Publicités

Archives de Catégorie: capitalisme

#195

« La marque caractéristique de l’histoire économique sous le capitalisme tient en un progrès économique persistant, une augmentation soutenue de la quantité des biens d’équipement disponibles, et une tendance continue vers l’amélioration du niveau de vie général. »

— Ludwig von Mises

Source : Human Action (p. 562) (1949)

V.O. : « The characteristic mark of economic history under capitalism is unceasing economic progress, a steady increase in the quantity of capital goods available, and a continuous trend toward an improvement in the general standard of living. »

Publicités

#190

« L’histoire n’apporte aucun exemple d’accumulation de capital amenée par un gouvernement. Pour autant que les gouvernements aient investi en la construction de routes, voies-ferrées, et autres travaux publics utiles, le capital nécessaire fut fourni par les économies de citoyens individuels et emprunté par le gouvernement. »

— Ludwig von Mises

Source : Human Action (p. 847) (1949)

V.O. : « History does not provide any example of capital accumulation brought about by a government. As far as governments invested in the construction of roads, railroads, and other useful public works, the capital needed was provided by the savings of individual citizens and borrowed by the government. »

#162

« Souligner les avantages que chacun tire de l’action du capitalisme n’équivaut pas à défendre les intérêts des capitalistes. Un économiste qui depuis quarante ou cinquante ans défend le maintien du système de la propriété privée et de l’entreprise libre ne combat pas pour les intérêts égoïstes de classe de ceux qui étaient alors riches. Il veut que la liberté soit laissée aux inconnus parmi ses contemporains sans le sou qui ont eu l’ingéniosité de créer toutes ces industries nouvelles qui rendent la vie de l’homme moyen beaucoup plus agréable aujourd’hui. »

— Ludwig von Mises

Source : Le Gouvernement Omnipotent (1944), préface.

V.O. : « To point out the advantages which everybody derives from the working of capitalism is not tantamount to defending the vested interests of the capitalists. An economist who forty or fifty years ago advocated the preservation of the system of private property and free enterprise did not fight for the selfish class interests of the then rich. He wanted a free hand left to those unknown among his penniless contemporaries who had the ingenuity to develop all those new industries which today render the life of the common man more pleasant. »

#161

« Si j’avais le malheur de ne voir dans le capital que l’avantage de capitalistes, et de ne saisir ainsi qu’un côté, et, assurément, le côté le plus étroit et le moins consolant de la science économique, je me ferais Socialiste ; car de manière ou d’autre, il faut que l’inégalité s’efface progressivement, et si la liberté ne renfermait pas cette solution, comme les socialistes je la demanderais à la loi, à l’État, à la contrainte, à l’art, à l’utopie. »

— Frédéric Bastiat

Source : Gratuité du crédit (1847), t. 5, chap. Quatorzième lettre

#108

« Le capitalisme ne connait qu’une couleur : cette couleur est le vert ; tout le reste est nécessairement subordonné à elle, par conséquent, la race, le sexe et l’origine ethnique ne peuvent y être pris en considération. »

— Thomas Sowell

Source : …

V.O. : « Capitalism knows only one color: that color is green; all else is necessarily subservient to it, hence, race, gender and ethnicity cannot be considered within it. »

#105

« Le résultat de l’ordre capitaliste, c’est Venise; le résultat de l’ordre structuraliste, c’est Sarcelles. »

— Serge Schweitzer

Source : …

V.O. : …

Quelle éducation donner aux enfants en matière d’instruction civique ?

Par Pierre-Guy Veer (*) source : Le Québécois Libre

Les enfants sont des êtres curieux. Chaque jour, ils veulent connaître quelque chose de nouveau. Il se pourrait même qu’ils vous questionnent sur le gouvernement. Si cela arrive, plutôt que de vous fier aux contes de fées créés par les bureaucrates, agissez exactement comment agirait un politicien au pouvoir.
Pour les tout jeunes, commencez par leur apprendre à jouer à la Bataille. Après quelques tours, ils auront compris que les cartes les plus fortes ont le dessus. Après, apprenez-leur à jouer au Gouvernement. Dans ce jeu, peu importe les cartes jouées par les enfants, vous gagnerez. Ils risquent de se lasser très vite, mais ils auront au moins appris une leçon très importante pour la vie.
Lorsque les enfants voudront obtenir plus de responsabilités, vous pourrez en profiter pour leur enseigner le système fiscal. Laissez-les tondre le gazon en leur promettant, disons, 10 $. Lorsqu’ils ont terminé, ne leur remettez que cinq dollars. Après des protestations prévisibles, expliquez-leur que c’est de l’impôt. Donnez un dollar à leur frère cadet sous prétexte que c’est plus «juste» ainsi; le reste servira aux coûts administratifs de cette division de l’argent. Après les avoir laissé crier à l’injustice, accusez-les copieusement d’égoïsme et d’avarice. Ils vous en remercieront plus tard.
Pour tous les âges, créez autant de règle que possible aux justifications aussi obscures que possible. Appliquez-les arbitrairement et accusez vos enfants de les briser même s’ils n’en ont jamais entendu parler. Faites en sorte qu’ils aient le sentiment que les règles sont totalement irrationnelles. Cela les préparera à vivre sous un gouvernement démocratique.
Promettez-leur souvent des sorties (cinéma, parc), mais à l’heure promise, installez-vous confortablement dans votre fauteuil devant la télévision en déclarant que vous avez changé d’idée. Devant les protestations de bris de promesse, expliquez que ce n’était qu’une promesse électorale.
Lorsqu’ils auront grandi encore plus, ils seront prêts à apprendre le fonctionnement du système judiciaire. Annoncez-leur une heure de coucher et exigez, une heure avant, qu’ils aillent au lit. Devant les accusations de bris de règlements, défendez-vous en affirmant que les règles peuvent être interprétées de façon différente selon le moment de la journée. Ils seront ainsi prêts à accepter l’idée que la Constitution est un «document vivant» qui change de sens selon les époques, comme le croient les juges qui siègent à la Cour suprême du Canada et des États-Unis.
De temps à autre, et sans crier gare, frappez vos enfants. Précisez immédiatement que c’est de la défense; vous devez toujours être prudent afin de contrôler un ennemi potentiel avant qu’il ne devienne trop puissant et vous fasse mal. Vos enfants apprécieront ce geste; peut-être pas tout de suite, mais plus tard dans la vie.
Évidemment, devant un tel traitement, vos enfants seront mécontents de vos méthodes d’éducation. Ils pourraient même souhaiter vivre dans une autre famille. Pour minimiser cette réaction, dites-leur qu’ils sont chanceux de vivre avec les parents les plus aimants et indulgents du monde. N’oubliez pas de mentionner les histoires d’horreur d’autres parents dont vous avez entendu parler. Ils vous seront ainsi loyaux et, plus tard, ils seront réceptifs aux affirmations voulant que le Canada (ou n’importe quel autre pays industrialisé) et son État-providence représentent un summum de liberté.
Enfin, n’oubliez pas la règle d’or pour élever des enfants: mentir. Mentez constamment à vos enfants. Enseignez-leur que les mots ne veulent rien dire, ou plutôt que les mots «évoluent». Ainsi, un mot ayant certaine définition aujourd’hui pourrait en avoir une diamétralement opposée demain.
Certains lecteurs pourraient être choqués par mes suggestions; d’autres pourraient même m’accuser d’encourager la violence envers les enfants. C’est exactement l’intention: c’est le meilleur cadeau que vous pouvez leur offrir. Ils seront ainsi bien mieux préparés, une fois adulte, à affronter la réalité et à accepter avec sérénité notre forme actuelle de gouvernement.
—-
(*) Ce texte est inspiré de «Teach Your Children Well» de Joseph Sobran

LA NATURE HUMAINE ET LE CAPITALISME,

Par Arthur C. Brooks et Peter Wehner*. 

Article publié initialement dans la revue The American. Traduit par Philippe Deswel pour Le Bulletin d’Amérique.

