Frédéric Bastiat avait tout compris

Par Jacques de Guenin, fondateur du Cercle Frédéric Bastiat [1]

bastiatL’œuvre de Bastiat, qui tient toute entière dans 7 petits volumes, est un ensemble foisonnant d’essais, de pamphlets, de discours, d’articles et de lettres. Mais quelle que soit la façon dont on chemine à travers, elle laisse l’impression d’une grande unité. C’est sans doute l’expression la plus complète, la plus homogène, et la plus convaincante du libéralisme qui ait jamais été écrite. L’objet de cet article est d’essayer de le démontrer.

Je vais m’y prendre de la façon suivante : je vais m’efforcer de passer en revue les concepts-clés du libéralisme, tels qu’on peut les dégager de la littérature libérale contemporaine, et je montrerai pour chacun d’eux, au moyen d’une citation, qu’il était déjà contenu le plus explicitement du monde dans l’œuvre de Bastiat. La citation sera donnée en italique gras  après chaque concept-clé évoqué (les citations d’autres auteurs que Bastiat sont données en italique ordinaire, et les caractères gras ordinaires sont utilisés pour mettre un point particulier en évidence). La difficulté de l’entreprise n’a pas été de trouver une citation appropriée à chacun des concepts, mais au contraire de devoir faire un choix, souvent déchirant, parmi des passages d’un égal bonheur.

*

*     *

Le libéralisme est d’abord une morale individuelle, ensuite une philosophie de la vie en société dérivée de cette morale, enfin seulement, une doctrine économique qui se déduit logiquement de cette philosophie.

Cette morale repose sur trois concepts-clés :

La responsabilité individuelle : être responsable, cela veut dire assumer soi-même les conséquences de ses propres actes. C’est un principe d’apprentissage par tâtonnement et d’auto-perfectionnement.

« La responsabilité, c’est l’enchaînement naturel qui existe, relativement à l’être agissant, entre l’acte et ses conséquences…Elle a évidemment pour objet de restreindre le nombre des actions funestes, de multiplier celui des actions utiles…

Depuis la première enfance jusqu’à l’extrême vieillesse, notre vie n’est qu’un long apprentissage. Nous apprenons à marcher à force de tomber; nous apprenons par des expériences rudes et réitérées à éviter le chaud, le froid, la faim, la soif, les excès. Ne nous plaignons pas de ce que les expériences soient rudes; si elles ne l’étaient pas, elles ne nous apprendraient rien. » (Frédéric Bastiat : Harmonies Economiques).

La liberté individuelle : la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui; ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Article 4)

« le libre arbitre implique l’erreur comme possible, et à son tour l’erreur implique la souffrance comme son effet inévitable » Je défie qu’on me dise ce que c’est que choisir librement, si ce n’est courir la chance de faire un mauvais choix… » (Frédéric Bastiat : Harmonies Economiques).

La propriété : « Le droit à la vie est la source de tous les droits – et le droit de propriété la seule façon de le mettre en œuvre. Sans droit de propriété, aucun autre droit n’est possible. Comme l’homme doit entretenir sa vie par ses efforts, celui qui n’a pas droit au produit de ses efforts n’a pas la possibilité d’entretenir sa vie. L’homme qui produit alors que d’autres disposent de ce qu’il produit est un esclave.(Ayn Rand. « Man’s Rights ». In « Capitalism, the unknown ideal »).

« Dieu a mis des matériaux et des forces à la disposition des hommes. Pour s’emparer de ces matériaux et de ces forces, il faut une Peine, ou il n’en faut pas…S’il faut une peine, en bonne justice elle incombe à celui qui doit éprouver la satisfaction, d’où il suit que la satisfaction doit aboutir à celui qui a pris la peine. Voilà le principe de la Propriété…

Ira-t-on jusqu’à dire qu’un homme ne doit pas être propriétaire de sa propre peine? Que dans l’échange, ce n’est pas assez de céder gratuitement la coopération des agents naturels, il faut encore céder ses propres efforts? Mais qu’on y prenne garde! Ce serait glorifier l’esclavage; car dire que certains hommes doivent rendre, c’est dire que certains autres doivent recevoir, des services non rémunérés, ce qui est bien l’esclavage. (Frédéric Bastiat: Harmonies Economiques).

