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Archives de Catégorie: communisme

Faillite de Detroit : le cauchemar d’Ayn Rand devient réalité

f1746-atlas-shrugged-ii-the-strikePar Daniel Hannan*, Oxford.

Vous pensiez que La Grève (Atlas Shrugged) d’Ayn Rand était une fiction ?

Voici la description que The Observer fait de Detroit :

Tout ce qui n’est pas jeté est volé. Les usines et maisons ont été dépouillées de quasiment tout objet de valeur. Les voleurs s’en prennent désormais aux pots d’échappement de voitures. L’analphabétisme atteint les 47%. La moitié des adultes de certaines zones sont au chômage. Dans de nombreux quartiers, le seul signe d’activité est une personne marchant lentement vers le magasin de spiritueux.

Maintenant, voici la description étrangement prophétique de Starnesville, une ville du centre-ouest des États-Unis dans le roman dystopique d’Ayn Rand, La Grève (Atlas Shrugged). Cette ville avait été le foyer de la grande Twentieth Century Motor Company, mais avait décliné à cause du socialisme. Lire la Suite →

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#282

« Le capitalisme ne s’oppose pas au communisme. Le capitalisme s’oppose à la violence. »

— Christian Michel

Source : Communisme et Politique (2003)

#220

« Les communistes […] prétendent à rattacher chaque épisode de leur mouvement au cours total de l’histoire, l’histoire elle-même à une philosophie de la nature ; ils n’ignorent rien, ils ne se trompent jamais, et l’art de la dialectique permet d’accorder n’importe quel aspect de la réalité soviétique avec une doctrine ployable en tous sens. »

— Raymond Aron

Source : L’opium des intellectuels (1955), chapitre IX.

#219

« Le communisme est la première religion d’intellectuels qui ait réussi. »

— Raymond Aron

Source : L’opium des intellectuels (1955), chapitre IX.

#117

« La plupart des gens qui ont lu le Manifeste du Parti Communiste ne réalisent probablement pas qu’il a été écrit par deux jeunes hommes qui n’avaient jamais travaillé un jour de leurs vies, et qui néanmoins parlaient hardiment au nom des ‘travailleurs’. »

— Thomas Sowell

Source : …

V.O. : « Most people who read The Communist Manifesto probably have no idea that it was written by a couple of young men who had never worked a day in their lives, and who nevertheless spoke boldly in the name of ‘the workers’. »

Vidéos de Jean-François Revel

Les émissions sont classées dans l’ordre. L’émission sur le Livre Noir du Communisme, par exemple, va de 1 à 10.

Pour bien voir la présentation de chaque émission, voir ici

In memoriam Jean-François Revel


Jean-François Revel est mort il y a bientôt 2 ans. Il était à l’honneur le jeudi 31 janvier à l’Académie française. Max Gallo, son successeur au fauteul n° 24, lui a rendu hommage comme le veut la tradition.

Discours de réception de Max Gallo à l’Académie française (texte intégral)
Extraits de ce discours

Ici, une interview de Revel qui date de 1997, suite à la sortie de son recueil d’articles Fin du siècle des ombres. On peut y entendre Revel parler de philosophie.
L’entretien dure 53 minutes. (Faire un clic droit et « enregistrer sous »)

J’ai passé à mes élèves un film d’entretiens de Revel avec Bernard Pivot. C’est un excellent DVD que je recommande à tous. Revel y explique pourquoi le communisme a pu tromper tant d’intellectuels. Il y explique ce que signifie pour lui la gauche et la droite. Un brillante leçon de lucidité et de liberté.

En 1997, Bernard Pivot invite Jean-François Revel (1924-2006), jo
urnaliste, écrivain, directeur de collections, académicien, à l’occasion de la parution de son livre Mémoires. Le voleur dans la maison vide (Éd. Plon). L’auteur raconte avec simplicité comment, homme de gauche, il n’a jamais été communiste. Coupé des milieux intellectuels par son activité à l’étranger, il n’en a pas subi la pression, mais il a quand même souffert de la mauvaise foi de ses détracteurs. Il n’accepte pas la démission de l’intelligence, a en horreur l’étiquetage. Il évoque aussi son passé de résistant et son père devenu pétainiste. Il parle de son goût pour la peinture contemporaine, même si « la nouveauté n’est pas en soi une valeur esthétique ».

Collection « Les grands entretiens de Bernard Pivot, INA »

L’un des meilleurs livres de Revel selon moi : La grande parade

Enfin quelques liens :

Revel philosophe
Le combat d’un penseur de la liberté individuelle

Aron nous manque…

« Entre la tentation totalitaire et les aspirations libérales, la bataille continue, elle se poursuivra aussi loin devant nous que porte notre regard. Les libertés dont nous jouissons gardent la fragilité des acquis les plus précieux de l’humanité »
Citation figurant sur la 4ème de couverture du n° de Commentaire qui lui est consacré.