Le modèle de la nature humaine que l’on retient conditionne tout le reste, du système économique que l’on préfère au système politique que l’on soutient.

Au cœur de tout système social, politique et économique on retrouve une certaine image de la nature humaine – pour paraphraser le chroniqueur du XXème siècle Walter Lippmann. Les suppositions avec lesquelles nous allons commencer, et qui ont trait à la manière dont cette image est développée, déterminent la vie que nous menons, les institutions que nous construisons, et les civilisations que nous créons. Elles font office de première pierre.

Trois visions de la nature humaine

Au cours du XVIIIème, une période qui a vu l’avènement du capitalisme moderne, il y avait plusieurs courants de pensée sur la nature de la personne humaine. Trois modèles ont été particulièrement importants.

Le premier défendait l’idée que les humains, bien qu’imparfaits, sont perfectibles. Selon le second, nous sommes imparfaits, et ce de manière « fatale » ; nous avons besoin d’accepter et de construire notre société autour de cette réalité déplaisante. Un troisième point de vue était que, bien que les êtres humains soient imparfaits, nous restions capables d’actes vertueux et d’auto-gouvernement. Autrement dit, dans les bonnes circonstances, la nature humaine peut fonctionner d’une manière qui profite au plus grand nombre.

La première école inclut ceux qui, représentant les Lumières françaises, croient en la perfectibilité de l’homme et en la prééminence de la rationalité scientifique. Leurs plans ont été grandioses, utopiques et révolutionnaires, visant à « la régénération universelle de l’humanité » et la création d’un « homme nouveau. »
Ces notions, défendues par Jean-Jacques Rousseau et d’autres philosophes des Lumières, ont fortement influencé, toute une génération plus tard, des penseurs socialistes. Ces théoriciens, parmi lesquels Robert Owen, Charles Fourier, ou Henri de Saint-Simon, ont estimé que la nature humaine pouvait être aussi facilement transformée que de la cire chaude. Ils ont considéré la nature humaine comme plastique et malléable, au point qu’aucun caractère fixe de l’homme ne pouvait être distingué. Les architectes du système social pourraient, par conséquent, mouler la société dans tout ce qu’ils ont imaginé.
Ces théoriciens rêvaient d’une société commune, libérée de la propriété privée et débarrassée de l’inégalité humaine. Ils ont formulé une théorie de la nature humaine et de l’organisation socio-économique qui a finalement influencé le critique le plus célèbre et amère du capitalisme: le philosophe allemand, économiste et révolutionnaire Karl Marx.
Le second courant de pensée, incarné par les écrits d’auteurs anglais du XVIIème siècle tels que Thomas Hobbes et Bernard Mandeville, voyait la nature humaine comme au contraire inélastique, « cassante », et inaltérable. Et les individus étaient, selon eux, des êtres antisociaux.
Hobbes, par exemple, s’inquiétait de ce que les gens soient un jour confrontés au danger de retomber dans un état pré-civilisé, « sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect », qui, à son tour, conduirait à une existence sans espoir, un « état de nature » caractérisé par la « guerre de tous contre tous. » C’était, écrit Hobbes, une vie « solitaire, pauvre, désagréable, brutale et brève. » Pour éviter ce sort, la solution est de se soumettre à l’autorité de l’ État, ce qu’il appelait le « Léviathan » – une monstrueuse créature de mer polycéphale mentionnée dans la Bible hébraïque. Dans un tel processus, nous gagnerions assurément en sécurité, mais au détriment toutefois de la liberté.

Le troisième modèle de la nature humaine se trouve dans la pensée des fondateurs de l’Amérique. « Si les hommes étaient des anges», écrit James Madison, le père de la Constitution, dans le Federalist Paper n° 51, « aucun gouvernement ne serait nécessaire. » Mais Madison et les autres fondateurs savaient que les hommes n’étaient pas des anges et n’en deviendront jamais. Ils croyaient plutôt que la nature humaine a été mélangée, avec une combinaison de vertu et de vice, de noblesse et de la corruption. Les gens sont influencés à la fois par la raison et la passion ; ils sont capables de s’auto-gouverner, mais pas d’inspirer confiance s’ils détiennent le pouvoir absolu. L’hypothèse de ces fondateurs était que, dans chaque cœur humain, ou bien plus simplement entre individus différents, des impulsions morales contradictoires se font concurrence.
Ce dernier point de vue de la nature humaine est compatible avec la réflexion de l’enseignement chrétien. Les Écritures enseignent que nous sommes faits à fois à l’image de Dieu et des créatures déchues; dans les paroles de saint Paul, nous pouvons être des « instruments de justice » au même titre que des « instruments de méchanceté. » Les êtres humains sont capables d’actes misérables et d’actes de noblesse ; nous pouvons poursuivre le vice tout comme la vertu.
Quant à la question de l’État, il est clairement indiqué, dans Romains-13, que le gouvernement est mandaté par Dieu pour préserver l’ordre public, empêcher le mal, et rendre la justice possible. Cela, aussi, était un point de vue partagé par la plupart des Pères fondateurs. Le gouvernement reflète la nature humaine, ont-ils fait valoir, « parce que les passions des hommes ne se conformeront pas aux préceptes de la raison et de la justice sans contrainte. »
La philosophie des Lumières à la mode anglo-écossaise d’Adam Smith, David Hume, et Francis Hutcheson peut s’aligner à la fois avec le point de vue des fondateurs américains et celui de l’enseignement chrétien. Smith a été lui-même un professeur de philosophie morale ; sa Théorie de morale des Sentiments a précédé La richesse des Nations. Smith et ses compatriotes ne croyaient pas en la perfectibilité de la nature humaine et jugeaient inepte de construire toute institution humaine sur la possibilité d’atteindre une telle perfection. Ils ne croyaient pas non plus que la nature humaine était irrémédiablement corrompue et sans vertu.
L’intérêt personnel : une caractéristique positive ou négative de l’homme ?

Les fondateurs américains croyaient, et le capitalisme repose sur cette conviction, que les individus sont entraînés par leur « intérêt personnel » ainsi que par le désir d’améliorer leur condition. La poursuite de l’intérêt personnel n’est pas nécessairement une mauvaise chose; en fait, Smith croyait que le bien-être général dépendait de la capacité à permettre à un individu de poursuivre ses propres intérêts « tant qu’il ne violait pas les lois défendues par la justice. » Quand une personne agit en son propre intérêt, « il favorise souvent [les intérêts] de la société plus efficacement que quand il a vraiment l’intention de les promouvoir. »
Michel Guillaume Jean de Crèvecœur, qui figure parmi les premiers écrivains qui ont tenté d’expliquer le concept de frontière américaine ainsi que l’idée de l’« American Dream » à un public européen, a bien saisi cette idée en écrivant :
« L’Américain devrait donc aimer ce pays beaucoup plus que celui dans lequel lui ou ses ancêtres sont nés. Ici les fruits de son industrie suivent d’un pas égal les progrès de son travail ; son travail est fondé sur la base de la nature, c’est-à-dire l’intérêt personnel… peut-il espérer plus fort attrait ? »
Adam Smith a considéré comme acquis que les gens sont motivés par la poursuite de leur propre intérêt, et par le désir d’améliorer leur condition.

