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Archives de Catégorie: Comte-Sponville

Réponse à Comte-Sponville et Onfray sur le capitalisme

A la suite du débat entre Michel Onfray et André Comte-Sponville, j’aimerais proposer une synthèse.

Le capitalisme est-il moral ? La thèse d’ACS est que le capitalisme est amoral. MO soutient que le capitalisme est immoral. Je ne suis pas complètement d’accord avec ACS et un peu d’accord avec MO.

Selon moi, le capitalisme peut être dit 1° amoral, 2° moral et 3° immoral, sous trois rapports différents bien entendu.

1° Le capitalisme est amoral.
En tant que théorie économique, le capitalisme peut être entendu comme une description des mécanismes de la production et de la division du travail, dans le contexte d’une économie de marché, fondée sur la propriété des moyens de production et le salariat. Une théorie descriptive n’a pas à être morale ou immorale, elle décrit les causes et les effets et elle peut seulement être dite vraie ou fausse, point.
De ce point de vue, ACS a raison de dire que seuls des individus, sujets de droits et de devoirs, sont moraux ou immoraux. Le capitalisme n’est pas un individu, c’est un être de raison. Il ne pense pas, il n’a pas de volonté, ni d’intentions.

« Prétendre que le capitalisme pourrait être moral n’a pas de sens. En effet, le possible et l’impossible n’ont que faire du bien et du mal. (…) Imaginez la réaction d’un physicien qui vous expliquerait la grande équation d’Einstein, E=mc2, et à qui vous objecteriez que cette équation n’est pas morale puisqu’elle fait exploser des bombes atomiques. Ce physicien vous répondrait que vous ne parlez pas de la même chose! Dans l’ordre économico-techno-scientifique, rien n’est jamais moral ni immoral. Tout y est plutôt amoral car la morale n’a rien à faire ici. A la question : Le capitalisme est-il moral? je réponds donc évidemment non puisqu’il ne le peut pas! Conséquence, si nous voulons qu’il y ait une morale dans une société capitaliste, celle-ci doit venir d’ailleurs que du marché.»

2° Le capitalisme est moral.
Mais l’économie n’est pas une science expérimentale au sens strict, ni une science de la nature. Ce n’est pas une branche de la physique, même si elle peut lui emprunter certains critères de scientificité. C’est une science humaine. Et au XIXe siècle, on disait même : c’est une science morale et politique. Tout ce qui a trait à l’homme comporte nécessairement une dimension morale. L’économie est constituée de pratiques humaines, indissociables de droits et de devoirs. On peut même dire que l’objet de l’économie, c’est l’action humaine, avec ses motivations, ses croyances, ses opinions. Morale est un mot qui vient du latin mores, les mœurs. Or l’économie ne porte pas sur des agrégats statistiques, mais bien sur les mœurs humaines dans le domaine de la production, de l’échange et de la consommation.

C’est pourquoi le capitalisme ne peut être défini comme une théorie purement descriptive. C’est aussi une théorie normative, qui inclut un certain nombre de jugement de valeurs. Le plus fondamental : le droit de propriété, fondé sur le travail, est un droit inaliénable de l’individu. On peut être ou ne pas être d’accord avec ce jugement mais on ne peut pas l’ignorer.
C’est pourquoi  je suis en désaccord avec Comte-Sponville. Pour lui, la seule légitimité du capitalisme serait son succès matériel, fondé sur la recherche de l’intérêt égoïste. Conception matérialiste et purement utilitariste. Pour moi la légitimité du capitalisme tient d’abord et avant tout à son socle moral : le droit de propriété, droit naturel et universel. En cela, ma conception du capitalisme se situe davantage dans la lignée de la tradition libérale française et autrichienne, plutôt que dans celle du libéralisme anglo-saxon, dont Marx fut le disciple.

De ce point de vue, le capitalisme est moral car il est fondé sur la propriété privée, qui est un droit de l’homme, et sur la liberté des contrats. Au contraire, l’appropriation collective (socialisme réel) ou même la limitation de la propriété au nom de l’intérêt général (social-démocratie) constitue une violation des droits individuels parfaitement immorale.

3° Le capitalisme est immoral
Onfray, comme tous les indignés, a raison sur un point et ce point a été souligné par Marx. Un capitalisme qui reposerait sur l’intervention de l’Etat, serait par définition immoral. En effet, il serait à l’abri des faillites, il aurait des rentes de situations garanties à jamais. Il socialiserait ses pertes et il privatiserait ses bénéfices.
Ce que dit Onfray décrit assez bien la situation du capitalisme en France comme aux Etats-Unis : « le capitalisme voudrait pouvoir fabriquer des déchets sociaux pour le bon fonctionnement de sa machine immorale et laisser la gestion des déchets sociaux à l’Etat ! Le profit pour lui, les dépenses pour les instances publiques… »  Tel est le capitalisme de copinage qui s’est développé dans le monde financier, celui des banques. Mais c’est aussi le cas de grosses entreprises (le big businness), comme Renault ou Peugeot, subventionnées par l’Etat sous différentes formes.