En ces temps de grands bouleversements politiques pour la France, Aron nous manque. Comment aurait-il analysé les émeutes de novembre 2005, la montée de l’islamisme, le non à la constitution, la fin du gaullisme et l’effondrement de la gauche soixantuitarde ?

Il fut l’un des rares intellectuels à échapper à l’aveuglement idéologique qui infecta l’Europe, depuis la montée du fascisme jusqu’à la chute du mur de Berlin.
Il a toujours considéré la liberté individuelle comme un bien supérieur à l’Etat, à la race et à la classe. Et il fut souvent bien seul à défendre cette position.
Aron, c’est le refus des attitudes compassionnelles, du sentimentalisme facile, de la dégoulinade des émotions qui empêchent de penser.

Sur l’homme il ne nourrissait pas de grandes illusions lyriques. On peut résumer sa position par une de ses formules « l’homme est un être raisonnable mais il n’est pas démontré que les hommes soient raisonnables ».

De l’histoire il avait une vision shakespearienne : l’histoire est un tumulte insensé plein de bruit et de fureur. Elle a toujours entremêlé l’héroïsme et l’absurdité, des saints et des monstres, des progrès incomparables et des passions aveugles. Aron savait que l’histoire est tragique.

De la politique il avait une conception très réaliste : « tous les combats politiques sont douteux. Ce n’est jamais la lutte entre le bien et le mal. C’est le préférable contre le détestable. »
Il en déduisait qu’« avoir des opinions politiques ce n’est pas avoir une fois pour toute une idéologie. C’est prendre des décisions justes dans des circonstances qui changent. »


Aujourd’hui on peut lire son biographe et disciple, Nicolas Baverez.
On peut aussi lire sa fille, Dominique Schnaper, sociologue de grand talent et membre du conseil constitutionnel. On peut encore écouter une série d’émissions consacrées au philosophe sur France Culture.
Mais le mieux, c’est surtout de relire Aron lui-même, dans ses oeuvres.
J’ai mis sur mon site les dernières pages de ses Mémoires et je conseille tout particulièrement la lecture du livre Le Spectateur engagé. Entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, Le Livre de Poche (Sciences politiques), Janvier 2005, 465 p., 8.50 €.
Ce livre est une retranscription d’une émission télévisée enregistrée en janvier 1981, disponible en DVD. Chaque fin d’année, je passe à mes élèves ce documentaire :

Deux jeunes gens de la « génération mai 68 », Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, interrogent le philosophe.
En évoquant sa vie, c’est le portrait du 20ème siècle que Raymond Aron dresse, avec une acuité et une intelligence éblouissantes. Hitler, le Front populaire, la défaite de 40, la Guerre froide, la décolonisation, la Ve République et le Gaullisme, Mai 68, la construction européenne mais aussi la liberté, l’égalité, le droit et la politique, sont analysés par celui qui avait eu « raison avant tout le monde ».

Voir un extrait du DVD ici (sur mai 68)

Chapitres :
1- La France dans la tourmente (1930-1947) – 52 mn
– Allemagne, 1930-1933 : un philosophe découvre la politique
– Années trente, la France en décadence
– Le désastre de 1940. Les français entre Pétain et De Gaulle
– La Shoah et Israël. « Je me considère comme un survivant »
– 1945, un monde nouveau ? Vers la Guerre Froide
– Espoirs et déceptions de l’après-guerre en France

2- Démocratie et totalitarisme (1947-1967) – 52 mn
– Guerre froide ou paix belliqueuse ?
– Raymond Aron, compagnon de route du Gaullisme
– Défendre des valeurs aux temps des idéologies
– La France à l’épreuve de l’Algérie
– Espérer la paix, penser la guerre

3- Liberté et raison (1968… ) – 52 mn
– Mai 68 et « le carnaval des étudiants »
– Gauchistes, communistes et socialistes
– « L’ Histoire est tragique »
– Démocraties et totalitarismes : Occident, Chine, URSS…
– Les droits de l’homme et l’essence de la politique
– Raymond Aron, spectateur engagé

Citations :

« J’aime le dialogue avec les grands esprits et c’est un goût que j’aime répandre parmi les étudiants. Je trouve que les étudiants ont besoin d’admirer et comme ils ne peuvent pas normalement admirer les professeurs pque les professeurs sont des examinateurs ou pqu’ils ne sont pas admirables, il faut qu’ils admirent les grands esprits et il faut que les professeurs soient précisément les interprètes des grands esprits pour les étudiants » Aron

