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Archives de Catégorie: christianisme

Marcel Gauchet : histoire politique de la religion. Textes choisis

MARCEL GAUCHETNé en 1946, Marcel Gauchet est directeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et rédacteur en chef de la revue Le Débat. Parmi ses publications les plus intéressantes, on peut mentionner Le désenchantement du monde en 1985, La démocratie contre elle-même en 2002 et La condition historique  en  2003. Lire la Suite →

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L’invention des institutions de la liberté en Europe

starkCet article propose une explication originale de l’émergence en Europe, à partir du XVIIe siècle, de la liberté politique et économique et, par conséquent, du capitalisme moderne (capitalisme d’entreprise). Première raison, le territoire européen était fragmenté et favorable au polycentrisme et à la concurrence institutionnelle. Seconde raison, « l’éthique de la liberté », condition de possibilité du développement économique, a pu se répandre sur le territoire européen parce que l’Europe avait été unifiée entre le V° et X° siècles par la religion chrétienne, laquelle est favorable à la reconnaissance de cette éthique de la liberté.

Parmi les références citées dans l’article, nous recommandons tout particulièrement Rodney Stark, professeur de sciences sociales à l’université Baylor, à Waco (Texas), traduit aux Presses de la Renaissance : Le triomphe de la raison : Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, 2006. Ce livre étant épuisé, j’en mettrai bientôt quelques extraits en ligne.

L’INVENTION DES INSTITUTIONS DE LA LIBERTE EN EUROPE : FRAGMENTATION POLITIQUE FRAGMENTATION TERRITORIALE ET LA RELIGION

François Facchini[1]

Publié dans Economie Appliquée Tome LXI – N°1, mars 2008, pp.71 – 106 Lire la Suite →

Christianisme et libertés. Une conférence de Damien Theillier


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Sommaire
Introduction
I) Les principes fondamentaux
1° La doctrine chrétienne de la liberté
L’idée chrétienne de liberté est impliquée dans l’idée de péché
L’idée de providence fonde la liberté : Dieu ne fait pas le bien à notre place
La doctrine de la personne et l’émergence d’un pouvoir limité dans la pensée médiévale
2° La naissance des libertés individuelles
Le droit des Indiens
L’affirmation moderne des libertés individuelles : Benjamin Constant
Lord Acton et Bastiat
II) Application des principes
1° La liberté religieuse
La résistance de l’Église au pluralisme : l’augustinisme politique
L’expérience américaine
L’affirmation de la liberté religieuse au Concile Vatican II
2° La liberté économique
L’école de Salamanque et les Physiocrates
Qu’est-ce qu’un marché libre ?
Conclusion

Conférence donnée le 22 février 2012 à l’association Catholiques pour les Libertés Économiques

Chrétiens, que faites-vous de vos libertés civiles ?

Jean-Miguel Garrigues est dominicain, membre de l’Académie Pontificale de Théologie à Rome. En 1995 il a écrit La politique du meilleur possible – L’Eglise, le libéralisme et la démocratie (introuvable aujourd’hui).  Le livre est très inégal en qualité, certains chapitres portant sur Hayek, par exemple, témoignent d’une ignorance manifeste et d’un réflexe de crispation à l’égard du monde anglo-saxon. Mais à la suite de mon article sur le christianisme et l’antiétatisme, je voudrais toutefois citer quelques extraits qui vont dans le même sens.

Contre l’augustinisme politique

« J’ai essayé d’expliquer aux catholiques comment l’État libéral s’était progressivement imposé partout en Europe à la suite non pas d’abord de quelque noir complot antichrétien mais comme l’inévitable contre-coup des guerres de religion entre chrétiens. La rupture de la quasi-unanimité religieuse de la chrétienté médiévale avait en effet rendu de plus en plus difficile de concilier un État théocratique fondé sur des principes confessionnels et la paix civile. En optant pour l’État libéral au nom de la paix civile, disais-je, les Européens n’ont pas posé un acte moralement injuste ni chrétiennement répréhensible, car la finalité primordiale qui s’impose en priorité au pouvoir politique c’est de sauvegarder l’existence même de la vie en société. En effet, non seulement les finalités transcendantes découlant de la Révélation, mais même, d’après saint Thomas d’Aquin, la répression du mal discernable par la morale commune, lui sont subordonnées. De tels propos ont scandalisé les tenants de l’augustinisme politique qui rêvent de la réalisation millénariste – de droite ou de gauche selon les deux fıliations de La Mennais – du Royaume de Dieu dans la « société chrétienne » d’un « nouveau Moyen-Âge » anti-libéral. Ceux-ci je n’essaierai même pas de les convaincre tant ils tournent résolument le dos à l’évidence historique qui montre qu’il n’y a pas eu de société intégralement chrétienne, même sous les rois très-chrétiens. »

Faire exister dans une société civile pluraliste des corps intermédiaires 

« En renonçant à conquérir l’État pour lui imposer de christianiser d’en haut la société, les chrétiens ne renoncent pas pour autant à donner une certaine manifestation sociale au Royaume messianique dont l’Église est pour tous les hommes l’anticipation sacramentelle. Dans un régime libéral qui reconnaît et garantit l’initiative spontanée des corps intermédiaires, les chrétiens peuvent assumer jusqu’au bout leur mission de rendre socialement visible l’Église. Cela, non seulement en revalorisant les institutions ecclésiales du peuple de Dieu (paroisses, diocèses, communautés religieuses, communion universelle avec Rome), mais aussi en exigeant le respect des valeurs morales et des symboles religieux de la communauté catholique par les autres communautés ou familles de pensée qui composent notre société pluraliste. (…) Dans une société pluraliste, il n’est pas indécent d’avoir des intérêts de corps intermédiaire à défendre. »
L’esprit associatif chrétien
« Positivement, la visibilité du Royaume passe surtout par l’existence de familles chrétiennes, en tant que la famille est la cellule de base de la société, ainsi que par des institutions et des associations non seulement nominalement confessionnelles mais effectivement confessantes. Ces institutions ont été par le passé l’apanage quasi exclusif des congrégations religieuses. Après Vatican II et avec l’encouragement que le nouveau Code de Droit canonique apporte à l’esprit associatif, elles sont en train de devenir un domaine privilégié du laïcat chrétien. Institutions d’enseignement qui soutiennent et relaient la mission éducatrice et évangélisatrice de la famille. Institutions et associations chrétiennes qui manifestent la reconnaissance de la personne humaine là où sa dignité risque de ne pas être reconnue à la seule lumière de la raison naturelle par l’ensemble de la société civile : l’enfant concu à naître, les handicapés de tout ordre, les vieillards et les mourants, les marginaux (pauvres, étrangers, paumés, drogués, prostituées, etc.). Aucune fausse pudeur ne devrait occulter que c’est au nom du Christ Sauveur de tous les hommes, que des groupements chrétiens se portent au secours de ceux qui se trouvent aux marges de la vie sociale, non pour les durcir dans leur différence et dans leur ressentiment en les érigeant en prophètes accusateurs, mais pour les sociabiliser et les acculturer avec amour et patience. Aucune arrogance revancharde ne devrait retourner ce service comme une insulte contre le reste de notre société en donnant aux autres mauvaise conscience de leur bonheur. »

Christianisme et antiétatisme

Pie IX
Peut-on être chrétien et antiétatiste en France aujourd’hui ? La question pourrait surprendre un catholique, habitué à une défense traditionnelle de l’État par le magistère de l’Eglise. Mais les temps changent. Et le contexte actuel de la sociale-démocratie oligarchique, oblige à repenser les choses. Il est temps que les catholiques et les chrétiens en général, comprennent que soutenir l’État aujourd’hui signifie alimenter le processus même qui les détruit. 

A une époque, l’État était peut-être la réponse au chaos généré par les guerres et les prédations. Mais surtout, gouverner était une activité privée et l’État était la propriété d’une dynastie, qui exerçait la responsabilité à long terme de faire fructifier son royaume. Le roi devait laisser à son successeur un royaume prospère et paisible, dans une logique patrimoniale. 
Ce qu’on peut notamment regretter, c’est qu’à cette époque l’État employait souvent son pouvoir pour imposer la foi et la morale, détenues en commun par une communauté majoritaire. Or dans nos sociétés mondialisées, le pluralisme religieux est irréversible et il n’y a plus aucune justification d’un tel autoritarisme. Mais le problème c’est que l’État social laïque est devenu lui-même paternaliste et autoritaire, sous des apparences de légitimité démocratique. En réalité, le régime oligarchique de la social-démocratie ne supporte aucun véritable pluralisme idéologique, et ne parlons même pas des libertés économiques. 

Cela a été bien montré par Philippe Nemo dans son dernier livre : La France aveuglée par le socialisme. Dans un chapitre intitulé : La regression intellectuelle de la France, Philippe Nemo montre comment les libertés d’expression et d’opinion sont réduites par la multiplication des tabous et des interdits à caractère magico-religieux. Au Moyen-âge, les théologiens scolastiques, à la suite d’Abélard et de S. Thomas, avaient établi la distinction fondamentale entre le péché, qui relève de Dieu seul, et le crime, qui relève de la justice humaine. Or en rétablissant le délit d’opinion, (c’est-à-dire en criminalisant la parole, qui relève en fait du péché seulement, par exemple une parole haineuse ou mensongère), via la Halde, la loi Gayssot ou la loi Taubira, la France a fait retour vers la pensée magico-religieuse archaïque. 
Comme l’écrit aussi Yvan Blot :  « la démocratie représentative pure est devenue un régime oligarchique gouverné par des gérants irresponsables : politiciens mais aussi hauts fonctionnaires des finances, dirigeants de syndicats et associations irresponsables, dirigeants des médias, etc. » Ces gestionnaires, non-propriétaires, agissent avec l’argent des autres, dans une perspective à court-terme qui est d’assurer leur propre carrière. Et la préférence pour l’immédiat entraîne une série d’effets pervers bien connus : accroissement de l’endettement public, inflation monétaire, inflation législative, enfer fiscal, crise démographique et j’en passe… 

Pour revenir aux chrétiens, au lieu de rêver naïvement au retour de la chrétienté médiévale (même si j’ai de l’admiration pour cette période de notre histoire), ou de rêver à la christianisation de l’État social, ils devraient envisager une autre perspective, plus réaliste, à la fois sur le plan historique et philosophique. Elle a été bien résumée par John Zmirak (biographie ici), un catholique américain, auteur de Wilhelm Röpke: Swiss Localist, Global Economist, dont je traduis ici un texte :
Il semble clair que la sphère publique en Occident est irrémédiablement antichrétienne. Donc, la seule réponse logique des chrétiens doit être d’essayer de la réduire. Au lieu d’essayer de baptiser un Léviathan qui nous anéantit depuis longtemps, nous ferions beaucoup mieux de le mettre cage et d’affamer la bête. 

Nous devrions favoriser les impôts les plus faibles possible, quelle que soit la « bonne » utilisation que les politiciens nous promettent. Nous devrions nous opposer à presque tous les programmes que le gouvernement vise à atteindre, quels que soient leurs buts. Nous pouvons faire des exceptions ici et là : Nous pouvons favoriser la protection des vies innocentes, soutenir des mesures comme décider de l’emplacement des feux de circulation et jeter les criminels en prison. Mais c’est à peu près tout. 

Une politique publique d’inspiration chrétienne devrait se concentrer non pas sur la capture du pouvoir de l’État, mais sur sa diminution, au strict minimum nécessaire pour faire respecter les droits individuels. De même, la part de notre richesse saisie par l’État doit être radicalement réduite, afin de permettre les initiatives privées et les organismes de bienfaisance, à la place des institutions bureaucratiques qui sont sans âme et inefficaces, comme l’État-providence. 

Au lieu de demander l’aumône pour nos écoles, sous la forme de subventions, nous devrions plaider pour la privatisation des écoles publiques qui, par leur nature même, dans l’Occident post-chrétien d’aujourd’hui, sont des moteurs de la laïcité intolérante. Et ainsi de suite pour presque toutes les institutions de l’État centralisé, qui a détourné les activités légitimes de la société civile et des églises et qui, chaque année, vole tellement de notre richesse pour la gaspiller, que nous pouvons à peine nous permettre d’avoir des enfants.

En conclusion, John Zmirak rappelle son soutien à Ron Paul (voir ici ma traduction d’un article de Walter Block sur Ron Paul et les catholiques). Et il écrit : « Nous n’avons pas plus de raison de coopérer avec l’Etat laïque que les Irlandais ont de faire confiance à la Couronne britannique. Et c’est ainsi que je concilie Ron Paul avec Pie IX ».

Ceci avait déjà été fortement affirmé, avec plus d’un siècle d’avance, par le Cardinal Newman et Lord Acton en Angleterre, par Charles de Montalembert et Anatole Leroy-Beaulieu en France, ou bien par le prêtre et philosophe Antonio Rosmini en Italie. A l’époque, ce dernier avait été condamné au silence par les jésuites pour ses thèses. Il fut pourtant béatifié en 2007 par Benoît XVI. Les temps changent…

A lire : 

André Comte-Sponville et la philosophie

«Le danger ne vient pas des gens qui croient en Dieu mais de ceux qui ne croient en rien»

André Comte-Sponville est philosophe. Normalien et agrégé de philosophie, il a longtemps été maître de conférences à la Sorbonne avant de connaître, à 53 ans, le succès international avec son Petit traité des grandes vertus, publié en 1995, traduit en 25 langues.
Comte-Sponville est un penseur qu’on peut trouver agaçant. Certains parlent à son sujet de prêt-à-penser philosophique. Pourtant il a le mérite, comme Alain Finkielkraut, Luc Ferry ou Michel Onfray, de mettre la philosophie à la portée du plus grand nombre avec un réel talent pédagogique, sans réduire la difficulté et la subtilité des auteurs et des arguments qu’il expose.

Je remets en ligne une interview qui date un peu mais qui reste fort intéressant (31 décembre 2005). Comte-Sponville fait un tour d’horizon de notre époque et en donne un portrait plutôt lucide et sans complaisance.

Extraits :

– Le Temps: 2005, reportages truqués, manipulations politiques, débats sans issue sur l’origine naturelle ou divine de l’homme. Etait-ce l’année du mensonge ? 

– André Comte-Sponville: Le philosophe que je suis est au contraire frappé par le fait que nous sommes en train de redécouvrir l’idée de vérité. Le mensonge vous choque: c’est bon signe! Il y a une trentaine d’années, il était de bon ton de penser qu’il n’y a pas de vérité. «Rien n’est vrai, tout est permis», disait Nietzsche, et il régnait en maître, ces années-là, sur la pensée française. C’est ce que j’appelle la sophistique et le nihilisme. La sophistique, parce que si rien n’est vrai, il n’est pas vrai que rien ne soit vrai. On peut penser n’importe quoi. Le nihilisme, parce que si tout est permis, tout se vaut et rien ne vaut. On découvre les limites de ces idées qui passaient pour modernes. 
– L’idée de vérité serait donc de retour ? 
– Oui, et c’est heureux! La liberté a besoin de l’idée de vérité. On ne connaît jamais toute la vérité; mais on ne peut être libre que «sous la norme de l’idée vraie donnée», comme dit Spinoza, ou possible, comme je préférerais dire. On perçoit depuis plusieurs années les limites de la sophistique et du nihilisme. On redécouvre que la première vertu d’un intellectuel (et l’une des principales vertus d’un être humain) est l’amour de la vérité. 
– Quand j’étais étudiant en philosophie, la question de Dieu était réputée obsolète. La plupart des philosophes passaient pour athées. Ce n’est plus vrai aujourd’hui: sur la scène des idées, vous trouvez un nombre substantiel de penseurs religieux. C’est aussi vrai en littérature. Eric-Emmanuel Schmitt (l’auteur de théâtre le plus joué au monde) et Christian Bobin sont à mon sens avec Michel Houellebecq, et à l’opposé de lui, les trois plus grands écrivains français du moment. Les deux premiers, pour lesquels j’ai la plus grande admiration, se réclament du christianisme. Il y a un retour de la quête spirituelle en général, et un retour du religieux en particulier, à des niveaux de qualité très différents.

– La quête du religieux est-elle compatible avec celle de la vérité ? 

– Bien sûr! Je trouve très bien qu’on se remette à parler de Dieu. La question, d’un point de vue philosophique, est passionnante! Quand on fait de la métaphysique sérieusement, on touche à la question des origines et des fins ultimes; on débouche sur la question de l’existence de Dieu. Il se trouve qu’à cette question, je réponds par la négative. Je salue pourtant ce retour à la métaphysique et à la spiritualité, parce que le danger principal ne vient pas des gens qui croient en Dieu mais de ceux qui ne croient en rien. Le nihilisme, en Europe, menace davantage que le fanatisme!