L’erreur d’Onfray, c’est de confondre libéralisme et loi du plus fort. C’est un vieux cliché. Le libéralisme n’est pas la liberté d’empiéter sur les droits d’autrui. C’est la liberté de faire ce qu’on veut avec ce qu’on a justement acquis. Cette liberté-là conduit-elle, comme il le prétend, aux inégalités et à l’injustice sociale ? La conviction des libéraux c’est que la liberté, entendue comme liberté responsable respectueuse et des droits individuels, est le plus sûr chemin vers la réduction de la misère, la paix et l’harmonie sociale, c’est-à-dire précisément l’idéal socialiste. (MO est partisan d’un capitalisme libertaire auto-géré, voir ici)

Il existe donc deux formes de capitalisme : moral et immoral
En conclusion et là je m’éloigne autant de MO que d’ACS, il faut distinguer deux sortes de capitalisme : le capitalisme de libre-marché et le capitalisme de copinage. Ce dernier est un perversion du premier, il est moralement condamnable. L’idée d’un capitalisme amoral me semble relever davantage de la pétition de principe.
Marx avait raison sur un point : l’exploitation est un mal moral. Et si le capitalisme est fondé sur un cartel de patrons, protégé par la force des lois, alors le capitalisme est immoral, il s’apparente à de la spoliation légale, comme l’avait bien montré Frédéric Bastiat. Mais Marx avait tort sur un point : ce capitalisme là n’est pas le seul envisageable. Il existe un capitalisme de libre-marché, fondé sur la libre concurrence et la liberté des contrats. La seule condition pour qu’il fonctionne : limiter le pouvoir de l’Etat à la répression des atteintes aux droits individuels.

A lire pour approfondir

Une vidéo passionnante d’ACS sur le management (excellent orateur, comme il était très bon professeur à la Sorbonne il y a quelques années !)

Introduction à Michel Onfray par MO

A voir : vidéos sous-titrées par l’Institut Coppet

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Débat : le capitalisme est-il moral ?