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner », ainsi qu’il l’a formulé, « mais de leur égard pour leur propre intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur amour-propre, et ne leur parlons jamais de nos propres besoins, mais de leurs avantages. »

Exploité et canalisé dans le bon sens, alors, l’intérêt personnel, lorsqu’il est placé au sein de certaines règles et limites, peut être bon, menant à une société plus prospère et plus humaine.
Ici, il est important de distinguer entre l’intérêt personnel et l’égoïsme. Le premier, à la différence de l’égoïsme, conduit souvent à commettre des actes d’altruisme; bien compris, il sait que nul homme n’est une île, que nous faisons partie d’une communauté plus large, et que ce qui est bon pour les autres est bon pour nous. Pour le dire autrement: la poursuite de notre propre bien peut faire progresser le bien commun. De plus, promouvoir le bien commun peut faire avancer notre propre bien.
Les partisans de la libre entreprise estiment que la créativité, le sens de l’initiative, et l’ingéniosité sont des éléments essentiels de la nature humaine. Le capitalisme vise à tirer parti de l’intérêt de la nature humaine, sachant que les effets collatéraux feront tendre le tout vers une société plus décente et plus bienveillante. Les capitalistes croient que la liberté est un bien inhérent et devrait constituer la pierre angulaire non seulement de nos institutions politiques, mais de celles qui sont économiques. Les défenseurs du libre-marché ont également insisté pour que la richesse et la prospérité puissent atténuer l’envie et le ressentiment, qui ont des effets acides sur les relations humaines. Les marchés, précisément parce qu’ils créent de la richesse, finissent aussi par distribuer cette richesse.
De la relation entre la nature humaine et l’État

Pourquoi est-ce que tout cela est-il important? Tout simplement parce que notre « image de la nature humaine » détermine, dans une large mesure, les institutions que nous concevons. Par exemple, les architectes de notre système de gouvernement ont soigneusement étudié l’histoire et tout arrangement politique possible qui ait été conçu en leur temps. Dans le cadre de leur analyse, ils ont porté des jugements fondamentaux sur la nature humaine et ont conçu une forme de gouvernement constitutionnel avec ce reflet à l’esprit.
Ce qui est vrai pour la création d’institutions politiques est également vrai pour les aventures économiques. Elles aussi procèdent de la compréhension du comportement humain.
Il est difficile d’exagérer l’importance de cette question. Le modèle que l’on retient de la nature humaine conditionne tout le reste, du système économique (capitalisme de libre marché ou socialisme) au système politique (la démocratie ou la « dictature du prolétariat »). Comme un navire sur le point de commencer un long voyage, une erreur de navigation au départ peut conduire une équipe à s’égarer puis s’orienter vers le naufrage. Pour utiliser une autre métaphore, cette fois-ci issue du monde de la médecine : un médecin ne peut pas traiter une maladie avant qu’elle ait été diagnostiquée correctement; diagnostiquer de manière incorrecte peut rendre les choses bien pires que ce qu’il pourrait en être autrement.

Ceux qui défendent le capitalisme s’appuient sur une vérité dont l’influence ne se tarit pas: si vous créez un lien entre récompense et effort, vous obtiendrez plus d’efforts. Si vous créez des incitations pour un type particulier de comportement, vous pourrez voir ce comportement se développer.
Un marché libre peut aussi améliorer notre condition morale ; non pas toujours de façon spectaculaire et ni systématique, mais assez souvent néanmoins. Il met l’accent sur l’épargne et l’investissement. Et le capitalisme, lorsqu’ils fonctionne correctement, pénalise certains types de comportements comme la corruption et l’anarchie parce que les citoyens, dans une société capitaliste, ont un intérêt énorme pour décourager un tel comportement, qui est tel un poignard visant directement le cœur de la prospérité.
Le critique Irving Kristol a fait valoir, à juste titre à notre avis, que les architectes au début du capitalisme démocratique croyaient que les transactions commerciales « seraient elles-mêmes constamment affinées et élargiraient le sens que l’individu a de son propre intérêt, de sorte qu’à la fin, le type de société commerciale qui a été envisagé correspondrait à une communauté relativement humaine. »
Mais le capitalisme, comme la démocratie américaine elle-même, n’est guère parfait ou suffisant en tant que telle. Il a une histoire pleine de revers et de moments glorieux. Et, comme l’Amérique, il s’agit d’une expérience sans fin, qui ne se réalise jamais pleinement. Le capitalisme exige, hors du champ politique ou économique, des structures fortes, dynamiques, comme la famille, les églises et autres lieux de culte, ainsi que les associations civiques et les écoles. Ces institutions sont nécessaires pour permettre au capitalisme de faire avancer le progrès humain.
Une société capitaliste a besoin de générer, par l’éducation, une population instruite. Elle doit être conduite par des personnes qui possèdent et qui enseignent des vertus comme la compassion, l’altruisme, l’autodiscipline, la persévérance et l’honnêteté. Et cette société a besoin d’un système politique qui respecte les lois, les contrats, et les résultats des élections – quelle que soit leur résultat. Sans ces vertus, la vénalité peut ronger le capitalisme de l’intérieur et l’utiliser à des fins pernicieuses.
Nous devons comprendre que le capitalisme, comme la démocratie, participent d’un réseau social complexe. Le capitalisme dépend à la fois de ce tissu tout en y contribuant puissamment. La morale et le capitalisme, comme la morale et la démocratie, sont intimement liés et très complémentaires. Ils se renforcent l’un l’autre, ont besoin l’un de l’autre, et sont terriblement diminués si l’un va sans l’autre. Ces deux piliers sont, en vérité, les maillons d’un véritable « chaîne d’or. »
______________
Arthur C. Brooks est Président de l’American Enterprise Institute. Il a été Professeur d’économie et de théorie du gouvernement à l’université de Syracuse. Il a obtenu son Ph.D à la Rand Corporation et a écrit de nombreux ouvrages, notamment The Battle: How the Fight Between Free Enterprise and Big Government Will Shape America’s Future (Basic Books, May 2010), Gross National Happiness (Basic Books, 2008), et Who Really Cares (Basic Books, 2006).

Peter Wehner est Senior Fellow au Center for Ethics and Public Policy. Il a servi dans les administrations Reagan et Bush père et fils. Il a notamment dirigé le Bureau des initiatives stratégiques en 2002. Il est l’auteur de City of Man: Religion and Politics in a New Era. Le Bulletin d’Amérique a déjà traduit un de ses articles: Ronald Reagan et la promotion de la Démocratie.

La doctrine sociale de l’Eglise est-elle compatible avec le libre marché ?


Les limites de l’autorité doctrinale de l’Eglise (*)
Par Thomas Woods, traduction Damien Theillier.

La scolastique espagnole au XVIe siècle a adopté généralement la doctrine du « laissez-faire » concernant les salaires, en faisant valoir qu’un salaire accordé à un ouvrier qui a donné son consentement ne pouvait en aucun cas être injuste. S’il n’était pas satisfait de la compensation qui lui était offerte, il pouvait mettre fin à son emploi (1). Personne à l’époque ne réagissait avec horreur, ou déclarait que cela était radicalement contraire à la tradition catholique (2).

1ère objection : critiquer l’Eglise serait une faute

On entend dire parfois que les catholiques partisans du libre marché, ne sont pas différents des catholiques dissidents de l’enseignement officiel de l’Eglise sur des sujets controversés comme l’avortement, l’éthique médicale et la sexualité humaine. Cette accusation est totalement dénuée de fondement : le partisan catholique du libre marché critique les instruments et non les caractéristiques fondamentales de la doctrine sociale de l’Eglise. En d’autres termes, le catholique partisan du libre marché veut les mêmes résultats que ceux préconisés par les papes, mais craint que les moyens parfois suggérés à l’appui de ces objectifs ne soient inadéquats.

Une remarque similaire peut être faite sur l’enseignement du Pape concernant l’aide au développement. Tandis que le Pape a tous les droits de déclarer l’avortement comme un mal moral, par exemple, il ne peut pas par lui-même faire qu’A soit la cause de B si, dans la nature des choses, l’action de A empêche B. Le gauchiste est en désaccord avec l’enseignement du Pape sur des questions mettant en jeu des biens moraux, le partisan catholique du libre marché du travail est préoccupé simplement par le fait que le plan d’action que le pape recommande pour aider les moins fortunés est – contrairement à son but véritable – soit inutile, soit de nature à aggraver leur situation.

