant les deux mois qui suivirent les attentats contre les Etats-Unis. »



L’affaire des « caricatures » a démontré aussi la réislamisation de la France et surtout le vraie réalité de cette « majorité » de soi-disant modérés.En effet, les critiques virulentes contre la présentation de ces caricatures est venue de « modérés » de l’UOIF et du très officiel CFCM. Ainsi que du recteur de la grande mosquée de Lyon et de musulmans de base. »L’adoption, en janvier 2008 à Bruxelles de la charte des musulmans d’Europe réclamant que l’identité islamique bénéficie dans l’Union d’une reconnaissance publique et d’une attribution subséquente de droits différenciés renforce l’idée qu’est ainsi en cours un processus sinon un projet d’islamisation du Vieux Continent. »



Le fait d’un développement d’un « islam de marché », dans le domaine économique tendrait à démontrer la modernisation possible d’un islam archaïque. En fait il n’en est rien : car ces pratiquants musulmans de la liberté économique ne se convertissent souvent pas forcément en même temps aux autres requis de la liberté individuelle pour tous. Ils sont souvent fort attachés à la loi du Coran qui contiendrait selon eux en germe « tout le possible des libertés acceptables. »

Autre argument aussi avancé aussi par les musulmans modérés : l’archaïsme de leur religion ne serait pas organiquement lié, en fait, avec la théologie ultime du Prophète. Mais alors pourquoi n’y a t-il aucune évolution positive sur des sujets qui « fâchent » comme l’asservissement des femmes, l’hyperréglementation de tous les aspects de la vie, le fanatisme etc…



Autre argument qui consiste à attribuer à l' »Occident impérialiste » la responsabilité principale de la radicalisation récente et dominante de l’islam, et de sa crispation réactionnelle… » En fait, on s’aperçoit vite que ces pressions occidentales se sont produites après les radicalisations de l’islam dans les différents pays. »Comment donc expliquer, en l’absence alors de toute pression venue d’Occident, que dès l’indépendance obtenue ( début des années1960), les Etats musulmans anciennement colonisés se soient presque tous empressés d’instituer l’islam en religion d’Etat monopolitique si peu soucieuse des droits de l’individu ? »



C’est bien en fait à la base, le problème de l’antinomie intégrale entre l’individu libre et la structure originelle de l’islam qui bloque toute possibilité à cette religion de s’intégrer dans une société ouverte.



Tahar Ben Jelloum : « La société arabe et musulmane ne reconnaît pas l’individu. » Hamadi Redissi, dans Le Monde, le 23/09/01 : « philosophiquement, l’islam a rejeté la souveraineté du sujet de Descartes ou l’indépendance des individus, au motif que Dieu aussi est souverain. » En bref, presque nulle part dans le Dar el islam n’existent vraiment de la liberté démocratique (élections libres), de la liberté religieuse, de la liberté de penser et de la liberté sexuelle. L’homme est toujours placé sous la soumission à l’autorité et régi par des rites formels. La femme est doublement soumise : aux dictats de l’autorité masculine, elle-même soumise à la loi du Coran. La femme a éternellement le statut de mineur dans le monde islamique.



La violence est aussi une caractéristique intrinsèque à l’islam.

L’intolérance à tout ce qui n’est pas musulman est flagrante. « Une violence qui prend de plus volontiers la forme éruptive du recours brutal et belliqueux à la force. » Cette violence se propage d’ailleurs d’abord entre musulmans, « les fondamentalistes n’aimant rien tant que massacrer leurs propres coreligionnaires… » Cf. les attentats et guerres en Algérie, Maroc ( Casablanca), Pakistan ( Karachi), Afghanistan, Somalie,(l’armée des Tribunaux islamiques) et Irak.

La fable de la transmission arabe du savoir antique


En 2007, Jacques Heers écrivait :

« L’enseignement (de la pensée grecque en Occident), celui de la Logique notamment, n’a jamais cessé dans les écoles cathédrales puis dans les toutes premières universités. L’on se servait alors de traductions latines des textes grecs d’origine que les clercs et les érudits de Constantinople avaient pieusement gardés et largement diffusés. Les traductions du grec en langue arabe et de l’arabe en latin, que l’on attribue généralement à Avicenne et à Averoès sont apparues relativement tard, alors que tous les enseignements étaient déjà en place en Occident et que cela faisait plus d’un siècle que la Logique, directement inspirée d’Aristote, était reconnue comme l’un des sept « arts libéraux » du cursus universitaire. »

Jacques Heers est spécialiste de l’histoire du Moyen Âge, professeur à la faculté des Lettres et Sciences humaines de Paris-Nanterre, directeur des études médiévales à la Sorbonne (Paris IV).

En 2002 il publiait un article sur la question dans Nouvelle Revue d’Histoire, n° 1, juillet-août :

« A en croire nos manuels, ceux d’hier et plus encore ceux d’aujourd’hui, l’héritage de la Grèce et de Rome fut complètement ignoré dans notre monde occidental, de la chute de l’empire romain et du développement du christianisme jusqu’à la «Renaissance» : nuit du Moyen Âge, mille ans d’obscurantisme !

Et d’affirmer, du même coup, que les auteurs de l’Antiquité ne furent connus que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs appliqués, seuls intéressés, seuls capables d’exploiter et de transmettre cette culture que nos clercs méprisaient.

Parler d’«Arabes» est déjà une erreur. Dans les pays d’islam, les Arabes, lettrés et traducteurs, furent certainement bien moins nombreux que les Persans, les Egyptiens et les chrétiens de Syrie et d’Irak. La plupart des textes grecs ont d’abord été traduits en langue syriaque, parler araméen de la ville d’Edesse, qui a largement survécu à l’islam et ne disparaît qu’au XIIIe siècle. Au temps d’al Ma’mum, septième calife abbasside (813-833), Hunan ibn Isbak, le plus célèbre des hellénistes, hôte privilégié de la Maison de la Sagesse à Bagdad, était un chrétien. Il a longtemps parcouru l’Asie Mineure pour y recueillir des manuscrits grecs, qu’il traduisait ou faisait traduire sous sa direction. Nos livres parlent volontiers des savants et traducteurs de Tolède, qui, au temps des califes de Cordoue, auraient étudié et fait connaître les auteurs anciens. Mais ils oublient de rappeler que cette ville épiscopale – comme plusieurs autres et nombre de monastères – était déjà, sous les rois barbares, bien avant l’occupation musulmane, un grand foyer de vie intellectuelle toute pénétrée de culture antique. Les clercs, demeurés chrétiens, très conscients de l’importance de transmettre cet héritage, ont tout simplement poursuivi leurs travaux sous de nouveaux maîtres.

On veut nous faire croire aux pires sottises et l’on nous montre des moines, copistes ignares, occupés à ne retranscrire que des textes sacrés, acharnés à jeter au feu de précieux manuscrits auxquels ils ne pouvaient rien comprendre. Pourtant, aucun témoin, aux temps obscurs du Moyen Age, n’a jamais vu une bibliothèque livrée aux flammes et nombreux sont ceux qui, au contraire, parlent de monastères rassemblant d’importants fonds de textes anciens. Il est clair que les grands centres d’études grecques ne se situaient nullement en terre d’islam, mais à Byzance. Constantin Porphyrogénète, empereur (913-951), s’est entouré d’un cercle de savants, encyclopédistes et humanistes ; les fresques des palais impériaux contaient les exploits d’Achille et d’Alexandre. Le patriarche Photius (mort en 895) inaugurait, dans son premier ouvrage, le Myriobiblion, une longue suite d’analyses et d’exégèses d’auteurs anciens. Michel Psellos (mort en 1078) commentait Platon et tentait d’associer le christianisme à la pensée grecque. Nulle trace dans l’Église, ni en Orient ni en Occident, d’un quelconque fanatisme, alors que les musulmans eux-mêmes rapportent nombre d’exemples de la fureur de leurs théologiens, et de leurs chefs religieux contre les études profanes. Al-Hakim, calife fatimide du Caire (996-1021), interdisait les bijoux aux femmes, aux hommes, les échecs, et aux étudiants, les livres païens. A la même date, en Espagne, al-Mansour, pour gagner l’appui des théologiens (musulmans), fit brûler par milliers les manuscrits grecs et romains de la grande bibliothèque de Cordoue. L’Occident chrétien n’a connu aucune crise de vertu de ce genre.

Les « Arabes » ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. Ceux d’Occident n’avaient nul besoin de leur aide, ayant, bien sûr, à leur disposition, dans leurs pays, des fonds de textes anciens, latins et grecs, recueillis du temps de l’empire romain et laissés en place. De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. Les pèlerinages en Terre sainte, les conciles œcuméniques, les voyages des prélats à Constantinople maintenaient et renforçaient toutes sortes de liens intellectuels. Dans l’Espagne des Wisigoths, les monastères (Dumio près de Braga, Agaliense près de Tolède, Caulanium près de Mérida), les écoles épiscopales (Séville, Tarragone, Tolède), les rois et les nobles, recueillaient des livres anciens pour leurs bibliothèques. Ce pays d’Ibérie servait de relais sur la route de mer vers l’Armorique et vers l’Irlande, où les moines, là aussi, étudiaient les textes profanes de l’Antiquité.