Ce débat me parait être un bon point de départ pour une réflexion de fond. Il présente deux thèses opposées. Je prétends pour ma part qu’il en existe une troisième, la synthèse ! Mais commençons par la thèse et l’antithèse.
Présentation de Jean-Louis Servan-Schreiber
Le capitalisme a toujours été critiqué. Ça ne l’a pas empêché de survivre et de prospérer.
La première critique du capitalisme a été celle de l’Eglise au cours du XIXe siècle. C’est aussi au XIXe siècle, vers 1848, que Marx a rédigé Das Kapital, première contestation radicale du capitalisme. 
Aujourd’hui, début du XXIe siècle, le fonctionnement capitaliste est critiqué à trois niveaux : par les consommateurs, c’est une critique d’ordre pratique sur la qualité des produits et les prix ; par les actionnaires, ce sont des critiques financières, plus récentes mais qui enflent désormais avec les scandales financiers à répétition ; par les altermondialistes, qui le remettent violemment en cause mais, cette fois, sans débouché idéologique construit. 
Nos débatteurs répondront à la question préalable : qu’appelle-t-on capitalisme ? Y a-t-il une vraie définition ? Puis ils nous diront s’il y a une sorte de péché originel du capitalisme. Car dès que l’on aborde les références morales, la notion de péché n’est jamais loin.
André Comte-Sponville
Qu’est-ce que le capitalisme ? C’est un système économique caractérisé par la propriété privée des moyens de production et d’échange, par la liberté du marché et par le salariat. Dans un pays capitaliste, l’entreprise est donc au service de ceux qui la possèdent – propriété vaut usage –, c’est-à-dire des actionnaires, bien plus que des clients ou des salariés. Il m’arrive également de proposer une définition plus personnelle du capitalisme : c’est un système économique qui sert, avec de l’argent, à faire davantage d’argent. Dans un pays capitaliste, l’argent va d’abord aux plus riches et non à ceux qui en auraient le plus besoin, les plus pauvres.
On voit que le capitalisme est loin de correspondre à ce que voudrait spontanément la morale. Cela veut-il dire qu’il est immoral ? Ce n’est pas si simple. Il y a toute une série de phénomènes qui ne sont ni moraux ni immoraux. Pour ma part, j’ai été amené à distinguer, dans toute société, quatre domaines ou, comme dirait Pascal, quatre ordres différents.
D’abord, ce que j’appelle l’ordre techno-scientifique, structuré intérieurement par l’opposition du possible et de l’impossible. L’économie en fait partie. Ensuite, l’ordre juridico-politique, structuré intérieurement par l’opposition du légal et de l’illégal. Troisièmement, l’ordre de la morale, structuré intérieurement par l’opposition du devoir et de l’interdit. Enfin, l’ordre éthique : l’ordre de l’amour. Vouloir que le capitalisme soit moral, ou même qu’il le devienne, ce serait vouloir que l’ordre techno-scientifique se soumette à l’ordre de la morale, ce qui me paraît exclu par leur type respectif de structuration interne. Les sciences n’ont pas de morale, les techniques pas davantage. Je me demande par quel miracle l’économie, qui est à la fois une science et une technique, en aurait une ! Mon idée est donc que le capitalisme n’est ni moral ni immoral, parce qu’il est radicalement amoral.
Quant au « péché originel » du capitalisme, c’est sans doute son fonctionnement à l’égoïsme. Seulement, ce péché originel, d’un point de vue moral, est aussi sa principale vertu d’un point de vue économique. C’est justement parce que le capitalisme fonctionne à l’égoïsme qu’il fonctionne si bien !
Michel Onfray
Je souscris évidemment à la définition d’André sur le capitalisme. La propriété privée des moyens de production, c’est effectivement ce qui définit le capitalisme.
Mais quid, à ce moment-là, d’un boulanger, par exemple, qui possède sa petite boulangerie ? Est-ce un capitaliste ? On s’aperçoit que cette définition, marxienne plutôt que marxiste, est vraisemblablement dépassée parce que le capitalisme s’est modifié. Donc, première chose, il faut repenser le capitalisme aujourd’hui. Deuxième chose : je pense qu’il faudrait aussi distinguer capitalisme et libéralisme. Le libéralisme, c’est la possibilité pour le capitalisme de faire ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut, sans éthique, sans morale, sans contre-pouvoir. Et nous sommes dans une période libérale…
Le libéralisme permet au capitalisme de faire de l’argent avec de l’argent, donc de générer la paupérisation actuelle : la condition de l’enrichissement du riche est clairement l’appauvrissement du pauvre, pas seulement sur le terrain national mais sur le terrain planétaire. Quant au péché originel, s’il existe, c’est vraisemblablement la toute-puissance que donne l’argent.
On le constate tous les jours : il existe des justices, des médecines, des santés, des cultures, des urbanismes, des façons de vivre qui sont totalement déterminées par les quantités d’argent mises en jeu par les protagonistes. Le péché originel consiste en cette évidence que posséder l’argent, c’est posséder le monde. Posséder beaucoup d’argent, c’est posséder beaucoup du monde.
Jean-Louis Servan-Schreiber : André Comte-Sponville dit à un moment dans son livre que le critère de la valeur morale, c’est le désintéressement. Dans ce cas, le capitalisme serait automatiquement condamnable puisqu’il ne peut pas fonctionner dans le désintéressement. Donc, si le péché originel c’est l’argent, peut-on fonctionner sans argent ?
André Comte-Sponville : Chercher son intérêt, ce n’est pas une vertu morale, mais ce n’est pas immoral pour autant ! Que le capitalisme fonctionne à l’intérêt, cela suffit à prouver qu’il n’est pas moral, mais cela ne prouve pas qu’il soit immoral. Le péché originel du capitalisme, qu’on l’appelle l’égoïsme ou l’argent, c’est d’abord le péché originel de l’humanité. Les êtres humains n’ont pas attendu le capitalisme pour être égoïstes et cupides.
Quant à ce que disait Michel sur le libéralisme qui laisserait faire au capitalisme tout ce qu’il veut, je ne suis pas d’accord : le capitalisme, dès le départ, est soumis à la loi. C’est la différence entre une économie capitaliste et une économie mafieuse. Le capitalisme fonctionne avec un droit de propriété, un droit du commerce, etc. Or le droit n’est pas soumis au marché (il n’est pas à vendre) ; c’est le marché qui est soumis au droit.
Autre point de désaccord, je ne crois pas que « faire de l’argent avec de l’argent » revienne à fabriquer de la paupérisation. Dans notre société, depuis deux cents ans, le capitalisme fait de l’argent avec de l’argent. Et pourtant le niveau de vie moyen d’un Rmiste aujourd’hui aurait fait rêver n’importe quel pauvre du xixe siècle. C’est le paradoxe du capitalisme : l’argent va à l’argent, et pourtant ce système injuste et amoral s’est avéré historiquement plus profitable, y compris pour les plus pauvres, que tous les autres systèmes !
Le capitalisme n’est pas moral, la morale n’est pas rentable. C’est pour ça qu’on a besoin des deux. Et, entre les deux, nous avons besoin et du droit et de la politique, c’est-à-dire d’agir ensemble pour apporter au marché, de l’extérieur, un certain nombre de limites et de régulations.
Michel Onfray : La morale vient d’ailleurs que du capitalisme ; en l’occurrence, elle peut venir de l’Etat. Je disais tout à l’heure que le capitalisme était à repenser en fonction de ses nouvelles conditions d’existence, il me semble que l’Etat est à repenser également aujourd’hui. Il est l’instance et la puissance qui peut rendre possible la force des faibles.
On peut trouver que le capitalisme donne beaucoup d’argent aux Rmistes, que nos pauvres sont beaucoup plus riches qu’au début du siècle dernier, mais ça ne me semble pas suffire pour considérer que la pauvreté est défendable ou acceptable ! Je pense effectivement que le gâteau n’est pas susceptible d’être partagé à l’infini. Et que, quand certains disposent des grosses parts, d’autres sont obligés de se contenter des petites.
La création de richesses ici suppose de la pauvreté ailleurs. Or le capitalisme voudrait pouvoir fabriquer des déchets sociaux pour le bon fonctionnement de sa machine immorale et laisser la gestion des déchets sociaux à l’Etat ! Le profit pour lui, les dépenses pour les instances publiques…
André Comte-Sponville
La morale ne vient pas du marché, on est d’accord. Mais je ne dirais pas non plus qu’elle vient de l’Etat. L’Etat n’est pas là pour dire le bien et le mal. Il est là pour dire le légal et l’illégal. L’Etat a d’abord une fonction juridique. La morale est à la charge de l’individu. Au fond, l’objet essentiel de mon livre, c’est de renvoyer la responsabilité morale aux individus. D’où vient la morale ? Du passé de la société, comme disait Freud, qui l’appelle le Surmoi. Elle vient de la culture, de la civilisation. Et il est clair que la richesse n’a jamais suffi à faire une civilisation. C’est pourquoi l’économie, même efficace, ne suffit pas !
Jean-Louis Servan-Schreiber : A propos de l’amoralisme, j’ai une question simple. André Comte-Sponville dit : « Le capitalisme n’est pas immoral, il est amoral. » Michel Onfray dit : « Le capitalisme est immoral. » Ma question, c’est : est-ce qu’être amoral n’est pas immoral ?
André Comte-Sponville : Etre amoral, c’est immoral pour un individu. Mais le capitalisme, ce n’est pas un individu, c’est un système. C’est donc à nous d’être moraux : ne comptons pas sur le capitalisme pour l’être à notre place !
Jean-Louis Servan-Schreiber : Je voudrais vous poser une dernière question, sur la mode de l’entreprise citoyenne qui vend et vante tel ou tel produit fabriqué selon des normes éthiques. Dans votre livre, André Comte-Sponville, vous dites que comme cette démarche est « conforme à l’intérêt de l’entreprise, elle n’a pas de vertu morale particulière ». N’empêche que ce que l’on vend, c’est de la vertu morale. Alors faut-il pour autant le critiquer ?
André Comte-Sponville : L’individu ou le consommateur que je suis ne peut que se féliciter de cette tendance. Mais l’intellectuel que je suis aussi n’en attend pas grand-chose : je ne compte pas sur cette mode pour changer l’essence du capitalisme ! Cela dit, si l’on arrive à faire en sorte qu’une entreprise ait intérêt à avoir un comportement économique qui corresponde un peu plus à nos valeurs morales, on ne va pas s’en plaindre !
Michel Onfray : C’est en effet une ruse de la raison, mais elle est intéressante. On ne peut pas ne pas être consommateur. On est obligé de consommer. Donc, à l’évidence, quand on a le choix, mieux vaut choisir de le faire de manière éthique. Qui pourrait penser l’inverse ? Et quand on a à choisir entre deux produits ou trois, on doit pouvoir, si l’on est informé, en choisir un qui produira des effets éthiques. Seul, un produit n’induit pas de conséquence mesurable, sinon sur l’image de soi du consommateur ; associé, en groupe, collectivement, l’effet peut se révéler redoutable et dévastateur…
Le principe du boycott en a fait la démonstration. Ça me semble très intéressant de pouvoir savoir que tel produit a été fabriqué avec le minimum d’exploitation ou au contraire avec une exploitation maximale des employés, des femmes et des enfants. Je pense que ça peut être une occasion, non pas pour des entreprises d’être citoyennes, comme on le dit maintenant, mais pour des consommateurs d’agir en citoyens.