Mgr John J. Myers a fait récemment un commentaire sur cette distinction entre les moyens et les fins. Bien que sur l’avortement « il ne peut y avoir une légitime diversité d’opinion », il n’en va pas de même des questions économiques, où la meilleure approche à adopter, dans des circonstances concrètes, est celle du jugement éclairé et de la conscience individuelle.

Par exemple, l’option préférentielle pour les pauvres est un élément fondamental de cet enseignement. Mais, il y a des désaccords légitimes sur la meilleure façon d’aider vraiment les pauvres dans notre société. Aucun catholique ne peut légitimement dire : « Je ne me soucie pas des pauvres. » La personne qui le fait ne serait pas objectivement en communion avec le Christ et son Église. Mais les deux, ceux qui proposent une augmentation de l’Etat providence et ceux qui proposent des réductions d’impôts pour stimuler l’économie, peuvent en toute sincérité croire que leur méthode est la meilleure pour aider vraiment les pauvres. Il s’agit d’une question de jugement prudentiel pour ceux qui se préoccupent du bien commun. C’est une question de conscience au sens propre (3).

Notre position ne concerne en aucune façon l’allégation selon laquelle les sciences sociales ou les sciences dures seraient exemptées d’évaluation morale. (…) Ainsi, si un certain médicament ne peut être produit qu’en détruisant des êtres humains vivants, l’Eglise doit condamner une telle chose. Peu importe le nombre de médecins en faveur de la production de ce médicament. Mais si deux types de médicaments sont suggérés pour traiter un trouble particulier, et qu’aucune objection morale ne peut être portée à l’un ou l’autre, l’Eglise doit s’en remettre à ceux qui sont compétents dans cette science spécialisée (4).

2e objection : l’autorité du Pape sur les questions de foi et de morale s’étend aussi à l’économie

Un autre argument consiste à dire que les partisans catholiques du libre marché auraient défini les domaines de la foi et la morale de façon trop restrictive, et que les déclarations des Papes sur l’économie seraient un sous-ensemble tout à fait légitime de ces domaines sur lesquels ils ont reçu le pouvoir divin d’instruire les fidèles. Les Papes, selon cet argument, auraient le droit de se prononcer sur les questions économiques puisque ces affaires économiques ne sont pas absolument séparées de préoccupations d’ordre moral.

Cet argument est tout aussi faux. Personne ne nie que l’activité économique porte une dimension morale. Le pape est évidemment dans son droit de condamner le vol ou la fraude, ou d’instruire les fidèles sur la nécessité d’être généreux de leur richesse. Il peut également condamner les gouvernements politiques qui pratiquent l’oppression et l’injustice, une lourde imposition ou l’inflation de la masse monétaire. Personne dans ce débat ne conteste rien de tout cela.

Le véritable enjeu, qui est masqué par ces objections futiles, est le suivant. Supposons qu’un document d’Église recommande une politique économique particulière comme étant moralement nécessaire parce que ses rédacteurs estiment qu’elle sera meilleure pour les pauvres. Supposons encore qu’ils jugent que cette politique améliorera de façon tellement évidente le sort des pauvres qu’ils ne prennent pas en compte la possibilité d’un tout autre effet, ni qu’il pourrait y avoir une bonne raison de s’y opposer, ou même simplement qu’un lien puisse exister entre le bon résultat qu’ils espèrent et des effets secondaires involontaires et malheureux de cette politique. Et supposons maintenant que cette politique, en fait, non seulement n’améliore pas la situation des pauvres, mais l’aggrave. Que doivent faire les fidèles économiquement lucides ? Peut-on leur interdire de constater que le pape lui-même n’a pas le pouvoir de changer la réalité (5) ?

La question n’est pas de savoir si le pape peut nous instruire sur notre responsabilité morale en tant qu’acteurs sur le marché. La question est de savoir si les déclarations théoriques et empiriques du Pape sur la façon dont l’économie fonctionne, engagent son infaillibilité. Par exemple, le Pape peut certainement dire que tous les moyens moralement licites devraient être employés afin d’améliorer le bien-être des familles, car elles sont les éléments constitutifs de la société et les petites cellules (pour emprunter une phrase d’Edmund Burke) à partir desquelles ses futurs membres pourront un jour émerger. Mais en sa qualité de Pape, avec le pouvoir de lier tous les catholiques, sous peine de péché mortel, peut-il aller jusqu’à dire, d’un point de vue purement pragmatique, quel serait le meilleur moyen ou le plus efficace pour arriver à ce résultat ? Aucune définition orthodoxe de l’autorité papale n’inclut l’infaillibilité en ce qui concerne ces questions, et ce serait de la superstition pour un catholique de prétendre le contraire.

Le cas du Pape Paul VI et de l’Encyclique Populorum Progressio.

Un bon exemple de cette difficulté est l’Encyclique Populorum progressio du Pape Paul VI en 1967. Dans ce document, le pape a appelé le monde occidental à financer des programmes de développement du Tiers-Monde qui ont été désastreux dans la pratique. Ces programmes – comme le chercheur Peter Bauer l’a souligné en vain à l’époque – ont servi à la promotion de certains des régimes les plus brutaux du monde, et ont mis les dictateurs à l’abri des conséquences destructrices de leurs politiques économiques.

Ils ont retardé les réformes nécessaires, élargi le secteur public au détriment de l’économie productive, et ont créé souvent de violentes tensions ethniques et raciales entre des groupes tentant de prendre le contrôle de l’appareil d’État afin de s’approprier l’argent des subventions de l’Ouest.

Parmi les nations les moins développées, ce sont celles qui ont axé leur développement sur le marché qui ont fini par prospérer le plus, et où le sort des pauvres s’est amélioré de la façon la plus spectaculaire (6).

Ainsi, Paul VI a appelé à la mise en œuvre de politiques que peu de gens informés et responsables continuent à promouvoir ou à défendre aujourd’hui. Il y avait des gens à l’époque qui avaient prédit exactement ce qui se passerait, mais qui ont été ignorés au profit de l’opinion à la mode appelant au financement par l’Occident de programmes de développement dans le Tiers-Monde, dirigés par l’État.

Maintenant, le Pape Paul VI aurait certainement pu instruire les fidèles sur les enjeux moraux, les exhortant à faire preuve de générosité à l’égard de leurs frères pauvres. C’est ce que le maître de la foi et la morale est censé faire. Mais savoir si le libre-échange est plus efficace pour le développement des pays qu’un système protectionniste – est de toute évidence un sujet de désaccord légitime entre les catholiques (7). Ou bien le fait de savoir si un programme de développement dirigé par l’État est une bonne idée économique, n’est pas une question sur laquelle le Pape peut imposer un jugement moral. Non seulement les spécifications de ces politiques sont très faillibles, mais en jouissant du prestige d’une encyclique elles peuvent inutilement troubler les consciences de bons catholiques, dont les désaccords ne sont pas fondés sur un désir pervers de s’opposer au Saint-Siège, mais sur des connaissances laïques spécialisées. C’est pourquoi Le pape Léon XIII disait : « Si je devais me prononcer sur toutes les questions économiques je porterais atteinte à la liberté des hommes de travailler sur leurs propres affaires. Certains cas doivent être résolus dans le domaine des faits, au cas par cas, à mesure qu’ils surviennent. » (Burton, 1962: 171).

(*) Extrait d’une contribution de Thomas Woods : The unanswered questions of the just wage, in Catholic Social Teaching and the Market Economy, The Institute of Economic Affairs (IEA), collectif, 2007.

Thomas E. Woods, Jr. (voir son site web) est un historien des idées qui a enseigné à Columbia avant de devenir en 2008 chercheur résident au Mises Institute à Auburn Alabama. Il est l’auteur de The Church and the Market : A Catholic Defense of the Free Economy, 33 Questions About American History You’re Not Supposed to Ask, How the Catholic Church Built Western Civilization, Nullification, et The Politically Incorrect Guide to American History. Le seul de ses livres qui soit traduit en français est consacré à la crise financière : Débâcle (titre original : Meltdown : A Free-Market Look at Why the Stock Market Collapsed, the Economy Tanked, and Government Bailouts Will Make Things Worse.)