Peut-on oublier que les Byzantins ont, dans les années 550, reconquis et occupé toute l’Italie, les provinces maritimes de l’Espagne et une bonne part de ce qui avait été l’Afrique romaine ? Que Ravenne est restée grecque pendant plus de deux cents ans, et que les Italiens appelèrent cette région la Romagne, terre des Romains, c’est-à-dire des Byzantins, héritiers de l’empire romain ?

Byzance fut la source majeure de la transmission

Rien n’est dit non plus du rôle des marchands d’Italie, de Provence ou de Catalogne qui, dès les années Mille, fréquentaient régulièrement les escales d’Orient, et plus souvent Constantinople que Le Caire. Faut-il les voir aveugles, sans âme et sans cervelle, sans autre curiosité que leurs épices ? Le schéma s’est imposé, mais c’est à tort. Burgundio de Pise, fils d’une riche famille, a résidé à Constantinople pendant cinq années, de 1135 à 1140, chez des négociants de sa ville. Il en a rapporté un exemplaire des Pandectes, recueil des lois de Rome, rassemblé par l’empereur Justinien, conservé pieusement plus tard par les Médicis dans leur Biblioteca Laurenziana. Fin helléniste, il a traduit les ouvrages savants de Gallien et d’Hippocrate et proposa à l’empereur Frédéric Barberousse un programme entier d’autres traductions des auteurs grecs de l’Antiquité. Cet homme, ce lettré, qui ne devait rien aux Arabes, eut de nombreux disciples ou émules, tel le chanoine Rolando Bandinelli, qui devint pape en 1159 (Alexandre III).

Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même.

Jacques Heers

Aristote au Mont Saint-Michel

Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne de Sylvain Gouguenheim – 282 p. – éd. du Seuil – 21€.

Hier dans Le Figaro :

« (S. Gouguenheim) n’imaginait pas qu’il y ait encore en France une police de la pensée. Il a depuis quelques semaines deux pétitions d’universitaires contre lui et subit toutes sortes d’injures. Agrégé d’histoire et germaniste, Sylvain Gouguenheim enseigne l’histoire médiévale à l’École normale supérieure de Lyon. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont un sur les chevaliers teutoniques. Tout allait bien pour lui jusqu’au jour où il s’est piqué de se mêler d’une question hautement sensible : celle, fameuse, de « l’Islam des Lumières ». En un mot : entre le IXe et le XIIe siècle, cette civilisation aurait constitué, notamment avec Averroès, un modèle de tolérance et de curiosité intellectuelle, pendant que l’Occident subissait le joug d’une Église obscurantiste et de croisés barbares. Lisant les ouvrages des spécialistes, Gouguenheim entreprend des recherches sur ce qu’il considère comme une vérité partielle, voire partiale. »

Recension de Roger Pol-Droit dans Le Monde le 4 avril
Recension du Figaro le 14 avril
Point de vue de Rémi Brague dans Répliques d’Alain Finkielkraut (voir aussi ci-dessous, sa mise au point sur le sujet)
Bilan de la polémique contre l’auteur dans le Figaro du 15 juillet (« L’historien à abattre« )

  • Réponse de Sylvain Gouguenheim « On me prête des intentions que je n’ai pas »

Article publié le 25 Avril 2008
Par Propos recueillis Jean Birnbaum
Source : LE MONDE DES LIVRES

« Je suis bouleversé par la virulence et la nature de ces attaques. On me prête des intentions que je n’ai pas. Pour écrire ce livre, j’ai utilisé des dizaines d’articles de spécialistes très divers. Mon enquête porte sur un point précis : les différents canaux par lesquels le savoir grec a été conservé et retrouvé par les gens du Moyen Age.
Je ne nie pas du tout l’existence de la transmission arabe, mais je souligne à côté d’elle l’existence d’une filière directe de traductions du grec au latin, dont le Mont-Saint-Michel a été le centre au début du XIIe siècle, grâce à Jacques de Venise. Je ne nie pas non plus la reprise dans le monde arabo-musulman de nombreux éléments de la culture ou du savoir grecs. J’explique simplement qu’il n’y a sans doute pas eu d’influence d’Aristote et de sa pensée dans les secteurs précis de la politique et du droit, du moins du VIIIe au XIIe siècles.
Ce n’est en aucun cas une critique de la civilisation arabo-musulmane. Du reste, je ne crois pas à la thèse du choc des civilisations : je dis seulement – ce qui n’a rien à voir – qu’au Moyen Age, les influences réciproques étaient difficiles pour de multiples raisons, et que nous n’avons pas pour cette époque de traces de dialogues telles qu’il en existe de nos jours. »

  • Une interview de S. Gouguenheim dans le magazine Lire (juillet :

« Dans Aristote au Mont-Saint-Michel, l’historien remet en cause l’idée selon laquelle le Moyen Age renoua avec la pensée grecque grâce à l’Islam. Son essai a suscité de vives critiques. Il y répond.

Où en êtes-vous de votre situation personnelle?
Sylvain Gouguenheim. La situation est difficile lorsqu’on se trouve être l’objet d’une médiatisation qu’on n’a pas cherchée. Médiatisation parfois élogieuse mais aussi excessivement négative puisque, comme vous le savez, elle a pris la forme de pétitions hostiles, ad hominem, ce qui ne me paraît pas relever du mode normal de la discussion scientifique. Il y a des choses plus faciles à vivre. Mon avenir professionnel prend la forme d’un point d’interrogation. Mon directeur a réuni un comité d’experts pour évaluer le contenu scientifique de mon livre. A la lumière de son rapport, il déterminera ce qu’il convient de faire. Heureusement que l’on se découvre, dans cette adversité, autant d’amis que d’ennemis. Donc, ça équilibre.

Quel est votre grade dans l’Université?
S.G. Je suis agrégé d’histoire. J’ai été dix ans professeur en collège et en lycée, puis je suis devenu maître de conférences à l’université de Paris-I durant onze ans, avant d’être élu comme professeur des universités à l’ENS-LSH de Lyon, il y a quatre ans.

Vous n’êtes pas normalien. Cela vous pose-t-il des problèmes?
S.G. Je ne suis pas normalien, en effet, ce qui est assez rare dans le corps professoral d’une grande école. Sans doute aux yeux de certains n’ai-je pas de légitimité à être où je suis; mais j’ai aussi au sein de cette école le soutien de plusieurs collègues, particulièrement appréciable en ce moment, ainsi que de nombreux étudiants.

Que vous inspire la liste de ceux qui ont signé la pétition contre vous?
S.G. Vu la vitesse à laquelle les deux pétitions ont été diffusées et les signatures recueillies, je ne suis pas sûr que tous les signataires aient eu le temps de lire le livre. Certains se le sont même procuré après coup auprès de mon éditeur! Par ailleurs, la grande majorité des pétitionnaires ne peuvent pas prétendre être spécialistes du sujet, ni même du Moyen Age.

Comment expliquez-vous cette sorte de coalition hostile?
S.G. Le livre remet en cause une vulgate. Dés qu’on parle de l’identité de l’Europe ou de l’Islam, même au Moyen Age, et qu’on exprime des remarques non conformes à l’air du temps, on s’expose à la polémique. Cela, c’est un élément d’ordre idéologique. Il y a, ensuite, les éléments personnels dont nous avons parlé. Et puis il y a, sans doute, des phénomènes d’enjeu de pouvoir qui n’épargnent pas les mondes académiques. Il n’a échappé à personne qu’en attaquant mon livre, on attaquait dans le même mouvement la directrice de la collection du Seuil où il est publié. Il faut savoir que pour certains historiens le fait que la prestigieuse collection de L’Univers historique soit dirigée par une philosophe est jugé insupportable (à une époque où l’on fait l’éloge de l’interdisciplinarité…). Ceux-là oublient qu’être éditrice, c’est un métier! Ajoutez-y le ressentiment qui peut naître d’un manuscrit refusé et vous avez les ingrédients ordinaires du règlement de comptes.

Si l’on aborde le fond de votre ouvrage, Aristote au Mont-Saint-Michel, peut-on dire que vous soutenez les deux thèses suivantes: premièrement, la transmission du savoir grec en Occident ne doit rien ou peu à l’Islam et, deuxièmement, l’Islam des Lumières est largement un mythe?
S.G. Sur la première thèse, je serai nuancé. D’abord, je précise que je m’adresse au grand public et non à des spécialistes car ce sont des éléments connus que je produis. Ensuite, l’idée répandue qu’entre le VIIIe et le XIIe siècle les Occidentaux n’avaient guère connaissance du savoir grec et qu’ils n’y ont eu accès que par un unique canal de transmission, l’ «intermédiaire arabe», cette idée mérite d’être amendée. Sans rien inventer – car encore une fois je m’appuie sur de nombreux travaux -, je fais valoir que la filière directe de traduction des textes du savoir grec (philosophie, mathématique, physique) a été plus précoce qu’on ne le dit. En sous-évaluant cette filière directe, on surévalue l’autre et mon propos est de rééquilibrer les choses, non de promouvoir un «choc des civilisations»!