« On améliore pas le sort des hommes à coups de catastrophes, on ne promeut pas l’égalité par la planification étatique, on ne garantit pas la dignité et la liberté en abandonnant le pouvoir à une secte à la fois religieuse et militaire. Nous n’avons pas de chanson pour endormir les enfants. » (l’Opium des intellectuels, p.302)

Vidéos :

Extrait1 d’une émission en noir et blanc (ORTF, 1969)
Extrait2 (sur la crise de civilisation)
Extrait3 (sur la société de consommation)
Aron en 1974 (sur la violence contestataire)
Aron en 1981 avec Mourousi sur l’actualité internationale (le terrorisme, Israël, Jean-Paul II…)

Lire ici mon article sur Aron pour le centenaire de sa naissance (1905)
Un article de JF Chanlat sur : R. Aron, itinéraire d’un sociologue libéral ici

Raymond Aron, Sartre et la guerre froide

Sur le conflit est-ouest, outre ses chroniques, Aron publie en 48 et 51 deux livres où il analyse la nouvelle situation du monde créée par la guerre froide, qu’il préfère d’ailleurs qualifier de « paix belliqueuse ». A travers ses écrits il s’engage résolument dans le combat des démocraties contre le totalitarisme soviétique. Il approuve et soutient sans faille la politique américaine qu’il s’agisse du blocus de Berlin ou de la guerre de Corée, ce qui le classe dans le camp des anticommunistes à une époque « où tous les anticommunistes sont des chiens » selon Sartre. Le clivage politique sur l’URSS conduit à la rupture de leur amitié et en 1948 ils se brouillent définitivement,. A un moment où Sartre s’affiche en compagnons de route du PC, Aron est ouvertement anti-stalinien avant la plupart des autres intellectuels français. Au soir de sa vie il en fait son plus grand motif de fierté.

En 1955 il publie à leur intention L’Opium des Intellectuels. L’attitude envers l’Urss est à ses yeux la question majeure. Il y pense l’union soviétique avec ses camps de concentration, avec son régime despotique, avec sa volonté expansionniste. Il explique qu’elle n’est pas devenue ce qu’elle est par accident ou par la faute de Staline seul, mais parce qu’à l’origine il y a une conception du mouvement révolutionnaire qui devait nécessairement aboutir à ce qu’elle est devenue. Ce qui est en question c’est le mouvement socialiste lui-même. On touche à l’essentiel. Pour Aron il est naturel d’être anti-communiste quand on n’est pas communiste, puisque les communistes eux mêmes disent que ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux. En revanche Sartre, sans être communiste, considérait qu’il était moralement coupable d’être contre le parti de la classe ouvrière. Il n’ignore pourtant pas la réalité des camps et de leurs millions de prisonniers comme en témoigne un de ses éditoriaux des temps modernes. Aron constate que fascinés par les grands mythes que sont le prolétariat, le socialisme, la révolution, la société sans classe, la gauche, toute une fraction des intellectuels français a refusé d’accepter les conséquences de la rupture entre l’est et l’ouest. Aron quant à lui les a tirées en choisissant le camp de la démocratie parlementaire, tout en reconnaissant que ce régime ne suscite pas l’enthousiasme. Le seul argument est celui de Churchill. Mais il n’est guère en accord avec l’esprit du temps.

« Aron aurait pu comme tant d’autres jouer les Salomon, voir les choses de Sirius, évaluer les vertus et les vices des deux antagonistes, conclure en moraliste sur un choix balancé. Il est au contraire l’un des tout premiers en France à formuler sans équivoque les données de la Guerre Froide et l’obligation politique de choisir son camp.
Le Grand Schisme, essai de synthèse sur la situation politique mondiale et sur les problèmes français, imprimé en juillet 1948, atteste la vigueur de l’engagement. La clarté de l’exposé, soutenue par des formules appelées à la postérité, mais surtout la détermination de l’auteur frappent encore le lecteur d’aujourd’hui. Alors que la lutte idéologique favorise de part et d’autre une littérature souvent délirante, l’auteur surprend aussi par un certain ton, qui n’est pas tellement d’époque – celui de la modération. Aron, cependant, démontre qu’un esprit modéré ne signifie pas un caractère faible, qu’il relève moins d’un tempérament que d’une expérience, d’une culture acquises, d’une passion dominée. Le Gd Schisme révèle la combinaison de la mesure dans les mots et de la fermeté dans la conduite. » (Michel Winock)