La cible principale de Woods dans « The Church and the Market » n’est pas tant la gauche sociale-démocrate que la droite catholique qui s’oppose à la libre entreprise, au libre marché et au « laissez-faire ». Il s’adresse à ceux qui sont les plus fidèles à la doctrine catholique sur la foi et la morale mais sont aussi dogmatiquement attachés à diverses formes d’intervention publique prétendument destinées à soutenir la morale et la foi. Il montre que l’économie de marché n’est pas contredite par l’enseignement du Magistère mais qu’elle est parfaitement compatible avec lui.

NOTES du TRADUCTEUR

(1) Ce thème du juste salaire est devenu particulièrement important dans le monde catholique après la publication de Rerum Novarum du Pape Léon XIII (1891). Le Pape a condamné le socialisme, mais il a également convenu avec la pensée traditionnelle de son temps que la cupidité capitaliste avait plongé la classe ouvrière dans la misère. En second lieu, il a affirmé que les taux de salaire, fixés par l’accord volontaire des deux parties, pouvaient être injustes, notamment parce que les travailleurs n’avaient pas le pouvoir de le négocier. (NdT)

(2) Le lien entre l’école autrichienne et le catholicisme est plus que théorique : les scolastiques espagnols du XVIe siècle ont été des précurseurs importants de cette école. « Je suis convaincu qu’une communauté philosophique profonde existe entre le catholicisme et le brillant édifice de la vérité qui se trouve au sein de l’école autrichienne d’économie… Carl Menger, Mises et ses disciples, ont cherché à fonder les principes économiques sur la base de la vérité absolue, saisissable par le biais d’une réflexion sur la nature de la réalité. » Thomas Woods, The Church and The Market, A Catholic Defense of the Free Economy, Lexington Books, 2005, p. 216. (NdT)

(3) S’il s’agit de jugements touchant directement ou indirectement à la foi et à la morale, il va de soi que l’enseignement des Papes fait autorité (option préférentielle pour les pauvres, condamnation du vol et de la fraude par exemple). Par contre dès qu’un homme d’Eglise recommande une politique efficace pour améliorer le sort des travailleurs (par exemple par le salaire minimum, diverses prestations sociales, une lourde imposition sur les riches, ou tout autre solution) il entre dans un domaine dans lequel ses conclusions doivent être évaluées non pas sur la base de son autorité d’homme d’Église, mais uniquement sur la rigueur de son argumentation. (NdT)

(4) Les jugements purement historiques ou économiques échappent à l’autorité papale. En effet, l’économie ne prononce pas de jugements éthiques. Si un économiste affirme, que les lois sur le salaire minimum produisent du chômage, il fait une affirmation purement factuelle. L’éthique est normative tandis que l’économie est descriptive. L’économie indique les effets probables de certaines politiques, alors que l’éthique détermine ce qu’il faut faire. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de dimension morale à l’ordre économique. La fraude, le vol sont des crimes qui méritent la condamnation du théologien moraliste. De même, toute défense du libre marché exige de se fonder sur un certain nombre de jugements éthiques concernant le droit de propriété, la dignité de la personne humaine etc. (NdT)

(5) On peut ainsi penser que le salaire vital minimum a pour effet d’appauvrir la société et que la situation des travailleurs serait meilleure dans une société fondée sur un libre marché du travail. Rien ni personne ne peut obliger le catholique à croire, en conscience que le salaire minimum peut être une bonne chose pour les travailleurs, même si un pape a défendu cette idée. Il s’agit ici d’un désaccord sur un point discutable, qualitativement différent de la négation de la naissance virginale, de l’Immaculée Conception, ou de l’égalité des trois Personnes de la Sainte Trinité. « Si un pape dit que deux et deux font cinq, il serait déraisonnable d’appeler dissident quelqu’un qui fait valoir que, en fait, deux et deux font quatre », écrit Thomas Woods. (NdT)

(6) « Curieusement on ne trouve rien, dans les écrits économiques des Papes depuis 1891, sur l’énorme augmentation du niveau de vie, devenue évidente pour la grande majorité de la population depuis la révolution industrielle jusqu’à nos jours. Or l’augmentation substantielle du pouvoir d’achat et des salaires a eu lieu tout au long du XIXe siècle, le siècle du « laissez-faire ». Au contraire, les encycliques sociales parlent de la condition des travailleurs uniquement en termes de stagnation, voire même de déterioration (comme d’ailleurs l’opinion populaire continue de le croire). A l’aube du XIXe siècle en Angleterre l’espérance de vie était d’environ 37 ans, mais après 1871, 20 ans avant Rerum Novarum, il y a une augmentation très forte, de sorte qu’en 1900, l’espérance de vie est d’environ 50 ans pour un anglais. Par contre, le revenu réel par habitant commence à s’envoler immédiatement après 1800 dans toute l’Europe ». (Thomas Woods, The Church and the market, p. 72) (NdT)

(7) Woods se réfère parfois au professeur Daniel Villey, un français qui fut le premier président de l’Aleps (Association pour les libertés et le progrès social, qui a son siège à Paris et qui entretien des liens historiques avec la Société du Mont Pélerin de Hayek). Celui-ci rappelle que « la théologie catholique n’exclut pas le pluralisme des opinions sur les questions profanes. Nous ne prétendons pas que notre économie soit la seule catholique, mais simplement que ce que nous enseignons, non seulement n’est pas opposé, mais est en fait, profondément compatible avec le catholicisme traditionnel. » (Op. cit., p. 215) (NdT)

Les marchés font un bouc émissaire commode

Un excellent éditorial d’André Comte-Sponville dans Challenges du 3 juin (très girardien) :


Quand on ne connaît pas la vérité, dit à peu près Pascal, il est bon de disposer d’une erreur commune, sur laquelle on puisse au moins s’entendre. Telle est la fonction des mythes, des superstitions, des idéologies. Mais il faut pousser l’idée plus loin. Elle ne vaut pas pour la seule connaissance ; elle éclaire aussi l’action, ou l’inaction. Lorsqu’on diverge fondamentalement sur les buts et les moyens, ajouterais-je, lorsqu’on est, au sein d’un groupe, en situation de conflit et donc incapable, collectivement, d’agir, il est bon de disposer d’un adversaire commun, contre lequel on puisse au moins s’unir. Telle est la fonction du bouc émissaire. On connaît l’origine de la notion. C’est un rite d’expiation, dans la Bible : un bouc est symboliquement chargé de tous les péchés d’Israël ; après quoi on l’envoie au désert, où il emporte avec lui toutes les fautes que d’autres ont commises…


La suite : http://www.challenges.fr/magazine/international/0215.031085/les_marchs_font_un_bouc_missaire_commode.html

Alain Laurent chez Enthoven

Raphaël Enthoven, sur France Culture, recevait le 11 septembre Alain Laurent et Valérie Charolles dans le cadre de son émission Les nouveaux chemins de la connaissance. L’émission était enregistrée en « live » à la fête de l’Humanité.

Alain Laurent est philosophe, historien des idées et éditeur. Il est l’auteur de « La philosophie libérale » et de « Le libéralisme américain, histoire d’un détournement. » J’ai beaucoup parlé sur ce blog de son dernier livre sur la Société ouverte et je l’ai interviewé pour catallaxia.net. Alain Laurent est un pédagogue, un passeur. Il fait partie de ceux qui ont marqué définitivement mon itinéraire intellectuel.

Valérie Charolles est directrice des affaires économiques et financières de Radio France. Elle est l’auteur de « Le libéralisme contre le capitalisme ».