André Comte-Sponville et la philosophie

«Le danger ne vient pas des gens qui croient en Dieu mais de ceux qui ne croient en rien»

André Comte-Sponville est philosophe. Normalien et agrégé de philosophie, il a longtemps été maître de conférences à la Sorbonne avant de connaître, à 53 ans, le succès international avec son Petit traité des grandes vertus, publié en 1995, traduit en 25 langues.
Comte-Sponville est un penseur qu’on peut trouver agaçant. Certains parlent à son sujet de prêt-à-penser philosophique. Pourtant il a le mérite, comme Alain Finkielkraut, Luc Ferry ou Michel Onfray, de mettre la philosophie à la portée du plus grand nombre avec un réel talent pédagogique, sans réduire la difficulté et la subtilité des auteurs et des arguments qu’il expose.

Je remets en ligne une interview qui date un peu mais qui reste fort intéressant (31 décembre 2005). Comte-Sponville fait un tour d’horizon de notre époque et en donne un portrait plutôt lucide et sans complaisance.

Extraits :

– Le Temps: 2005, reportages truqués, manipulations politiques, débats sans issue sur l’origine naturelle ou divine de l’homme. Etait-ce l’année du mensonge ? 

– André Comte-Sponville: Le philosophe que je suis est au contraire frappé par le fait que nous sommes en train de redécouvrir l’idée de vérité. Le mensonge vous choque: c’est bon signe! Il y a une trentaine d’années, il était de bon ton de penser qu’il n’y a pas de vérité. «Rien n’est vrai, tout est permis», disait Nietzsche, et il régnait en maître, ces années-là, sur la pensée française. C’est ce que j’appelle la sophistique et le nihilisme. La sophistique, parce que si rien n’est vrai, il n’est pas vrai que rien ne soit vrai. On peut penser n’importe quoi. Le nihilisme, parce que si tout est permis, tout se vaut et rien ne vaut. On découvre les limites de ces idées qui passaient pour modernes. 
– L’idée de vérité serait donc de retour ? 
– Oui, et c’est heureux! La liberté a besoin de l’idée de vérité. On ne connaît jamais toute la vérité; mais on ne peut être libre que «sous la norme de l’idée vraie donnée», comme dit Spinoza, ou possible, comme je préférerais dire. On perçoit depuis plusieurs années les limites de la sophistique et du nihilisme. On redécouvre que la première vertu d’un intellectuel (et l’une des principales vertus d’un être humain) est l’amour de la vérité. 
– Quand j’étais étudiant en philosophie, la question de Dieu était réputée obsolète. La plupart des philosophes passaient pour athées. Ce n’est plus vrai aujourd’hui: sur la scène des idées, vous trouvez un nombre substantiel de penseurs religieux. C’est aussi vrai en littérature. Eric-Emmanuel Schmitt (l’auteur de théâtre le plus joué au monde) et Christian Bobin sont à mon sens avec Michel Houellebecq, et à l’opposé de lui, les trois plus grands écrivains français du moment. Les deux premiers, pour lesquels j’ai la plus grande admiration, se réclament du christianisme. Il y a un retour de la quête spirituelle en général, et un retour du religieux en particulier, à des niveaux de qualité très différents.