On peut lire dans le Grand Schisme l’ébauche de ce que sera, neuf ans plus tard, l’Opium des Intellectuels, pamphlet célèbre contre les intellectuels de gauche.
Ces intellectuels de gauche, dont Aron est si proche, à tout le moins par sa formation normalienne et philosophique, il les accuse de trahir leurs propres valeurs en se laissant subjuguer, à la fois par une doctrine du 19ème siècle que l’histoire a démentie, par un Etat dont la nature totalitaire devrait leur être odieuse et par un parti qui en est le représentant et l’exécutant dans nos frontières. Contrairement à eux, Aron assume sans fausse honte l’anticommunisme – ce qui le classera à jamais aux yeux d’un grand nombre de ses pairs comme un « chien de garde » de la bourgeoisie, mais qui lui assurera une légitimité d’analyste politique ne cédant ni aux émotions qui aveuglent ni aux affections qui étouffent l’esprit critique. Non qu’il juge le bloc occidental comme le camp du souverain Bien, mais parce qu’il ne nourrit aucun doute sur la nature mensongère et tyrannique du communisme stalinien.
Cette lutte idéologique – non contre Marx, mais contre le marxisme, le marxisme-léninisme, et plus encore contre l’aveuglement des intellectuels de gauche sur les réalités de l’Union Soviétique – se double d’un choix proprement politique : l’abstention est interdite ; il faut assumer ses refus.

A ce propos un passage de l’opium des intellectuels, p 302, me semble éclairant sur la manière de voir d’Aron :

« Nous n’avons pas de doctrine ou de credo à opposer à la doctrine ou au credo communiste, mais nous n’en sommes pas humiliés, puisque les religions séculières sont toujours des mystifications. Elles proposent aux foules des interprétations du drame historique, elles ramènent à une cause unique les malheurs de l’humanité. Or la vérité est autre, il n’y a pas de cause unique, il n’y a pas d’évolution unilatérale. Il n’y a pas de Révolution qui, d’un coup, inaugurerait une phase nouvelle de l’humanité. La religion communiste n’a pas de rivale, elle est la dernière de ces religions séculières qui ont accumulé les ruines et répandu des flots de sang.[…]Mais, réclamer des anticommunistes une foi comparable, exiger d’eux un édifice, aussi compact, de mensonges, aussi séduisants, c’est les inviter au fascisme. Car ils ont la conviction profonde qu’on améliore pas le sort des hommes à coups de catastrophes, qu’on ne promeut pas l’égalité par la planification étatique, qu’on ne garantit pas la dignité et la liberté en abandonnant le pouvoir à une secte à la fois religieuse et militaire. Nous n’avons pas de chanson pour endormir les enfants. » (l’Opium des intellectuels)

Extrait d’une conférence de Pierre Robert, professeur à Franklin, « Relire Aron : un antidote pour une société démocratique en mal d’elle-même. »

Sartre, une passion française


Article du Monde sur la série TV diffusée sur France 2.

J’ai vu ce téléfilm que j’ai trouvé bien construit et fort intéressant. A titre historique, il reflète judicieusement le contexte politique des années 50-60 sans toutefois entrer dans le détail de la philosophie de Sartre, chose d’ailleurs impossible à la télé dans un film. On ne peut s’empêcher d’admirer le talent et l’intelligence du couple Sartre-Beauvoir, malgré leurs errements. Par contre le téléfilm tend à faire croire que tous ceux qui ne partageaient pas la cause révolutionnaire de Sartre étaient des fascistes, ce qui est bien évidemment faux et mensonger.
Pour le démontrer, il suffit de s’intéresser à Raymond Aron, qui fut à la fois son ami de jeunesse et son opposant le plus convaincu.

Voici un petit rappel de leurs destins croisés :

Sartre – Aron: destins croisés

par Raphaël Enthoven Lire, avril 2005

Les deux écrivains français ont traversé le XXe siècle et l’ont marqué de leur fulgurance, de leur intelligence, et, même, de leurs erreurs. Avec Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, ce sont deux conceptions du monde qui s’affrontent, deux témoins engagés dans leur temps. Lire revient sur leurs prises de position et leurs philosophies.

«Mon petit camarade, pourquoi as-tu si peur de déconner?» Cette question, que posait Sartre à Aron, résume peut-être le lien qui unit les deux philosophes: suffisamment différents pour devenir amis dans les années 1920, mais trop pour le rester dans un monde bipolaire où chacun, après 1947, fut sommé de choisir entre l’Est et l’Ouest. A vrai dire, cette question-là, Sartre n’a jamais cessé de la poser, même et surtout quand, pendant les années de plomb, il refusait tout dialogue avec son ancien condisciple. Au début, il y eut l’Ecole normale, où les deux adolescents entrèrent en même temps (cette promotion-là, 1924, fut un grand cru pour l’Ecole: elle comptait également les philosophes Georges Canguilhem, Paul Nizan, Daniel Lagache) et n’avaient aucun besoin d’être d’accord pour s’entendre à merveille. Si l’on excepte une commune détestation des puissants, les amis ne se ressemblaient déjà pas beaucoup: à l’époque, le futur maître à penser de la droite modérée jouait au premier de la classe et militait à la SFIO, tandis que Sartre jouait au graphomane apolitique. Aron lisait Alain, Sartre, Stendhal; Aron plaidait contre la guerre, Sartre cherchait à faire l’amour… mais l’ancien de Louis-le-Grand et «le petit Condorcet» s’étaient néanmoins juré transparence et fidélité l’un à l’autre et avaient idéalement réparti les rôles:

«J’étais […] son interlocuteur préféré, raconte Aron dans ses Mémoires. Toutes les semaines, tous les mois il avait une nouvelle théorie, il me la soumettait et je la discutais; c’était lui qui développait des idées et moi qui les discutais… Il essayait une idée et, quand ça ne marchait pas, je n’accrochais pas, il passait à une autre; parfois, quand il se sentait trop coincé, il se mettait en colère…»

Aron censeur de Sartre? Sur-moi du penseur de l’en-soi? Le fait est que, malgré leur brouille définitive après la Seconde Guerre mondiale, Aron ne cessa jamais de lire et de critiquer dans leur détail les œuvres les plus folles de Sartre, prolongeant, seul, un dialogue loyal que son ancien ami avait depuis longtemps remplacé par l’injure de mauvaise foi: «Voulez-vous que je vous dise qui est, en réalité, Aron? demanda Sartre à Jean Cau. C’est une supériorité qui tourne à vide et qui ne s’exerce que sur des gens qu’il considère par ailleurs comme des crétins.»

De ce point de vue, comme Aron le remarquait souvent, Sartre ne fut pas à la hauteur de la règle de réciprocité qu’il présentait pourtant comme la règle éthique la plus haute. L’amitié de l’esprit libre et du potentat libertaire n’a pas résisté aux exigences de l’époque et au fait que, pendant la guerre froide, la moindre objection sonnait avant tout comme une offense: après 1947, les grands esprits ne se rencontreront plus – sinon le 26 juin 1979, à l’Elysée, avec d’autres intellectuels intervenus en faveur des boat people; la photo d’Aron et Sartre se serrant la main fit aussitôt le tour du monde. C’est la politique qui sépara les deux petits camarades, mais qui donna, du même coup, à la querelle de ces géants toute l’ampleur d’un monde en guerre.

Il faut dire qu’à force de «se mettre toujours à la place de celui qui gouverne», pour reprendre la belle expression d’Aron, et de préférer ce qu’il croit vrai à ce que d’autres auraient plaisir à entendre, ce dernier s’est rarement trompé. Contre les donneurs de leçons qui, par candeur ou cynisme, revendiquaient la vertu, Aron fut celui qui, par honnêteté, enseigna Machiavel tout en le détestant. Aussi, du péril pacifiste des années 1930 à la critique du programme commun de la gauche, en passant par le danger soviétique ou la nécessité d’une Algérie indépendante, les prédictions de l’homme qui détestait les prophètes n’ont jamais été démenties.

On n’en dira pas autant de Sartre qui dénonça le colonialisme, détesta la démocratie parlementaire et prit la défense des régimes de l’Est au point d’affirmer en 1954, que «la liberté de critique est totale» dans une Union soviétique dont il annonçait doctement qu’elle rattraperait l’Occident dix ans plus tard, avant de rompre avec le parti communiste pour devenir castriste, maoïste et couvrir de son autorité les appels à la violence et à la «justice populaire»

Jean Sevilla (LE TERRORISME INTELLECTUEL de 1945 à nous jours) propose une excellente analyse du terrorisme intellectuel, dont Sartre fut vraiment l’un des plus parfaits modèles que la France ait produit :

« Les circonstances varient, mais le procédé reste le même. Il consiste d’abord à imprimer dans l’imaginaire du pays un archétype du mal. Depuis la guerre, cette funeste figure a été incarnée par le fasciste, le capitaliste, l’impérialiste le colonialiste, le xénophobe, le raciste, le partisan de l’ordre moral. Ces étiquettes, au minimum déforment la réalité; au pire, elles mentent Collées par des mains expertes, elles revêtent un sens indéfini dont l’élasticité permet d’englober tout ce que les idéologues vouent aux gémonies.
Ensuite, la technique habituelle conduit à assimiler l’adversaire à l’archétype du mal. L’effet de cet amalgame est radicalement dissuasif: qui prendrait le risque, par exemple, d’être traité de fasciste ou de raciste ? L’accusation peut être explicite, ou s’effectuer par insinuation, ouvrant la porte au procès d’intention: tout opposant peut être attaqué non sur ce qu’il pense, mais sur les pensées qu’on lui prête. Manichéisme oblige, une autre logique s’enclenche en dernier lieu: la diabolisation. Pas question de discuter pour convaincre: il s’agit d’intimider, de culpabiliser, de disqualifier. »