Quelqu’un comme Rémi Brague ne dit pas autre chose. J’ai noté dans son Au moyen du Moyen Age cette formule: «La Renaissance intellectuelle européenne est antérieure aux traductions de l’arabe. Celles-ci n’en sont pas la cause mais l’effet.»
S.G. En effet, la chronologie est importante. Les traductions d’Antioche ou du Mont-Saint-Michel sont réalisées avant celles de Tolède. Vu de loin, il est vrai que c’est, en gros, la même période. Mais il y a environ cinquante ans d’écart: c’est bien «avant» et non pas «après». Plus largement, et même si, comme historien, je dois me garder des métaphores, je suis sensible à cette idée de Rémi Brague selon laquelle les Européens auraient eu «soif» de retrouver la Grèce.

Vous avez lu Rémi Brague mais aussi… René Marchand, ce dont vos accusateurs vous font grief. Vous conviendrez qu’avec ces deux auteurs on ne se situe pas au même niveau d’exigence intellectuelle. Pourquoi des références si disparates?
S.G. D’abord, la référence à René Marchand c’est «une» référence sur… deux cent soixante-quinze. On me l’a en effet reprochée et je m’en suis expliqué. J’ai rencontré René Marchand car ses compétences en philologie arabe m’avaient intéressé. Nous avons eu des échanges sur des questions de traduction. J’ai tiré de son livre Mahomet, contre-enquête une phrase qui rappelait les travaux sur l’hagiographie médiévale auxquels j’avais collaboré, et qui me paraissait scientifiquement pertinente.

Au fond, vous estimez que l’Islam est moins lumineux qu’on ne le dit, tandis que le Moyen Age occidental serait moins obscur qu’on ne le croit.
S.G. Il faut cesser de mépriser le Moyen Age, en effet. Ce qui me gêne dans l’expression «Islam des Lumières», c’est que, pour le grand public du moins, elle fait penser aux Lumières du XVIIIe siècle. Or, cette analogie est anachronique. Car, s’il y a indiscutablement des sciences arabes et si le savoir grec traduit dans le monde islamique prend toute sa part dans leur éclosion, on ne trouve pas, jusqu’à plus ample informé, dans la pensée médiévale arabo-musulmane de critique rationaliste, voire athée de la religion, qui est un signe distinctif des Lumières et qui se formulera d’ailleurs six siècles plus tard.

Une des figures de cette mythologie de l’ «Islam des Lumières» est la fameuse «Maison de la Sagesse», aux IXe et Xe siècles, où, si l’on en croit certains auteurs contemporains dont Mohammed Arkoun que vous citez, les trois religions monothéistes auraient su cohabiter dans une harmonie exemplaire.
S.G. C’est une idée à laquelle j’ai longtemps cru. Je l’ai même enseignée. Au sujet de cette fameuse «Maison de la Sagesse», on trouve deux thèses contradictoires. Pour certains, les califes de Bagdad auraient réuni des lettrés des trois religions dans un esprit de dialogue religieux et de recherche scientifique. Pour d’autres, c’est une fiction: ce qui était discuté dans cette Maison, c’était la grande affaire de l’Islam en cette période, celle ouverte avec le mutazilisme qui soutenait que le Coran n’était pas «incréé». C’était une querelle théologique spécifique à l’Islam à laquelle les autres religions n’ont pris aucune part.

Pourquoi est-ce si important du point de vue de l’histoire des civilisations de pouvoir accéder aux oeuvres d’Aristote?
S.G. Ce fut, momentanément, important pour la réflexion métaphysique et scientifique. Comprenons-nous bien: j’en fais un critère de distinction, non de supériorité. L’Inde ou la Chine n’ont jamais été hellénisées et nul n’envisage de contester leur grandeur. Par ailleurs, je dis dans ma conclusion que, heureusement, nous n’en sommes pas restés à Aristote. Il n’y aurait pas eu de sciences modernes si on n’en était pas sorti. Donc la question de la traduction en latin d’Aristote est celle, toute simple, des conditions d’accès au savoir grec jusqu’au XIIe siècle. Ni plus ni moins.

Pourquoi diable évoquez-vous en annexe de votre livre la personne de Sigrid Hunke dont les premiers travaux se placent sous le signe du national-socialisme et qui, après guerre, va se faire une spécialité d’apologiste de l’Islam?
S.G. Je n’ai jamais dit que Sigrid Hunke était un auteur considéré comme sérieux par les islamologues et je ne confonds pas ses élucubrations avec leurs travaux. Je voulais simplement attirer l’attention sur le fait que son livre, toujours réédité, est abondamment cité dans des ouvrages de vulgarisation, et qu’on a là un spécimen de littérature antichrétienne dont les musulmans raisonnables et éclairés se passeraient bien.

Qu’en est-il de votre présence sur le site Internet Occidentalis classé à l’extrême droite?
S.G. J’ai eu, au cours de l’écriture de mon livre, l’occasion d’en transmettre des éléments à plusieurs correspondants. L’un d’entre eux les a-t-il communiqués à d’autres personnes qui, elles, les auraient adressés au site en question? Je n’en sais rien. Quant à moi, il est évident que je n’avais aucun intérêt à faire ça. Quand on m’a appris la présence sur ce site de textes qui m’étaient attribués, j’ai pris conseil sur le parti à adopter. J’ai finalement choisi de demander au directeur du site de les enlever, ce qu’il a fait. Mes adversaires ont alors vu dans cette opération la marque d’une complicité! Vous voyez, ma situation est simple: présent sur le site, je suis coupable; absent, je suis de mèche!

Que répondez-vous à ceux qui mettent en cause votre compétence?
S.G. Que nous sommes dans un pays libre, et que j’ai le droit de faire un livre de vulgarisation. Je suis spécialiste du Moyen Age. Certes, ma spécialité c’est l’histoire du christianisme, des ordres militaires, et non l’Islam abbasside ou la philosophie. Mais j’ai travaillé sur les XIe et XIIe siècles, fait des cours sur la renaissance carolingienne, publié un livre sur l’an mil et un autre sur une abbesse savante du XIIe siècle. Cette période ne m’est pas étrangère. Bref, même si je ne suis pas un spécialiste du sujet au sens académique, j’en ai une connaissance suffisante pour proposer à la discussion des idées. Voyez-vous, cette question de la compétence est assez plastique. Par exemple, je n’ai rien publié sur Byzance mais, depuis deux ans, à Normale sup’ Lyon, j’ai fait un cours d’agrégation sur «Byzance, économie et société, VIIIe-XIe siècle», et personne ne s’en est ému. Ainsi, cela arrange des gens que je fasse des cours sur un sujet auquel je ne «connais rien», mais cela gêne quand je fais un livre sur un sujet qui relève partiellement de ma «spécialité». La leçon est qu’il est périlleux de commettre un essai dans un domaine où les passions font bon ménage avec la science. »

  • Une mise au point de Rémi Brague (dans la Nef de juin)

Quelques règles

On serait donc bien venu :
(a) De ne pas tout mélanger. Et d’abord, de ne pas confondre trois choses : (1) l’islam, religion du Coran, (2) l’Islam, civilisation vieille de quatorze siècles et (3) l’Islam, ensemble des musulmans d’aujourd’hui.
(b) De ne pas brandir à tout bout de champ la notion imbécile d’« islamophobie ». Elle ne sert qu’à empêcher la distinction élémentaire que je rappelle. On peut penser du Coran et de Mahomet ce que l’on veut ; cela ne permet pas de porter un jugement sur une civilisation tout entière, encore moins sur des personnes.
(c) De ne pas dire n’importe quoi, par exemple que l’Islam (toutes significations confondues) aurait tout apporté à l’Europe : la philosophie, la science, et – pendant qu’on y est – la rationalité. Comme si l’on pouvait transporter une attitude d’esprit comme une marchandise !
(d) De ne pas mélanger le débat entre savants et les accusations politiques d’actualité.
(e) De s’interdire les insultes, et même les lourdes plaisanteries.

Que dire alors ?