– La quête du religieux est-elle compatible avec celle de la vérité ? 

– Bien sûr! Je trouve très bien qu’on se remette à parler de Dieu. La question, d’un point de vue philosophique, est passionnante! Quand on fait de la métaphysique sérieusement, on touche à la question des origines et des fins ultimes; on débouche sur la question de l’existence de Dieu. Il se trouve qu’à cette question, je réponds par la négative. Je salue pourtant ce retour à la métaphysique et à la spiritualité, parce que le danger principal ne vient pas des gens qui croient en Dieu mais de ceux qui ne croient en rien. Le nihilisme, en Europe, menace davantage que le fanatisme!

– Le retour de la religion est pourtant plus souvent cité que celui du nihilisme ? 

– Parce que les médias vont au plus spectaculaire, et au plus facile. Voyez la crise des banlieues de cet automne. La religion n’y a joué presque aucun rôle. Ces jeunes ont brûlé des voitures parce qu’ils sont paumés, sans repères, parce qu’ils sont déstructurés de l’intérieur. Parce qu’ils ne croient en rien, et non parce qu’ils seraient fanatisés par je ne sais quel mollah!

« Je me définis comme athée fidèle. Athée, parce que je ne crois pas en Dieu. Fidèle, parce que je reste attaché à la tradition judéo-chrétienne qui est la nôtre. »

– Vous refusez de rompre avec ce passé ? 

– Le fait de ne pas croire en Dieu ne justifie pas de cracher sur deux millénaires de civilisation judéo-chrétienne. Cela me paraît d’une prétention et d’une naïveté inquiétantes de dire d’une tradition qui a produit Descartes, Pascal, Spinoza, Leibniz ou Kant, qu’elle est globalement condamnable. Pour moi, c’est tout le contraire: imaginer que Descartes, Pascal, Molière, Corneille, Racine, Poussin, Philippe de Champaigne pouvaient se rencontrer à Paris me plonge dans un abîme de nostalgie! Quel est le peintre d’aujourd’hui que vous pourriez comparer à Philippe de Champaigne, à Degas, à Vermeer, à Chardin? Quel est le philosophe que vous pourriez comparer à Spinoza, Leibniz, Kant ou Hegel ? Quel est le musicien qu’on puisse comparer à Bach, Mozart, Beethoven? Il y a quelque chose dans notre époque qui ressemble à une décadence de l’Occident.

– Notre époque est-elle inférieure à d’autres ? 

– Il n’est écrit nulle part que toutes les époques sont égales! Il y a eu des siècles de progrès et des siècles de décadence. Des siècles d’or, comme on dit, et d’autres de plomb. Je suis comme Lévi-Strauss, qui a toujours dit qu’il n’aimait pas son époque: du point de vue intellectuel et artistique, moi non plus. En revanche, c’est une grande époque pour les sciences et les techniques, et parfois pour la démocratie et les droits de l’homme. Aux intellectuels et aux artistes de se montrer à la hauteur!

Laurent Wolf, Le Temps

A lire : André Comte-Sponville: La philosophie, PUF, Que sais-je? Dieu existe-t-il encore?, avec Philippe Capelle, Le Cerf. Petit traité des grandes vertus (Le Seuil, 2001), Dictionnaire philosophique (PUF, 2001), Le Bonheur, désespérément (Librio, 2003), L’Amour, la Solitude (LGF, 2004)

Les marchés font un bouc émissaire commode

Un excellent éditorial d’André Comte-Sponville dans Challenges du 3 juin (très girardien) :


Quand on ne connaît pas la vérité, dit à peu près Pascal, il est bon de disposer d’une erreur commune, sur laquelle on puisse au moins s’entendre. Telle est la fonction des mythes, des superstitions, des idéologies. Mais il faut pousser l’idée plus loin. Elle ne vaut pas pour la seule connaissance ; elle éclaire aussi l’action, ou l’inaction. Lorsqu’on diverge fondamentalement sur les buts et les moyens, ajouterais-je, lorsqu’on est, au sein d’un groupe, en situation de conflit et donc incapable, collectivement, d’agir, il est bon de disposer d’un adversaire commun, contre lequel on puisse au moins s’unir. Telle est la fonction du bouc émissaire. On connaît l’origine de la notion. C’est un rite d’expiation, dans la Bible : un bouc est symboliquement chargé de tous les péchés d’Israël ; après quoi on l’envoie au désert, où il emporte avec lui toutes les fautes que d’autres ont commises…


La suite : http://www.challenges.fr/magazine/international/0215.031085/les_marchs_font_un_bouc_missaire_commode.html

Remarques sur le négationnisme et sur ce que doit être sa critique


On parle beaucoup de l’affaire Williamson en ce moment, cet évêque anglais qui nie l’existence des chambres à gaz. Dans une interview parue samedi 7 février, dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, ce dernier refuse de renier ses propos négationnistes, faisant fi de l’injonction du Vatican lui ordonnant de clarifier ses positions. Il indique qu’il lui fallait étudier d’abord les «preuves», avant d’éventuellement retirer ses déclarations niant l’existence des chambres à gaz. «Il s’agit de preuves historiques, pas d’émotions. Et si je trouve des preuves alors je rectifierai », a dit l’évêque.