Alain Finkielkraut fait ainsi un rapprochement entre l’affaire Redeker et Sartre. Il dénonce la logique compassionnelle qui conduit à diviser le monde en 2 : les bons et les méchants et à faire croire que les dominés sont toujours bons et les dominants toujours méchants :

« La critique de l’islam, esquissée par Redeker, est-elle pertinente ? Ce n’est pas l’invalider, en tout cas, que de vouloir, au nom du Coran, punir de mort celui qui affirme que le Coran est violent. Et quand bien même il aurait tort, son argument n’est pas raciste, contrairement à ce que disent Olivier Roy, la direction actuelle du Mrap et les mouvements vigilants armés, pour nous faire marcher droit, du gourdin de la lutte contre l’islamophobie. Redeker ne s’en prend pas à une communauté, il dénonce ce qu’il croit être l’intolérance et le bellicisme d’une doctrine. Aux esprits férus de justice sociale, que sa véhémence indigne parce que cette doctrine est la religion des pauvres, rappelons que la même logique compassionnelle faisait dire à Sartre, en pleine glaciation stalinienne : « Tout anticommuniste est un chien. » Si nous voulons empêcher la victoire de l’Infâme, il faut en finir avec l’idée que ceux qui ont le label de l’humilié, du dominé, du damné de la terre, sont innocents même quand ils sont coupables, et que les « dominants » sont coupables même quand ils sont innocents. » Le Figaro, 28/11/06

A lire :

Introduction à la philosophie politique
Raymond Aron
Le Livre de poche, 240 pages. Prix : 6,1 €

En 1952-1953, en pleine guerre froide, Raymond Aron a fait à l’Ecole nationale d’administration ce cours, resté inédit. Il y compare la démocratie occidentale – régime imparfait, mais justifiable comme un moindre mal, car sa vertu essentielle est l’esprit de compromis (la IVe République lui sert manifestement de modèle) – et «l’autre sorte de démocratie», la démocratie populaire marxiste. La première se définit par ses institutions, la seconde par l’idée révolutionnaire qu’elle incarne. Bien sûr, le philosophe entreprend de réfuter le marxisme, surtout sous sa forme millénariste (qui en fait l’avenir inéluctable de l’humanité), mais sans agressivité ni polémique, avec une sorte de révérence qui surprend, quand il souligne, par exemple, que la richesse du marxisme tient au fait qu’il combine les thèmes idéologiques les plus caractéristiques de la pensée occidentale, ce qui en fait une doctrine «admirablement équivoque». La même indulgence relative s’applique d’ailleurs au régime soviétique (pourtant Staline n’est pas encore mort!), à ses performances économiques et à l’absence de certaines libertés, généreusement imputée à la menace que lui font courir les contre-révolutionnaires…

Il s’agit donc surtout d’un témoignage sur la fascination que pendant la guerre froide le marxisme pouvait exercer, même sur ses plus lucides adversaires. Et c’est pourtant cette même année que Raymond Aron commençait la rédaction de son essai retentissant, L’opium des intellectuels, publié en 1955, dans lequel il dénonce férocement leurs illusions. Dans son introduction, passant en revue les familles politiques, Raymond Aron évoque «les libéraux, s’il en existe encore».

L’opium des intellectuels, le meilleur livre jamais écrit sur la gauche française.

Raymond Aron
Hachette Littératures, 10 euros

Outre la déconstruction des idéaux révolutionnaires, du matérialisme historique, du totalitarisme soviétique, de ses «hommes d’Eglise» (les communistes) comme de ses «hommes de foi» (les compagnons de route), L’opium des intellectuels met au jour les contradictions d’une gauche écartelée entre liberté, égalité, nationalisme, internationalisme… Ses adversaires lui ont donné raison, puisqu’à sa sortie, en 1955, Aron fut traité, entre autres, de «renégat», de «bouffon», de «penseur bourgeois» … «Appelons de nos vœux la venue des sceptiques s’ils doivent éteindre le fanatisme», conclut Aron.

Sartre et Aron, deux intellectuels dans le siècle
Jean-François Sirinelli 395 p., Hachette Littératures 9,20 euros
«Le temps semble passé des grandes joutes entre clercs» affirme tristement Jean-François Sirinelli, au terme d’un remarquable portrait croisé des deux petits camarades, qui se lit, avant tout, comme l’histoire démente d’un monde, le XXe siècle, qui marchait sur la tête, mais où les intellectuels avaient une réelle influence sur leurs contemporains.

Enfin, un excellent article de Luc Ferry sur la philosophie de Sartre. Cliquez ici

Fukuyama et la fin de l’histoire


Aujourd’hui, tout le monde a entendu parler de Francis Fukuyama et La Fin de l’Histoire est devenu un best-seller traduit dans le monde entier.