– Le retour de la religion est pourtant plus souvent cité que celui du nihilisme ? 

– Parce que les médias vont au plus spectaculaire, et au plus facile. Voyez la crise des banlieues de cet automne. La religion n’y a joué presque aucun rôle. Ces jeunes ont brûlé des voitures parce qu’ils sont paumés, sans repères, parce qu’ils sont déstructurés de l’intérieur. Parce qu’ils ne croient en rien, et non parce qu’ils seraient fanatisés par je ne sais quel mollah!

« Je me définis comme athée fidèle. Athée, parce que je ne crois pas en Dieu. Fidèle, parce que je reste attaché à la tradition judéo-chrétienne qui est la nôtre. »

– Vous refusez de rompre avec ce passé ? 

– Le fait de ne pas croire en Dieu ne justifie pas de cracher sur deux millénaires de civilisation judéo-chrétienne. Cela me paraît d’une prétention et d’une naïveté inquiétantes de dire d’une tradition qui a produit Descartes, Pascal, Spinoza, Leibniz ou Kant, qu’elle est globalement condamnable. Pour moi, c’est tout le contraire: imaginer que Descartes, Pascal, Molière, Corneille, Racine, Poussin, Philippe de Champaigne pouvaient se rencontrer à Paris me plonge dans un abîme de nostalgie! Quel est le peintre d’aujourd’hui que vous pourriez comparer à Philippe de Champaigne, à Degas, à Vermeer, à Chardin? Quel est le philosophe que vous pourriez comparer à Spinoza, Leibniz, Kant ou Hegel ? Quel est le musicien qu’on puisse comparer à Bach, Mozart, Beethoven? Il y a quelque chose dans notre époque qui ressemble à une décadence de l’Occident.

– Notre époque est-elle inférieure à d’autres ? 

– Il n’est écrit nulle part que toutes les époques sont égales! Il y a eu des siècles de progrès et des siècles de décadence. Des siècles d’or, comme on dit, et d’autres de plomb. Je suis comme Lévi-Strauss, qui a toujours dit qu’il n’aimait pas son époque: du point de vue intellectuel et artistique, moi non plus. En revanche, c’est une grande époque pour les sciences et les techniques, et parfois pour la démocratie et les droits de l’homme. Aux intellectuels et aux artistes de se montrer à la hauteur!

Laurent Wolf, Le Temps

A lire : André Comte-Sponville: La philosophie, PUF, Que sais-je? Dieu existe-t-il encore?, avec Philippe Capelle, Le Cerf. Petit traité des grandes vertus (Le Seuil, 2001), Dictionnaire philosophique (PUF, 2001), Le Bonheur, désespérément (Librio, 2003), L’Amour, la Solitude (LGF, 2004)

Entretien avec Philippe Nemo

Philippe Nemo, historien des idées politiques, professeur de philosophie politique et sociale à l’ESCP Europe, retrace dans ce bel entretien la genèse du libéralisme et explique en quoi le christianisme n’a pas seulement préparé le terrain à la culture moderne occidentale, mais en est la source : « Une grande part de la pensée économique moderne sort de l’École de Salamanque composée de théologiens ».

Entretien paru dans le premier numéro de la revue Le temps d’y Penser, septembre 2010.

Le Temps d’y Penser : Dans beaucoup de pays, le libéralisme fait l’objet d’un consensus positif, tandis qu’en France, on a coutume de placer les libéraux à droite. Et même à droite, il n’est pas revendiqué par beaucoup. Pour votre part, où le situeriez-vous ?