Je voudrais citer 2 collègues, professeurs de philosophie, qui bien avant cette affaire, s’étaient exprimé sur la question du négationnisme.
Le premier, c’est Gildas Richard, l’auteur de l’excellent site Invitation à la philosophie

Il propose de distinguer 2 points (2 ordres, comme dirait Pascal)
1° savoir si un événement a bien eu lieu (question historique)
2° savoir quel jugement moral on porte sur un génocide, qu’il ait eu lieu ou non (jugement moral)

Tout le problème vient du fait qu’on confond les deux. Si l’on veut échapper à cette confusion voici comment il faudrait parler à Williamson :

 » Nous ne vous demandons pas si vous pensez que le génocide des Juifs a bien eu lieu, à telle époque et du fait de telles ou telles personnes ; à vrai dire nous sommes même prêts, pour les besoins de la discussion, à vous accorder la thèse que vous avancez sur ce point, et à admettre que les nazis, lors de la dernière guerre mondiale, n’ont peut-être pas commis un tel acte. Ce que nous vous demandons, c’est ce que vous pensez d’un tel acte, considéré en lui-même, dans sa signification morale, et sans entrer dans la question de savoir s’il a déjà eu lieu dans le passé : car c’est là une autre question, qui n’a aucune incidence sur celle que nous vous posons maintenant « .

Lire l’article en son intégralité

Le second auteur, c’est André Comte-Sponville. A propos de la loi Gayssot, qui criminalise le négationnisme, il montre aussi qu’il ne faut pas confondre les ordres. La vérité historique ne relève pas de la politique, ni de la loi. Elle relève de la recherche par les historiens. Il appartient à la loi de protéger la liberté de la recherche, mais non de dire le vrai ou le faux :

« La loi Gayssot, qui interdit le négationnisme, est absurde.
D’abord, tous les historiens savent que les chambres à gaz ont existé. Autant légiférer contre l’affirmation que deux et deux font cinq. Ensuite, cela ne renforce pas la position de 99,9 % des historiens qui savent que les chambres ont existé, au contraire, puisque chacun sait qu’ils n’ont pas le droit de dire l’inverse. Enfin, on ne vote pas sur le vrai et le faux. La souveraineté ne s’étend pas jusqu’à la vérité. Le jour où le peuple votera que le soleil tourne autour de la terre, cela ne changera
rien à la réalité »

Et il ajoute :

« On ne vote pas sur le vrai et le faux.
La démocratie, si elle l’oublie, n’est plus qu’une sophistique vaine et dangereuse. Va-t-on voter pour savoir si la Terre tourne autour du Soleil, ou s’il y a eu des chambres à gaz à Auschwitz ? La vérité n’obéit à personne, fût-ce au peuple souverain. Elle ne relève pas de la démocratie. Mais aucune démocratie, sans elle, ne serait possible. (…) La démocratie n’est possible qu’à la condition d’accepter ses propres limites, sa propre finitude, sa propre incomplétude, comme diraient les logiciens. Sans quoi ce n’est plus démocratie, mais sophistique et nihilisme. Si tout se vote, rien n’est vrai et rien ne vaut. C’est au contraire parce qu’il y a des choses qui ne se votent pas – spécialement ce qui relève de la connaissance et de la morale – que l’on peut voter sur les autres, qui relèvent de la politique. La démocratie ne tient lieu ni de raison ni de conscience : elle ne vaut, et même elle n’est possible, qu’à la condition de le reconnaître. C’est ce qu’on appelle la laïcité, qui interdit au souverain – fût-il le peuple lui-même – de gouverner les esprits. »

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Pascal Bruckner et André Comte-Sponville


Deux philosophes contemporains publient chacun un livre.

Pascal Bruckner : La tyrannie de la pénitence : essai sur le masochisme occidental
Editeur : Grasset (4 octobre 2006)
Lien vers l’émission de France Inter
Voir mon précédent article sur Pascal Bruckner