Pour découvrir ce penseur, voici une interview réalisée juste après les attentats du 11 septembre, le 13 décembre 2001.

Le Nouvel Observateur. – Guerre de religion, fracas des cultures, choc des civilisations : la vision pessimiste de Samuel Huntington, votre grand rival, semble se confirmer…
Francis Fukuyama. – Huntington a été mon professeur à Harvard. J’ai du respect pour lui. Est-il fondé à dire que les lignes de fracture passent plus par les cultures ou les religions que par les idéologies ? Je ne sais pas. Mais il a raison de douter de l’attraction des valeurs occidentales et sur le fait que le reste du monde hésite à les adopter automatiquement. Les Etats-Unis font ce constat avec le rejet de certaines de leurs valeurs par le monde musulman, à travers leur difficulté à assimiler de nouvelles vagues d’immigrants qui, refusant un creuset commun, veulent conserver leur culture et leurs valeurs, un peu comme vos immigrés qui ont sifflé « la Marseillaise » lors d’un match de football.
N. O. – Est-ce à dire que vous vous êtes trompé quand vous avez prédit dans « la Fin de l’histoire » que la démocratie libérale et le capitalisme étaient l’avenir incontournable du reste du monde ?
F. Fukuyama. – Pas du tout. Je n’ai jamais eu la naïveté de penser que l’histoire était linéaire, que la marche vers le progrès excluait les retours en arrière, ou les phases d’immobilisme. Mais je persiste et signe : il n’existe pas d’alternative viable à la démocratie libérale et au libre-échange. A terme, c’est à eux que nous conduisent le progrès de l’humanité et la marche de l’« histoire » au sens où le philosophe Hegel employait ce mot. Regardez autour de vous. Quels sont les pays qui s’opposent à ces valeurs et proposent une alternative ? La Chine ? Elle a choisi finalement le marché pour sortir de son sous-développement, et son entrée dans l’Organisation mondiale du Commerce va la conforter dans cette voie. Malgré un gouvernement communiste et des atteintes répétées aux droits de l’homme, elle se rapproche progressivement de l’Occident. Le prétendu « modèle asiatique » prôné par Lee Kuan Yew, l’ex-président de Singapour ? Il a montré sa fragilité pendant la dernière dépression. Le communisme est mort. Le socialisme ne fonctionne qu’à travers une troisième voie à laquelle se sont ralliées l’Angleterre et l’Allemagne. Dans un pays théocratique comme l’Iran, les deux tiers de la population, qui ont moins de
35 ans, souhaitent la sécularistion du pouvoir. Quand ils ne peuvent pas choisir démocratiquement, les gens votent avec leurs pieds, en émigrant. Ne s’opposent vraiment à la démocratie libérale et au marché que quelques régimes fondamentalistes que nous avons d’ailleurs parfois encouragés en leur refusant le jeu des élections libres. Mais à long terme, la sécularisation l’emportera sur le fanatisme religieux.
N. O. – La démocratie et le capitalisme triomphent, mais souvent sous une forme diluée…
F. Fukuyama. – Je ne crois pas à un modèle uniforme de démocratie. J’ai toujours plaidé pour la diversité. La Suède par exemple, où l’Etat-providence pèse d’un poids considérable, fait évidemment partie des formes de démocratie dans lesquelles les candidats à la modernité peuvent s’épanouir.
N. O. – La marche inéluctable vers le progrès que vous assimilez à l’Occident démocratique libéral est alimentée, selon vous, par deux moteurs : les avancées technologiques et le combat pour la reconnaissance. Mais l’Amérique ne « reconnaît » pas l’islam, ses valeurs, ses aspirations, ses frustrations. D’ailleurs elle rêve de bombarder l’Irak au risque de déclencher une guerre totale.
F. Fukuyama. – Beaucoup de pays musulmans ont des aspirations parfaitement compatibles avec un processus de modernisation. Quant à l’Irak, nous avons la certitude qu’il dispose d’armes chimiques et bactériologiques de destruction massive. Il faut l’arrêter. Je ne crois pas à une escalade : la légitimité suit le pouvoir. Si nous neutralisons Ben Laden, son attraction disparaîtra.
N. O. – Vos thèses sont un peu la célébration de la supériorité du modèle américain…
F. Fukuyama. – Absolument pas. Ce serait un grave contresens que de penser que mes livres sont une défense et une illustration de l’Amérique. Je n’ai guère de sympathie d’ailleurs pour ces années 90 où elle a pratiqué une politique étrangère à courte vue, sous-traitant au Pakistan l’administration de l’Afghanistan qu’elle avait laissé totalement tomber après la victoire des talibans sur l’URSS. Je n’ai jamais prétendu que le marché résolvait tout, comme le montre l’impossibilité d’éradiquer de grandes épidémies en utilisant la pharmacopée fournie par les labos privés. Dans les années 90, les Etats-Unis ont été arrogants, égoïstes, rapaces, myopes. Quand je parle de la fin de l’histoire, je me place dans une perspective longue. Je ne crois pas à un mécanisme simpliste, et mes récents livres (« The Great Disruption », 1998) sont plutôt une ode à la diversité et, au-delà des macro-institutions, à la complexité des cultures qui constituent le seul terreau sur lequel on peut fonder des régimes démocratiques et des économies ouvertes. Comme je crois aussi beaucoup au progrès technique, mon prochain livre montrera que les biotechnologies peuvent réussir là où l’ingénierie sociale a échoué.
Propos recueillis par JEAN-GABRIEL FREDET
Nouvel Observateur