Ces trois concepts ne sont pas indépendants les uns des autres. Aucun des trois ne peut exister sans les deux autres. En effet, on ne peut être responsable de ses actes que si on est libre de les commettre ou non. Réciproquement, si l’on veut respecter la liberté des autres, il faut assumer soi-même les conséquences de ses actes. D’autre part, celui qui n’a pas droit au produit de ses efforts n’a pas la certitude de pouvoir entretenir sa vie de la façon qu’il le désire. La propriété est donc une condition impérative de l’exercice de la liberté.

Ces trois concepts ne sont pas arbitraires. Ils se déduisent d’un principe universel qui est celui du maintien de la vie et de son extension à l’homme, qui est la recherche du bonheur : la finalité d’un organisme vivant est la vie. Toutes les fonctions de tous les organismes vivants, du plus simple au plus complexe, n’ont qu’un objectif : maintenir la vie de l’organisme. On peut donc dire que tout ce qui la maintient est bon, et que tout ce qui la menace est mauvais. Voilà, pour les libéraux, le fondement de la morale.

« Nous tenons de Dieu le don qui pour nous les renferme tous, la Vie – la vie physique, intellectuelle et morale.

Mais la vie ne se soutient pas d’elle-même. Celui qui nous l’a donnée nous a laissé le soin de l’entretenir, de la développer, de la perfectionner.

Pour cela il nous a pourvus d’un ensemble de Facultés merveilleuses; il nous a plongés dans un milieu d’éléments divers. C’est par l’application de nos facultés à ces éléments que se réalise le phénomène de l’Assimilation, de l’Appropriation, par lequel la vie parcourt le cercle qui lui a été assigné.

Existence, Facultés, Assimilation – en d’autres termes Personnalité, Liberté, Propriété -, voilà l’homme. » (Frédéric Bastiat : La Loi).

Un organisme vivant doit se procurer l’énergie dont il a besoin pour vivre et se propager,  c’est à dire sa nourriture, et se protéger des menaces extérieures. Il doit réagir aux conditions extérieures, comme le chaud et le froid, ou aux agressions, par des actions. Pour assurer sa vie, l’homme doit, de surcroît, produire des biens qu’il pourra consommer, stocker, ou échanger, et des services qu’il pourra échanger contre d’autres biens ou services.

Chez les plantes et les animaux inférieurs, ces actions sont entièrement automatiques et inconscientes. Chez l’homme, les choses sont un peu plus compliquées : son comportement peut être décrit par une boucle de régulation cybernétique résumée par le schéma suivant :

 jacques de guenin

L’homme a un cerveau développé qui lui permet :

– de concevoir des objectifs pour satisfaire ses besoins

– de lancer des actions dont les résultats vont augmenter ou diminuer sa satisfaction

Ces actions s’obtiennent au prix d’un EFFORT.

Ces actions provoquent, selon leur pertinence, de la souffrance ou de la satisfaction.

Le cerveau de l’homme lui permet

– de mémoriser le résultat de ces actions

– d’analyser ces résultats et de tirer des conclusions sur la façon de les améliorer.

Cette faculté décisive s’appelle LA RAISON.

On voit tout de suite que cette boucle de régulation permet à l’homme non seulement de satisfaire à ses besoins, mais encore de progresser indéfiniment vers la recherche du bonheur, à trois conditions :

– Qu’il soit libre de ses actions. S’il jouit de la liberté, l’homme peut créer, inventer de nouvelles voies.

– Qu’il en assume les conséquences.

– Qu’il puisse disposer librement des biens et des services qu’il produit.

Nous retrouvons ainsi les trois principes-clefs de la pensée libérale : la Liberté, la Responsabilité, et la propriété.