Je reprendrai ici quelques résultats, évidemment provisoires, de mon livre Au moyen du Moyen Âge.
La contribution de la civilisation islamique à celle de l’Europe est réelle, mais moins exclusive que ce que voudraient nous faire croire certains incompétents. La transmission directe à partir de Byzance est peut-être plus importante qu’on ne l’a pensé. Un mince filet de savoir grec, venu d’Irlande ou du monde byzantin, a continué à irriguer l’Europe.
On a traduit Aristote à peu près en même temps de l’arabe, surtout en Espagne, et directement du grec, surtout en Italie.
Il faut distinguer du côté de l’émetteur : l’islam religion est autre chose que l’Islam civilisation. Celle-ci a été rendue possible par l’unification du Moyen-Orient : politique sous le pouvoir des Califes et linguistique au profit de l’arabe. Elle a été construite autant par les chrétiens, juifs ou sabéens du Moyen-Orient, et par les zoroastriens ou manichéens d’Iran, que par les musulmans. Ainsi, les traducteurs qui ont transmis l’héritage grec à Bagdad étaient presque tous chrétiens.
L’islam comme religion n’a pas apporté grand’chose à l’Europe. Celle-ci n’a connu le Coran que très tard : la première traduction latine, faite à Tolède au xiie siècle, n’a à peu près pas circulé avant d’être imprimée tard dans le xvie siècle. Le premier examen critique du Coran est l’œuvre de Nicolas de Cuse, au xve siècle.

  • Le point de vue de Clio (conférences culturelles à Paris)

Professeur d’Histoire médiévale à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, spécialiste des Croisades – sujet à propos duquel il vient de publier une remarquable synthèse consacrée aux Chevaliers Teutoniques (Tallandier), Sylvain Gouguenheim nous propose, avec son Aristote au Mont Saint Michel, un ouvrage majeur, qui fera certainement date en matière d’Histoire médiévale. Contre le discours, aujourd’hui dominant, qui attribue au monde arabo-musulman une place essentielle dans la transmission des savoirs antiques et, plus particulièrement, de l’héritage grec à un Occident plongé dans les ténèbres du Haut Moyen Age, il affirme la permanence de la culture antique dans l’Europe latine et nous révèle que la quasi totalité de l’oeuvre d’Aristote était déjà traduite depuis plus d’un demi-siècle quand les premières écoles mises en place par les rois de Castille ont commencé à fonctionner à Tolède pour traduire en latin les textes grecs transmis grâce à la médiation de l’Andalousie musulmane. Le poids des idées reçues est tel en la matière que le propos pourrait être interprété comme une provocation mais l’auteur fonde ses affirmations sur une enquête d’une érudition foisonnante qui témoigne de sa parfaite connaissance, outre celle de l’Occident latin, des mondes byzantin et arabe. Comme on le sait, les siècles réputés obscurs du Moyen Age européen furent en réalité animés par de multiples renaissances intellectuelles, mises en lumière par les historiens depuis près d’un siècle : renaissance carolingienne puis ottonienne, « grandeurs de l’an mil », renaissance du XIIème siècle enfin. Elles témoignent d’une inlassable curiosité intellectuelle, d’une quête ininterrompue du savoir dont on doit créditer les chrétiens médiévaux. Cette quête aboutira à une récupération des oeuvres antiques, à leur introduction dans la pensée médiévale et à leur assimilation, l’ensemble contribuant à l’éclosion d’un savoir nouveau.
Loin de minorer les somptueuses réalisations d’une culture arabo-musulmane qui, de la Badgdad des Abbassides à l‘Andalousie des Ommeyades ou des Nasrides, nous a laissé le brillant héritage que l’on sait, l’auteur démontre l’altérité de cette culture orientale et méditerranéene par rapport au monde de Byzance et de l’Europe occidentale. Il ré-évalue la fonction de transmission trop souvent négligée qui revient à Byzance, où l’héritage grec demeura vivant pendant tout le millénaire que dura l’Empire d’Orient. Il insiste sur la place qu’il faut accorder aux Chrétiens de Syrie dans la préservation du savoir antique au sein du monde musulman, établissant ainsi, au coeur du monde arabe, une distinction importante entre les Chrétiens, héritiers de la tradition antique, et les disciples du Prophète qui, attachés à la lettre du Coran, n’accordèrent qu’une place minime aux questions soulevées par la philosophie grecque, les plus grands noms de la pensée musulmane ignorant même la langue de Platon et d’Aristote et n’ayant connaissance de leurs textes qu’à travers leurs traductions en arabe. L’une des révélations les plus remarquables auxquelles aboutit cette enquête réside dans la mise en lumière de l’oeuvre de Jacques de Venise, un moine d’origine grecque qui fut traducteur au Mont Saint Michel de 1127 jusqu’à 1150, date de sa mort, dont l’auteur nous dit « qu’il mériterait de figurer en lettres capitales dans les manuels d’Histoire culturelle ». C’est, pour une bonne part, le travail qu’il accomplit qui permit la floraison, au siècle suivant de la grande philosophie scolastique et la construction de la synthèse thomiste appelée à réconcilier la raison et la foi. Au risque de déranger les certitudes apparemment établies, Sylvain Gouguenheim pointe le caractère limité de l’hellénisation d’un monde musulman rétif à tout ce qui pourrait être susceptible de remettre en cause le dogme, une préoccupation partagée par les plus grands esprits, ainsi al Ghazali ou ibn Khaldoun. Un monde musulman qui se ferme dès le XIIème siècle, notamment en Andalousie, à toute remise en cause de la tradition établie, ce qui entraînera les ennuis que l’on sait pour le Musulman Averroès (Ibn Rochd) et le Juif Maïmonide. Il serait évidement aussi faux que réducteur d’interpréter ce travail novateur comme un argument susceptible de conforter l‘hypothèse d’un choc inéluctable des civilisations : la reconnaissance de l’altérité n’implique pas automatiquement la culture de l’antagonisme.

Nouvelles de Clio

Penser l’islam

Comme beaucoup, je suis absolument consterné par ce qui arrive à mon collègue Robert Redeker et je ne peux que déplorer le silence médiatique et politique qui entoure sa condamnation.

Mais pour éviter de rester dans la tristesse et la peur je voudrais signaler quelques références de fond à propos de l’islam, capables de nourrir une réflexion calme et lucide.

Abdelwahab Meddeb enseigne la littérature comparée à l’université Paris X-Nanterre et anime l’émission « Culture d’islam », sur France Culture.

Dans son ouvrage « La maladie de l’islam », Paris, coll. Points Seuil, Essais, 2002, il éclaire les circonstances historiques qui ont conduit l’islam à fermer les portes de l’interprétation et à rejeter toute tentative de synthèse entre rationalité hellénique et foi musulmane. Les mutazilites soutenaient que la raison humaine est capable de faire la distinction entre le Bien et le Mal. Ils se fondaient sur la philosophie grecque. Au Xe siècle, cette vision fut déclarée incompatible avec la puissance et la volonté absolue d’Allah: les vérités morales ne sont établies que par Allah et ne peuvent venir à notre connaissance que par la révélation. Toute approche rationnelle de la morale fut déclarée hérétique par l’imam al-Ash’ari, fondateur de la doctrine sunnite. Ce dernier réhabilitera aussi la thèse du Coran éternel et incréé niée par les mutazilites. L’acharisme fut ensuite repris et popularisé par Abû Hamid Al-Ghazali (mort en 1111), défenseur du dogme de la fermeture des « portes de l’interprétation ».

Roger Arnaldez (professeur à la Sorbonne, auteur de « l’homme selon le coran »), dans son article sur le Mutazilisme paru dans « les textes fondamentaux de la pensée en Islam », numéro spécial du Point, novembre-décembre 2005, p.37 dit ceci :

« A partir du milieu du XIe siècle, la théologie sunnite, plus conforme à la lettre de la révélation, l’avait définitivement emporté ».

A lire : L’ISLAM, UNE RELIGION CONQUERANTE ? (Discours de Roger Arnaldez à l’Académie des Sciences Morales et Politiques en 1994)
http://www.asmp.fr/travaux/communications/1994/arnaldez.htm

Lors de sa communication, voici ce que disait Roger Arnaldez :

« La question précise est non pas de savoir si on peut appeler l’islam conquérant parce qu’il a fait des conquêtes, mais s’il est essentiellement conquérant, ou encore s’il relève de sa nature propre, de conquérir ».

Son texte est dense, il met en rapport le Coran et les hâdith avec l’histoire de l’islam des premiers siècles de l’Hégire, celle des Arabes bédouins du Hedjaz convertis à la nouvelle religion par le prophète Muhammad. Il explique la lente formation juridique de la conception religieuse du jihâd et étudie « la question du point de vue de l’image que l’islam, par ses docteurs, par sa politique et par ses activités, a donné de lui-même dans le passé ».

