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Archives de Catégorie: droit naturel

Bac de philo 2016 : comment parler de la liberté en philosophie ?

applicoursdephiloPar Damien Theillier, professeur de philosophie, auteur du blog : nicomaque.com

Le bac de philo approche. Chaque année, sont donnés au programme un certain nombre de notions ainsi qu’une liste d’auteurs académiques, de Platon à Sartre, pour résumer.

C’est un programme éclectique, qui laisse au professeur une grande marge de manœuvre pour faire les choix qui conviennent à son cours. La contrainte étant de donner aux élèves un aperçu suffisamment complet des grandes écoles de pensée, afin qu’ils puissent traiter les sujets du bac sans faire de récitation, mais en exerçant leur jugement et leur raisonnement.

Plutôt que de confiner le libéralisme dans l’étude de quelques auteurs canoniques, anciens ou modernes, il m’a toujours semblé plus utile de montrer que des philosophies comme celles d’Aristote, de S. Thomas, de Descartes, de Spinoza, de Schopenhauer, d’Alain, de Nietzsche ou même de Freud, comportent de nombreuses affinités avec la pensée libérale, telle qu’on la trouve formulée chez les auteurs estampillés « officiellement » comme libéraux dans les manuels, comme Smith, Locke, Tocqueville, ou Constant. Lire la Suite →

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« Hayek : le gardien de la tradition libérale ». Par Pierre-Amaury Monard, TS5

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Exposé en classe le lundi 13 janvier 2014

 

INTRODUCTION

       Friedrich August von Hayek (1899-1992) fut un économiste autrichien et un philosophe qui fréquenta le Cercle de Vienne mais qui s’inscrivit résolument dans la tradition libérale. Son œuvre entière fut une critique du socialisme. Selon lui le socialisme est la nostalgie de la société tribale où tous les biens acquis par les individus étaient mis en commun et partagés équitablement.

Tout d’abord, voici quelques points de repère qui permettront au lecteur de bien situer la doctrine de Hayek, d’un point de vue théorique. Il s’agit des grandes lignes directrices de sa pensée . Lire la Suite →

Une approche libérale et aristotélicienne de la théorie des droits

douglas-rasmussenPar Douglas B. Rasmussen et Douglas J. Den Uyl

Douglas Den Uyl et Douglas Rasmussen sont tous deux professeurs de philosophie à l’université aux États-Unis. Il sont les auteurs de « Liberty and Nature : An Aristotelian Defense of Liberal Order » (LaSalle, Illinois : Open Court, 1991). Le texte qui est ici traduit est issu d’une conférence présentée par Douglas Rasmussen à l’Université d’Eté d’Aix en Provence en Septembre 1995. La traduction est de Jacob Arfvedsson et Henri Lepage. Petite précision, le préfixe méta veut dire « au-dessus et englobant tout ce qu’il y a en dessous ». Ainsi, un principe métanormatif est un principe gouvernant la sélection des normes.

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L’HOMME A-T-IL DES DROITS ?

Si nous voulons sauver les institutions de liberté que nous avons héritées de l’âge des lumières, si nous voulons que les sociétés libérales occidentales d’aujourd’hui réussissent à surmonter leur malaise actuel, il nous faut absolument nous doter d’une vision morale irréprochable et incontestable. Quels que soient les facteurs qui permettent à un système politique de survivre aux aléas du monde quotidien, ce n’est en effet que la conviction qu’un ordre social est vraiment légitime qui détermine son destin. La vision morale qui caractérise de la manière la plus évidente notre sens de la légitimité politique est toute entière contenu dans la référence que la Constitution américaine fait au concept de « droits individuels ». Lire la Suite →

Aristote, père du droit naturel

Par Damien Theillier

En cette période de débat électoraux, de slogans et de petites phrases, il nous paraît salutaire de rappeler, avec les penseurs du droit naturel, que la politique n’est pas le tout de la vie en société. Elle n’est ni un commencement, ni une fin. Avant la politique, il y a des individus qui s’associent pour rechercher leur subsistance en même temps que leur bonheur. Et s’ils ont recours à la force du gouvernement, c’est pour protéger ce qui leur appartient : leur vie, leur liberté et leurs biens. Mais le politique ne dispose pas de la propriété des individus, il est à leur service.