Philippe Nemo : Il n’est ni à droite ni à gauche, si l’on prend « droite » et « gauche » au sens où Karl Popper entend ces concepts, c’est-à-dire comme les deux ennemis symétriques de la « société ouverte ». Le libéralisme, ou, pour mieux dire, la démocratie libérale, constitue un troisième paradigme, impliquant une toute autre vision de l’ordre social. Le problème est que les démocraties électives engendrent toujours une bipolarisation. De ce fait, historiquement, les libéraux ont dû s’allier, selon les circonstances, avec la droite ou avec la gauche pour atteindre une majorité et participer aux gouvernements. Aujourd’hui en France, ils ne peuvent évidemment s’allier avec la gauche, qui est toujours marxisante et quasi-collectiviste. Ils sont donc alliés à la droite, mais en position bien inconfortable, puisque une bonne partie de la droite française est étatiste et même quasi-socialiste, héritage, sans doute, de l’alliance historique qui s’est nouée dès Londres et Alger entre De Gaulle et les forces de l’ex-Front populaire.
Quant à moi, si vous voulez savoir si je me considère de droite, je vous répondrai qu’avant tout je suis un homme civilisé, modéré, persuadé que le droit doit réguler les relations sociales, puisqu’il permet de gérer le pluralisme sans conflit. Et je sais que les civilisations modernes se sont développées au moyen d’un ensemble de libertés, politiques (la démocratie), intellectuelles (la liberté de pensée et d’expression) et économiques (le marché). Ainsi je ne puis être ni de droite ni de gauche, familles politiques qui récusent tout ou partie de ces libertés. Il se trouve qu’avec ces idées, au début de ma vie, j’aurais été classé « centriste » (comme l’ont été, en leur temps, les « républicains indépendants » de Giscard). Or, sans que j’aie changé mes convictions d’un iota, je me retrouve désormais, aux yeux de certains, à la droite de la droite ! L’explication – qui surprendra les hommes de votre âge – est que le paysage politique français s’est extraordinairement déporté vers la gauche depuis trente ans, à la faveur d’une sort de « dérive des continents » dont il faudrait analyser en profondeur les causes (je suggère, pour lancer cette recherche, de chercher en premier lieu du côté de l’école, caractérisée en France par le monopole de l’Éducation nationale qui appartient intégralement à la gauche, et des médias, entièrement investis par la gauche, eux aussi, depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore depuis 1981). En tout cas, je ne suis certainement pas très à droite, puisque mon idéal politique se situe, mettons, entre Angela Merkel et Tony Blair… Je serais même à peu près content si la France était gérée selon la philosophie politique des démocrates américains. Mais je suis consterné de constater que la droite française parlementaire, c’est-à-dire l’UMP, est, sur la plupart des questions économiques et sociales, beaucoup plus à gauche que Tony Blair ou Barak Obama ! Tel est le problème français.
Le Temps d’y Penser : Vous pensez que nous sommes dans un pays socialiste ?
Philippe Nemo : En somme, oui. La France est devenue socialiste, et ce qui est terrible, c’est qu’elle ne le sait pas. On l’a rendue socialiste sans le lui dire (c’était plus facile). Prenons l’exemple des retraites. La retraite par répartition est par essence un système socialiste qui repose sur la négation de la propriété privée. Pendant longtemps, la plupart des gens, en payant chaque mois leur cotisation retraite, ont cru qu’ils « mettaient leur argent de côté », et qu’ils le retrouveraient le moment venu, peut-être augmenté d’intérêts… Démarche normale d’anticipation et de sagesse qu’on a toujours eue dans les sociétés libres, l’autre mesure sage étant d’avoir des enfants et de garder la famille unie. Avec la crise actuelle, ils prennent enfin conscience qu’en réalité ils ont donné purement et simplement leur argent à la collectivité qui l’a déjà dépensé. Ils n’ont obtenu, en échange, qu’un droit de tirage théorique sur une richesse virtuelle, qui n’existe pas encore. Or ils se rendent compte aujourd’hui que l’existence de cette richesse est hautement problématique, puisqu’elle ne sera créée que si les jeunes générations sont assez nombreuses et riches pour cotiser à leur tour au même niveau et si – ce qui, là encore, n’est nullement assuré, surtout si un nombre croissant de nouveaux cotisants sont d’origine étrangère – elles veulent bien payer pour eux comme eux-mêmes ont payé sans discuter pour la génération antérieure. Le système des retraites repose ainsi, en définitive, sur l’idée que rien n’est à personne, que la richesse est collective, que les gens ne travaillent que pour remplir une caisse commune qu’il revient aux maîtres politiques d’utiliser à leur gré. Si cela n’est pas du socialisme, qu’est-ce donc ?
Si l’on avait explicitement dit aux Français qu’on les privait de leur propriété, peut-être auraient-ils réfléchi. Mais on ne le leur a pas dit, et maintenant, ils sont pris dans le système. Leurs mentalités ont été formatées par lui. Ils se sont habitués à l’idée que leurs pensions, et par extension leurs revenus, dépendent de l’instance politique, quitte à agir sur celle-ci, le cas échéant, par la force, avec grèves, manifestations, destructions, menaces… Nous sommes bien en plein socialisme, s’il est vrai qu’une des différences fondamentales entre socialisme et libéralisme est précisément que, dans le second système, les revenus dépendent de la place qu’on occupe sur un marché qui fonctionne selon des lois anonymes et ne veut ni du bien ni du mal à quelqu’un en particulier, tandis que, dans le premier, ils sont intentionnellement donnés ou retirés à chacun par l’instance politique centrale. D’où le fait que les sociétés libérales, contrairement à ce qu’on dit, sont en général pacifiques socialement (voyez l’exemple des États-Unis), alors que, plus une société est socialisée, plus la lutte pour le pouvoir y devient vitale et donc violente. C’est ce même formatage des mentalités par notre « modèle-social-français-que-le-monde-entier-nous-envie » qui détermine la suite de l’histoire pour les prochaines années. Par peur de ne pas avoir des retraites du niveau qu’ils attendaient, les Français vont trouver normal que l’État aille se servir partout où « il y a de l’argent » pour abonder les comptes déficitaires, par exemple en créant de nouveaux impôts sur les « riches ». Pourtant, en quoi ces « riches », qui ont payé déjà les impôts les plus lourds du monde, sont-ils concernés par la retraite des assurés sociaux qui ne sont ni leurs frères, ni leurs fils ni leurs cousins ?
Ainsi, on a presque complètement aboli le système, moral en lui-même et éprouvé par les siècles, selon lequel chaque être humain doit être responsable de lui-même, travailler à la sueur de son front, assumer lui-même son présent et son avenir – sauf s’il en est incapable parce qu’il est enfant, vieillard ou impotent. On a fait comme s’il était normal d’être dépossédé de sa responsabilité et de ses biens et de remettre à une puissance tutélaire les décisions essentielles au sujet de son avenir et de celui de sa famille. On est donc en train de tuer un certain idéal de la vie humaine libre.
Le Temps d’y Penser : Et selon vous, cet idéal d’homme libre est un idéal chrétien…
Philippe Nemo : Oui, et voici comment j’envisage cette question. Le devoir moral du chrétien est d’extirper le mal du monde. Cela implique qu’il le peut. C’est ce qu’il affirme à la messe en disant mea culpa. Il ne pourrait pas être coupable s’il n’était libre de faire que les choses soient autres que ce qu’elles sont. En disant mea culpa, il reconnaît qu’il peut agir pour que le monde aille mieux, et qu’il doit user de cette liberté s’il aime son prochain et veut diminuer ses misères. Son devoir est de changer le monde. Il n’y a donc pas d’Éternel Retour ni de « destin » dans le christianisme. Ce sont, paradoxalement, les idées de péché originel et d’amour du prochain apportées par la Bible qui en ont délivré l’humanité.
Cette figure absolue de la liberté n’existait pas dans le monde antique. Elle a été enseignée à l’Occident moderne par le christianisme. En ce sens très radical, on peut dire que toutes les libertés modernes formulées, analysées et instituées par l’Occident siècle après siècle, les libertés politiques, économiques, intellectuelles, proviennent de cette idée absolue de la liberté. Elles ne sont que des mises en application, dans diverses strates du réel, de la liberté théologale fondamentale apportée par la Bible. Elles ont certes leurs justifications « techniques » : les libertés économiques permettent d’optimiser la production, les libertés de pensée et d’expression de sortir des mythes et des dogmatismes pour faire progresser le savoir, les libertés politiques de minimiser les risques d’erreur dans la gouvernance des États et de pacifier la vie sociale. Mais ces moyens n’auraient probablement pu être découverts par des hommes pour qui ce n’aurait pas été un devoir moral impérieux d’œuvrer à l’amélioration du monde et de préparer ainsi le retour du Messie, par des hommes à qui l’Évangile n’aurait pas dit qu’ils pouvaient « soulever des montagnes ».
Le Temps d’y Penser : La liberté est donc souhaitable à deux titres. Elle laisse l’homme libre d’atteindre son salut en combattant le mal. Elle est en même temps le meilleur outil pour y parvenir. Elle l’aide autant qu’elle le responsabilise. Mais n’est-ce pas un confort pour l’homme moderne d’avoir troqué sa liberté contre un plat de lentilles, ce qui le dédouane à peu de frais de son devoir de travailler à l’amélioration du monde ? Dès lors qu’il brade sa liberté, il abandonne aussi avec plaisir ses obligations !
Philippe Nemo : C’est exact. Le problème est qu’avec le socialisme, très vite, il n’y a même plus de lentilles ! Les deux totalitarismes nazi-fasciste et communiste nous ont montré à quoi aboutissait la suppression des libertés, même décidée, au départ, avec les meilleures intentions du monde. Notre jugement sur les totalitarismes est déformé, puisque c’est un jugement ex-post. Du totalitarisme, en effet, nous connaissons désormais les résultats : l’échec économique et social et, sur le plan humain, la pire barbarie que l’Europe ait jamais connue. Mais il ne faut pas oublier que, dans les années 1930, l’idée de totalitarisme était envisagée favorablement par des myriades de bons esprits. Le paradigme socialiste commun aux fascismes et au communisme impliquait qu’on donnât à la collectivité, État ou Parti, un pouvoir total, si l’on voulait qu’ils fussent en mesure de garantir efficacement la prospérité et la justice. Les libertés étaient un obstacle. Or nombreux sont ceux, dans la France d’aujourd’hui, qui sont tentés à nouveau par ces illusions. Nous sommes dans une situation qui rappelle celle des années 1930…
Le Temps d’y Penser : À savoir ?
Philippe Nemo : Le pessimisme international, l’appel à l’État, le renoncement aux libertés les plus précieuses, la chasse aux boucs émissaires. Car le « modèle social française » a dépassé toutes les limites et les déficits s’accumulent jusqu’à l’insupportable, c’est-à-dire à la possible faillite. Or, au lieu de renoncer à ce système socialiste, c’est-à-dire de diminuer drastiquement les dépenses publiques et le nombre de fonctionnaires (comme on l’a fait en Suède, en Suisse ou au Canada), d’augmenter les libertés économiques, de fluidifier le marché du travail et de commencer à rompre avec l’assistanat, la solution qu’on envisage avec entrain est d’augmenter encore les impôts. On s’en prend donc aux « riches ». C’est ce qu’on faisait dans les années 1930 quand on s’en prenait aux juifs ! Et pendant qu’on désigne à la vindicte des Français des Madame Bettencourt, on profite du plaisir ressentimenteux qu’on sait qu’ils éprouveront en voyant saigner ces privilégiés pour leur faire les poches à eux pendant qu’ils regardent ailleurs. En fait, une moitié de la société française, vivant des libres échanges sur le marché, est exploitée par l’autre, celle qui vit d’argent public qu’elle ponctionne sans avoir à rendre de comptes puisqu’elle détient l’essentiel des pouvoirs politiques, administratifs, médiatiques et syndicaux. Les contribuables, bien qu’électeurs, n’y peuvent mais. La prétendue démocratie dans laquelle nous vivons est en réalité une oligarchie.
Le Temps d’y Penser : Mais ce type de « solidarité » contrainte commence à s’essouffler. N’est-ce pas ce qu’on voit déjà au sein de l’Union européenne où, avec la crise, chacun tend à se replier sur lui-même ?
Philippe Nemo : Oui, mais, précisément, le discours prédominant en France consiste à  déplorer cette évolution. On soutient qu’on devrait faire preuve de « solidarité » avec les mauvais élèves de la classe européenne, c’est-à-dire couvrir les déficits des Grecs et des autres futurs faillis. Et l’on reproche amèrement à l’Allemagne qui, elle, travaille et produit, d’être réticente à ces transferts injustifiés et de ne pas trouver normal qu’on lui prenne le fruit de son travail, pendant que les autres se lèvent tard et se croisent les bras. C’est tout juste si on ne traite pas les Allemands de néo-nazis pour ce motif. Or c’est là un dévoiement monstrueux de la notion de « solidarité ».
La solidarité est une belle notion morale et sociale. Elle signifie qu’il est dans la nature de l’être humain d’aider son semblable dans la difficulté. Si, par exemple, les habitants d’une région sont victimes d’une catastrophe – inondation, ouragan, incendie, tremblement de terre… – et qu’ils ne peuvent y faire face seuls parce qu’ils sont submergés par des forces disproportionnées aux forces humaines normales, il est naturel, il est humain que tous les voisins qui le peuvent viennent les aider. Mais la même loi naturelle implique deux choses. La première est qu’aussitôt que les hommes en difficulté auront été sauvés et remis à flot, ils redeviendront autonomes et cesseront de demander de l’aide. La seconde est que, quand ce seront leurs voisins qui seront victimes d’une catastrophe, ils viendront à leur tour les aider, selon un principe fondamental de réciprocité. Voilà la vraie et belle notion de « solidarité », qui peut s’appliquer aussi à l’aide sociale si ceux à qui on porte secours sont effectivement dépassés par le malheur qui les atteint, c’est-à-dire ne peuventsubvenir eux-mêmes à leurs besoins quels que soient leurs efforts : veuves et orphelins, vieillards et malades.
Or on a dévoyé cette notion en la prenant en un sens équivalent à « socialisme » (mais sans utiliser ce mot même, dont on sait qu’il ne fait pas l’unanimité…). La « solidarité » est censée signifier que tout ce qui appartient aux uns appartient aux autres. Qu’il n’y a que des biens communs, et que  donc, si les uns ont « plus », les autres « moins », il sera légitime d’organiser un transfert, et ceci de façon permanente, fonctionnelle et structurelle. Ainsi, puisque les Allemands sont riches, « ils peuvent payer » pour les Grecs et, en refusant de le faire, ils manifestent un monstrueux manque de « solidarité ». C’est le même modèle mental que celui qui permet de dire que les riches « peuvent payer » pour combler les comptes déficitaires des retraites. Le problème est que ce modèle, qui flatte évidemment certains instincts ataviques, est contraire à la raison économique comme à la raison morale. Il ne peut y avoir de prospérité générale que si le travail est bien organisé, c’est-à-dire bien divisé ; et, dans des sociétés complexes comme les nôtres, ceci ne peut s’opérer que par les mécanismes de marché, lesquels supposent la propriété privée qui permet à chacun d’utiliser ses ressources en connaissance de cause et pour l’usage le plus efficient.
Ce dévoiement de la belle notion de « solidarité », et sa promotion à toute occasion en France, pour les affaires sociales intérieures comme pour les affaires européennes ou mondiales (on parle aussi d’une nécessaire « solidarité » entre le Nord et le Sud…) a pour origine, je crois, le « solidarisme », doctrine créée au début du xxe siècle par Léon Bourgeois, un des grands maîtres de la franc-maçonnerie de l’époque. Elle a été répandue et enseignée sans discontinuer depuis lors dans les loges, devenant un des axes idéologiques majeurs de l’ordre maçonnique dont, contrairement à ce qu’on croit, la puissance s’affirme ces dernières années en France avec le recul du marxisme (en même temps que le nombre de ses adhérents augmente dans tous les partis, autant que de droite que de gauche). Or cette doctrine franc-maçonne de la solidarité est un erzätz de socialisme. C’est sa présence insistante dans les milieux dirigeants (politiques, administratifs, médiatiques…), même de « droite », qui explique sans doute les impôts record qui existent en France. Car la doctrine prétend donner une justification philosophique aux impôts sans contrepartie. J’entends par là les impôts qui sont payés seulement par une partie des citoyens et qui ne sont pas la rémunération d’un service quelconque rendu par l’État, mais un prélèvement unilatéral (sont de cette nature l’impôt progressif sur le revenu, l’impôt sur les héritages et les donations, les impôts sur le capital, l’ISF…). Or, en bon français, le fait de prendre quelque chose à quelqu’un sans rien lui donner en échange s’appelle un vol. C’est ce vol que la doctrine « solidariste » justifie par des raisons fumeuses : il ne serait que la juste compensation du fait que la richesse des riches résulte du travail de toute la société, et non pas seulement du leur et de celui de leurs ascendants, moyennant quoi c’est indûment qu’ils possèdent la plus grande part de leurs richesses, qu’ils doivent donc restituer à la société, jusqu’à ce que leur fortune rejoigne celle de la moyenne des citoyens. Inversement, les pauvres sont en droit de réclamer à la société des ressources sans offrir en échange aucun travail, parce qu’ils n’ont pas reçu tout ce qu’ils auraient dû recevoir de la richesse produite en commun. Voilà fondée en « théorie » l’assistanat… Et la prétendue « droite » gobe toutes ces bêtises qui, je le répète, ne sont qu’une reformulation en d’autres mots de l’erreur socialiste et collectiviste, de peur de heurter les francs-maçons et d’être accusée de ne pas être « républicaine »…
Le Temps d’y Penser : Que pensez-vous de l’élargissement indéfini de cette Europe « solidaire », que certains voient comme allant du Cap Saint-Vincent à Vladivostok, et d’autres, déjà, de Vladivostok au Cap… de Bonne-Espérance ?
Philippe Nemo : Le plus grand mal, vous vous en doutez. La construction européenne est en elle-même une entreprise extraordinaire qui a permis d’apporter la paix à un continent qui ne l’avait pas connue depuis la Paxromana, et y a engendré une prospérité enviable. Mais il y a aujourd’hui un dévoiement de cette idée. Beaucoup de ceux qui plaident pour l’entrée de la Turquie en Europe voient plus loin. Ils ont un projet d’effacement général des frontières et de gouvernement mondial. Ils engloberaient bien, au delà de la Turquie, le monde asiatique turcophone et, dans la foulée, le Maghreb et tout ce qu’ils pourraient de l’Afrique, tout cela pour constituer un empire du Bien capable de faire pièce à l’empire du Mal incarné à leurs yeux par les États-Unis…
Le Temps d’y Penser : Avec ce paradoxe consistant à postuler que nous sommes plus proches des Turcs que des Américains.
Philippe Nemo : Oui. C’est cette non-prise en compte de l’hétérogénéité culturelle qui est problématique. Car, par ailleurs, je souhaite le plus grand bien aux Turcs, aux Azéris et à la terre entière. Je dis cela sans ironie car il se trouve que je connais un peu la Turquie. J’ai une grande considération pour l’esprit de travail qui y règne et pour les réussites que ce pays a d’ores et déjà engrangées. Mais on n’est pas forcé de se marier avec tous les gens qu’on aime. Le mariage avec la Turquie tuerait net l’Europe telle que ses premiers promoteurs l’avaient conçue (c’est pourquoi l’entrée de la Turquie dans l’Union est soutenue avec véhémence par les eurosceptiques comme les Anglais et par les rivaux de l’Europe comme les Américains). L’objectif des créateurs de l’Europe, en effet, était de réaliser une union des peuples, et non pas seulement une alliance diplomatique et une coopération des États. Leur idée était que toute personne physique ou morale d’un pays européen devait pouvoir, à terme, nouer des relations contractuelles (acheter, vendre, prêter, emprunter, créer une entreprise, embaucher, se faire embaucher…) avec n’importe quelle autre personne physique ou morale d’un autre pays européen. Il faudrait, pour cela, lever les obstacles que constituent le passage des frontières et l’hétérogénéité des droits civil ou social de chaque pays. Les liens contractuels pourraient alors se nouer directement de particulier à particulier sans la médiation des États, et l’Europe, en ce sens, deviendrait une nouvelle société plus ou moins homogène, voire un unique peuple. La division du travail et le libre échange étant étendus sans restriction à 300 millions d’habitants, il en résulterait un bond en avant de la prospérité, et aussi un rayonnement accru de l’Europe face aux autres grands ensembles géopolitiques du monde, la nouvelle Asie et les États-Unis.
Ce projet à la fois grandiose et raisonnable supposait néanmoins qu’il existât entre les sociétés candidates à cette quasi-fusion une homogénéité culturelle suffisante. Car, pour que la coopération d’une personne à une autre soit pacifique et efficiente, il faut qu’elles aient en commun un certain nombre de valeurs, c’est-à-dire de règles de juste conduite morales et juridiques permettant que la communication entre elles soit fluide et confiante, avec le minimum d’ambiguïtés, de conflits et de blocages. Il fallait donc que les pays membres aient à peu près la même culture morale, civique et juridique. Au-dessus de cette « maison » déjà commune, il suffirait alors d’ajouter le « toit » des institutions européennes et du droit européen (qui, de fait, est à peu près le même en substance que les droits civils français, allemand, anglais, italien, etc., et qui n’en diffère que par la formulation).
Cette condition préalable d’homogénéité culturelle était à peu près réalisée dans l’Europe des Quinze. Il n’est déjà pas sûr qu’elle le soit dans l’Europe des Vingt-Sept, dont une partie est orthodoxe et a subi des siècles de gestion ottomane, ce qui a pour conséquence que les sociétés concernées ont une perception du droit, de l’administration et de l’État sensiblement différente de celle qui prévaut dans les sociétés d’Europe occidentale. Supposons néanmoins que ce décalage puisse être assez rapidement surmonté. Il en va tout autrement si l’on envisage de nouveaux élargissements au-delà de l’Europe historique, et en particulier l’entrée d’un grand pays musulman comme la Turquie, à plus forte raison celle de pays peu développés du Proche-Orient ou du Maghreb.
Mais la question se complique par le fait que l’utopisme des groupuscules idéologiques ennemis jurés de la civilisation européenne et qui salivent devant tout projet qui pourrait aboutir à la noyer dans la mondialisation, a reçu le renfort inattendu de puissants lobbies économiques dont les motivations sont évidemment tout autres, mais dont les buts convergent avec les leurs. Il y a en effet en Europe des responsables économiques qui rêvent de faire venir en Europe une main-d’œuvre bon marché capable, d’abord, d’occuper certains emplois pour lesquels la main d’œuvre locale est insuffisante, ensuite de peser sensiblement à la baisse sur les salaires des autres travailleurs européens. Ces lobbies, qui ont tous les moyens de se faire entendre tant des gouvernements nationaux que de la Commission de Bruxelles, sont donc favorables tant à l’immigration en général qu’à un élargissement de l’Europe qui faciliterait considérablement les migrations de travail. Ils ont raison du point de vue qui est le leur, c’est-à-dire selon une logique purement économique : en situation de mondialisation, on ne peut conquérir des marchés étrangers, et résister efficacement à l’arrivée de concurrents sur le territoire même de l’Union, qu’avec des coûts de production tendant à se rapprocher de ceux des pays concurrents. Le problème est qu’on ne peut raisonner ici selon une logique seulement économique, puisque l’afflux en Europe de populations exogènes a aussi des conséquences sociologiques lourdes. Si les capitalistes en question prêtent peu d’attention à ce problème, c’est peut-être qu’ils jouissent en général des bénéfices économiques de l’immigration sans en subir eux-mêmes les nuisances sociales. Grâce à l’argent gagné par leurs entreprises dont la profitabilité est ainsi assurée, ils peuvent habiter les beaux quartiers, en laissant leurs compatriotes moins fortunés se débrouiller, dans les banlieues déshéritées, avec les populations allogènes. J’ai pu voir en Belgique un exemple saisissant de ce contraste. Certains quartiers de Bruxelles, bien délimités, sont constitués de vastes et luxueuses demeures où habitent les privilégiés de l’économie, cependant que d’autres quartiers sont devenus des villes du tiers-monde marquées par la précarité et la domination croissante de l’islamisme.
Cette dimension du problème européen explique certaines choses qui, autrement, demeureraient mystérieuses. Par exemple, je me suis longtemps demandé d’où venait la rage de la droite française à s’aligner systématiquement sur le discours immigrationniste de la gauche, qui ne correspond pas vraiment à son idéologie et à sa tradition. La droite a suivi la gauche sur ce terrain au point de voter avec elle les lois prétendument « antiracistes » – en réalité destructrices de la liberté d’expression et pré-totalitaires – qui interdisent, sous peine de prison, de parler librement des conséquences sociales et culturelles des phénomènes migratoires. Le phénomène noté ci-dessus nous fournit une réponse. Sans doute la droite est-elle sous la coupe des lobbies qui l’ont persuadée qu’il fallait étouffer toute manifestation d’intolérance des populations autochtones à l’encontre des immigrants, intolérance qui pourrait freiner l’installation des nouveaux travailleurs dont leurs entreprises et leurs affaires ont besoin. Ceux de ces capitalistes qui possèdent des journaux et des télévisions ont probablement, en outre, passé la consigne aux directeurs des rédactions qu’ils emploient, lesquels, étant idéologiquement de gauche, l’appliquent sans se faire prier. Ainsi le petit peuple subit-il les effets conjugués de cette « alliance objective » de la droite économique et de la gauche idéologique. Et quand quelqu’un veut se faire son porte-parole, il est traité de « populiste » et on le fait taire en le « lepénisant ». Le petit peuple reste donc bâillonné…
En fait, ceux à qui on peut le plus en vouloir de cette situation, ce ne sont ni les capitalistes qui ont souci de la survie de leurs entreprises, ni les travailleurs qui viennent chercher un meilleur sort en Europe, car les uns et les autres recherchent simplement leur intérêt, et ne sont pas en charge de l’intérêt général du pays à long terme. Mon reproche va à ceux qui sont en principe en charge de celui-ci, c’est-à-dire les hommes politiques. Je constate qu’ils n’ont su résister ni à la pression économique des capitalistes, ni à la pression idéologique des groupes altermondialistes et anti-occidentalistes. Ils n’ont pas pris la mesure du fait que nos sociétés européennes sont sur le bord d’être déchirées, défoncées par ce mélange de populations et de devenir bientôt, peut-être, le théâtre de guerres de rues à la libanaise (comme on le voit maintenant déjà, de façon désormais quasi-quotidienne, en France). Ils ont cru aux balivernes du « multiculturalisme » et du « métissage culturel », sans comprendre qu’il ne peut y avoir de société harmonieuse et efficiente que s’il existe un ensemble minimal de règles de juste conduite communes. Ces règles sont en général le produit d’une longue histoire et elles sont transmises aux jeunes générations par les familles, par l’école, par tout l’environnement social. Ce n’est faire injure à personne que de dire que, quand des membres de cultures très différentes arrivent en masse dans une société, ils ne peuvent du jour au lendemain connaître et pratiquer les mêmes règles. Bien entendu, l’histoire nous montre que des populations allogènes pouvaient parfaitement s’intégrer à un État de droit moderne. Mais cela suppose une politique active d’intégration. Il faut pouvoir compter sur un appareil éducatif à la hauteur de sa tâche et qui ne soit pas profondément dégradé comme l’est le nôtre. Il faut enfin que les rythmes d’arrivées soient suffisamment lents, les flux quantitatifs limités. Prendre en vue cette dimension sociétale, anticiper les conséquences sociologiques des migrations, tenir compte des ressources réelles des pays hôtes, aller donc au-delà du point de vue étroit tant des milieux économiques que des idéologues millénaristes et fanatiques d’un monde sans frontière, telle était la responsabilité propre des politiques. On ne peut que constater qu’en France ils ont gravement failli à leur tâche. Et maintenant, ils sont dépassés et ne s’en cachent même pas…
Le Temps d’y Penser : Pour revenir à la confusion entretenue entre socialisme et solidarité, elle est d’autant plus efficace que le terme solidarité fait vibrer la fibre chrétienne. Il évoque tout naturellement la notion de charité. Et l’épiscopat français est tombé dans le panneau et cautionne encore cette confusion. Comment expliquez-vous cet aveuglement collectif massif ?
Philippe Nemo : J’espère seulement que certains évêques sont moins aveugles que d’autres. L’erreur que commet la majorité d’entre eux peut s’expliquer comme suit. Le christianisme, c’est la charité, et la charité consiste à vouloir délivrer autrui du mal, à diminuer toutes les souffrances. Cela ressemble à la « fraternité » entendue au sens anthropologique, c’est-à-dire au sentiment de proximité qui lie les membres d’une même famille ou d’une même tribu. Or là est l’erreur, car la charité n’est ni un concept psychologique ni un concept sociologique, c’est une notion théologale qui transcende les catégories empiriques (comme l’a dit admirablement Pascal dans son texte sur les trois ordres). D’abord, elle diffère de toute « fraternité » en ce que celle-ci, comme tout sentiment communautaire, comme la justice naturelle elle-même, implique la réciprocité, alors que la relation charitable au prochain est essentiellement dissymétrique (comme l’a bien montré Levinas : je dois tout à autrui, et s’il est vrai qu’autrui, lui aussi, me doit tout, c’est son affaire ; je lui dois tout, quand bien même il ne me paierait pas de retour). D’autre part, la charité ne se limite pas à sa figure « samaritaine », cette charité immédiate qui consiste à aider directement les pauvres et à soigner les malades, dont le Christ a donné plusieurs exemples. Car la lecture de l’Évangile montre que le Christ n’a pas prôné cette seule forme de charité. Le « prochain » n’est pas uniquement celui qui est proche dans l’espace, la chair qui est à quelques centimètres de ma chair. Le Christ est mort pour sauver tous les hommes, ceux du passé, du présent et de l’avenir, maints humains qu’il n’avait jamais vus, qui étaient pour lui des « prochains » au sens théologal, mais des « lointains » au sens empirique du terme. D’où l’on peut déduire que toute personne qui accomplit sciemment et volontairement une tâche qui a pour effet d’améliorer le monde pratique la charité. La charité ne consiste pas seulement à donner de l’argent aux pauvres de la main à la main ou à toucher le lépreux. Elle peut également demander de produire des œuvres de science et des œuvres d’art qui élèvent l’humanité et améliorent son existence. Je pense qu’il y a une charité du savant, de l’artiste, également de l’homme d’État et même, peut-être, du soldat. L’Église le sait bien, qui a canonisé des docteurs et des rois.
Quand on pense à toute la joie et à l’élévation de l’âme que la musique de Jean-Sébastien Bach prodigue encore, des siècles après la mort du compositeur, à des myriades d’auditeurs qu’il ne connaissait pas et dont il ne pouvait même pas imaginer l’existence, on se dit que Jean-Sébastien devait être animé par une charité singulièrement puissante. Cette modalité de rayonnement d’un homme, capable de produire du Bien si loin de soi, au-delà des siècles et des continents, est peut-être une forme de sainteté. De même, il y a peut-être beaucoup de charité chez un scientifique qui poursuit avec persévérance et abnégation des recherches apparemment froides et désintéressées, mais qui pourront avoir pour conséquence, même très lointaine, même absolument invisible aujourd’hui, de soulager les souffrances des hommes. Quand bien même ce scientifique serait, à titre privé, un vrai ours, que son entourage le trouverait rêche et pénible, voire méchant…, peut-être Dieu, à la porte de son Ciel, le jugera-t-il aussi charitable que l’infatigable « petit frère des pauvres » dont les psychologues, depuis La Rochefoucauld, ont montré qu’il pouvait tirer de son activisme quelque bénéfice narcissique et quelques plaisirs substantiels en termes d’accomplissement de soi, et avoir donc déjà sa récompense en ce monde.
Tout cela pour dire que, contrairement à ce que pensent certains chrétiens et même certains clercs, le christianisme n’a rien à voir avec aucune forme de communautarisme, de solidarisme et de socialisme, ou, pour parler comme Karl Popper, avec aucune forme de « société fermée ».
Le Temps d’y Penser : Est-ce en suivant ce raisonnement qu’un chrétien peut approuver selon vous le libéralisme ? Diriez-vous que le marché est moral parce qu’il consiste à offrir des biens et des services à des partenaires que l’on ne connaît pas, à des « lointains » empiriques qui n’en sont pas moins des « prochains » au sens théologal, puisqu’on satisfait réellement leurs besoins et leurs désirs, comme on le ferait avec des proches et des frères ?
Philippe Nemo : Oui. Dans la phase de développement des libertés en Europe, mettons entre le XVIe et le XIXesiècles, de nombreux penseurs chrétiens ont en effet compris que l’économie de marché pouvait réaliser ce que la charité « samaritaine » elle-même rêve de réaliser, et qu’en ce sens il était paradoxal de la condamner sur le plan moral. Ils ont compris que, s’il est vrai que le marché, par sa supérieure efficacité qu’analyse et explique la raison économique, « multiplie les pains », il est profitable d’abord pour les pauvres. De fait, le premier effet du développement du marché a été de permettre la survie d’hommes et de femmes qui, auparavant, seraient morts de faim et d’autres pénuries. Le drame est que les progrès de productivité et de production rendus possibles par la mise en place de l’économie de marché ont d’abord été utilisés pour éviter ces morts par pénuries, donc qu’étant donné que les hommes préfèrent vivre, même miséreux, plutôt que de mourir, ces progrès se sont traduits par une augmentation démographique massive au seuil de pauvreté, et non par une amélioration du niveau de vie. Ce n’est que dans un second temps qu’on utilisera les progrès supplémentaires de croissance pour vivre mieux à population égale (la fameuse « transition démographique »). Il est parfaitement exact qu’on n’avait jamais vu autant de pauvres dans les villes industrielles au début du XIXe siècle (cf. les romans de Dickens, le rapport Villermé, le livre d’Engels sur « Les classes laborieuses en Angleterre »…). Mais ces pauvres n’étaient pas des gens qui auparavant auraient été riches et auraient été appauvris par le nouveau système économique. C’étaient des gens qui, auparavant, seraient morts, ou plutôt, ne seraient pas nés. On a donc accusé à tort le capitalisme d’avoir appauvri les hommes, alors que ce qu’il a fait, c’est qu’il a multiplié les pauvres, ce qui est bien différent (puisque pour multiplier les pauvres, il faut que la société soit plus riche). Le capitalisme a fait ainsi jaillir de la Terre quelque cinq milliards d’êtres humains (la population mondiale est passée de 700 millions d’habitants au milieu du XVIIIe siècle à six milliards aujourd’hui). Il est raisonnable de penser que, dans l’avenir, il permettra à ces êtres humains de vivre mieux. Cela a déjà largement commencé avec le développement des « pays émergents » et celui, spectaculaire, de la Chine, où, en à peine plus de vingt ans, cinq cents millions d’hommes sont sortis de la pauvreté, « Grand Bond en Avant » dont les Chinois ne sont pas redevables au communisme, mais au fait que Deng Xiaoping les a fait rompre avec celui-ci.
Cette supériorité du modèle libéral, polycentrique, d’organisation sociale a été découverte pas à pas, et les chrétiens ont joué dans ce progrès de la science sociale un rôle éminent. Je pense qu’ils étaient spécialement bien orientés pour faire ces découvertes du fait qu’ils avaient une motivation religieuse à entreprendre d’améliorer le monde. Saint Thomas d’Aquin, déjà, s’est progressivement éloigné de la vision aristotélicienne de l’économie qui considérait tout développement capitaliste comme une forme d’hybris, de monstruosité propre à semer le chaos dans la Cité en s’écartant du modèle fixiste de la nature. Saint Thomas, qui vivait en Italie à l’époque où les Républiques marchandes y prospéraient plus que jamais auparavant, a multiplié les exceptions au principe de l’interdiction du prêt à intérêt, ou du respect d’un « prix naturel » dans les échanges nonobstant les variations de l’offre et de la demande. C’est lui qui a commencé à penser l’économie autrement que comme un jeu à somme nulle où les prix doivent être étalonnés sur un prétendu prix naturel que les autorités politiques devraient faire respecter par la contrainte. Ce faisant, il a jeté les bases de l’école thomiste de Salamanque qui forgera les concepts de l’économie moderne au XVIe siècle.
Une grande part de la pensée économique moderne sort de cette « École de Salamanque » composée de théologiens professionnels, et donc de bons chrétiens qui pensaient qu’ils œuvraient en faveur de l’avènement du Royaume de Dieu et non, certes, de la satanisation du monde. Par la suite, leurs idées passeront au Hollandais Grotius, lui-même un chrétien enflammé, à Locke et au monde anglo-saxon protestant. En France même, il y a eu beaucoup de chrétiens parmi les premiers libéraux. C’est afin de mettre un terme aux famines et donc par compassion spéciale pour les pauvres qu’un chrétien comme Pierre de Boisguilbert préconisait la libéralisation du commerce des grains. On retrouve d’autres grands chrétiens chez les penseurs libéraux comme les protestants Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Édouard Laboulaye ou les catholiques Frédéric Bastiat, Paul et Anatole Leroy-Beaulieu. Ce sont ces chrétiens inspirés par l’esprit de l’Évangile qui ont souhaité libéraliser non seulement l’économie, mais aussi la politique et la vie intellectuelle – car ils ont compris qu’il fallait que les idées fussent libres, si l’on voulait faire progresser la science, progrès nécessaire poir améliorer la condition des pauvres. Ils ont donc, à ce titre, souffert du néo-dogmatisme de l’Église incarné par le malheureux Syllabus de Pie IX. Ils n’ont guère trop aimé non plus l’anti-libéralisme économique de l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII, fort heureusement corrigé depuis par Centsimus annus de Jean-Paul II (un pape qui savait d’expérience ce qu’est le socialisme) et Caritas in veritate de Benoît XVI (un pape très intelligent).
Le Temps d’y Penser : Mais alors, pourquoi cette hostilité encore aujourd’hui chez les catholiques français vis-à-vis du libéralisme ?
Philippe Nemo : A cause de la situation générale des idées en France. Les idées libérales sont interdites et présentées de façon déformée et frauduleuse par l’Éducation nationale et les médias. C’est l’Éducation nationale, elle-même sous la mainmise de la franc-maçonnerie, du parti socialiste, du parti communiste et de leurs syndicats affidés, qui rédige le catéchisme des enfants de France petits et grands depuis au moins cent ans. Cette mainmise sur l’éducation doublée après-guerre par la mainmise des communistes sur les médias a abouti à un monopole de la pensée hostile au libéralisme. Celui-ci est présenté comme un produit d’importation des Anglo-Saxons. C’est d’autant plus singulier qu’en pratique l’économie française est encore assez libérale. Le pays vit donc très largement grâce à un modèle que son idéologie dominante caricature et condamne….
Le Temps d’y Penser : C’est un cas de schizophrénie politique assez curieux.
Philippe Nemo : Oui, et qu’on ne retrouve qu’en France, pour des raisons historiques complexes, mais qu’il serait trop long d’exposer dans le présent entretien. En Italie, par exemple, la situation idéologique est très différente : l’Église y est influente, le système universitaire relativement pluraliste, notamment en raison de l’autonomie des régions. Certaines universités sont dominées par les francs-maçons, d’autres par la droite libérale, d’autres par la gauche communiste, etc. Même chose pour les médias. C’est grâce à cette diversité qu’il n’y a pas, comme en France, d’opinions interdites. Il existe, certes, des idées à la mode, d’autres que la mode néglige, d’autres qui ont carrément mauvaise presse. Mais il n’existe pas ces tabous quasiment religieux que la gauche a réussi à imposer en France, cette « pensée unique » qui permet de traiter de quasi-nazis, par exemple, ceux qui émettent le souhait de créer de nouvelles écoles affranchies de la tutelle de l’État et de sauver ainsi la jeunesse française de la machine à crétiniser qui a été mise en place depuis quelque trente ans dans notre pays. Si vous proposez, en France, de « changer de paradigme » et de rompre avec l’idée jacobine et totalitaire d’école unique, on ne vous répondra pas sur un mode rationnel avec des arguments pro et contra mais on vous accusera de vouloir revenir à une école « élitiste », c’est-à-dire d’être contre le Progrès et donc contre le Bien. Ces critiques, loin d’être rationnelles, traduisent une adhésion à de véritables mythes. Si l’on raisonne de façon rationnelle et objective sur ces questions, on pourra observer que l’« école unique » est une idée datant des années 1920 et 1930, quand triomphaient dans maints pays d’Europe les idées totalitaires. La gauche se garde bien de rappeler que l’un de ses grands théoriciens, n°2 du parti socialiste d’alors et haut dignitaire maçonnique, ne fut autre que Marcel Déat, futur chef du principal parti français pro-nazi pendant la guerre. Lui, du moins, avait de la suite dans les idées ! L’école unique, refusée deux fois au Parlement sous la IVe République, a été mise en place par la Ve en raison d’une fatale erreur d’analyse de De Gaulle. Loin de produire le progrès et le bien, elle a produit la régression et toutes les formes imaginables de mal : effondrement du niveau, médiocrité, immoralité, mensonges et novlangue orwelliens, chute honteuse de la France au bas des classements internationaux… Mais le discours que je tiens là n’est pas audible dans la France actuelle (du moins sur l’agora, entièrement occupée par la gauche), puisque celui qui le tient trahit par là même le fait qu’il n’adhère pas à la nouvelle religion dominante. On refuse donc de seulement discuter avec lui…
Le Temps d’y Penser : « On ne discutera pas avec vous » c’est ça le plus grave !
Philippe Nemo : En effet, et je conclurai là-dessus. Cette occlusion non seulement de certaines thèses, mais même de certains sujets sur l’espace public fait qu’il n’y a plus de véritable débat public en France, contrairement à ce qui se passe dans toutes les démocraties voisines. C’est ce qui fait qu’on peut soutenir que la société française est actuellement une société sans tête ou décérébrée. En effet, dès lors que règnent partout les tabous de la nouvelle religion, nombre de problèmes de société, et comme par hasard les plus importants et les plus urgents – éducation, immigration, famille et mœurs sexuelles, fiscalité, politiques sociales, sécurité, justice… – ne peuvent être posés dans le débat public dès lors que les débatteurs entendent sortir du cadre des solutions que la gauche a données à ces problèmes. La gauche voit très bien que le simple fait d’en parler semble signifier qu’ils ne sont pas déjà résolus, ce qui est, en soi, suspect. Pour empêcher qu’on propose à certains de ces problèmes des solutions jugées non orthodoxes, on a même interdit, par de véritables lois de censure – loi Gayssot, lois « mémorielles », loi sur la HALDE… – d’en parler librement. Ces interdictions sont assorties d’amendes hystériques et même de peines de prison, ce qui fait que la terreur est efficace et que les gens se taisent. Ils n’en pensent pas moins, ils parlent librement dans les cercles privés (et, Dieu merci, sur Internet), mais les dissidents n’ont plus accès à l’agora de la Cité, c’est-à-dire aux institutions académiques officielles et aux grands médias. Le débat public reste donc enfermé dans les stricts cadres de la nouvelle orthodoxie, il se réduit à un bavardage insipide, à la « politique-spectacle » et, en ce qui concerne l’université, aux faux problèmes « byzantins » qui ne font peur à personne. Quant aux vrais problèmes, ils continuent, sans doute, à être débattus dans des cercles savants restreints, mais ils ne sont plus jamais posés et analysés sur l’espace public comme il conviendrait dans une démocratie normale.
Or des problèmes qui ne peuvent pas être posés n’ont évidemment aucune chance d’être réglés. La société, ainsi rendue aveugle, ne peut donc que foncer tranquillement dans le mur. Il risque d’arriver à la France ce qui est arrivé à l’Espagne et à l’Italie à partir du XVIe siècle quand l’Inquisition eut fini d’établir son contrôle sur ces pays. Alors qu’ils étaient à la tête de la civilisation européenne, ils ont rétrogradé en queue de peloton et leur retard par rapport à l’Europe du Nord plus libérale s’est prolongé jusqu’en plein XXe siècle. Je pense sérieusement que la France est désormais sur une pente de ce genre.