Voici la fin de sa communication. On y trouve une réponse nuancée mais sans ambiguïté :

« Pour terminer sur un cas particulier mais très significatif qui peut servir d’exemple, il est certain, à la suite de ce que nous venons de voir, que la création dans notre pays d’un centre d’études bouddhiques a une signification tout autre que la création d’un centre d’études musulmanes. Un penseur indien Mohammad Manzur Nomani, dans un livre en anglais intitulé Islamic Faith and Practice, déclare qu’il n’y a pas d’alternative à la reconnaissance de l’idéal d’une domination théocratique islamique. Cet idéal doit être réalisé par les musulmans dans les pays où ils ont la force. Quant à ceux qui vivent dans des pays non musulmans, l’auteur écrit : « Ils ne peuvent que chercher sincèrement et sérieusement, dans les limites de ce qui est faisable, à engager la société dominante ou des groupes influents à intégrer dans leur système politique autant d’idées musulmanes qu’il est possible ». Curieusement donc, alors que les pays européens se demandent comment intégrer les musulmans qui vivent sur leur sol, Mohammad Manzur Nomani pense que ce sont au contraire ces pays qui doivent intégrer dans leurs lois et leurs coutumes, le maximum d’éléments musulmans. C’est ce qu’il faut savoir.
Si ce genre de conquête n’est pas le fait des armes, elle n’en est pas moins le fait d’une volonté, non seulement de convertir des individus, ce qui est normal, mais de prendre pied et position dans la vie sociale et politique des pays de l’ancien Dâr al-harb. Il n’est plus alors question de jihâd armé, moins encore de terrorisme, mais d’un projet de conquête insinueuse qui n’en est pas moins une conquête. Néanmoins, ici encore, l’auteur ne représente que lui-même. Nous ne devons rien conclure hâtivement de ce qu’il écrit. Mais, répétons-le, de tels textes nous invitent à ne pas relâcher notre attention et à rester prudents. »

Roger Arnaldez était membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, décédé le 7 avril 2006, à Paris, à l’âge de 94 ans. Professeur émérite à l’Université de Paris-IV Sorbonne, philosophe de formation, auteur d’une trentaine d’ouvrages portant sur l’islam, la philosophie médiévale et la pensée d’Averroès, il fut l’un des meilleurs connaisseurs français de l’islam.

Enfin, signalons un classique : la biographie de Mahomet par Maxime Rodinson, l’auteur cité par Robert Redeker. On peut aussi se reporter à l’article Mahomet de l’Encyclopédia Universalis.

Maxime Rodinson, né à Paris en 1915, est l’un des maîtres contemporains des études islamiques et de la sociologie des religions. Il a été directeur d’études à l’École pratique des hautes études, où il a enseigné l’éthiopien et le sudarabique anciens et l’ethnologie du Moyen-Orient.

Le christianisme, l’islam et la raison (2)


Dans la masse des articles publiés au lendemain de la polémique sur les propos du pape, je retiendrais l’interview du Cardinal Lustiger, ainsi que celui de Malek Chebel, spécialiste du monde arabe, qui vient de publier un livre sur l’islam et la raison. Tous deux abordent la question du rapport entre l’islam et la raison, et tous deux, à la suite du pape, appellent l’islam à une réforme profonde, à renouer avec l’exercice de la raison critique, avec un islam des lumières. Enfin, je signale l’article plus polémique mais très pertinent de mon ami et collègue Robert Redeker : Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ? A lire ici
(Je signale que depuis la parution de cet article, R. Redeker a été condamné à mort par une fatwa égyptienne et qu’il a été placé sous protection de la DST, au secret…)

Entretien avec Jean-Marie Lustiger, ancien archevêque de Paris :

Le pape n’a-t-il pas commis une maladresse en citant un document si critique pour l’islam ?

Sa pensée va au fond de la question cruciale du rapport de l’Occident avec la religion, en particulier avec l’islam. Le christianisme a l’avantage d’être enraciné dans la culture occidentale. Cela n’a été possible que grâce à la rencontre de la raison grecque et de la tradition biblique. Et le pape suggère que, par cette médiation, l’islam pourra trouver la porte qui lui permettra, à son tour, d’accéder à la raison critique. Ce chemin n’appartient qu’à l’islam et il est clair que ce discours n’a rien d’offensant.

Propos recueillis par Henri Tincq (Article paru dans Le Monde du 19.09.06)


Entretien avec Malek Chebel

Benoît XVI estime que la pensée islamique n’a pas su intégrer les catégories de la raison et s’est ainsi montrée plus vulnérable au fondamentalisme

Au contraire, l’islam a toujours voulu frayer avec la raison, la domestiquer par la philosophie, les mathématiques, l’histoire et autres disciplines rationnelles. Faut-il rappeler que les grands penseurs chrétiens, comme Thomas d’Aquin, ou juifs, comme Maïmonide, et toute la pensée médiévale ont eu accès à la philosophie grecque – Aristote, mais aussi Hippocrate, Euclide, Ptolémée – grâce aux Arabes, aux institutions de traduction financées par les califes de Bagdad ou d’Andalousie ?
Mais la remarque du pape est, en partie, fondée. A la différence de l’Occident, la raison est restée cantonnée aux sphères intellectuelles de l’islam. Elle n’a pas pénétré les veines d’une orthodoxie rigide et méfiante face à tout apport extérieur. Dès le VIIIe siècle, un mouvement de libres-penseurs, les mutazilites, a essayé de conceptualiser ce rapport de la foi à la raison, avant d’être écarté. Mais si le dogme musulman a pu se codifier (fiqr), c’est bien grâce aux instruments de la raison. Même chose pour les « encyclopédistes » musulmans qui, au Xe siècle, ont fait progresser les sciences naturelles, la chimie, la mathématique, la physique. Puis, au siècle suivant, les savants et médecins comme Averroès, Ibn Tufayl et autres. C’est l’âge d’or de l’islam, avant qu’il ne tombe dans l’abîme.
Vous voulez parler de la chute de Grenade ?

Le déclin de l’islam a commencé, en effet, avec la Reconquista catholique de l’Espagne en 1492. Jusque-là, sa vitalité intellectuelle était sans comparaison. 1492 est une date à marquer au fer rouge. Elle signe la fin de la maîtrise musulmane sur le monde physique, l’exploration de la nature, la curiosité philosophique et scientifique. C’est l’échec du projet musulman fondé sur la rationalité. 1492 : les musulmans sortent de l’Histoire. 1492 : les chrétiens rentrent dans l’Histoire avec la découverte de l’Amérique.

La tradition critique ne s’est donc pas perpétuée dans l’islam comme dans le christianisme…

Pour l’islam, la tradition critique – et de l’autocritique – n’a jamais été une discipline significative. L’islam a toujours fonctionné sur le trépied suivant : les « guerriers » qui se réclament du djihad, les « théologiens » qui leur fournissent une légitimation sacrée, et les « marchands » qui financent. Au-dessus : le calife ; mais, à la marge, toujours, les intellectuels, les libres-penseurs, les philosophes…
Ce triangle redoutable fonctionne encore aujourd’hui, mais de manière plus masquée : le souverain gouverne ; l’autorité religieuse (les oulémas) approuve, émet des fatwas destinées à faciliter l’action du politique ; le financement par le « marchand » toujours prêt à assister les deux autres dans l’espoir d’y faire des bénéfices. Dans ce rôle aujourd’hui, on aura reconnu l’Arabie saoudite.
Ce trépied est le béton armé de l’islam. Il a toujours fonctionné à l’époque du califat et il fonctionne encore aujourd’hui sous les régimes militaires ou semi-civils, toujours autoritaires. Et à l’extérieur du cercle, toujours : l’intellectuel, l’Autre, l’étranger, le juif, le chrétien, etc.

Est-ce que vous reconnaissez au pape le droit de vous interpeller sur la violence qui serait intrinsèque à l’islam ?

Je reconnais à chacun le droit de nous interpeller sur nos failles et nos déficiences. Nous avons besoin du regard de l’autre pour progresser dans la voie des réformes. Je reconnais donc le droit à toute autorité d’une autre religion de nous alerter. Pour autant, je suis dubitatif devant l’argument selon lequel l’islam serait intrinsèquement violent. Cette idée ne favorise en rien le dialogue.
L’islam peut donc être une religion de tolérance et de paix. C’est quand il est en situation de repli qu’il devient dangereux pour les autres et pour lui-même. Il devient alors autiste, ne sait plus établir les hiérarchies, mélange le niveau émotionnel et méthodologique.
Il nous faut donc séparer radicalement islam et islamisme. Ne jamais lier les deux. L’islam peut être capable de beauté, de charité, comme de violence et de guerre. Tout dépend de celui qui l’interprète. Un théologien, un grammairien, un juriste va puiser dans le Coran les versets qui prêchent la paix et la convivialité. Mais au même moment, un autre théologien va faire dire l’inverse au texte.
Le Coran ne dit ni plus ni moins que ce que l’interprète lui fait dire. Ce qui est important, c’est l’interprétation qu’on en fait. Au nom du même texte sacré, on a fait les plus grandes réalisations du monde et on a commis les plus grands crimes.

L’avenir est donc dans une herméneutique libre…

Oui, et je réclame le droit pour tous les intellectuels musulmans de se livrer à ce travail d’herméneutique, d’explicitation, d’interrogation des textes. Afin de pouvoir récuser la légitimation religieuse de la « guerre sainte », l’héritage inégal pour l’homme et la femme, la répudiation, la polygamie.

Le dialogue entre chrétiens, juifs et musulmans ne doit-il pas repartir sur des bases plus réalistes ?