Présentation de l’éditeur
« Le monde entier nous hait et nous le méritons bien : telle est la conviction d’une majorité d’Européens, du moins à l’Ouest. Depuis 1945, en effet, notre continent est habité par les tourments du repentir. Ressassant ses abominations passées, les guerres incessantes, les persécutions religieuses, l’esclavage, l’impérialisme, le fascisme, le communisme, il ne voit dans sa longue histoire qu’une continuité de tueries, de pillages qui ont abouti à deux conflits mondiaux, c’est-à-dire à un suicide enthousiaste. À ce sentiment de culpabilité, toute une élite intellectuelle et politique donne ses lettres de noblesse, appointée à l’entretien du remords comme jadis les gardiens du feu. Dans cette rumination morose, les nations européennes oublient qu’elles, et elles seules, ont fait l’effort de surmonter leur barbarie pour la penser et se mettre à distance d’elle, construisant un monde de paix et de prospérité. L’Europe a sans doute enfanté des monstres, elle a du même coup enfanté les théories qui permettent de détruire les monstres.
Curieusement nous vivons aujourd’hui une situation de repentir à sens unique : celui-ci n’est exigé que d’un seul camp, le nôtre, et jamais des autres cultures, des autres régimes qui se drapent dans leur pureté supposée pour mieux nous accuser. Mais l’Europe accepte trop volontiers le chantage à la faute ; si nous adorons nous flageller et nous couvrir la tête de cendres, n’est-ce pas que notre souhait secret est de sortir de l’Histoire, de nous abriter peinards, dans le cocon de la contrition, pour ne plus agir, échapper à nos respnsabilités ? La repentance n’est peut-être rien d’autre que le triomphe de l’esprit d’abdication. » — Pascal Bruckner

Biographie de l’auteur
Romancier, essayiste, Pascal Bruckner est, entre autres, chez Grasset, l’auteur de La Tentation de l’Innocence (prix Médicis de l’essai en 1995), Les Voleurs de beauté (prix Renaudot en 1997), L’Euphorie perpétuelle (2000), Misère de la prospérité (prix du Meilleur livre d’économie en 2002), et L’Amour du prochain (2005).
Table des matières
Les colporteurs de la flétrissure
Les pathologies de la dette
La piscine de l’innocence retrouvée
Le fanatisme de la modestie
Le second Golgotha
Ecoute ma souffrance
Dépression au paradis : la France, symptôme et caricature de l’Europe
Le doute et la foi : la querelle Europe – Etats-Unis

André Comte-Sponville : L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu.
Editeur : Albin Michel (4 Oct 2006)

Peut-on se passer de religion ? Dieu existe-t-il ? Les athées sont-ils condamnés à vivre sans spiritualité ? Autant de questions décisives en plein «choc des civilisations» et «retour du religieux».

Philosophe humaniste, André Comte-Sponville est l’auteur de nombreux ouvrages qui, par leur clarté et leur pédagogie, mettent la philosophie à la portée de tous. Il se définit comme un athée fidèle, car il se reconnaît dans les valeurs gréco-judéo-chrétiennes, et pense que l’homme peut se passer de religion, la philosophie en étant l’un des moyens.

Sur le thème de la religion, il a récemment publié : Dieu existe-t-il encore ?, avec Ph. Capelle (Cerf, 2005). Il a notamment publié chez Albin Michel, L’Amour, la Solitude (2000), le Capitalisme est-il moral ? (2004)

Lien vers l’émission de France Info
Voir mon précédent article sur Comte-Sponville

Citation :

« Avez-vous besoin de croire en Dieu pour penser que la sincérité vaut mieux que le mensonge, que la générosité vaut mieux que l’égoïsme, que le courage vaut mieux que la lâcheté, que la douceur et la compassion valent mieux que la violence et la cruauté, que l’amour vaut mieux que la haine ? » (André Comte-Sponville)

Ma réponse :

Non, nous n’avons pas besoin de Dieu pour cela, en effet. Mais la religion ne tient pas lieu de morale, elle est d’un autre ordre. Si Dieu existe, ce n’est pas pour nous faire la morale, la raison suffit à nous indiquer le chemin du bien. Mais peut-on penser l’existence elle-même sans une cause suprême, peut-on penser l’être sans un Etre absolu et infini ? Peut-on penser le monde sans la création ? Telle est la question qui conduit philosophiquement à Dieu. Comte-Sponville est matérialiste, c’est son droit. Mais on ne peut pas ignorer les limites théoriques du matérialisme et la crédibilité rationnelle de l’existence de Dieu. Cela Comte-Sponville l’évacue un peu trop facilement.

Extrait du livre :

Peut-on se passer de religion ?
Commençons par le plus facile. Dieu, par définition, nous dépasse. Les religions, non. Elles sont humaines – trop humaines, diront certains -, et comme telles accessibles à la connaissance et à la critique.
Dieu, s’il existe, est transcendant. Les religions font partie de l’histoire, de la société, du monde (elles sont immanentes).
Dieu est réputé parfait. Aucune religion ne saurait l’être.
L’existence de Dieu est douteuse (ce sera l’objet de notre deuxième chapitre). Celle des religions ne l’est pas. Les questions qui se posent, à propos de ces dernières, sont donc moins ontologiques que sociologiques ou existentielles : il ne s’agit pas de savoir si les religions existent (elles donnent parfois le sentiment, hélas, qu’elles n’existent que trop !), mais ce qu’elles sont, et si l’on peut s’en passer. C’est surtout cette dernière question qui m’importe. Mais on ne peut y répondre sans aborder, ne serait-ce que brièvement, la première.
La notion est tellement vaste, tellement hétérogène, qu’il est difficile d’en donner une définition tout à fait satisfaisante. Quoi de commun entre le chamanisme et le bouddhisme, entre l’animisme et le judaïsme, entre le taoïsme et l’islam, entre le confucianisme et le christianisme ? Peut-être a-t-on tort d’utiliser le même mot de «religion» dans tous ces cas ? Je ne suis pas loin de le penser. Plusieurs de ces croyances, notamment orientales, me semblent constituer un mélange de spiritualité, de morale et de philosophie, plutôt qu’une religion, au sens où nous prenons ordinairement le mot en Occident. Elles portent moins sur Dieu que sur l’homme ou sur la nature. Elles relèvent moins de la foi que de la méditation ; leurs pratiques sont moins des rites que des exercices ou des exigences ; leurs adeptes forment moins des Eglises que des écoles de vie ou de sagesse. C’est le cas spécialement du bouddhisme, du taoïsme ou du confucianisme, du moins dans leur forme pure ou purifiée, je veux dire indépendamment des superstitions qui, en tout pays, viennent s’ajouter au corps de la doctrine, jusqu’à la rendre parfois méconnaissable. On a parlé à leur propos de religions athées ou agnostiques. L’expression, pour paradoxale qu’elle semble à nos oreilles d’Occidentaux, n’est pas sans quelque pertinence. Bouddha, Lao-tseu ou Confucius ne sont pas des dieux, ni ne se réclament d’aucune divinité, d’aucune révélation, d’aucun Créateur personnel ou transcendant. Ce ne sont que des hommes libres, ou libérés : ce ne sont que des sages ou des maîtres spirituels.