De la foi aux USA. Entretien avec un catholique américain.



Entretien avec David Anders* par Damien Theillier.
Birminghma Alabama, le 22 juillet 2010.


* David Anders a obtenu une maîtrise à Trinity Evangelical Divinity School en 1995, et un doctorat d’histoire  de l’Université de l’Iowa en 2002. Sa thèse portait sur l’histoire de la Réforme et en particulier sur Jean Calvin. Il a été reçu dans l’Église catholique en 2003.


David Anders, vous avez été élevé dans la foi presbytérienne par vos parents. Vous avez même fait le séminaire pour devenir pasteur. Comment vit-on sa foi aux Etats-Unis ?
J’ai été élevé dans une Eglise qui se targue d’avoir une origine calviniste. J’ai pratiqué une vie chrétienne épurée, centrée sur la Bible, la spiritualité de la conversion (« born again »), une vie partagée par la plupart des évangéliques. J’avais une grande confiance dans ma religion et dans sa vérité.
Je suis allé dans une école chrétienne, puis un séminaire où j’ai trouvé la même attitude. Baptistes, presbytériens, épiscopaliens ou charismatiques sont tous attachés à l’étude de la Bible, mais en désaccord sur la façon de l’interpréter. Cela dit, nos différences ne nous dérangeaient pas. Les désaccords sur la Bible étaient moins importants pour nous que le fait d’avoir une relation personnelle avec le Christ et de lutter contre l’Eglise catholique. C’est ainsi que nous comprenions notre dette commune à la Réforme.


Pourquoi y a-t-il un tel rejet du catholicisme de la part des protestants américains ? On va même jusqu’à entendre que le Pape est antéchrist !!
Le protestant connaît bien la Bible, il peut citer par cœur les Apôtres, surtout Saint Paul. Donc il y a une grande confiance dans la vérité de la religion protestante. De leur côté, beaucoup de catholiques ne connaissent pas leur religion, ils ne connaissent pas la Bible, ce qui est choquant pour un protestant. C’est une des raisons pour lesquelles les catholiques sont considérés par les protestants comme des païens.
Chez les évangéliques il y a un mythe : c’est que les Eglises protestantes américaines sont le reflet exact de ce qu’était  l’Eglise primitive. Il y aurait donc une continuité quasi parfaite entre l’Eglise primitive et nous. Mais bien sûr, dans cette vision des choses, il y a une occultation complète du Moyen Age qui est considéré comme un âge catholique et donc comme un âge déviant.