Lorsqu’on a bien compris ces mécanismes, on peut en déduire plusieurs conséquences :

1. Si la propriété acquise par l’effort et la raison est une condition impérative de l’exercice de la liberté, réciproquement, la propriété acquise par la force, le vol, ou la tromperie, est en contradiction formelle avec la morale libérale. La règle peut être la plus forte du libéralisme, est qu’on ne doit rien obtenir des autres par la coercition, mais seulement avec leur consentement.

« Comme la Force d’un individu ne peut légitimement attenter à la Personne, à la Liberté, à la propriété d’un autre individu, par la même raison la Force commune ne peut être légitimement appliquée à détruire la Personne, la Liberté, la Propriété des individus ou des classes…

…Qui osera dire que la Force nous a été donnée non pour défendre nos Droits, mais pour anéantir les Droits égaux de nos frères? Et si cela n’est pas vrai de chaque force individuelle, agissant isolément, comment cela serait-il vrai de la force collective, qui n’est que l’union organisée des forces isolées. » (Frédéric Bastiat : La Loi).

2. L’homme produit au prix d’un effort, en utilisant sa raison. Il obtiendra des résultats d’autant meilleurs qu’il fera plus d’efforts et utilisera mieux sa raison. C’est la seule source d’inégalité cohérente avec la morale libérale : celui qui fait le plus d’efforts et qui utilise le mieux sa raison obtient les meilleurs résultats.

« Il est vrai qu’au sein du peuple, il y a des hommes plus ou moins riches à des degrés infinis. Mais la différence de richesses ne suffit pas pour constituer deux classes. Tant qu’un homme du peuple ne se retourne pas contre le peuple lui-même pour l’exploiter, tant qu’il ne doit sa fortune qu’au travail, à l’ordre, à l’économie, quelques richesses qu’il acquière, quelque influence que lui donnent les richesses, il reste peuple; et c’est un abus de mots que de prétendre qu’il entre dans une autre classe. » (Frédéric Bastiat : Individualisme et Fraternité).

3. Le corollaire est que la morale libérale ne tolère pas l’inégalité devant la loi, quelles qu’en soient ses formes : l’esclavage, les castes, les titres nobiliaires, les privilèges.

4. L’existence des autres permet à chacun d’obtenir de bien meilleurs résultats que s’il était seul :

4.1. La comparaison de ses résultats avec ceux des autres permet de progresser – à condition que le jugement ne soit pas altéré par l’envie.

4.2. Pour obtenir les biens ou les services qu’il ne peut ou ne veut produire lui-même, l’individu procède par l’échange, sanctionné par un contrat si l’échange s’accomplit dans la durée. Lorsque l’échange est libre, les deux parties y trouvent leur satisfaction et aucun tiers n’est lésé.

4.3. Si aucune autorité n’intervient pour lui dicter ses choix, l’homme peut choisir le travail qu’il préfère, se spécialiser dans ce travail, et aller aussi loin dans la voie du succès que sa volonté et son talent le permettent. Mais ce succès dépend de la valeur objective de ce travail pour les autres. Lorsque les hommes sont libres de leurs échanges, c’est le meilleur produit et le meilleur jugement qui l’emportent dans tous les domaines de l’action humaine, qui élèvent les niveaux de vie et de pensée de tous ceux qui participent à cette action.

4.4. Les échanges favorisent les rapports pacifiques entre les hommes. Pour que les échanges soient efficaces, ils doivent exclure le mensonge. Les échanges au sein de sociétés un peu complexes exigent la confiance.

« L’ECHANGE est un droit naturel comme la PROPRIETE. Tout citoyen, qui a créé ou acquis un produit, doit avoir l’option ou de l’appliquer immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface du globe, consent à lui donner en échange l’objet de ses désirs. Le priver de cette faculté, quand il n’en fait aucun usage contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d’un autre citoyen, c’est légitimer une spoliation, c’est blesser la loi de la justice ».