L’émission est structurée en 3 parties que vous pouvez télécharger ici :
1ère partie (clic droit : enregistrez la cible sous)
2ème partie
3ème partie

L’enjeu de ce débat n’apparait pas clairement au départ. Valérie Charolles se présente comme libérale et disciple d’Adam Smith. Selon elle, Adam Smith aurait introduit une sorte de hiérarchie entre d’une part la valeur-travail (primordiale) et d’autre part la valeur-capital (secondaire). De là, elle reproche au capitalisme actuel de s’être éloigné de ses sources théoriques en privilégiant la valeur-capital au détriment de la valeur-travail. Le capitalisme serait devenu anti-libéral et donc le libéralisme authentique devrait devenir anti-capitaliste…

On reconnait ici la rhétorique habile d’une gauche moderniste qui cherche par tous les moyens à sauver le socialisme du marxisme en lui donnant une justification libérale. Le débat devient plus clair, car l’on comprend qu’il porte en fait sur la nature même du libéralisme. Un libéralisme social ou un socialisme libéral est-il pensable ?

La réponse est oui bien sûr, mais c’est tout sauf du libéralisme classique. L’idée n’est pas nouvelle. On la trouvait déjà chez un Léon Bourgeois, en France au début du XXe siècle, puis chez un John Dewey, aux USA. Tous deux avaient comme objectif de fusionner le libéralisme et le socialisme. Or, comme le rappelle très justement Alain Laurent, c’est à partir de ce moment là que le libéralisme aux Etats-Unis est devenu synonyme de « gauche moderne ». Les « liberals » américains sont les penseurs de la sociale-démocratie et du Welfare State. D’où le fait aussi que les libéraux classiques, aux USA, ont dû trouver un autre nom pour se démarquer du « liberalism ». Ils ont trouvé, faute de mieux, « libertarianism ».

On peut bien sûr aussi, comme Valérie Charolles ou Monique Canto-Sperber, se réclamer d’Adam Smith dans cette entreprise de refondation sociale du libéralisme. Mais l’honnêteté oblige à signaler qu’Adam Smith, tout génial qu’il fut, a été justement corrigé sur un certain nombre de points par bon nombre de ses disciples. Les économistes continentaux, français (Say, Bastiat) puis autrichiens (Mises, Hayek), ont bien montré que la valeur réside non dans le travail, ni dans le capital (exit Ricardo, Marx et l’école anglaise) mais dans le désir humain. La valeur est l’expression du désir que les hommes éprouvent pour les choses (théorie de la valeur utilité par exemple chez Say). La dialectique prétendue du travail et du capital a déjà pris un coup dans l’aile.

De plus, il faut sortir de l’alternative binaire entre le travailleur et le financier (c’est-à-dire l’actionnaire, celui qui détient le capital). Jean-Baptiste Say, puis Schumpeter à sa suite, ont montré qu’il existe un troisième homme : l’entrepreneur. Ce dernier est un audacieux qui accepte le risque de l’innovation, lance de nouveaux produits ou de nouvelles techniques et n’est jamais sûr, à l ‘avance, d’en tirer un profit. C’est lui qui crée de la valeur en percevant avant les autres les besoins ressentis par le marché et les moyens de les satisfaire, au meilleur coût. C’est lui qui met à profit les meilleures ressources disponibles pour les adapter à la demande. Dans cette perspective, le profit n’est pas le revenu du capital investi, mais la juste rémunération de l’entrepreneur.

On ne peut donc pas réduire le capitalisme au travail ni au capital. Il faut élargir notre vision et y intégrer la dimension entrepreneuriale du capitalisme. Sans elle, aucun progrès économique n’est possible.

Enfin, Alain Laurent rappelle que Smith est loin d’être le fondateur du libéralisme puisqu’il a été largement précédé de penseurs comme Boisguilbert, Cantillon, Quesnay ou Turgot. C’est là, dans la pensée française des Lumières, qu’il faut chercher l’origine du libéralisme.

Caritas in Veritate – Père Sirico

L’Encyclique de Benoît XVI, Caritas in Veritate, en français :

http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/encyclicals/documents/hf_ben-xvi_enc_20090629_caritas-in-veritate_fr.html



Le commentaire en anglais du Père Robert Sirico :

http://blog.acton.org/archives/11162-caritas-in-veritate-the-pope-on-love-in-truth.html

(Paru dans le Wall Street Journal du 13 juillet 2009)

Traduction française par Axelle et Damien Theillier :

Dans sa troisième encyclique très attendue, Caritas in veritate (L’Amour dans la vérité), le Pape Benoît XVI ne s’attache pas à des systèmes économiques spécifiques – il ne tente pas d’étayer l’ordre du jour politique. Il se concentre plutôt sur la morale et le fondement théologique de la culture. Le contexte est bien sûr celui de la crise économique mondiale – une crise qui a pris place dans un vide moral, où l’amour de la vérité a été abandonné au profit d’un matérialisme brut. Le pape demande que cette crise devienne « une occasion de discernement, dans laquelle dessiner une nouvelle vision pour l’avenir. »

Son encyclique ne contient rien non plus à propos d’une troisième voie entre le libre marché et le socialisme. Les termes de cupidité et capitalisme n’apparaissent pas, comme dans les titres de presse annonçant la publication de l’encyclique, cette semaine. Les personnes à la recherche d’un schéma directeur pour la politique de restructuration de l’économie mondiale ne le trouveront pas ici. Mais s’ils utilisent ce document comme un moyen pour une reconstruction morale des cultures du monde et des sociétés, reconstruction à même d’influencer à son tour les événements économiques, ils trouveront beaucoup à réfléchir.

L’Amour dans la vérité est une réhabilitation de vieilles vérités négligemment rejetées à l’époque moderne. Le pape pointe un sentier négligé par tous les discours économiques, à savoir une vision générale de la vérité empreinte de charité.

Benoît XVI attribue à juste titre la crise elle-même à une « mauvaise gestion et à des opérations financières largement spéculatives. » Mais il résiste à la mode actuelle d’accabler de tous maux de la terre l’économie de marché. « L’Eglise, écrit-il, a toujours tenu à dire que l’action économique ne doit pas être considérée comme quelque chose d’opposé à la société. » De plus : « La société ne doit pas se protéger du marché, comme si le développement de ce dernier comportait ipso facto l’extinction des relations authentiquement humaines. »

« Il est certainement vrai que le marché peut être orienté de façon négative, non parce que c’est là sa nature, mais parce qu’une certaine idéologie peut l’orienter en ce sens. Il ne faut pas oublier que le marché n’existe pas à l’état pur. Il tire sa forme des configurations culturelles qui le caractérisent et l’orientent. En effet, l’économie et la finance, en tant qu’instruments, peuvent être mal utilisées quand celui qui les gère n’a comme point de référence que des intérêts égoïstes. Ainsi peut-on arriver à transformer des instruments bons en eux mêmes en instruments nuisibles. Mais c’est la raison obscurcie de l’homme qui produit ces conséquences, non l’instrument lui-même. C’est pourquoi, ce n’est pas l’instrument qui doit être mis en cause mais l’homme, sa conscience morale et sa responsabilité personnelle et sociale. »


Le pape ne rejette pas la mondialisation : « une opposition aveugle serait une position erronée et partiale, incapable de reconnaître les aspects positifs du processus, avec le risque de ne pas profiter de nombreuses opportunités de développement. » Le pape dit que « le monde ouvert à la prospérité ne doit pas être enfermé par les projets de nature protectionniste ». De plus, pour le moins, le commerce est nécessaire : « la meilleure forme d’aide aux pays en voie de développement est de permettre et d’encourager l’intégration progressive de leurs produits sur les marchés internationaux. »



L’encyclique n’attaque pas le capitalisme et ne propose pas des modèles économiques à adopter par les pays. Le pape déclare fermement que « L’Eglise n’a pas de solutions techniques à offrir » et ne prétend « interférer en aucune façon dans la politique des Etats. Elle a, cependant, une mission à accomplir au nom de la vérité, par delà les époques et les circonstances. »

Benoît XVI est profondément conscient du fait que la science économique a beaucoup à apporter au bien-être de l’Homme. Le rôle de l’Eglise n’est pas de développer un chemin précis mais de pointer du doigt les finalités. « La science économique nous dit qu’une insécurité structurelle génère des attitudes anti-productives de gaspillage des ressources humaines… Les coûts humain comprennent toujours des coûts économiques, et les dysfonctionnements économiques impliquent toujours des coûts humains ».