Comment alors s’est fait pour vous le passage du protestantisme au catholicisme ?
Après le séminaire à Chicago, j’ai fait mes études à l’Université de l’Iowa pour devenir professeur d’histoire ecclésiastique.  Puis je me suis concentré sur la Réforme. En remontant à Saint Augustin, j’ai été étonné de découvrir qu’il était catholique et qu’il ne croyait pas à cette idée Luthérienne de la justification par la foi. J’ai été bouleversé de comprendre que pas un seul Père de l’Eglise ne croyait à cette doctrine.
J’ai commencé à reconsidérer ma foi protestante. Il fallait réexaminer cette question de l’Ecriture. Pour les protestants, c’est l’Ecriture seule qui fait autorité.  Or cette doctrine n’est pas enseignée par l’Ecriture elle-même. Jésus a dit « croyez en moi » et il a donné autorité aux Apôtres. « Celui qui vous entend, entend ma voix ». Enfin tous les Père de l’Eglise croyaient à la succession apostolique.


Votre doctorat en histoire de la Réforme portait notamment sur Jean Calvin (1509-1564), le réformateur français qui a fait de Genève une ville protestante modèle. Quelle importance a-t-il eu dans votre parcours intellectuel et spirituel ?
J’ai choisi Calvin non seulement en raison de mes antécédents presbytériens, mais aussi parce que la plupart des protestants américains ont un certain rapport avec lui. Les puritains anglais, les Pilgrims Fathers et Jonathan Edwards tous ont été fortement influencés par Calvin. Mes professeurs de collège et de séminaire m’ont dépeint Calvin comme notre maître en théologie.
Curieusement, l’étude de Calvin ne m’a pas conduit là ou je pensais. J’ai découvert que Calvin bouleversait mon approche de l’histoire. J’ai toujours supposé une continuité parfaite entre l’Église primitive, la Réforme et mon Eglise Presbytérienne américaine. Plus j’étudiais Calvin, cependant, plus il me devenait étranger, plus les protestants d’aujourd’hui me semblaient éloignés de lui. Ceci m’a fait remettre en question le scénario typiquement évangélique d’un fil transparent allant de l’Eglise primitive à la Réforme et au christianisme évangélique. Mais que faire si les évangéliques ne sont pas vraiment fidèles à Calvin et la Réforme? Si le fil pouvait se briser une fois, entre la Réforme et aujourd’hui, pourquoi pas plus tôt, entre l’Église primitive et la Réforme ? Avais-je vraiment tenu le bon fil ?


Qu’est-ce que ces découvertes vous ont enseignées sur le protestantisme et le catholicisme ?
Calvin m’avait choqué par son rejet de certains éléments clés de ma tradition évangélique : la spiritualité « born again », l’interprétation privée de l’Écriture. J’ai découvert que ses préoccupations étaient très différentes des nôtres, plus institutionnelles, plus catholiques. Bien qu’il ait rejeté l’autorité de Rome, il n’avait jamais songé à quitter certains aspects de la foi catholique. Il prenait pour acquis que l’Eglise doit avoir une autorité d’interprétation, une liturgie sacramentelle et une seule foi, unifiée.
J’ai découvert que la doctrine de la conversion (« to be born again ») n’était pas conforme à la doctrine du XVIe siècle. Notre foi n’était pas celle de notre fondateur. Aux Etats-Unis, on a introduit l’idée que la vraie foi se manifeste dans la conversion. Et une authentique conversion suppose une crise et une régénération.  « Have you been born again  ? » Si la réponse est non, c’est que vous n’êtes pas un vrai chrétien.
Cette idée de conversion occulte la vie sacramentelle. La seule chose qui importe est la relation personnelle et directe à Dieu. C’est pourquoi les différentes dénominations protestantes sont comme des parfums de glace. Elles se ressemblent toutes malgré leurs divisions. La question de l’autorité est occultée elle aussi.
Ces découvertes m’ont confronté à des questions fondamentales. Pourquoi Calvin traitait-il de ces traits « catholiques » de la foi avec une telle gravité ? Avait-il raison de les croire si importantes ? Et si oui, était-il justifié pour lui de quitter l’Église catholique ? Comment mon Eglise pouvait-elle s’écarter autant du point de vue de son fondateur ? Les réponses à ces questions m’ont conduit à devenir catholique en 2003.
Aujourd’hui, de nombreux protestants américains se convertissent au catholicisme. Comment se manifeste ce phénomène ?
J’ai un cousin qui hésite à devenir catholique ou orthodoxe. Il m’a raconté ceci : « Enfant, je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui soit converti au catholicisme. Aujourd’hui j’en vois partout ! » Dans notre paroisse catholique, il y a 2000 fidèles et une centaine de convertis issus du protestantisme.
Scott Hahn est un grand théologien catholique américain actuel. Il était presbytérien comme moi. Le père Richard John Neuhaus, fondateur de First Things, qui est mort l’an dernier, est un converti. Newt Gingrich, le célèbre président de la Chambre des représentants dans les années 90 est un converti. Plus loin, on pourrait citer le cas de Russell Kirk, l’auteur du livre qui a lancé le Mouvement Conservateur dans les années 50 : The Conservative Mind. Tout ceci procède d’une relecture approfondie de l’histoire. Comme le disait le Cardinal Newman dans son Essai sur le développement du dogme :  « To be deep in history is to cease to be Protestant ».


Comment une famille catholique de 5 enfants vit-elle en Alabama ? 
L’Alabama est un Etat très protestant. Les catholiques sont ultra-minoritaires mais aussi, ce sont des catholiques plus sérieux. Nous avons la chance d’habiter à 10 mn de EWTN, la chaine de télévision catholique, et nous voyons passer beaucoup de prêtres, de religieux. Nous avons la messe télévisée tous les matins à 7 heures.
A l’origine, je voulais enseigner l’histoire protestante. Avec ma conversion au catholicisme, j’ai dû reconsidérer les choses. Et puis surtout j’ai décidé d’abandonner le travail académique pour me consacrer à ma famille.
J’ai une vie idéale car elle me permet de concilier mon travail et ma famille. Je suis « trader day » et mes enfants font du « homeschooling ». Certes, j’ai un job stressant car on ne gagne pas à tous les coups en bourse. Mais je travaille à la maison et je peux superviser  les études de mes enfants. Mes fils viennent souvent dans mon bureau pour travailler et me poser des questions.
Comment se passe votre journée ?
Pour nous, la vie commence à 5 heures. Je me lève pour lire les actualités financières. Je regarde aussi les bourses européennes et asiatiques, l’euro, etc.
Souvent, je prie l’office divin (laudes) avec ma femme, ou on se consacre à la Sainte Vierge.  A 7 heures 30 toute la famille va à la messe quotidienne. On a la chance d’avoir une paroisse avec 3 prêtres, et deux messes par jour ! Au retour, on prie le rosaire en famille dans la voiture. A 8 heures 15 je vais dans mon bureau et je m’installe devant 2 ordinateurs avec 5 écrans. Les enfants prennent leur petit déjeuner et commencent leur travail.
Les deux adolescents font leurs travaux plus ou moins seuls. Il s’agit pour eux de lire des livres classiques, d’écrire des essais, et de faire leurs mathématiques. Pour les petits, un travail d’instruction est encore nécessaire et ma femme travaille très dur en ce sens.
Pourquoi avez-vous choisi le homeschooling pour vos enfants ?

Trop souvent, le choix offert en matière d’éducation est piteux. Il y a d’un côté les établissements publics, médiocres ou dangereux, de l’autre des écoles catholiques, devenues souvent des écoles comme les autres, sans véritable identité. Le homeschooling est encore très minoritaire aux USA. Mais il y a deux millions d’élèves et de nombreux programmes mis à la disposition des parents. Aujourd’hui, les familles catholiques se lancent aussi dans cette révolution. 

Pour les études supérieures, il faudra compter environ 30 000 ou  40 000 dollars par an. Avec 5 enfants, il me faudra dépenser environ 500 000 dollars en tout ! Heureusement, on peut facilement emprunter aux USA.


Que pensez-vous des réformes adoptées par Obama, en matière de sécurité sociale, de réglementation financière etc. ?
Je n’ai pas du tout confiance en Obama. Ce que l’on sait de son histoire personnelle avant d’être sénateur nous permet de dire, sans aucune exagération, qu’il est profondément socialiste ou marxiste.
Si on compare son action avec celle de Reagan, au cours des 18 premiers mois de présidence, on peut constater facilement la différence. Reagan avec ses réductions d’impôts a généré les 20 plus belles années de croissance économique de toute l’histoire occidentale. 
De son côté, Obama est le président qui aura réalisé en deux ans la plus forte hausse d’impôts de toute l’histoire des États-Unis. Il dépense l’argent du contribuable comme un adolescent avec sa carte de crédit et ensuite il augmente les impôts pour renflouer les caisses. La réforme de la santé (Obamacare) va entraîner la création ou l’augmentation de plus d’une vingtaine de taxes et d’impôts. Au 1er janvier 2011, les baisses d’impôts votées sous la présidence de George W. Bush en 2001 et 2003 ne seront pas reconduites. Conséquences : le quotient familial va être divisé par deux et le montant d’impôt acquitté par les contribuables dans la tranche la plus basse augmentera de 50%. Ce sont les classes moyennes qui vont s’appauvrir.


On dit souvent que Reagan a beaucoup creusé la dette publique américaine.
Ce n’est pas Reagan qui a creusé la dette, c’est le Congrès.  Aux USA le président n’a pas de pouvoir sur le budget, c’est le Congrès qui détient ce pouvoir. Disons qu’il y a eu un deal entre Reagan et le Congrès : ce dernier a obtenu ce qu’il voulait en échange des réductions d’impôts.


Selon une étude Washington Post/ABC News publiée mardi 13 juillet, 58% des Américains interrogés déclarent qu’ils n’ont « peu ou pas du tout confiance en leur Président pour prendre les bonnes décisions pour l’avenir de leur pays ». Et  54% des sondés désapprouvent la politique économique d’Obama. Que pensez-vous du mouvement du Tea Party ?
Le Tea Party est un « grassroot » (de root, la racine), un mouvement populaire de terrain, qui exprime la colère des citoyens contre le pouvoir fédéral, essentiellement en ce qui concerne les impôts. Les électeurs ont le sentiment de n’être pas écoutés par Washington.
Dans ce mouvement, il y a beaucoup de conservateurs mais aussi des gens qui sont plus à gauche sur les questions sociales, des « modérés » comme on dit, même si l’expression est source de confusion car elle laisse penser que les autres sont des extrémistes, ce qui est la tactique de la propagande gauchiste (« liberal propaganda »).
Si la gauche a peur de quelque chose, elle crie à l’extrémisme ou au racisme. Evidemment, si on prend un segment de 1000 américains, il y aura toujours un raciste. Mais dire que les autres le sont, c’est de la propagande classique.


En France on se représente souvent les conservateurs américains comme des populistes racistes et défenseurs des armes à feu.
Aux USA, il y a une ville qui est connue pour être la plus raciste de tout le pays, c’est Birmingham. C’est un mythe qui remonte aux années 60, époque de la ségrégation, de George Wallace. Mais moi, qui suis né à Birmingham en 1970, je n’ai jamais vu de ma vie une milice. Pour moi ça n’existe qu’à la télévision.
Par contre, la question des armes à feu est très importante car le droit de porter une arme est écrit dans la Constitution. C’est peut-être une mauvaise idée (on peut en discuter…) mais dire qu’on ne devrait pas porter d’arme, c’est une attaque contre la Constitution et contre la protection des libertés fondamentales. C’est donc un problème plus large que les armes et qui touche au rôle du gouvernement, à ses limites.
Le républicain Scott Brown a remporté le siège de sénateur de Ted Kennedy pour le Massachusetts l’hiver dernier. Comment interpréter cette victoire historique des républicains ?
C’est une victoire totalement inattendue. Depuis 30 ans ce siège était détenu par la gauche. Mais aux Etats-Unis, l’opinion peut changer d’un coup. Il y a 40% d’électeurs à droite et 40% d’électeurs à gauche qui ne changeront jamais. Mais il y a 20% d’électeurs au milieu qui ne savent pas pour qui voter. C’est pour cela que la propagande marche et que celui qui contrôle les médias contrôle les élections.


Newt Gingrich a eu un rôle national sous Clinton, lorsqu’il est devenu leader de la « révolution républicaine » à la la chambre des représentants, mettant fin à quarante années de majorité démocrate. Cette histoire pourrait bien se reproduire en novembre, avec les élections de mi-mandat. Mais Sarah Palin n’est-elle pas mieux placée pour jouer un rôle national ?
En effet, Newt Gingrich fait beaucoup reparler de lui aujourd’hui. C’est un politicien remarquable mais aussi un intellectuel très fin, titulaire d’un doctorat en histoire. Chaque fois qu’il parle je l’écoute et je l’apprécie. Mais il est détesté par la gauche et par les médias. Il est identifié à l’extrémisme, un peu comme Barry Goldwater en son temps. Les médias ont réussi à lui coller cette étiquette et à créer l’image d’un type détestable. Sa conversion au catholicisme n’a pas arrangé les choses ! Donc il ne pourra plus gagner. Au contraire, Palin est très populaire, malgré les attaques contre sa famille, sa personne, ses relations, son passé. Elle a dû démissionner de son poste de gouverneur de l’Alaska, ce qui est un lourd handicap pour sa carrière politique, mais elle est toujours aussi populaire.

Certes, elle est beaucoup moins intellectuelle que Newt Gingrich. Par contre elle sait parler aux foules, à l’américain moyen, comme savait le faire Reagan. C’est précieux pour faire passer les idées auxquelles nous tenons. Cela dit, il y a un républicain qui monte actuellement et qui récolte beaucoup d’argent (c’est le nerf de la guerre en politique aux USA), c’est Mitt Romney. Il pourrait devenir le futur candidat du parti républicain pour l’élection présidentielle de 2012, même si la base du parti penche pour un candidat plus conservateur.

Lire mon récit de voyage en Alabam 1ère partie et 2ème partie

Les cathos et le libéralisme…

La Nef est un magazine catholique se réclamant d’une « totale fidélité à l’Eglise enseignante et au pape Benoît XVI qui la gouverne« . Je ne peux que souscrire à cette loyauté et j’ajoute que son attachement à la messe traditionnelle en latin attire toute ma sympathie et mon soutien. Malheureusement, son rédacteur en chef Christophe Geffroy publie ce mois de juin un article : Refuser l’hégémonie libérale qui laisse dubitatif… La faiblesse de l’article provient autant de sa tonalité doctrinaire que des nombreuses erreurs factuelles qui traduisent une profonde ignorance de l’histoire du libéralisme, de la philosophie et de la science économique (qui est une partie de la philosophie morale).
Le titre, qui rappelle les manifestes altermondialistes et complotistes qui pullulent sur le net, a déjà de quoi déplaire. Mais dès les premières lignes de l’article de Geffroy, mon impression se confirme en lisant ceci :

« Bien que Tocqueville ait été français, le libéralisme est d’esprit anglo-saxon et il n’avait jusqu’alors jamais vraiment influencé en profondeur la pensée politique française. Assiste-t-on aujourd’hui à un tournant ? En effet, dans les faits plus qu’intellectuellement, le libéralisme semble avoir gagné la partie. Le rapport Attali en est un symbole : le libéralisme pur et dur est maintenant défendu par un socialiste, ancienne éminence grise de François Mitterrand. »

Je relève deux erreurs dans ce passage qui débute l’article :

1° « Le libéralisme est d’esprit anglo-saxon« .
C. Geffroy semble ignorer qu’il existe une école française du libéralisme, tant économique que politique (dont Tocqueville n’est qu’un représentant et pas le plus influent) qui va de Turgot, Boisguilbert et Quesnay à Laboulay, en passant par Montesquieu, Destutt de Tracy, Guizot, Say, Constant, Bastiat, Molinari, Montalembert, Leroy-Beaulieu, Dunoyer, et Coquelin. Cette école qui a irrigué la politique française durant tout le XIXe siècle est au coeur de notre culture. Cette école continue d’avoir un puissant rayonnement, notamment à l’étranger (aux Etats-Unis par exemple, un Murray Rothbard a appris le français pour pouvoir lire et enseigner Turgot à l’université).
Pour combattre le libéralisme il faudrait commencer par le connaître. On ne peut pas se contenter de la doctrine sociale de l’Eglise, malgré tout le respect que nous lui portons…

2° « le libéralisme pur et dur est maintenant défendu par un socialiste« .
Non, Attali n’est pas un libéral, il a lui-même catégoriquement (et fort honnêtement) rejeté cette étiquette. C’est un social-démocrate doublé d’un libertaire (exactement comme Delanoë, sauf que ce dernier détourne abusivement à son profit le terme « libéral »). Je le cite : « Le marché c’est le désordre extrême ». Son objectif pour remédier à une tel désordre ? Mettre en place un gouvernement mondial. Or rien n’est plus opposé à la tradition libérale. Par ailleurs, il y a bien des propositions libérales dans le rapport Attali (sur le logement, sur la suppression du principe de précaution). Mais la méthode même consistant à vouloir que l’Etat fasse appliquer un certain nombre de décrets pris par une commission d’experts est complètement anti-libérale. Attali, comme Sarkozy, sont des partisans de l’ordre construit (ce que Hayek appelle le constructivisme, qui n’est qu’une forme d’hyper rationalisme) contre l’ordre spontané ou auto-organisé (qui n’est pas un ordre naturel puisqu’il résulte bien de l’action des hommes mais non de leur intentions délibérées).