Là est le problème : on met trois semaines pour fabriquer un terroriste, trente ans pour fabriquer un intellectuel critique. Tant qu’on est dans ce rapport pervers au temps, on sera la proie de cette violence à bas prix qui éclabousse l’ensemble de la communauté. Tant qu’on n’a pas pris le parti de former des esprits critiques, capables d’interpréter le texte, de dialoguer avec l’autre, on sera toujours à la recherche d’un islam de paix perdu, d’un islam des Lumières.

Malek Chebel vient de publier L’Islam et la raison, Tempus, août 2006, 17,5 euros.
Propos recueillis par Henri Tincq Article paru dans Le Monde du 17.09.06

A voir aussi, l’émission C dans l’air de Yves Calvi sur France 5, le 18 septembre. Site de l’émission ici

Le christianisme, l’islam et la raison

Vague de menaces et de protestations, après les propos du pape à l’universtité de Ratisbonne. Paradoxe : la violence des menaces proférées par les musulmans à l’encontre des chrétiens dans le monde (déjà une religieuse tuée en Somalie) tend par elle-même à suggérer l’existence d’un lien entre islam et violence. Mais est-ce bien ce que le pape a voulu dire ?

OUI, c’est exactement ce qu’il a voulu dire. Et bien qu’il ait exprimé des regrets de pure forme, ses propos sont sans ambiguïté. En réalité son discours portait sur la distinction entre le christianisme et l’islam dans leur rapport avec la raison. Selon le pape, il y a une différence essentielle entre la conception chrétienne de Dieu qui est intrinsèquement lié à la raison (Le concept grec de Logos) et la conception de l’Islam où Dieu transcende tout (même la raison).

Il cite un universitaire allemand d’origine libanaise, le professeur Khoury, selon lequel « pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, pas même à celle de la raison ». Dans une vision islamique, « Dieu est absolument transcendant » et « rien ne l’obligerait à nous révéler la vérité ». Cette déconnexion de Dieu et de la raison pourrait même aller jusqu’à l’absurde : « Si cela correspond à la volonté divine, l’homme pourrait pratiquer aussi l’idolâtrie. »

Or une autre compréhension de Dieu, celle issue de la tradition grecque, conduit à penser que « Dieu agit avec Logos ». Que signifie ce terme grec employé par Saint Jean au début de son Evangile pour nommer Dieu ? « Logos, rapelle le pape, signifie à la fois raison et parole — une raison qui est créatrice et capable de se transmettre mais, précisément, en tant que raison. » En effet, le christianisme est né de la rencontre entre la Bible et le rationalisme de la philosophie grecque. Ainsi pour Benoît XVI, « le patrimoine grec, purifié de façon critique, ferait partie intégrante de la foi chrétienne. »

Tel n’est pas le cas de l’islam. En islam, un musulman n’a pas le droit de se convertir au christianisme sous peine de mort. Benoît XVI en tire une leçon : chrétiens et musulmans n’ont pas la même conception de Dieu. D’ou la citation de l’Empereur Manuel II :

« Dieu n’apprécie pas le sang — dit-il —, ne pas agir selon la raison , “sun logô”, est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l’âme, non du corps. Celui, par conséquent, qui veut conduire quelqu’un à la foi a besoin de la capacité de bien parler et de raisonner correctement, et non de la violence et de la menace… Pour convaincre une âme raisonnable, il n’est pas besoin de disposer ni de son bras, ni d’instrument pour frapper ni de quelque autre moyen que ce soit avec lequel on pourrait menacer une personne de mort…».

Tout ceci n’a rien de bien nouveau. Benoît XVI ne fait que rappeler une doctrine que les chrétiens n’ont pas toujours eux-mêmes respecté (les croisades) : rien ne peut justifier le crime au nom de Dieu. La guerre sainte n’est pas légitime. On ne peut faire l’économie de la raison et du dialogue. Mais ce qui est nouveau, c’est que le pape se permette d’exprimer clairement son désaccord avec l’islam. C’est un tabou fondamental qui est levé. Jusque là, l’Eglise s’était murée dans le silence. On avait reproché à Pie XII son silence, on ne pourra pas faire le même reproche à Benoît XVI.

Bien entendu, les islamistes ont trouvé là un pretexte de plus pour justifier leur guerre contre l’Occident. Qui sont-ils ces islamistes ? De mauvais musulmans ? Non, des fondamentalistes, c’est-à-dire des purs et durs. Ils revendiquent le retour aux préceptes fondamentaux de l’islam et manifestent ainsi au grand jour sa vraie nature : soumission (c’est la traduction du mot islam) de tous les peuples de la terre à la charia, à la loi islamique.

Ce pur islam des islamistes est donc incompatible avec une forme quelconque de laïcité, de liberté religieuse ou de simple respect pour les autres sensibilités religieuses. D’où sa violence endémique, même et surtout à l’égard de tous les musulmans suspects de faiblesse, de tiédeur à l’égard de l’Occident. Car bien heureusement, tous les musulmans ne sont pas fondamentalistes et beaucoup aspirent à un islam pacifique, tolérant. Mais c’est justement là le problème, ils passent toujours aux yeux des fondamentalistes pour des traitres, des mauvais musulmans.

Contre le fanatisme, il faut maintenir le lien entre raison et foi. C’est la condition pour établir un « vrai » dialogue entre les cultures et les religions.

Lire ici le texte intégral du discours de Ratisbonne
Lire mon article : Le philosophe et le pape (à propos de l’élection de Benoît XVI)

NOUVELOBS.COM

 »Benoît XVI est un excellent théologien »

par Irène Fernandez, agrégée de philosophie et docteur ès lettres, membre du comité de rédaction du Dictionnaire critique de théologie, PUF, 1998

Quelles sont les implications théologiques d’une affirmation comme « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu » ?

– Tout d’abord, il faut préciser que le discours de Benoît XVI à Ratisbonne est un discours universitaire, destiné à des spécialistes. Il traite de la place de la raison dans le christianisme, thème cher depuis toujours à Joseph Ratzinger. Il s’est référé à l’islam, mais son intervention ne tourne pas autour de celui-ci.

Selon Benoît XVI, la raison est consubstantielle au christianisme, c’est-à-dire que foi et raison sont liées. Il y a des points communs entre la raison de Dieu et la raison humaine, car l’homme est créé à l’image de Dieu. Il n’en est pas ainsi selon l’islam, il n’y a donc rien de commun, pas plus la raison qu’autre chose, entre l’homme et Dieu. Dieu et raison sont ici deux notions très différentes.

Le pape reproche, dans l’affirmation « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu », la justification de la violence par l’islam. Violence physique bien sur, mais aussi violence morale.

Par exemple le fait qu’il est interdit à un musulman de se convertir à une autre religion, ce qui peut entraîner une condamnation à mort.

Le pape Benoît XVI fait-il un retour en arrière dans l’ouverture aux autres religions vis-à-vis de son prédécesseur ?

– Non, pas du tout. L’ouverture implique de savoir qui l’on est, et ce dans le but de communiquer sans se mentir. Joseph Ratzinger a travaillé pendant 30 ans avec Jean-Paul II. Les médias aiment le caricaturer mais c’est un excellent théologien, et un penseur respecté. Ce n’est pas pour rien qu’il a été élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1992.

Y a-t-il des points communs dans le rapport science/religion entre l’islam et le catholicisme ?

– La problématique est l’ajustement entre le progrès des sciences et la religion. Quelle est la vision du monde d’un scientifique ? Quelle est celle d’un croyant ? Comment ces deux attributs peuvent-ils être réunis dans une même personne – comme c’était le cas chez Galilée ou Newton. La religion catholique ne s’oppose pas à la science, elle pense que Dieu a pensé le monde.

Les pays musulmans, quand à eux, ont connu une très forte stagnation au niveau scientifique après leur brillante civilisation du Moyen Age. Ils ont eu à cette époque de grands philosophes, mais qui ont toujours été considérés comme plus ou moins hérétiques par rapport à l’islam.

Les sociétés musulmanes sont passées à côté de l’histoire de la pensée moderne. Il n’y a pas eu de réflexion collective sur la problématique du rapport entre science et foi. Individuellement, de grands penseurs existent sûrement; collectivement la civilisation musulmane a plusieurs siècles de retard à rattraper par rapport à la réflexion du monde chrétien dans le domaine scientifique.

La religion catholique n’est pas à l’abri de tout reproche sur ce point, car elle n’a pas toujours été à la hauteur de sa propre doctrine. Cependant, les accusations d’obscurantisme, qui ont pu être fondées dans tel ou tel cas, méconnaissent totalement le rationalisme inhérent au christianisme depuis ses origines, puisqu’un de ses thèmes fondamentaux est celui de la Raison créatrice.

Propos recueillis par Benjamin Rémond
(le vendredi 15 septembre 2006)

L’ère des conspirations. Bienvenue dans Matrix !


La théorie du complot, depuis les attentats du 11-Septembre, ne s’est jamais aussi bien portée. Partout, mystifications, bobards, rumeurs, théories fumeuses… alimentent un imaginaire malade, en proie à tous les simplismes.