Aron en quarto pour le centenaire

A l’occasion du centenaire de Raymond Aron, les édition Gallimard publient chez Quarto (édition de poche) un volume réunissant les principaux ouvrages du philosophe et sociologue sur la démocratie :

PENSER LA LIBERTÉ, PENSER LA DÉMOCRATIE :
Une révolution antiprolétarienne. Idéologie et réalité du national-socialisme – États démocratiques et États totalitaires – L’Homme contre les tyrans – Une révolution antitotalitaire : Hongrie 1956 – Polémiques – La Tragédie algérienne – La Révolution introuvable – Dix-huit leçons sur la société industrielle – La Lutte de classes. Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles – Démocratie et totalitarisme – Les Désillusions du progrès. Essai sur la dialectique de la modernité – L’Aube de l’Histoire universelle

Les cent ans de Raymond Aron ont été célébrés plus discrètement que ceux de son ancien compagnon de l’ENS, Jean-Paul Sartre, né lui aussi en 1905.
Raymond Aron est inclassable. Intellectuel anticonformiste, il est allé à contre-courant des idées dominantes de l’intelligentsia de gauche. Il a eu raison avant les autres sur la nature du régime soviétique, du stalinisme et de la guerre froide. Et dans les années 50, il a eu le courage de tenir sa position, tout en accomplissant une oeuvre scientifique indiscutée.

«Jamais les hommes n’ont eu autant de motifs de ne plus s’entretuer. Jamais ils n’ont eu autant de motifs de se sentir associés dans une seule et même entreprise. Je n’en conclus pas que l’âge de l’histoire universelle sera pacifique. Nous le savons, l’homme est un être raisonnable mais les hommes le sont-ils ? »
Raymond Aron.

« L’héritage d’Aron, c’est un état d’esprit, une éthique intellectuelle, un engagement de citoyen. L’état d’esprit réside dans la volonté de comprendre avant de juger en pensant le monde tel qu’il est et non tel qu’on le rêve. L’éthique intellectuelle passe par le respect des faits et l’impartialité dans la discussion. La posture mêle indissociablement le savant et le combattant de la liberté politique, qui « contribue à rendre les hommes dignes d’elle, à en faire des citoyens, ni conformistes ni rebelles, critiques et responsables ». »
Nicolas Baverez.

« Un très grand professeur, c’est par-dessus tout ce que Raymond Aron a été pour plusieurs générations successives. Il l’a été pour nous. Il l’a été jusqu’au bout, dans la plus haute acception du terme, y compris à travers ses activités extérieures à l’Université. Ce qui lui a donné en effet sa place singulière dans le journalisme français a été d’y avoir importé ce que l’Université a de meilleur. Il a su aller au-delà du classique éditorial d’opinion pour accomplir, sur trente ans, un travail en profondeur, nourri d’informations et d’arguments, privilégiant toujours l’exercice du jugement sur l’engagement de principe. Il aura été le grand éducateur de notre raison politique.
À l’âge des spécialistes et de leurs savoirs étroits, Raymond Aron frappait d’abord par l’extraordinaire ouverture de son spectre d’intérêts et sa connaissance intime de domaines éloignés — philosophie, économie, sociologie politique, histoire —, tous indispensables à ses yeux à l’intelligence du présent. Contre la pente française à l’autarcie intellectuelle, il a été, dans son enseignement, mais aussi, on l’oublie trop, par son travail d’éditeur, un initiateur à la culture sans frontières de son temps, de la pensée allemande à la réflexion économique et stratégique des Anglo-Saxons. À l’arrogance du philosophe qui tranche de tout en artiste et dans le dédain des doctes, il a constamment opposé l’éthique du savant et l’éminente dignité de la connaissance. Loin de toutes les facilités, il a incarné, dans toutes ses activités, la parole et l’écrit, une rigueur sans défaillance et la passion de la vérité. »
Le Débat, n° 28, janvier 1984

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