Or c’est précisément ce qu’affirme la théorie du droit naturel, formulée d’abord par Arisote. Il affirme qu’il y a un contenu dans tout système juridique qui ne dépend pas de la volonté du législateur et qu’il y a donc des règles qui s’imposent au législateur. Est dit de droit naturel ce qui est universellement valide, en tout lieu et en tout temps. Est dit de droit positif ce qui est en soi indifférent mais qui s’impose à tous par suite d’un choix conventionnel et contingent. 
Alain Sériaux, auteur d’un Que Sais-je sur le sujet[1], rappelle que « le terme relativement récent de « droit » n’appartient pas au vocabulaire des Anciens. Chez eux, le droit se dit « le juste » : to dikaïon, en grec ; iustum, en latin. Aussi, lorsqu’Aristote consacre le livre V de son Éthique à Nicomaque à l’étude de la vertu de justice, c’est sans hésitation aucune qu’il lui donne le « juste » pour objet spécifique. Dix-sept siècles plus tard, Saint Thomas d’Aquin, dans la Somme Théologique, adoptera encore la même démarche : elle est au cœur de la pensée classique ».[2]
Ainsi Aristote distingue entre un juste naturel et un juste positif ou conventionnel : 
« La justice politique elle-même est de deux espèces, l’une naturelle, l’autre légale. Est naturelle celle qui a partout la même force et ne dépend pas de telle ou telle opinion : légale celle qui à l’origine peut être indifféremment ceci ou cela, mais qui une fois établie, s’impose : par exemple, que la rançon d’un prisonnier est d’une mine, ou qu’on sacrifie une chèvre et non deux moutons, et en outre toute les dispositions législatives portant sur des cas particuliers, comme par exemple le sacrifice en l’honneur de Brasidas et les prescriptions prises sous formes de décrets ».[3]
Il y a donc bien l’idée d’un juste naturel chez Aristote, la justice naturelle étant celle qui a partout la même force et ne dépend pas de telle ou telle opinion. Distinguer entre le juste et l’injuste suppose un travail de la raison pour découvrir ce qui est conforme ou non à la nature universelle de l’homme dont la fin, le bonheur, exige la réalisation de certaines dispositions de l’âme, elles-mêmes naturelles et universelles. 
Dans la pensée grecque, est naturel ce qui correspond à la croissance normale d’un organisme vivant. Tout être vivant a une finalité interne. Quand la croissance est atteinte, cette finalité interne est atteinte. Or il y a une dimension téléologique dans l’existence humaine. Il y a même une pluralité de fins qu’on peut hiérarchiser : la conservation de la vie, le bonheur, la liberté, la justice. C’est aussi ce qu’on appelle les biens fondamentaux.
L’expression « droits de l’homme », à laquelle se rallient beaucoup de juristes, souscrit implicitement à l’idée d’un droit naturel car elle vise les droits liés avant toute législation positive à l’humanité même de l’homme. Sans cette norme morale supérieure, il n’y aurait plus d’instance critique capable d’interpréter et de mettre en question l’ordre juridique.
Cette idée rappelle que le Prince (tout comme les présidents actuels) ne dispose pas de la justice elle-même mais qu’il est lui-même soumis à une loi qui le dépasse et doit réguler son jugement. Le droit positif pose l’ordre du juste politique, mais ne dispose pas de la justice elle-même. S’il n’y a que le droit positif, dit Aristote, Créon aura toujours raison, même quand il a tort. Mais si nous maintenons l’idée régulatrice d’un droit naturel, Antigone pourra se dresser le moment venu et invoquer contre une loi injuste, le droit supérieur de la loi non écrite.
La politique, dans la pensée d’Aristote, ne peut donc être séparée de la morale. Ainsi, selon Aristote « la fin de la Politique sera le bien proprement humain. »(Éthique à Nicomaque, L.I, ch.1) La question : « Comment dois-je vivre ? » se prolonge dans la question : « Comment la cité doit-elle être gouvernée ? ». En effet, dit en substance Aristote dans Les Politiques, l’homme ne peut s’accomplir pleinement que dans une vie en société, par la coopération et l’amitié. La morale conduit à la politique et la politique a une fin morale. 
[1] Le droit naturel, n°2806, PUF, 1993.

[2] A. Sériaux, op. cit., p. 34.
[3] Aristote, Éthique à Nicomaque, V, 10, 1134b 18-23.

Publié sur 24HGold

L’illusion de l’Etat-arbitre : le cas des Himbas


Les articles de Pascal SALIN, véritables leçons de philosophie politique et économique appliquée, sont toujours un régal de concision et de clarté. Ce professeur d’économie à l’université de Paris IX Dauphine est un disciple de l’école autrichienne. Il a présidé la Société du Mont Pèlerin de 1994 à 1996, fondée par Hayek et présidée par des intellectuels aussi brillants que Milton Friedman, George Stigler, James Buchanan, Gary Becker, tous prix Nobel d’Economie.

Ainsi, dans « L’illusion de l’Etat arbitre » (lire le texte intégral plus bas), Salin défend la tribu des Himbas dans le conflit qui l’oppose au gouvernement Namibien.
Vous avez peut-être vu comme moi lundi soir la magnifique émission (Faut pas rêver) sur l’Afrique du sud-ouest (Namibie, Botswana).
L’un des reportages était consacré à la tribu des Himbas, ces semi-nomades qui s’enduisent le corps d’un mélange de graisse et de poudre rouge qui leur a valu le nom de « peuple d’ocre ». Leur situation fait exactement penser à celle des indiens d’Amérique face aux conquistadors.
Les Himbas ont accepté de vivre sur un territoire dont personne ne voulait, le désert du Kaokoland entre la Namibie et le Botswana. Depuis des années, les Himbas luttent contre un projet qui menace leur identité et leurs traditions : le gouvernement namibien veut en effet construire un barrage hydroélectrique sur leur terre.
La réalisation du barrage inonderait près de 200 km² des meilleurs terres de pâturage des Himbas et près de 160 tombes Himbas (de la plus haute importance dans leur culture) se situant sur les rives du fleuve Kunene se retrouveraient sous l’eau .