Dans le droit fil de ces thèses conspirationnistes, le documentaire vidéo en ligne, Confronting the Evidence (en français : « Faire face aux preuves »), n’est pas sans rappeler l’ouvrage de Thierry Meyssan (L’Effroyable Imposture).
Au micro, face à un pupitre et une salle comble, un quinquagénaire s’exprime d’une voix grave. Jimmy Walter, milliardaire américain reconverti en militant de la vérité, annonce la diffusion d’un film documentaire « exceptionnel » et propose de rejouer le rôle de Morpheus dans Matrix. « Préparez-vous, le réveil va être brutal… » Entrecoupées par les discours d’une dizaine d’intervenants, tous plus ou moins « experts » en la matière, les terrifiantes images du 11 Septembre se succèdent, schémas, coupures de presse et hommages aux victimes aussi. Dès lors, chacun y va de son argumentaire : la thèse officielle sur les attentats du 11 Septembre n’est que « pur mensonge », fruit d’une « conspiration » signée George W. Bush.

Extrait :

« Bonjour, je m’appelle Jimmy Walter. Comme vous tous, j’ai observé les tours du World Trade Center s’écrouler. Comme vous, j’ai pensé que l’impact des avions et les incendies qui s’ensuivirent en étaient la cause. Comme vous tous, j’ai eu peur du terrorisme. J’ai voulu lire les sites de journaux étrangers sur Internet. Les articles publiés là-bas n’apparaissaient pas dans les grands journaux américains, ou étaient relégués en page 88 sous un titre minuscule et souvent trompeur. J’ai découvert que Saddam Hussein ne possédait ni armes de destruction massive, ni usine de poison. En vérité il combattait Al-Qaïda, son ennemi juré. Le plus inquiétant, c’est que George Tenant, la CIA, et la presse internationale nous déconseillaient d’envahir l’Irak. Car cela gonflerait le pouvoir des terroristes, augmenterait le terrorisme, et nous mettrait en danger. J’ai voulu faire passer une annonce dans le New York Times, USA Today et divers journaux et indépendants dans tout le pays. Le L.A. Times m’a censuré. Les autres m’ont ignoré. J’ai soutenu nos troupes sur le front sans rien dire. Lorsqu’on revendiqua la victoire en Irak, j’ai participé aux manifestations pour ramener nos soldats aux pays. J’ai rencontré Erick Hufschmid auteur de Déceptions douloureuses et Questions douloureuses. J’ai peu prêté attention à son livre et à son film. Au pire, pensais-je, le 11 septembre résultait du péché d’omission. Le gouvernement est resté passif dans le but de renforcer son envie féroce de dominer le monde. Je n’imaginais pas que le World Trade Center avait été détruit par des explosifs. Six mois plus tard, un ami m’a convaincu de regarder le film d’Eric. Ça m’a ouvert les yeux. Après avoir regardé son film j’ai compris que les tours avaient été détruites par des explosifs. Quand j’ai vu les poutres d’acier s’envoler en hauteur Certaines éjectées, puis suivies d’un nuage de débris nocifs, J’ai alors su qu’il s’agissait d’explosifs. Regardez attentivement cette conférence qui s’est tenue le 11 septembre 2004 à New York. Et comme dans Matrix découvrez où mène le terrier du lapin. J’ai vraiment l’impression d’avoir pris la pilule rouge. Préparez-vous, le réveil va être brutal. « 


A lire pour éviter de tomber dans le piège à gogos :

Mon article : La foire aux imposteurs

L’Effroyable Mensonge, thèse et foutaises sur les attentats du 11 septembre, de Jean Guisnel, journaliste, et Guillaume Dasquié, directeur de recherche à l’Iris, répondent à Thierry Meyssan. (lire plus bas une recension de ce livre)

Quand la débilité mentale devient contagieuse
Une explication claire de la tactique du complot

Finie la dénonciation, vive la conspiration !
Brice Couturier, Marianne, n° 414 Semaine du 26 mars 2005 au 01 avril 2005

Wikipedia : Théorie du complot

Tous manipulés ?
Synthèse du documentaire ARTE du mardi 13 avril 2004 à 20h45 (émission « De Quoi Je Me Mêle ? »)

Un excellent dossier sur Meyssan

Livre. Dans une enquête modèle, deux journalistes réfutent la thèse de Thierry Meyssan niant les attentats du 11 septembre.

Un antidote à l’imposture
Par Jean-Dominique MERCHET, Libération, mercredi 12 juin 2002

Ce livre est un antidote. Il faut donc le prescrire d’urgence, car le mal est là. Un ouvrage, l’Effroyable Imposture de Thierry Meyssan, vient en effet de connaître un grand succès de librairie (200 000 exemplaires vendus) sur la base d’une thèse extravagante : aucun avion n’est tombé sur le Pentagone le 11 septembre 2001 et les attentats sont le fruit d’un complot d’une partie du pouvoir américain.

S’inspirant de Voltaire (« Un livre vous déplaît-il, réfutez-le ») deux journalistes se sont associés pour contredire Thierry Meyssan, l’animateur du réseau… Voltaire. Ils ont toutes les qualités pour le faire : Guillaume Dasquié est rédacteur en chef d’une lettre d’information Intelligence Online, spécialisée dans les services secrets et auteur d’un récent Ben Laden, la vérité interdite (1). Jean Guisnel, journaliste au Point, est un expert du monde du renseignement et des affaires militaires. Ils signent ensemble l’Effroyable Mensonge, le second publie également la Citadelle endormie (2), une formidable enquête sur la « faillite de l’espionnage américain ».

Leur collaboration a été fructueuse. D’abord avec la réfutation du livre de Meyssan. Quelques pages suffisent pour démonter la « thèse fantaisiste », développée dans l’Effroyable Imposture. « Des éléments, des indices, une information quelconque à défaut de preuve ? Rien, absolument rien. Des impressions, des fantasmes, des élucubrations. » Un avion est bien tombé sur le Pentagone : les auteurs citent des témoins oculaires, comme ce John O’Keefe qui, depuis sa voiture, a vu le Boeing s’écraser sur le bâtiment. Quant à l’absence de débris et à la taille du trou provoqué par l’avion dans le Pentagone, Dasquié et Guisnel sont allés interroger des experts en catastrophes aériennes. L’explication est simple : elle tient à l’angle avec lequel le Boeing a percuté le béton. Aucun mystère là-dessous, les amateurs de la série X-Files en seront pour leurs frais.

Dans ce qui restera comme un modèle d’enquête, Dasquié et Guisnel sont ensuite parvenus à dépister le « fameux réseau d’experts » sur lequel Meyssan explique s’être appuyé. On y trouve Pierre-Henri Bunel, l’officier condamné pour espionnage au profit des Serbes, Hubert Marty-Vrayance, un commissaire des Renseignements généraux en activité, Stéphane Jah, animateur d’un site Internet dgse.org (qui n’a rien à voir avec la DGSE, les services secrets français) et Emmanuel Ratier, un extrémiste de droite obsédé par le « complot judéo-maçonnique ». Avec un « inspirateur » en arrière-plan, l’Américain Lyndon LaRouche « ancien trotskiste ayant rejoint la droite la plus extrême, mégalomane et conspirationniste acharné », représenté en France par Jacques Cheminade et le Parti ouvrier européen.

L’enquête serrée vire au pamphlet lorsque Dasquié et Guisnel s’en prennent à tous ces « négationnistes », partisans de la « théorie du complot », superbement représentés par Meyssan : « Une partie des Français adore ces hurluberlus venant leur dire qu’on leur cache la vérité. » Il n’y a pas que les Français. Dédouanant Ben Laden, Thierry Meyssan a été officiellement adoubé par la Ligue arabe qui l’a reçu le 8 avril à Abou Dhabi.
(1) Avec Jean-Claude Brisard, nouvelle édition en poche, collection Folio, 4,75 euros.
(2) Fayard, 19 euros.

Halte aux feux (2)

Le 8 septembre, Boniface et Schemla étaient sur sur France Info. Vous pouvez écouter l’émission ici

Au moment ou l’Amérique commémore les 5 ans du 11-Septembre, ce livre propose un aperçu de deux grandes thèses en présence. Résumons ces thèses à partir de deux axes : Le choc des civilisation et la critique d’Israël.

1° Le Proche-Orient est-il devenu l’épicentre d’un éventuel choc des civilisations qui menacerait la sécurité internationale ?

– Pour Pascal Boniface, l’actuelle politique des Etats-Unis et de son allié Israël, nourrit autant le terrorisme qu’elle le combat. On est précisément, au Proche-Orient, en Irak et ailleurs, en train de créer les conditions d’un choc des civilisations qu’on affirme refuser.