Concernant la suite de l’article de Geffroy, j’ai trouvé un article sur le blog d’un catholique (Polydamas) qui réfute point par point un certain nombre d’erreurs plus graves encore. L’auteur a lu Hayek et possède manifestement une vraie culture philosophique et économique. Je vous y renvoie de toute urgence. C’est une leçon d’intelligence et de rigueur. On aimerait que les catholiques suivent cet exemple et fassent l’effort d’acquérir un minimum de culture avant de partir en croisade.

Cela dit, sur le fond, que penser du libéralisme en tant que tel ? Sans entrer dans les détails philosophiques et théologiques (je renvoie pour cela à mon article dans Liberté politique et à bien d’autres), beaucoup aujourd’hui sont tentés, à droite comme à gauche, d’en faire le bouc émissaire de tout ce qui ne va pas, dans l’Eglise comme dans le monde.
En réalité, en tant que philosophie politique et économique, le libéralisme se confond avec la modernité elle-même. De ce point de vue l’homme occidental est libéral, qu’il le veuille ou non. Le problème n’est donc pas d’être pour ou contre mais de le penser. Il s’agit d’abord d’en avoir une compréhension affinée, fondée sur une connaissance précise de ses récents développements théoriques, notamment depuis les années 50, avec l’école autrichienne puis américaine (l’école de Chicago). Tout le travail de ces chercheurs tend à articuler liberté et responsabilité morale, liberté politique et liberté économique. Le problème ensuite est de conjuguer ce libéralisme renouvelé avec les principes d’une doctrine catholique. C’est un véritable défi, comparable à celui que Thomas d’Aquin a dû relever avec la culture et la science de son époque. Là encore, de nombreux travaux existent et doivent être poursuivis. Je pense par exemple à l’Association des économistes catholiques ou bien à l’Acton Institute, fondé par le père jésuite Robert Sirico.

Je rappelle encore, l’excellent blog de Polydamas, cité plus haut et je signale la grande qualité des commentaires ajoutés à son article.

(J’emprunte ces deux images humoristique à un site très bien fait : le libéralisme pour les nuls)

René Girard – Extraits de textes


Celui par qui le scandale arrive
Extraits

1
Ce débat est d’ailleurs légitime. La culture occidentale est ethnocentrique elle aussi, c’est bien évident, aussi ethnocentrique que toutes les autres et de façon plus cruellement efficace, bien entendu, à cause de sa puissance.
Il ne s’agit pas de nier cela mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps une évidence historique irréfutable? À la différence de toutes les autres cultures, qui ont toujours été ethnocentriques tout de go et sans complexe, nous autres occidentaux sommes toujours simultanément nous-mêmes et notre propre ennemi. Nous sommes la Majesté suprême et l’opposition de Sa Majesté. Nous condamnons ce que nous sommes, ou croyons être, avec une ardeur peu efficace le plus souvent, mais au moins nous essayons. Ce qui se passe aujourd’hui est un exemple de plus de la passion pour l’auto-critique, qui n’existe que chez les êtres touchés par la civilisation judéo-chrétienne.
Celui par qui le scandale arrive, p. 9.

2
Avec la fin de la guerre froide, les risques de guerre cataclysmique ont diminué, et les pacifiques se sont réjouis, mais ce n’était que partie remise et on le pressentait. Depuis longtemps on annonçait, mais sans trop y croire, que le terrorisme allait relayer la guerre traditionnelle. On voyait mal comment il s’y prendrait pour se rendre aussi effrayant que la perspective d’un échange nucléaire entre superpuissances. Aujourd’hui on voit.
La violence semble prise dans un processus d’escalade qui rappelle la propagation du feu, ou celle d’une épidémie. Les grandes images mythiques ressurgissent comme si la violence retrouvait une forme très ancienne et un peu mystérieuse.
C’est comme un tourbillon au sein duquel les violences les plus violentes vont se rejoindre et se confondre. Il y a les violences familiales et scolaires, celles dont se rendent coupables ces adolescents qui massacrent leurs camarades dans des écoles américaines, et il y a les violences visibles dans le monde entier, le terrorisme sans limites ni frontières. Ce dernier se livre à une véritable guerre d’extermination contre les populations civiles. Il semble qu’on se dirige vers un rendez-vous planétaire de toute l’humanité avec sa propre violence.
Lorsque la globalisation se faisait attendre, tout 1e monde l’appelait de ses vœux. L’unité de la planète était un grand thème du modernisme triomphant. On multipliait en son honneur les «expositions internationales». Maintenant qu’elle est là, elle suscite plus d’angoisse que d’orgueil. L’effacement des différences n’est peut-être pas la réconciliation universelle qu’on tenait pour certaine.
Ibidem, p. 16-17.

3
En observant les hommes autour de nous, on s’aperçoit vite que le désir mimétique, ou imitation désirante, domine aussi bien nos gestes les plus infimes que l’essentiel de nos vies, le choix d’une épouse, celui d’une carrière, le sens que nous donnons à l’existence.
Ce qu’on nomme désir ou passion n’est pas mimétique, imitatif accidentellement ou de temps à autre, mais tout le temps. Loin d’être ce qu’il y a de plus nôtre, notre désir vient d’autrui. Il est éminemment social… L’imitation joue un rôle important chez les mammifères supérieurs, notamment chez nos plus proches parents, les grands singes ; elle se fait plus puissante encore chez les hommes et c’est la raison principale pour laquelle nous sommes plus intelligents et aussi plus combatifs, plus violents que tous les mammifères.
L’imitation, c’est l’intelligence humaine dans ce qu’elle a de plus dynamique ; c’est ce qui dépasse l’animalité, donc, mais c’est ce qui nous fait perdre l’équilibre animal et peut nous faire tomber très au-dessous de ceux qu’on appelait naguère « nos frères inférieurs ». Dès que nous désirons ce que désire un modèle assez proche de nous dans le temps et dans l’espace, pour que l’objet convoité par lui passe à notre portée, nous nous efforçons de lui enlever cet objet et la rivalité entre lui et nous est inévitable.
C’est la rivalité mimétique. Elle peut atteindre un niveau d’intensité extraordinaire. Elle est responsable de la fréquence et de l’intensité des conflits humains, mais chose étrange, personne ne parle jamais d’elle. Elle fait tout pour se dissimuler, même aux yeux des principaux intéressés, et généralement elle réussit.
Ibidem, p. 18-19.

4
Pour comprendre l’histoire actuelle, il faut d’abord regarder en nous tout autant qu’autour de nous. Notre monde est livré à la concurrence dans tous les domaines, à l’ambition frénétique. Chacun de nous est touché par cet esprit qui n’a rien de mauvais. L’esprit de concurrence, qui l’emporte depuis longtemps dans les rapports au sein des classes dominantes, s’est répandu dans toute la société et, de nos jours, il triomphe plus ou moins ouvertement sur toute la terre. Dans les nations occidentales, et surtout aux États-Unis, il anime non seulement la vie économique et financière, mais la recherche scientifique et la vie intellectuelle. En dépit de la tension et de l’agitation qu’il fait régner partout, les Occidentaux se félicitent, dans l’ensemble, de l’avoir adopté, car ses effets positifs sont considérables, à commencer par la richesse extravagante d’une grande partie de la population. Personne ou presque ne songe plus à l’abandonner, car il permet de rêver à un avenir plus brillant et plus prospère encore que le passé récent. Notre monde nous paraît être le plus désirable qui fut jamais, surtout lorsque nous le comparons aux régions du monde qui ne connaissent pas le même succès.
Il y a malgré tout quelque chose de négatif et de redoutable dans la situation actuelle, même pour ceux qui en profitent le plus et c’est l’attrait, bien dissimulé mais certain, qu’exerce « le modèle occidental » sur les foules misérables du tiers monde.
Ibidem, p. 22-23.

5
Toutes les sociétés humaines sans exception ont tendance à se détraquer sous l’effet de leur violence interne. Lorsque cela se produit, elles disposent d’un moyen de rétablissement qui leur échappe à elles-mêmes et que l’anthropologie n’a jamais découvert, la convergence spontanée, mimétique de toute la communauté contre une victime unique, le « bouc émissaire » originel sur lequel toutes les haines se déchargent sans se répandre catastrophiquement aux alentours, sans détruire la communauté.
Ibidem, p. 61-62.

Autres textes

« Pour sortir de la violence, il faut, de toute évidence, renoncer à l’idée de rétribution ; il faut donc renoncer aux conduites qui ont toujours paru naturelles et légitimes. Il nous semble juste, par exemple, de répondre aux bons procédés par de bons procédés et aux mauvais par de mauvais, mais cela, c’est ce que toutes les communautés de la planète ont toujours fait, avec les résultats que l’on sait… Les hommes s’imaginent que pour échapper à la violence, il leur suffit de renoncer à toute initiative violente, mais comme cette initiative, personne ne croit jamais la prendre, comme toute violence a un caractère mimétique, et résulte ou croit résulter d’une première violence qu’elle renvoie à son point de départ, ce renoncement-là n’est qu’une apparence et ne peut rien changer à quoi que ce soit. La violence se perçoit toujours comme légitime représaille. C’est donc au droit de représailles qu’il faut renoncer et même à ce qui passe, dans bien des cas, pour légitime défense. Puisque la violence est mimétique, puisque personne ne se sent jamais responsable de son premier jaillissement, seul un renoncement inconditionnel peut aboutir au résultat souhaité : Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs en font autant. Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs prêtent à des pécheurs pour en recevoir l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. »
Des choses cachées depuis la fondation du monde, éd. Grasset, pp.221-222.

« Les mythes débutent presque toujours par un état de désordre extrême. […] Toujours et partout on peut résumer la situation initiale en termes d’une crise qui fait peser sur la communauté et son système culturel une menace de destruction orale.
Cette crise est presque toujours résolue par la violence et celle-ci même si elle n’est pas collective a des résonances collectives. […]
Au paroxysme de la crise, la violence unanime se déclenche. Dans beaucoup de mythes qui nous paraissent les plus archaïques et qui, à mon avis, le sont effectivement, l’unanimité violente se présente comme une ruée en masse plus suggérée que vraiment décrite et qui se retrouve, très évi- dente, manifeste, dans les rituels. Ceux-ci visiblement reproduisent, nous soupçonnons déjà pourquoi, la violence unanime et réconciliatrice du mécanisme victimaire.
Le protagoniste dans les mythes archaïques, c’est la communauté entière transformée en foule violente. Se croyant menacée par un individu isolé, fréquemment un étranger, elle massacre spontanément le visiteur. On retrouve ce type de violence en pleine Grèce classique, dans le culte sinistre de Dionysos1.
Les agresseurs se précipitent comme un seul homme sur leur victime. L’hystérie collective est telle qu’ils se conduisent, littéralement, comme avidement les lourdes volutes blanches qui s’élevaient aussitôt.
comme un seul homme sur leur victime. L’hystérie collective est telle qu’ils se conduisent, littéralement, comme des bêtes de proie. Ils réussissent à déchirer cette victime, ils la déchiquettent littéralement avec leurs mains, avec leurs ongles, avec leurs dents comme si la colère ou la peur décuplait leur force physique. Parfois, ils dévorent le cadavre.
Pour désigner cette violence soudaine, convulsive, ce pur phénomène de foule, la langue française n’a pas de terme propre. Le mot qui nous monte aux lèvres est un américanisme, lynchage. »
Je vois Satan tomber comme l’éclair, Grasset 1999
LIENS

Mon article sur René Girard
On peut écouter les discours prononcés à l’occasion de la récéption de René Girard à l’Académie française ici.
Une conférence de Girard en vidéo ici

Le christianisme, l’islam et la raison (2)


Dans la masse des articles publiés au lendemain de la polémique sur les propos du pape, je retiendrais l’interview du Cardinal Lustiger, ainsi que celui de Malek Chebel, spécialiste du monde arabe, qui vient de publier un livre sur l’islam et la raison. Tous deux abordent la question du rapport entre l’islam et la raison, et tous deux, à la suite du pape, appellent l’islam à une réforme profonde, à renouer avec l’exercice de la raison critique, avec un islam des lumières. Enfin, je signale l’article plus polémique mais très pertinent de mon ami et collègue Robert Redeker : Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ? A lire ici
(Je signale que depuis la parution de cet article, R. Redeker a été condamné à mort par une fatwa égyptienne et qu’il a été placé sous protection de la DST, au secret…)

Entretien avec Jean-Marie Lustiger, ancien archevêque de Paris :

Le pape n’a-t-il pas commis une maladresse en citant un document si critique pour l’islam ?

Sa pensée va au fond de la question cruciale du rapport de l’Occident avec la religion, en particulier avec l’islam. Le christianisme a l’avantage d’être enraciné dans la culture occidentale. Cela n’a été possible que grâce à la rencontre de la raison grecque et de la tradition biblique. Et le pape suggère que, par cette médiation, l’islam pourra trouver la porte qui lui permettra, à son tour, d’accéder à la raison critique. Ce chemin n’appartient qu’à l’islam et il est clair que ce discours n’a rien d’offensant.

Propos recueillis par Henri Tincq (Article paru dans Le Monde du 19.09.06)


Entretien avec Malek Chebel

Benoît XVI estime que la pensée islamique n’a pas su intégrer les catégories de la raison et s’est ainsi montrée plus vulnérable au fondamentalisme

Au contraire, l’islam a toujours voulu frayer avec la raison, la domestiquer par la philosophie, les mathématiques, l’histoire et autres disciplines rationnelles. Faut-il rappeler que les grands penseurs chrétiens, comme Thomas d’Aquin, ou juifs, comme Maïmonide, et toute la pensée médiévale ont eu accès à la philosophie grecque – Aristote, mais aussi Hippocrate, Euclide, Ptolémée – grâce aux Arabes, aux institutions de traduction financées par les califes de Bagdad ou d’Andalousie ?
Mais la remarque du pape est, en partie, fondée. A la différence de l’Occident, la raison est restée cantonnée aux sphères intellectuelles de l’islam. Elle n’a pas pénétré les veines d’une orthodoxie rigide et méfiante face à tout apport extérieur. Dès le VIIIe siècle, un mouvement de libres-penseurs, les mutazilites, a essayé de conceptualiser ce rapport de la foi à la raison, avant d’être écarté. Mais si le dogme musulman a pu se codifier (fiqr), c’est bien grâce aux instruments de la raison. Même chose pour les « encyclopédistes » musulmans qui, au Xe siècle, ont fait progresser les sciences naturelles, la chimie, la mathématique, la physique. Puis, au siècle suivant, les savants et médecins comme Averroès, Ibn Tufayl et autres. C’est l’âge d’or de l’islam, avant qu’il ne tombe dans l’abîme.
Vous voulez parler de la chute de Grenade ?

Le déclin de l’islam a commencé, en effet, avec la Reconquista catholique de l’Espagne en 1492. Jusque-là, sa vitalité intellectuelle était sans comparaison. 1492 est une date à marquer au fer rouge. Elle signe la fin de la maîtrise musulmane sur le monde physique, l’exploration de la nature, la curiosité philosophique et scientifique. C’est l’échec du projet musulman fondé sur la rationalité. 1492 : les musulmans sortent de l’Histoire. 1492 : les chrétiens rentrent dans l’Histoire avec la découverte de l’Amérique.