Le Pape revient constamment à deux applications pratiques du principe de la vérité dans la charité. Tout d’abord, ce principe va au-delà des exigences concrètes de la justice, il définit les droits et devoirs, et présente les priorités essentielles d’une morale de générosité, de miséricorde et de communion – les priorités emplies de la valeur théologique du salut. Deuxièmement, la vérité dans la charité est toujours axée sur le bien commun, défini comme une extension du bien des personnes qui vivent dans la société et qui assument des responsabilités sociales. En ce qui concerne les questions démographiques, il ne peut être plus clair : « Expliquer que l’accroissement de la population est la principale cause de sous-développement est erroné, même d’un point de vue économique. »

Plusieurs commentateurs s’inquiètent de ses fréquents appels à la redistribution des richesses. Benoît XVI inclut le rôle de l’État, mais il dit surtout que cette nécessaire redistribution des richesses doit s’effectuer par un échange volontaire et mutuel. Pour comprendre tous ces passages entièrement et exactement, il nous faut mettre à plat nos préjugés politiques.

Cette encyclique est une version théologique par rapport à l’effort philosophique de son prédécesseur pour ancrer une économie libre dans une base éthique. Beaucoup de positions sont empreintes d’une longue tradition « libérale classique », centrée sur le fondement moral de l’économie, issue de St. Thomas d’ Aquin et ses disciples, Frédéric Bastiat au 19ème siècle, Wilhelm Röpke, et même le laïc F.A. Hayek au 20ème siècle. Elle est également un écho de la pensée démocratique de l’Europe chrétienne.


L’Amour dans la vérité rappelle que nous ne pouvons comprendre la communauté humaine, si nous ne comprenons pas que cette dernière est quelque chose de supérieur à la somme de ses parties matérielles, si nous ne comprenons pas la capacité de l’homme à pécher, et si nous ne comprenons pas que cette communion est enracinée dans le don gratuit de la grâce de Dieu. Autrement dit, pour notre pape, il n’y a pas de justice ou de morale sans des personnes justes et morales.

Le père Sirico est le président et le co-fondateur de Acton Institute

http://www.acton.org/about/index.php

(ci-contre, et ci-dessus, le père Sirico à Atlanta en mai 2008)

Faut-il moraliser le capitalisme ?


La semaine dernière je lisais une excellente chronique de A.-G. Slama dans le Fig-mag. Je la reproduis ici tout en renvoyant à un article que j’avais écrit il y a quelques temps sur Hayek et la justice sociale. Pour Hayek (idée reprise par André Comte-Sponville) moraliser le capitalisme n’a aucun sens. Je cite Hayek :

« Un marché fonctionnant de manière spontanée, où les prix agissent comme guides de l’action, ne peut pas prendre en compte ce dont les gens ont besoin ou ce qu’ils méritent, parce qu’il crée une distribution que personne n’a conçue. Et quelque chose qui n’a pas été conçu, une simple situation en tant que telle, ne peut pas être juste ou injuste. L’idée que les choses doivent être conçues d’une manière « juste » veut dire, en fait, que nous devons abandonner le marché et nous tourner vers une économie planifiée dans laquelle quelqu’un décide combien chacun doit recevoir. Et ceci signifie, bien sûr, que nous ne pouvons obtenir cette situation qu’au prix de l’abolition complète de notre liberté personnelle. »

Bien sûr, la crise actuelle peut, en un sens, résulter d’un manque de morale et de régulation. Mais il s’agit alors d’un manque de régulation juridique et non de régulation économique. Ce qui est immoral, c’est que l’Etat ne fasse pas son travail de gendarme pour punir de façon réellement dissuasive les comportements de prédateurs de certains dirigeants de multinationales ou grands groupes financiers (chose par ailleurs bien difficile tant les sommes accumulées par ces groupes font paraître ridicules les amendes de plusieurs millions d’euros qui sont prévues par la loi).

Voici la chronique de Slama du 11 octobre :

Plus la crise s’aggrave, plus se multiplient, à tous les niveaux, les appels à « moraliser le capitalisme ». L’expression est doublement dangereuse : parce qu’elle sert indirectement la propagande de l’ultra-gauche, selon laquelle le capitalisme est intrinsèquement pervers ; et plus gravement encore, parce que, prise à la lettre, elle aboutirait à le paralyser.

Le capitalisme est un système d’organisation de la production des richesses. Il n’est, par lui-même, ni moral ni immoral. Il est, par définition, a-moral. Les qualités qu’il exige de ses principaux acteurs, telles que les a définies Max Weber, sont la continuité dans la recherche du profit, le sens de leur intérêt bien compris, le goût du risque, la capacité d’innover, et si ces qualités concourent à l’intérêt général, c’est par le biais de la création de richesses, du pluralisme concurrentiel et de la liberté des échanges, qui impliquent, tôt ou tard, le développement de la liberté politique. Cet esprit a puisé, à l’origine, ses motivations dans des visions du monde religieuses, mais il récuse autant l’angélisme que le nihilisme, et un responsable qui voudrait garder en toutes circonstances les mains pures se condamnerait, selon la formule célèbre de Péguy, à n’avoir pas de mains *. Il faut toujours en revenir, sur ce sujet, à la fable des abeilles de Mandeville, qui doivent leur efficacité à un vice : leur goût du profit, leur âpreté au gain !

Certes, le capitalisme a besoin de règles, mais ces règles, destinées à garantir l’équité des contrats, à éviter les positions dominantes ou à lutter contre les dérives bureaucratiques, n’ont que peu de rapports avec la morale. Moraliser les capitalistes peut, comme aujourd’hui, avoir un sens encore qu’il s’agisse en l’occurrence, de sanctionner les abus les plus intolérables plutôt que de mettre en oeuvre une politique autoritaire des revenus, qui, partout où elle a été tentée, a eu pour principal effet de briser le ressort du capitalisme. La morale est affaire de conscience individuelle. Elle ne se décrète pas, sous peine d’imposer une morale d’Etat, autrement dit un Ordre moral qui, en niant l’autonomie de l’individu, nie sa responsabilité morale. Il existe là un danger auquel nous devons prendre garde.

Les périodes de crise, en effet, qu’elles aient été provoquées par un séisme naturel, une défaite militaire ou une faillite économique, ont toujours été favorables à un retour de l’Ordre moral ; avec pour résultat d’enfoncer dans la crise au lieu d’aider à en sortir. Il suffit de se reporter aux périodes de la Terreur blanche, de l’après-Sedan ou des lendemains de juin 1940 pour savoir que les moments de catharsis et de pénitence collective qui se sont réclamés de l’Ordre moral ont été, invariablement, exploités par des courants radicalement hostiles au régime libéral, accusé de tous les crimes, pour faire valoir des fins qui ont servi, à chaque fois, des thèses politiques extrémistes.

* Sur ce débat, la référence demeure Michael Novak, Une éthique économique : les valeurs de l’économie de marché, Cerf, 1987, à rééditer d’urgence.

(ps : Michael Novak est un disciple de Hayek)

Les Lundis de l’économie

Les lundis de l’économie font leur rentrée lundi 8 octobre au grand amphi de la Sorbonne.


Cette année, pas moins de 5 philosophes au programme. Normal puisque l’économie a toujours été, depuis Aristote au moins, une partie de la philosophie morale et politique.

Le thème de l’année est passionnant :
QU ‘ EST-CE QU ‘ UNE SOCIÉTÉ JUSTE ?

Ajoutons que les organisateurs ont fait preuve d’une réelle liberté en invitant Philippe Némo à faire une conférence sur Hayek, philosophe puissant et ô combien pertinent mais inconnu et sous-estimé en France. RDV le 10 décembre pour cette intervention exceptionnelle.