La sécurité est un droit

Je retrouve cette citation d’André Comte-Sponville en date des dernière élections présidentielles. Il me semble utile de la relire aujourd’hui, avec ces émeutes chaque nuit dans les cités.

« La sécurité n’est pas une concession qu’il faudrait faire, pour des raisons électorales, à la droite. C’est le premier des droits de l’homme, et la condition de tous les autres. La gauche, loin de s’y rallier à contrecœur, devrait en faire l’une de ses priorités. Tout individu a besoin d’être protégé, mais les pauvres plus encore que les riches. La vie est plus dangereuse à La Courneuve qu’à Neuilly. La police, plus utile dans les cités, où elle ne va guère, qu’aux portes des ministères, où elle s’ennuie. »

(André Comte-Sponville, philosophe, a notamment publié un “Dictionnaire philosophique”,PUF, 2001, et “Présentations de la philosophie”, Albin Michel, 2000.)

J’ajoute une piste de réflexion.
Il y a un philosophe qui a défini un droit à l’insurrection, c’est Locke. Selon lui, si les gouvernants abusent de leur pouvoir, offensent les lois et portent atteinte aux droits naturels, il est juste de briser le contrat et de revenir à l’état de liberté naturelle.
Toutefois, ce droit n’existe pas pour satisfaire les aspirations populaires, mais pour défendre l’ordre établi et faire respecter la légalité. Le gouvernement doit donc respecter ses propres lois, rendre compte de ses actions aux citoyens et, dans le cas contraire, les citoyens ont un droit légitime de résistance à l’arbitraire.

On voit donc bien, que dans le cas présent, on est loin de pouvoir justifier moralement et politiquement des violences qui se commettent dans les banlieues… Au contraire, ces violences constituent une atteinte très grave aux droits des individus qui les subissent : atteinte à la sécurité des personnes, à la sécurité publique (force de l’ordre pris pour cible) à la propriété privée, au droit à l’éducation (les écoles incendiées) et à la santé (ambulances et pompiers pris pour cible). Plus largement, c’est l’Etat, dans son droit à exister qui est visé. Droit à exister qui repose sur une nécessité morale : la protection des personnes et de leurs biens.

Mais si de telles atteintes sont graves, la cause l’est plus encore. En effet, la cause de ces violences n’est pas un quelconque abus de l’autorité de l’Etat mais bien plutôt son absence d’autorité, sa démission. On peut se demander si l’Etat n’a pas failli à sa mission :
1° en transformant l’école en une vaste garderie ouverte à tous les vents, sapant l’autorité des maîtres et par là des parents
2° en supprimant le service militaire obligatoire, seule occasion qui restait de socialiser les jeunes d’inculquer un peu de valeurs communes en formant leur conscience nationale.
3° en laissant s’installer, par une immigration massive, incontrolée et par des promesses de travail et de logement jamais tenues, une situation explosive car socialement inhumaine.

L’Etat en France est omniprésent dans le domaine économique et social, taxant les salaires, distribuant des crédits et des allocations à tout va, interdisant de travailler plus de 35 heures, empêchant la flexibilité du travail. Par contre, dans le domaine éducatif et judiciaire, il semble étrangement absent, affaiblissant l’autorité des maires, des professeurs et des parents, laissant se développer dans certaines zones traffics et délinquance en tout genre, immigration clandestine et criminalité.
Pour obtenir la paix sociale, on achète les banlieues avec des subventions, des zones franches et du RMI. Mais on crée ainsi une catégorie de citoyens voués au désespoir et à la révolte : les assistés sociaux. Or, comment peut-on être à la fois assisté et fier de soi ? L’assistanat déresponsabilise, il fait perdre progressivement le sentiment de la dignité humaine, il donne une conscience d’esclave.

Locke était anglais. Là-bas, aujourd’hui, tout le monde travaille. Il faut se prendre en main pour survivre, il n’y a pas d’alternative, pas de RMI ou d’indemnités chomage à durée illimitée. Petits boulots, emplois précaire valent mieux que main tendue. C’est sans doute la raison pour laquelle on vit mieux dans les banlieues anglaises, même si la pauvreté y règne et que les terroriste s’y cachent…

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