La tradition critique ne s’est donc pas perpétuée dans l’islam comme dans le christianisme…

Pour l’islam, la tradition critique – et de l’autocritique – n’a jamais été une discipline significative. L’islam a toujours fonctionné sur le trépied suivant : les « guerriers » qui se réclament du djihad, les « théologiens » qui leur fournissent une légitimation sacrée, et les « marchands » qui financent. Au-dessus : le calife ; mais, à la marge, toujours, les intellectuels, les libres-penseurs, les philosophes…
Ce triangle redoutable fonctionne encore aujourd’hui, mais de manière plus masquée : le souverain gouverne ; l’autorité religieuse (les oulémas) approuve, émet des fatwas destinées à faciliter l’action du politique ; le financement par le « marchand » toujours prêt à assister les deux autres dans l’espoir d’y faire des bénéfices. Dans ce rôle aujourd’hui, on aura reconnu l’Arabie saoudite.
Ce trépied est le béton armé de l’islam. Il a toujours fonctionné à l’époque du califat et il fonctionne encore aujourd’hui sous les régimes militaires ou semi-civils, toujours autoritaires. Et à l’extérieur du cercle, toujours : l’intellectuel, l’Autre, l’étranger, le juif, le chrétien, etc.

Est-ce que vous reconnaissez au pape le droit de vous interpeller sur la violence qui serait intrinsèque à l’islam ?

Je reconnais à chacun le droit de nous interpeller sur nos failles et nos déficiences. Nous avons besoin du regard de l’autre pour progresser dans la voie des réformes. Je reconnais donc le droit à toute autorité d’une autre religion de nous alerter. Pour autant, je suis dubitatif devant l’argument selon lequel l’islam serait intrinsèquement violent. Cette idée ne favorise en rien le dialogue.
L’islam peut donc être une religion de tolérance et de paix. C’est quand il est en situation de repli qu’il devient dangereux pour les autres et pour lui-même. Il devient alors autiste, ne sait plus établir les hiérarchies, mélange le niveau émotionnel et méthodologique.
Il nous faut donc séparer radicalement islam et islamisme. Ne jamais lier les deux. L’islam peut être capable de beauté, de charité, comme de violence et de guerre. Tout dépend de celui qui l’interprète. Un théologien, un grammairien, un juriste va puiser dans le Coran les versets qui prêchent la paix et la convivialité. Mais au même moment, un autre théologien va faire dire l’inverse au texte.
Le Coran ne dit ni plus ni moins que ce que l’interprète lui fait dire. Ce qui est important, c’est l’interprétation qu’on en fait. Au nom du même texte sacré, on a fait les plus grandes réalisations du monde et on a commis les plus grands crimes.

L’avenir est donc dans une herméneutique libre…

Oui, et je réclame le droit pour tous les intellectuels musulmans de se livrer à ce travail d’herméneutique, d’explicitation, d’interrogation des textes. Afin de pouvoir récuser la légitimation religieuse de la « guerre sainte », l’héritage inégal pour l’homme et la femme, la répudiation, la polygamie.

Le dialogue entre chrétiens, juifs et musulmans ne doit-il pas repartir sur des bases plus réalistes ?

Là est le problème : on met trois semaines pour fabriquer un terroriste, trente ans pour fabriquer un intellectuel critique. Tant qu’on est dans ce rapport pervers au temps, on sera la proie de cette violence à bas prix qui éclabousse l’ensemble de la communauté. Tant qu’on n’a pas pris le parti de former des esprits critiques, capables d’interpréter le texte, de dialoguer avec l’autre, on sera toujours à la recherche d’un islam de paix perdu, d’un islam des Lumières.

Malek Chebel vient de publier L’Islam et la raison, Tempus, août 2006, 17,5 euros.
Propos recueillis par Henri Tincq Article paru dans Le Monde du 17.09.06

A voir aussi, l’émission C dans l’air de Yves Calvi sur France 5, le 18 septembre. Site de l’émission ici

Le christianisme, l’islam et la raison

Vague de menaces et de protestations, après les propos du pape à l’universtité de Ratisbonne. Paradoxe : la violence des menaces proférées par les musulmans à l’encontre des chrétiens dans le monde (déjà une religieuse tuée en Somalie) tend par elle-même à suggérer l’existence d’un lien entre islam et violence. Mais est-ce bien ce que le pape a voulu dire ?

OUI, c’est exactement ce qu’il a voulu dire. Et bien qu’il ait exprimé des regrets de pure forme, ses propos sont sans ambiguïté. En réalité son discours portait sur la distinction entre le christianisme et l’islam dans leur rapport avec la raison. Selon le pape, il y a une différence essentielle entre la conception chrétienne de Dieu qui est intrinsèquement lié à la raison (Le concept grec de Logos) et la conception de l’Islam où Dieu transcende tout (même la raison).

Il cite un universitaire allemand d’origine libanaise, le professeur Khoury, selon lequel « pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, pas même à celle de la raison ». Dans une vision islamique, « Dieu est absolument transcendant » et « rien ne l’obligerait à nous révéler la vérité ». Cette déconnexion de Dieu et de la raison pourrait même aller jusqu’à l’absurde : « Si cela correspond à la volonté divine, l’homme pourrait pratiquer aussi l’idolâtrie. »

Or une autre compréhension de Dieu, celle issue de la tradition grecque, conduit à penser que « Dieu agit avec Logos ». Que signifie ce terme grec employé par Saint Jean au début de son Evangile pour nommer Dieu ? « Logos, rapelle le pape, signifie à la fois raison et parole — une raison qui est créatrice et capable de se transmettre mais, précisément, en tant que raison. » En effet, le christianisme est né de la rencontre entre la Bible et le rationalisme de la philosophie grecque. Ainsi pour Benoît XVI, « le patrimoine grec, purifié de façon critique, ferait partie intégrante de la foi chrétienne. »

Tel n’est pas le cas de l’islam. En islam, un musulman n’a pas le droit de se convertir au christianisme sous peine de mort. Benoît XVI en tire une leçon : chrétiens et musulmans n’ont pas la même conception de Dieu. D’ou la citation de l’Empereur Manuel II :

« Dieu n’apprécie pas le sang — dit-il —, ne pas agir selon la raison , “sun logô”, est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l’âme, non du corps. Celui, par conséquent, qui veut conduire quelqu’un à la foi a besoin de la capacité de bien parler et de raisonner correctement, et non de la violence et de la menace… Pour convaincre une âme raisonnable, il n’est pas besoin de disposer ni de son bras, ni d’instrument pour frapper ni de quelque autre moyen que ce soit avec lequel on pourrait menacer une personne de mort…».

Tout ceci n’a rien de bien nouveau. Benoît XVI ne fait que rappeler une doctrine que les chrétiens n’ont pas toujours eux-mêmes respecté (les croisades) : rien ne peut justifier le crime au nom de Dieu. La guerre sainte n’est pas légitime. On ne peut faire l’économie de la raison et du dialogue. Mais ce qui est nouveau, c’est que le pape se permette d’exprimer clairement son désaccord avec l’islam. C’est un tabou fondamental qui est levé. Jusque là, l’Eglise s’était murée dans le silence. On avait reproché à Pie XII son silence, on ne pourra pas faire le même reproche à Benoît XVI.

Bien entendu, les islamistes ont trouvé là un pretexte de plus pour justifier leur guerre contre l’Occident. Qui sont-ils ces islamistes ? De mauvais musulmans ? Non, des fondamentalistes, c’est-à-dire des purs et durs. Ils revendiquent le retour aux préceptes fondamentaux de l’islam et manifestent ainsi au grand jour sa vraie nature : soumission (c’est la traduction du mot islam) de tous les peuples de la terre à la charia, à la loi islamique.

Ce pur islam des islamistes est donc incompatible avec une forme quelconque de laïcité, de liberté religieuse ou de simple respect pour les autres sensibilités religieuses. D’où sa violence endémique, même et surtout à l’égard de tous les musulmans suspects de faiblesse, de tiédeur à l’égard de l’Occident. Car bien heureusement, tous les musulmans ne sont pas fondamentalistes et beaucoup aspirent à un islam pacifique, tolérant. Mais c’est justement là le problème, ils passent toujours aux yeux des fondamentalistes pour des traitres, des mauvais musulmans.

Contre le fanatisme, il faut maintenir le lien entre raison et foi. C’est la condition pour établir un « vrai » dialogue entre les cultures et les religions.

Lire ici le texte intégral du discours de Ratisbonne
Lire mon article : Le philosophe et le pape (à propos de l’élection de Benoît XVI)

NOUVELOBS.COM

 »Benoît XVI est un excellent théologien »

par Irène Fernandez, agrégée de philosophie et docteur ès lettres, membre du comité de rédaction du Dictionnaire critique de théologie, PUF, 1998

Quelles sont les implications théologiques d’une affirmation comme « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu » ?

– Tout d’abord, il faut préciser que le discours de Benoît XVI à Ratisbonne est un discours universitaire, destiné à des spécialistes. Il traite de la place de la raison dans le christianisme, thème cher depuis toujours à Joseph Ratzinger. Il s’est référé à l’islam, mais son intervention ne tourne pas autour de celui-ci.

Selon Benoît XVI, la raison est consubstantielle au christianisme, c’est-à-dire que foi et raison sont liées. Il y a des points communs entre la raison de Dieu et la raison humaine, car l’homme est créé à l’image de Dieu. Il n’en est pas ainsi selon l’islam, il n’y a donc rien de commun, pas plus la raison qu’autre chose, entre l’homme et Dieu. Dieu et raison sont ici deux notions très différentes.

Le pape reproche, dans l’affirmation « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu », la justification de la violence par l’islam. Violence physique bien sur, mais aussi violence morale.

Par exemple le fait qu’il est interdit à un musulman de se convertir à une autre religion, ce qui peut entraîner une condamnation à mort.

Le pape Benoît XVI fait-il un retour en arrière dans l’ouverture aux autres religions vis-à-vis de son prédécesseur ?

– Non, pas du tout. L’ouverture implique de savoir qui l’on est, et ce dans le but de communiquer sans se mentir. Joseph Ratzinger a travaillé pendant 30 ans avec Jean-Paul II. Les médias aiment le caricaturer mais c’est un excellent théologien, et un penseur respecté. Ce n’est pas pour rien qu’il a été élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1992.

Y a-t-il des points communs dans le rapport science/religion entre l’islam et le catholicisme ?

– La problématique est l’ajustement entre le progrès des sciences et la religion. Quelle est la vision du monde d’un scientifique ? Quelle est celle d’un croyant ? Comment ces deux attributs peuvent-ils être réunis dans une même personne – comme c’était le cas chez Galilée ou Newton. La religion catholique ne s’oppose pas à la science, elle pense que Dieu a pensé le monde.

Les pays musulmans, quand à eux, ont connu une très forte stagnation au niveau scientifique après leur brillante civilisation du Moyen Age. Ils ont eu à cette époque de grands philosophes, mais qui ont toujours été considérés comme plus ou moins hérétiques par rapport à l’islam.

Les sociétés musulmanes sont passées à côté de l’histoire de la pensée moderne. Il n’y a pas eu de réflexion collective sur la problématique du rapport entre science et foi. Individuellement, de grands penseurs existent sûrement; collectivement la civilisation musulmane a plusieurs siècles de retard à rattraper par rapport à la réflexion du monde chrétien dans le domaine scientifique.

La religion catholique n’est pas à l’abri de tout reproche sur ce point, car elle n’a pas toujours été à la hauteur de sa propre doctrine. Cependant, les accusations d’obscurantisme, qui ont pu être fondées dans tel ou tel cas, méconnaissent totalement le rationalisme inhérent au christianisme depuis ses origines, puisqu’un de ses thèmes fondamentaux est celui de la Raison créatrice.

Propos recueillis par Benjamin Rémond
(le vendredi 15 septembre 2006)

Qu’est-ce que l’Occident ?

Cette année, avec mes élèves en ECJS (éducation civique, juridique et sociale), nous étudions le livre de Philippe Némo, sorti il y a un an et déjà traduit en 8 langues : Qu’est-ce que l’Occident ?
P. Némo est normalien, philosophe, professeur à l’ESCP-EAP, maître de Conférences à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales et directeur scientifique du Centre de recherche en Philosophie économique (CREPHE) de l’ESCP-EAP (depuis 1999).

Ce petit livre est une merveille à tout point de vue : philosophique, historique et politique. De nos jours, pratiquement tous les manuels d’histoire des idées sont d’inspiration marxiste. Cela signifie que l’histoire est présentée comme une marche des ténèbres vers la lumière du socialisme. Dans ce livre il retrace à travers 5 grands événements la genèse de la civilisation occidentale en prenant soin de rendre justice au Moyen-Age, à l’apport spécifique de la théologie catholique, ainsi qu’aux grands penseurs libéraux de l’âge classique.

Voici comment Philippe Némo présente lui-même sa thèse :

« La civilisation occidentale repose sur une hybridation, tout à fait miraculeuse en un sens, entre trois grandes innovations : grecque, romaine et judéo-chrétienne. Chacune d’entre-elle est d’ailleurs un miracle. On parle souvent du miracle grec mais on pourrait en dire autant de Rome avec l’invention du droit privé et, évidemment aussi, du miracle judéo-chrétien puisqu’il s’agit d’une révélation. J’ajouterai un quatrième miracle qui est la synthèse, l’hybridation des trois qui s’est produite au Moyen-Age, et pas avant, contrairement à ce que l’on pourrait peut-être croire. »

Quel fut l’apport du judéo-christianisme ? La thèse de P. Némo est que celui-ci a joué un rôle essentiel dans la promotion des libertés modernes et a été le terreau sur lequel la démocratie a pu s’épanouir en Europe. Au XIe-XIIIe siècles, les papes ont pris l’option théologique de réhabiliter la nature humaine et ses facultés rationnelles, afin de mieux poursuivre les fins éthiques et eschatologiques de la Bible. Ils ont fait reétudier dans les universités ces deux accomplissements de la raison qu’avaient été le droit romain et la science grecque, mais un droit christianisé à travers le droit canonique, et une science délibérément mise au service des progrès de l’humanité.

Selon P. Némo :

« C’est la compassion pour les victimes apportée par la nouvelle morale biblique qui a enrayé la production des cultures magico-religieuses fixistes et rendu possible l’apparition de sociétés désireuses et capables d’assumer le changement historique. La Bible, d’une manière plus radicale que la Cité grecque, a introduit le germe de la pensée critique dans l’Histoire. Elle a valorisé la dissidence individuelle contre le holisme des sociétés sacrales, ce qui devait être la cause évidente ou sous-jacente d’une cascade de transformations historiques.
Le même prophétisme biblique a déterminé un dualisme fécond du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel qui est la source lointaine, mais directe, de la démocratie. Le principe de la démocratie est en effet que le pouvoir d’État n’est pas sacré et n’est pas détenu par des hommes divins ou providentiels, donc infaillibles, mais que la vérité émerge au sein de la société civile et qu’il doit donc exister des procédures institutionnelles organisant le contrôle des gouvernants par celle-ci.
Or cette idée a pour origine l’attitude critique des prophètes à l’égard des rois dans l’Ancien Testament, confirmée par la parole de Jésus « Rendez à César ». Elle a été traduite en institutions politiques permanentes d’abord par l’Église romaine médiévale, qui a revendiqué pour elle seule le pouvoir spirituel et a dénié toute dimension spirituelle aux autorités séculières (se démarquant en cela du « césaro-papisme » du christianisme oriental), puis par les calvinistes des révolutions huguenote, hollandaise, anglaise et américaine des XVIe-XVIIIe siècles, qui ont vu en tout État une « Babylone de péché » dont il faut se défier et auquel il convient de ne conférer que des pouvoirs limités. « 

Le marxisme et les sciences humaines ont récusé en bloc tout cet héritage stigmatisé comme « idéaliste » ou « bourgeois ». Au moment de la décolonisation, par ailleurs, la revendication de son identité par l’Europe a été sévèrement critiquée comme « ethnocentrisme ». Le livre de P. Némo remet les idées en place. A ce titre, il faut le rapprocher d’un autre livre qui date déjà de quelques années (1992) mais qu’il est bon de connaître : Rémi BRAGUE, Europe : la voie romaine.

A lire sur le net : en bas de cette page, plusieurs articles de Philippes Némo en pdf

Revue de presse :

L’Occident singulier et universel
par Marc Riglet
Lire, décembre 2004 / janvier 2005

« On tient pour acquis qu’il existe des civilisations, ne serait-ce que pour redouter leur «choc». Mais, une fois formulée la matière du fameux ouvrage de Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, les difficultés commencent. Est-il décent, en les distinguant, de hiérarchiser les civilisations et de mettre l’occidentale au plus haut? Sa prétention à l’universalité ne dissimule-t-elle pas une réalité dominatrice et toutes les civilisations n’offrent-elles pas plutôt, dans leur cohabitation harmonieuse, la promesse d’un avenir radieux?