LA SORBONNE – Amphithéâtre Richelieu – 17 rue de la Sorbonne 75005 Paris, de 20h15 à 22 heures

Cycles de conférences organisées par l’Association des journalistes économiques et financiers, AJEF.
Entrée libre, sans inscription préalable

Site de l’AJEF : http://ajef.asso.free.fr/?page=asso

Lundi 08 octobre
Une société juste peut-elle être fondée sur le mérite ?
Avec Bertrand Guillarme, philosophe, maître de conférence à Paris VIII

Lundi 12 novembre
Du sentiment individuel d’injustice au désir collectif de justice
Avec Jean-Pierre Dupuy, professeur de philosophie sociale et politique à Polytechnique et à Stanford University

Lundi 10 décembre
Deux approches différentes de la société juste :
1/ Frédéric Hayek et l’illusion de la justice sociale
Avec Philippe Nemo, normalien, maître de conférence à HEC et à l’ESCP-EAP, directeur du Centre de recherche en philosophie économique

Lundi 14 janvier
Deux approches différentes de la société juste :
2/ L’insoutenable prétention de l’économie : critique de l’utilitarisme, réhabilitation du don
Avec Alain Caillé, professeur d’économie et de sociologie à l’université de Paris X, fondateur de la Revue du Mauss (mouvement anti-utilitariste)

Lundi 11 février
L’éducation condition première de la justice sociale
Avec Marcel Gauchet, philosophe, rédacteur en chef de la revue « Le débat », directeur d’études à l’EHESS

Lundi 10 mars
Quelle justice entre les nations ? L’aide au développement comme devoir moral ou calcul égoïste ?
Avec Pierre Jacquet, économiste, directeur à l’Agence française de développement (AFD)

Lundi 14 avril
Y a-t-il des guerres justes ou seulement des guerres justifiées ?
Avec Pierre Hassner, professeur de relations internationales et d’histoire de la pensée politique à l’IEP de Paris et l’ European center de l’université Johns Hopkins à Bologne.

In memoriam Karol Wojtyla (2 avril 2005)



Allez voir ce magnifique diaporama pour le 2e anniversaire de la mort de Jean-Paul II.
Diapo-hommage à Jean-Paul II
Mort le 2 avril 2005, il restera pour beaucoup Karol Wojtyla, ce philosophe polonais qui devint pape de l’Eglise de Rome.
Il aura été pour moi un guide, un maître, une lumière. J’ai eu la chance de lui serrer les mains une fois dans la basilique des jésuites à Rome. J’avais à peine 16 ans, je n’oublierai jamais ce moment qui a peut-être orienté toute ma vie.
J’ai commencé à le lire en profondeur quand j’étais étudiant en philo à Paris. « Personne et acte », « Amour et responsabilité » ont laissé en moi des traces indélébiles. Son oeuvre philosophique se résume en deux mots : liberté et vérité. Il montre que ces 2 réalités sont intrinsèquement liées, on ne peut nier l’une sans trahir l’autre.

Deux Encycliques m’ont beaucoup marqué.

  • 1991, Centesimus Annus.
    L’Eglise ne condamne ni le marché ni la libre entreprise dit Jean-Paul II. « Il semble que, à l’intérieur de chaque pays comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins » (§, 34). Utilisant les enseignements de la science économique il n’hésite pas à décliner les « avantages solides » du marché : échanges favorisés et meilleure utilisation des ressources, tout en soulignant la nécessité de leur orientation vers le bien commun par un principe d’ordre éthique (§, 40).
    A la question le capitalisme est-il un modèle ? Jean Paul II répond :
    « Si sous le nom de « capitalisme » on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s’il serait peut-être plus approprié de parler d »‘économie de marché » (§, 42).
    A propos de la mondialisation : « Il n’y a pas très longtemps on soutenait que le développement supposait, pour les pays les plus pauvres, qu’ils restent isolés du marché mondial et ne comptent que sur leurs propres forces. L’expérience de ces dernières années a montré que les pays qui se sont exclus des échanges généraux de l’activité économique sur le plan international ont connu la stagnation et la régression, et que le développement a bénéficié aux pays qui ont pu y entrer. » (§, 33)
  • 1993, Veritatis Splendor
    Jean-Paul II invente ce concept formidable de « théonomie participée » : la loi morale naturelle a Dieu pour auteur et l’homme, par sa raison, participe à la Loi éternelle qu’il ne lui appartient pas d’établir mais de découvrir et d’interpréter (§ 36). La liberté de l’homme et la Loi de Dieu ne s’opposent donc pas, mais au contraire s’appellent mutuellement (§ 17).
    Le sens profond de la liberté de l’homme est sa participation personnelle à la réalisation du projet d’amour de Dieu.
    La fermeté de l’Église dans sa défense des normes morales universelles immuable n’a donc pour l’homme rien d’humiliant. Elle ne fait que servir la vraie liberté de l’homme, puisqu’il n’y a pas de liberté en dehors de la vérité, ni contre elle (§ 96). Seule la liberté qui se soumet à la vérité conduit la personne à son vrai bien.
Il fut sans doute le pape le plus libéral de l’histoire et en même temps le plus thomiste. En effet, il aura tenté ce pari fou : marier la doctrine traditionnelle de l’Eglise avec le meilleur des Lumières et de la philosophie contemporaine. Exactement l’esprit de la synthèse thomiste au XIII siècle, lorsque Saint Thomas mariait la théologie catholique avec la philosophie d’Averroès et de Maïmonide.
Que les données de la foi rejoignent celles de la raison ne peut surprendre un croyant, puisque, s’il existe plusieurs chemins pour s’approcher de la vérité, il ne saurait y avoir de contradiction entre les résultats des uns et des autres. Dieu ne peut dire autre chose à travers sa création que ce qu’il révèle lui-même par ailleurs directement aux hommes.

Si vous ne connaissez pas Jean-Paul II, lisez son dernier livre, son livre-testament : Mémoire et identité. Au soir de sa vie, il nous livre une méditation sur l’héritage des Lumières, sur le mal et la violence totalitaire au XXe siècle.

Citations :
Il m’a été donné de faire l’expérience personnelle des  » idéologies du mal « . C’est une chose qui ne peut s’effacer de ma mémoire. Ce fut tout d’abord le nazisme. Ce que l’on pouvait voir en ces années-là était quelque chose de terrible. A ce moment, pourtant, beaucoup d’aspects du nazisme demeuraient encore cachés. La véritable dimension du mal qui se déchaînait en Europe ne fut pas perçue de tous, ni même de ceux d’entre nous qui étaient au centre de ce tourbillon. Nous vivions plongés dans une grande éruption de mal et ce n’est que peu à peu que nous avons commencé à nous rendre compte de sa réelle importance […]. Plus tard, en réalité une fois la guerre finie, je pensais en moi-même :  » Le Seigneur Dieu a accordé douze années d’existence au nazisme et après douze années, ce système s’est écroulé […]. Si le communisme a survécu plus longtemps et a devant lui une perspective de développement c’est qu’il doit y avoir un sens à tout cela.  »

« La loi établie par l’homme à des limites précises (…) C’est dans cette perspective que nous devons nous interroger au début d’un nouveau siècle et d’un nouveau millénaire sur certains choix législatifs décidés dans les parlements des régimes démocratiques actuels. (…) Ce qui vient immédiatement à l’esprit, ce sont les législations sur l’avortement. (…) Quand un Parlement autorise l’interruption de la grossesse, consentant la suppression d’une naissance, il commet un grave abus contre un être humain, qui plus est innocent et privé de toute possibilité de se défendre. (…) Les parlementaires qui autorisent et promulguent de telles lois doivent être conscients d’outrepasser leurs compétences et de se mettre en conflit ouvert avec la loi de Dieu et la loi de la nature ».

A lire, cet article de Jacques de Guenin : Jean-Paul II, un pape profondément libéral

%d blogueurs aiment cette page :