– Au contraire, pour Elisabeth Schemla, l’Occident, aux côtés d’Israël, est engagé dans une lutte contre le terrorisme islamiste, une lutte de la civilisation contre la barbarie. Elle rejoint ainsi la thèse de la 4e guerre mondiale, avancée par des auteurs comme André Glucksmann, Thierry Wolton et Jean-François Revel. Dans cette guerre, l’ennemi est moins le terrorisme que l’islam militant qui combat cette « civilisation libérale » que l’Amérique a sauvée lors des trois précédentes guerres mondiales (la guerre froide étant considérée comme la troisième).

2° Quand on juge Israël, le juge-t-on pour ce qu’il fait – en tant qu’un Etat comme un autre ? Ou pour ce qu’il est – l’Etat des Juifs ? Comment en décider et d’après quels critères ? Y a-t-il un risque de communautarisation, qui verrait se dresser, les uns contre les autres, Juifs et musulmans de France ? Y a-t-il un antijudaïsme de type nouveau, qui profiterait de la « réprobation d’Israël » pour réinvestir le vieil antisémitisme ?

– Pour Pascal Boniface, la vague de judéophobie, dénoncée par Pierre André Taguieff ou Alain Finkielkraut, est largement imaginaire ; et elle est en outre instrumentalisée par un lobby pro-israélien qui joue avec le feu du communautarisme. Depuis le 11 septembre 2001, ce sont les musulmans et les Arabes qui sont principalement pris pour cibles et soumis à des violences verbales et/ou physiques.

– Pour Elisabeth Schemla, la critique d’Israël se déploie au nom de l’anti-sionisme. Or, c’est une chose de combattre une politique d’annexion territoriale ou de séparation, mais c’en est une autre de dénoncer comme coupable l’essence même du pays qui la mène. Le sionisme étant un mouvement de libération nationale qui a en partie abouti, se déclarer antisioniste aujourd’hui revient en effet à se prononcer contre l’existence de l’État qui en est le fruit.
La critique d’Israël mêlée à l’anti-sionisme est un mélange propre à la rhétorique de l’antisémitisme arabo-musulman. Cette rhétorique se développe en France sous l’impulsion du Conseil français du culte musulman, un groupe qui veut « islamiser la France » et développer le communautarisme, ce que la République ne doit pas laisser faire.

Extrait de l’Epilogue du livre :

Nous savions, en faisant ensemble cet ouvrage, que nombre de nos amis nous le reprocheraient à l’un et à l’autre, que nous nous exposions à toutes sortes de critiques et de regrets, voire à l’accusation de trahison. Bref, nous allions exaspérer. Pourtant, décider de passer outre fut chose aisée, et rapide. L’écrire fut en revanche long et compliqué. Non seulement nos opinions divergent presque totalement, comme on l’a vu, mais nous n’avons ni les mêmes tempéraments, ni les mêmes méthodes de travail, ni les mêmes réflexes.

Bref, en tous points décidément, nous différons.

Écrire un livre, c’est passer de périodes d’euphorie en périodes d’abattement. Cela devient encore plus compliqué lorsque deux auteurs engagés les traversent à des rythmes différents, et en alternance. Le découragement nous a guettés successivement. Nous n’y avons jamais cédé, quoique parfois très près de jeter l’éponge, parce que chacun des deux partenaires a toujours su donner le signe d’encouragement au moment où l’autre flanchait, faire la concession nécessaire en temps utile. Paradoxalement, notre caractère trempé, à l’un et à l’autre, n’aura finalement pas été un obstacle à l’accomplissement de cet ouvrage, mais un stimulant, un facteur d’exigence. Nous voulions chacun faire une démonstration, et cet objectif l’a emporté surtout.

Au final, nous y sommes. Que Thierry Billard, notre directeur littéraire, soit remercié à la juste mesure de sa contribution, car sans lui, ce livre n’existerait pas. Il a accueilli notre projet avec enthousiasme, a tempéré nos ardeurs lorsqu’elles étaient manifestement trop contradictoires, donné les impulsions lorsqu’elles devenaient indispensables. Et il a su jouer un rôle inédit au Proche Orient : celui d’un casque bleu qui réussit sa mission.

Nous sommes donc surtout satisfaits d’être venus à bout de ce livre pour ce qu’il signifie. Aucun de nous deux, chemin faisant, n’entretenait l’illusion de convaincre l’autre. Nous savions d’emblée que nous ne modulerions même pas nos convictions. Mais nous en avons certainement conforté une, au bout de la route. Oui, le débat est possible et indispensable, même s’il n’est pas stricto sensu dialogue. Non, l’autre n’est pas forcément de mauvaise foi, ni intellectuellement malhonnête. Nous en ressortons avec la conviction qu’ayant mieux compris sur quoi repose l’analyse de l’autre, nous pourrons ensemble et chacun de son côté au moins l’expliquer, dans la liberté républicaine, à ceux qui voudraient comprendre nos divergences, loin des invectives et des omertas. Être, en quelque sorte, des passerelles qui pourraient modestement contribuer à redonner un cadre acceptable et normal aux débats sur ces sujets si essentiels pour notre avenir. À cela, nous nous sommes l’une et l’autre engagés. Sans naïveté, sans illusion excessive. Mais avec détermination. Si, de surcroît, les lecteurs de cet ouvrage ont le sentiment, en refermant ce livre, d’avoir en mains les éléments contradictoires et nécessaires pour une réflexion plus approfondie, nous aurons réalisé notre ambition.

Pascal Boniface et Élisabeth Schemla

L’essence du terrorisme islamique


Après les attentats de Londres ce matin, il faut redire ce que beaucoup de gens ignorent. Non, le terrorisme n’est pas l’expression d’une révolte, d’une vengeance ou d’un quelconque sentiment d’injustice. Il est par essence l’expression d’une doctrine, d’une interprétation radicale de l’Islam : le djihad. Selon cette doctrine, la conquête militaire de tout territoire non islamique est imposée par Allah à tout Musulman et à toute communauté musulmane.

Je cite Bruce Thornton (dans un article à propos du livre de l’historienne Bat Ye’or, spécialiste de l’Islam : Eurabia, the Euro-Arab Axis) :

« les Musulmans occidentalisés ne tiennent pas compte de l’idéologie du djihad, ou bien tentent de le rationaliser et d’en faire une sorte d’amélioration de soi, mais le témoignage de l’histoire confirme que, pour la civilisation islamique chauvine, la guerre est une nécessité provoquée par le refus de l’infidèle de se soumettre à l’Islam et de le reconnaître comme la réalité spirituelle la plus accomplie, telle qu’elle est voulue par Allah pour la race humaine tout entière. »

Et il ajoute

« Nous, Occidentaux, sommes devenus de plus en plus laïques, matérialistes et ignorants de notre passé. A nos yeux, toute cause est matérielle, tout comportement résulte du milieu physique, ou de forces psychologiques qui, elles-mêmes, ont leur origine dans des circonstances matérielles ou environnementales immédiates. C’est ainsi que nous expliquons le terrorisme islamiste comme une réaction à l’ignorance et à la pauvreté, ou à une blessure de la fierté nationale, ou à une tyrannie d’Etat, ou aux séquelles d’un passé colonial ou impérialiste. Les solutions envisagées sont donc également matérielles. Par exemple :

a. augmenter l’aide au développement pour réduire la misère et le désespoir qu’elle provoque ;

b. contraindre Israël à s’affaiblir afin de supprimer cette source constante d’irritation pour le nationalisme arabe et sa fierté ethnique ;

c. promouvoir des institutions démocratiques pour renverser la tyrannie ;

d. proposer des dédommagements fiscaux et rhétoriques pour compenser les torts causés par le colonialisme et l’impérialisme.

De telles analyses des racines du terrorisme ramènent, bien entendu, l’islamiste à des catégories matérialistes occidentales. Soit elles ignorent totalement, soit elles ne prennent pas en compte les aspects culturels, spirituels et historiques de ses motifs, lorsqu’elles les réduisent à n’être que des symptômes d’une cause matérielle plus profonde. Ces analyses évitent de se demander pourquoi tant d’autres peuples, plus pauvres et plus opprimés que ceux du Moyen-Orient, n’en viennent pas, pour autant, au terrorisme. Pour ce qui est de découvrir les racines du terrorisme islamiste, ces analyses, fondées sur l’aspect matériel, occultent plus qu’elles n’éclairent, surtout du fait que, depuis des années, l’ennemi est passé maître dans l’art de manipuler ces suppositions occidentales, qu’il considère comme des faiblesses, comme des symptômes de notre faillite spirituelle et de notre infériorité culturelle. »

Si l’on veut regarder en face le terrorisme islamique sans se faire d’illusions sur sa véritable nature, il faut étudier l’histoire du djihad et sa résurgence moderne en Egyte au début du XXe siècle. En attendant la traduction française du livre de Bat Ye’or, on peut lire quelques uns de ses articles très éclairants sur la question.
Je renvoie aussi à David Cook, qui enseigne à la Rice University, à Houston (Texas), et qui est un spécialiste de la littérature apocalyptique dans l’Islam. On trouvera une présentation de son livre : « Understanding Jihad » sur la page de Daniel Pipes.
On peut lire aussi un entretien en français avec David Cook sur le site Religioscope.