A cet irénisme que professe généreusement la bien-pensance altermondialiste, Philippe Nemo apporte une tranquille et érudite contradiction. Sa longue fréquentation de l’histoire des idées lui permet, dans un essai aussi bref que puissant, d’établir la thèse de l’irréductible singularité de la civilisation occidentale et de soutenir, dans le même mouvement, qu’elle contient des traits authentiquement universels.

La question est la suivante: par quel assemblage de conjonctures historiques la civilisation occidentale est-elle devenue l’addition de «l’Etat de droit, de la démocratie, des libertés intellectuelles, de la rationalité critique, de la science, d’une économie de liberté fondée sur la propriété privée»?
La réponse tient en la mise en évidence de cinq événements cumulatifs.
1° Les Grecs inaugurent avec les inventions de la Cité, de la loi, de la science et de l’école.
2° Rome apporte le droit, la propriété et la notion de «personne».
3° L’Ancien et le Nouveau Testament sont, par ailleurs, au principe d’une double révolution éthique et eschatologique. C’est la charité dépassant la justice et c’est l’invention de l’histoire.
4° Le quatrième événement, Philippe Nemo le nomme la «Révolution papale» par laquelle, entre les XIe et XIIIe siècles, l’Eglise catholique pose que l’homme est responsable de son salut. Consommant la rupture avec l’orthodoxie orientale, c’est l’ «agir humain» qui est magnifié et que la réforme protestante amplifiera.
5° Enfin, cinquième événement, la promotion de la démocratie libérale parfaite et accomplie au XVIIIe siècle, le modèle.
Ainsi défini, l’Occident est, pour Philippe Nemo, transatlantique. Dès lors, aux deux projets d’Union européenne et d’Empire américain qu’il qualifie de «fausses bonnes idées», il préfère et prône une Union occidentale. Idéologiquement cohérente, cette «bonne idée-là» a néanmoins toutes les chances de rester historiquement improbable. »

Cf. aussi Philippe Nemo :
Histoire des idées politiques dans l’Antiquité et au Moyen Âge
, Paris, puf, 1998 ; Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, puf, 2002 et 2003.

René Girard sous la coupole

Un philosophe vient d’entrer à l’Académie française. Il y a été reçu ce jeudi 15 décembre au 37e fauteuil, celui dont le second titulaire fut Bossuet.
Officiellement, René Girard fut professeur de littérature française et de civilisation mais sa compréhension novatrice du désir, de la violence et du religieux en fait l’un des grands philosophes de ce temps.
Reconnu tout d’abord comme un théoricien original de la littérature avec un essai remarqué (Mensonge romantique et Vérité romanesque, 1961) qui proposait notamment une lecture de Dostoïevski entre stylistique et psychanalyse, René Girard allait développer dans ses livres suivants (La Violence et le Sacré, 1972; Des choses cachées depuis la fondation du monde, 1978; Le Bouc émissaire, 1982) une analyse du phénomène de la violence par le désir mimétique, c’est-à-dire le désir par deux sujets d’une même chose. Quand le désir mimétique intervient, la violence émerge immanquablement, il s’agit d’un mécanisme inhérent à l’homme. A cause de l’omniprésence de ce désir, simple, universel et unique, la violence est partout et sans fin. Selon Girard, le sacré a toujour eu pour fonction de résoudre ce drame par la mise en place du sacrifice de boucs-émissaires. Mais ce mécanisme victimaire est pervers car il proclame la culpabilité de la victime et masque ainsi sa propre violence. Seule la Bible, contrairement aux mythes, renonce à la violence et prend le parti des victimes reconnues dans leur innocence.

Prenons par exemple, le mythe d’Oedipe. Parce qu’il a tué son père et couché avec sa mère, les hommes rendent Oedipe responsable de la peste qui sévit dans la ville. Faux, écrit René Girard, les hommes ont besoin d’un bouc émissaire pour trouver une explication à cette peste. Oedipe est expulsé. La Bible ne prend pas ces accusations au sérieux. Ainsi, dans l’histoire de Joseph, la foule des frères a tort d’expulser Joseph. Par la suite l’innocence de Joseph apparaît au grand jour. Ces deux histoires sont analysées et commentées par Girard dans « J’ai vu Satan tomber comme l’éclair », l’un des livres les plus clairs et les plus lisibles de l’auteur. Dans le même livre, Girard félicite Nietzsche d’avoir mis en évidence la singularité de la Bible qui défend la victime. C’est ce que Nietzsche a appelé la « morale des esclaves ». Mais pour Girard il ne s’agit pas d’une morale de la foule des faibles contre l’élite des forts. La victime est révélée comme elle est réellement: innocente et le mensonge de la foule qui l’accuse est dévoilé.

J’ai commencé à entendre parler de Girard quand j’avais à peine 12 ans, dans les années 80. Un ami de mes parents partait aux USA faire une thèse de doctorat avec lui. Depuis il est devenu son assistant à Standford pendant quelques années avant de s’installer là-bas définitivement.
Comme Dantec, mais dans un autre genre, Girard est un exilé. Il a quitté la France pour les USA et y a fait toute sa carrière, devenant l’un des français les plus connus dans ce pays, avec Foucault, Derrida et Michel Serres. Il faut dire que la « French Theory » a toujours beaucoup de succès auprès des américains. Pourtant Girard est un penseur atypique, loin des modes et du prêt-à-penser médiatique.
Michel Serres, qui a enseigné aussi de longues années dans les universités américaines, a salué en lui lors de sa réception à l’Académie, rien de moins que « le nouveau Darwin des sciences humaines ».

Sebastien Lapaque résume bien l’homme et l’oeuvre dans Le Figaro du 16 septembre :

« Anthropologue, philosophe franc-tireur aux hardiesses de théologien, René Girard est, depuis quarante ans, l’un des hommes dont les travaux ont le plus complètement renouvelé le ciel des idées. Depuis Mensonge romantique et Vérité romanesque, La Violence et le Sacré et Le Bouc émissaire, ses livres ont refondé l’idée que l’on se faisait de la violence et de ses représentations avant de déboucher sur une défense anthropologique du christianisme. Nous sommes quelques-uns à lui devoir beaucoup : le goût de l’exercice de la pensée véritable, la passion de l’aventure intellectuelle au sens plein. Tournant le dos aux prétentions scientifiques de son siècle et aux doctrines occupées à «tuer le sujet», René Girard s’est employé à démontrer que les Evangiles étaient une théorie de l’homme avant d’être une théorie de Dieu. Quand ses contemporains cherchaient la vérité sur l’origine des institutions humaines chez Marx et Freud, il s’est obstiné à la trouver dans les Ecritures, lues et relues avec les grands romans du XIXe siècle non pas interprétés comme «contenants» à déconstruire comme un Mécano, mais comme «contenus» faisant sens. En plein triomphe du relativisme et de la french theory, il a eu l’audace de proposer une nouvelle théorie générale. C’est ainsi que l’écrivain a expliqué la violence du monde en décortiquant le mécanisme du désir mimétique. «C’est toujours en imitant le désir de mes semblables que j’introduis la rivalité dans les relations humaines et donc la violence.»
Par le mécanisme de la rivalité mimétique, l’adversaire se transforme en modèle et le cycle de la vengeance déroule ses maléfices en spirale infinie. Ce mouvement premier de l’imitation comme coïncidence des opposés avait déjà été observé par saint Augustin, chez qui le penseur avoue volontiers retrouver les trois quarts de ses conclusions. De telles lectures et de telles positions lui ont longtemps valu le dédain d’une intelligentsia française fascinée par le structuralisme et la déconstruction. « 

Voir aussi Philippe Nemo, auteur de « Qu’est-ce que l’Occident ? » (2004) :

« L’œuvre fondamentale de René Girard a établi que la religion biblique, en retenant comme vérité religieuse la parole des victimes des mécanismes de bouc émissaire, et non le mythe, version donnée de ces mêmes phénomènes par la foule persécutrice, a brisé la vieille logique des sociétés magico-religieuses. Ces sociétés impliquaient l’unanimité et interdisaient la critique. Elles étaient incapables de toute innovation. C’est donc la compassion pour les victimes apportée par la nouvelle morale biblique qui a enrayé la production des cultures magico-religieuses fixistes et rendu possible l’apparition de sociétés désireuses et capables d’assumer le changement historique. La Bible, d’une manière plus radicale que la Cité grecque, a introduit le germe de la pensée critique dans l’Histoire. Elle a valorisé la dissidence individuelle contre le holisme des sociétés sacrales, ce qui devait être la cause évidente ou sous-jacente d’une cascade de transformations historiques. »

Enfin, Jean-Pierre Dupuy écrivait dans le Nouvel Observateur du 18/ 08/ 94 :

« Il y a un phénomène Girard. De par le monde, nombreux sont ceux qui le tiennent pour l’un des plus grands penseurs de notre temps, de la stature d’un Freud ou d’un Marx, avec la vérité en plus. Dans le petit cercle des spécialistes des sciences de l’homme, en revanche, il n’est pas rare de le voir traiter d’imposteur. Jamais sans doute un tel ostracisme de la part de ses pairs n’aura frappé un intellectuel. Je connais maints universitaires qui, bravant l’interdit et s’inspirant des idées de Girard, trouvent prudent de n’en rien dire. »

A lire :
Une bonne présentation de ses thèses sur le net
Une interview de Girard sur les attentats du 11 septembe 2001

Nietzsche contre Michel Onfray

Onfray mieux de se taire

L’an dernier nous avions eu droit au succès du Da Vinci Code, concentré d’élucubrations faussement présentées comme vérités historiques. Le roman fonctionnait principalement à partir de la théorie du complot : l’Eglise catholique nous aurait toujours menti sur la véritable histoire de Jésus et sur sa descendance. Jésus était marié à Marie-Madeleine, ils auraient eu des enfants et les rois carolingiens seraient issus de cette union… On croyait avoir atteint le tréfonds de la bêtise. Et bien non !!
Cette année, le prix Nobel du délire mythomaniaque revient à Michel Onfray.

Quelques perles :

Les religions, surtout les monothéismes, seraient animées par « une pulsion de mort généalogique », elles auraient en commun « la haine de la raison et de l’intelligence ». Jésus est traité « d’ectoplasme », la patristique de « bouillie patrologique ». Saint Paul nous est présenté comme le prototype du « malade, misogyne, masochiste », il est traité d’« apôtre hystérique ».

Son livre se présente comme un traité de philosophie athée : « Traité d’athéologie » ! Il s’avère n’être rien d’autre qu’un vulgaire pamphlet anti-religieux, bourré d’erreurs, de falsifications et de contrevérités. Onfray est un spécialiste des procédés intellectuels douteux : démagogie, caricature, arguments ad hominem, fausses analogies… Son livre est une enfilade de sophismes.

Prenons un exemple. Michel Onfray se réclame de l’anarchisme. Hélas, loin de souhaiter le déperissement de l’Etat, ce dernier demeure pour lui au contraire un levier essentiel pour déchristianiser le savoir et la culture. Il veut faire de l’Etat le propagateur d’une doctrine officielle : l’athéisme. On n’est pas très loin de l’Union Soviétique avec sa religion de substitution.

Penchons-nous maintenant sur la manière dont l’auteur utilise Nietzsche dans son livre. Onfray prétend s’inspirer de Nietzsche pour opposer un paganisme admirable et un christianisme porteur de toutes les tares, ou un polythéisme tolérant, humaniste et un monothéisme impérialiste et fanatique. Bizarrement, Onfray oublie de rappeler l’immense admiration que Nietzsche portait à Pascal et le fait que sa critique des religions vise la morale platonico-chrétienne plus que le christianisme lui-même puisque Jésus et son message sont toujours épargnés.

Quelle est la signification véritable du fameux mot de Nietzsche dans le Gai Savoir :

« Dieu est mort et c’est nous qui l’avons tué » ?

Cette formule ne dit pas que Dieu n’existe pas (athéisme) mais elle dit simplement que la foi en Dieu est morte (incroyance), que les hommes ont perdu la foi. Ce n’est pas Dieu qui meurt, proposition absurde et contradictoire, c’est la foi en Dieu qui s’éteint. Mais de quel Dieu parle-t-il ? Du Dieu de Luther, celui que son éducation religieuse lui avait inculqué ? Du Dieu des philosophes, de Platon ou de Kant ? N’est-ce pas une image déformée de Dieu qui est morte ?
Dans les lignes qui suivent, Nietzsche poursuit :

« Comment nous consolerons-nous, nous, meurtriers entre les meurtriers ! Ce que le monde a possédé de plus sacré et de plus puissant jusqu’à ce jour a saigné sous notre couteau; qui nous nettoiera de ce sang ? Quelle eau pourrait nous en laver ? Quelles expiations, quel jeu sacré seront nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte est trop grande pour nous. »

Ce que nous dit ici le philosophe c’est que nous aurons à payer pour ce meurtre. L’homme affronté au vide de Dieu sera tenté de se diviniser, de s’idolâtrer. Ou bien il se précipitera dans une agitation furieuse, semblable au divertissement pascalien.

On pourrait prendre un autre exemple. Onfray prétend qu’Hitler est un disciple de Saint Jean et que le christianisme est la matrice du nazisme. Mais les propos d’Hitler sur le christianisme (même si Hitler était effectivement d’origine catholique) sont sans ambiguïté. Voici quelques paroles du dictateur citées par Martin Bormann (1) :

« Le christianisme est une rébellion contre la loi naturelle, une protestation contre la nature. Poussé à sa logique extrême, le christianisme signifierait la culture systématique de l’échec humain. « 

« Mais il n’est pas question que le national-socialisme se mette un jour à singer la religion en établissant une forme de culte. Sa seule ambition doit être de construire scientifiquement une doctrine qui ne soit rien de plus qu’un hommage à la raison. « 

« Il n’est donc pas opportun de nous lancer maintenant dans un combat avec les Eglises. Le mieux est de laisser le christianisme mourir de mort naturelle. Une mort lente a quelque chose d’apaisant. Le dogme du christianisme s’effrite devant les progrès de la science. La religion devra faire de plus en plus de concessions. Les mythes se délabrent peu à peu. Il ne reste plus qu’à prouver que dans la nature il n’existe aucune frontière entre l’organique et l’inorganique. Quand la connaissance de l’univers se sera largement répandue, quand la plupart des hommes sauront que les étoiles ne sont pas des sources de lumière mais des mondes, peut-être des mondes habités comme le nôtre, alors la doctrine chrétienne sera convaincue d’absurdité. « 

« Tout bien considéré, nous n’avons aucune raison de souhaiter que les Italiens et les Espagnols se libèrent de la drogue du christianisme. Soyons les seuls à être immunisés contre cette maladie.  »

Au final, Michel Onfray nous offre un discours dogmatique et haineux. Il distille des thèses faciles mais fausses sur un ton péremptoire. Il sait que son public est ignorant, sous cultivé, crédule.

Heureusement, quelques livres intelligents viennent de sortir pour répondre aux âneries de ce sophiste graphomane. (Michel Houellebecq, dans son dernier livre le qualifie de « graphomane indigent ») :

L’anti-traité d’athéologie, le système Onfray mis à nu, de Matthieu Baumier.
Presses de la Renaissance, 243 p., 17 EUR. (L’auteur réfute point par point la thèse développée par Michel Onfray. Il démontre l’imposture intellectuelle du système Onfray, soulignant son aveuglement militant, sa mauvaise foi et ses approximations.)

Dieu avec esprit, réponse à Michel Onfray, d’Irène Fernandez.
Philippe Rey, 158 p., 14 EUR. (En sa qualité de philosophe, agrégée de philosophie et ancienne élève de l’ENS et de théologienne, elle pointe les erreurs historiques et philosophiques et fait la démonstration que les trois religions monothéistes ne sont pas des autodafés de l’intelligence, mais reposent au contraire sur une alliance de la foi et de la raison.)

Le nouvel antichritianisme, de René Rémond, entretiens avec Marc Leboucher.
DDB, 150 p., 18 EUR. (L’ancien professeur à l’IEP de Paris s’indigne de la haine anti-catholique qui ressurgit à la faveur d’une inculture généralisée)

A lire en ligne :
Philippe Capelle, doyen de la faculté de philosophie et directeur du laboratoire de philosophie de la religion à l’Institut catholique de Paris réagit dans un article critique.

Une recension du livre d’Onfray dans la revue Esprit et Vie

Paul Valadier, jésuite et professeur de philosophie a écrit sur Nietzsche et l’avenir de la religion

(1) Adolf Hitler, libres propos sur la guerre et la paix, recueillis sur l’ordre de Martin Borman, Paris, Flammarion, vol 1, 1952, vol 2, 1954. (Notes de juillet 1941 à juin 1942)