D’un autre côté, le reste de la population pourrait disposer avec ce barrage d’une énergie bon marché et abondante. Comment donc arbitrer dans ce conflit ?
Pascal Salin, à la suite du jésuite Vitoria et du dominicain Las Casas au XVIe siècle, défend le droit des Himbas à conserver la propriété de leur terre face aux pressions du gouvernement. En 1539, dans ses « Leçons sur les Indiens », Vitoria définit le droit naturel de l’homme comme un droit sur ses biens : les Espagnols ne peuvent retirer aux Indiens ce qu’ils possèdent. Ici, Pascal Salin argumente dans un premier temps en réfutant la prétention de l’Etat à invoquer l’intérêt général contre le droit naturel (l’escroquerie de l’Etat-arbitre). Dans un second temps, il expose la solution libérale : soumettre tout pouvoir à l’autorité du droit naturel fondé sur le droit de propriété.

« La solution qui est généralement préférée à notre époque est la solution politique: le gouvernement est censé représenter l’intérêt général, il arbitre entre des conceptions opposées et, pour faire prévaloir l’« intérêt national » contre les intérêts particuliers, il décide de construire un barrage. Mais cette notion d’intérêt général ne peut être qu’une fiction à laquelle on a recours pour défendre en réalité les intérêts catégoriels particuliers défendus par les hommes de l’État. »
Dans une démocratie, la solution consiste à dire que la majorité a toujours raison et à statuer en invoquant la volonté générale, le peuple, l’intérêt national. En réalité, ce type de solution démocratique masque une véritable violence faite aux personnes et à leurs droits légitimes. On se pare de vertus démocratiques pour opprimer la minorité et lui imposer des décisions contraires à la justice.
Généralement, l’Etat, en arbitre des intérêts, invoque aussi l’argument économique de la rentabilité du projet pour la collectivité en termes de coûts-bénéfices. Mais ici, dans le cas du barrage, il est clair que personne ne peut évaluer à la place des Himbas le prix des biens qu’ils défendent, leurs tombes et leurs maisons. Leur valeur n’est pas mesurable, elle est immatérielle. « Précisément parce que ce prix est probablement très élevé et que les biens en question n’ont jamais été échangés, de telle sorte qu’ils n’ont pas de prix de marché, les experts les considèrent comme de valeur négligeable ou nulle. Leur comportement est totalitaire puisqu’il consiste à substituer leur propre appréciation des choses à l’appréciation de ceux qui sont concernés, c’est-à-dire les légitimes propriétaires. »

La solution libérale, la seule qui soit juste, « repose non pas sur la médiation du marché mais sur la reconnaissance des droits légitimes ». Elle consiste non pas à essayer de donner une expression monétaire à toutes les activités humaines par un calcul coûts-bénéfices, mais seulement à définir les droits de chacun et à permettre ensuite aux porteurs de ces droits de négocier librement par des contrats leur transmission totale ou partielle aux conditions qu’il leur plaira.
Ainsi, « les Himbas ont des droits sur l’eau et les terres qu’ils utilisent depuis longtemps, en particulier sur les emplacements des tombes des ancêtres. Ces droits sont absolus et ils doivent être défendus sans restriction aucune, comme peut l’être la vie humaine elle-même. »
Pascal Salin se réfère ici au droit naturel du premier occupant, tel que défini par Locke. Ce droit de propriété est justifié par le fait qu’il ne résulte pas d’une simple proclamation (droit du plus fort), mais de ce que les individus ont appliqué leur esprit aux ressources existantes, travaillant la terre pour la faire fructifier.

« On accuse l’approche libérale de tout évaluer à travers le prisme des prix de marché et d’oublier les autres valeurs humaines, au point qu’on va jusqu’à dénoncer « la dictature du marché ». Mais les libéraux ne sont pas concernés par le marché, ils sont concernés par les droits, ce qui n’est pas du tout la même chose. » Le libéralisme, on le voit, n’est donc pas une soumission aveugle au marché. C’est une philosophie du droit qui affirme la priorité de l’exigence morale sur toute autre considération, y compris celle de la rentabilité ou du profit.

Conclusion de Pascal Salin : « En réalité, et contrairement à ce que l’on dit trop souvent, c’est l’approche politique des problèmes sociaux – que le gouvernement soit démocratique ou non – qui est nécessairement violente et matérialiste. C’est l’État-arbitre qui est de nature dictatoriale. »

Articles de P. Salin à lire :

L’illusion de l’Etat arbitre
Le libéral : un anarchiste qui défend la propriété (3 août 2006)
Interview en 2003

Livres de P. Salin :
« Libéralisme » (O. Jacob, 2000)
« La Concurrence » (PUF, Que Sais-je, Paris 1995)
« Libre Echange et Protectionnisme » (PUF, Que Sais-je, Paris 1991).

A voir :
Centre de recherche J.B. Say (Dauphine)

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