« C’est encore violer les conditions de l’ordre; car quel ordre peut exister au sein d’une société où chaque industrie, aidée en cela par la loi et la force publique, cherche ses succès dans l’oppression de toutes les autres? »

« C’est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux destinées humaines, manifestées par l’infinie variété des climats, des saisons, des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n’a si inégalement réparti entre les hommes que pour les unir, par l’échange, dans les liens d’une universelle fraternité. »

« C’est contrarier le développement de la prospérité publique; puisque celui qui n’est pas libre d’échanger ne l’est pas de choisir son travail, et se voit contraint de donner une fausse direction à ses efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux agents que la nature avait mis à sa disposition. »

 « Enfin c’est compromettre la paix entre les peuples, car c’est briser les relations qui les unissent et qui rendront les guerres impossibles, à force de les rendre onéreuses. » (Frédéric Bastiat : Association pour la liberté des échanges)

5. Celui qui produit et échange gagne ce qu’il a. Il ne donne ni ne prend ce qui n’est pas mérité. Il ne s’attend pas à être payé sur sa bonne mine, ou sur ses plaintes, ou sur l’expression passive de ses besoins, mais sur ses réalisations, sur ce qu’il a accompli. Le profit va seulement à celui qui a compris ce que veulent les autres.

« La société consiste en ceci : que nous travaillons les uns pour les autres. Nous recevons d’autant plus de services que nous en rendons davantage, ou que ceux que nous rendons sont plus appréciés, plus recherchés, mieux rémunérés. » (Frédéric Bastiat : Harmonies Economiques).

6. S’il jouit de la liberté, l’homme peut créer, inventer de nouvelles voies. Ce faisant, il enrichira aussi les autres. L’homme qui fournit seulement un travail physique consomme à peu de choses près l’équivalent de la valeur qu’il produit. L’homme qui produit une idée, une invention, ne reçoit qu’une infime partie de la valeur qu’il a ajoutée au patrimoine de l’humanité, et dont un nombre illimité de personnes bénéficiera.

« Non seulement nous travaillons pour tous, mais nous ne pouvons pas réaliser un progrès de quelque nature qu’il soit, que nous n’en fassions profiter la communauté toute entière. Les choses sont arrangées de façon si merveilleuse, que lorsque nous avons imaginé un procédé, ou découvert une libéralité de la nature, quelque nouvelle fécondité dans le sol, quelque nouveau mode d’action dans une des lois du monde physique, le profit est pour nous momentanément, passagèrement, comme cela était juste du point de vue de la récompense, utile au point de vue de l’encouragement, – après quoi l’avantage échappe de nos mains, malgré nos efforts pour le retenir; d’individuel il devient social, et tombe pour toujours dans le domaine de la communauté gratuite. Et en même temps que nous faisons ainsi jouir l’humanité de nos progrès, nous-mêmes nous jouissons des progrès que tous les autres hommes ont accomplis. » (Frédéric Bastiat : Harmonies Economiques).

7. Le mécanisme de régulation par l’effort et la raison induit donc la solidarité : il incite à rechercher les associations avec d’autres individus.

« Alors même qu’ils ne sont mus que par leur intérêt personnel, les hommes cherchent à se rapprocher, à combiner leurs efforts, à unir leurs forces, à travailler les uns pour les autres, à se rendre des services réciproques, à « socier », ou s’associer. Il ne serait pas exact de dire qu’ils agissent ainsi malgré l’intérêt personnel; non, ils agissent ainsi par intérêt personnel. Ils « socient » parce qu’ils s’en trouvent bien. » (Frédéric Bastiat : Harmonies Economiques).

Notons toutefois que pour le libéral, la solidarité est une vertu individuelle qui s’exerce directement ou au moyen de libres associations. Il ne considère pas comme solidarité le fait de faire redistribuer par l’Etat l’argent pris à d’autres.

« Les mêmes hommes qui, même pressés par la détresse, rougiraient de tendre la main vers leurs semblables, perdent tout scrupule pourvu que l’Etat intervienne et voile aux yeux de la conscience la bassesse d’un tel acte. Dès que la requête ne s’adresse pas à la libéralité individuelle; dès que l’Etat se fait l’intermédiaire de l’œuvre, il semble que la dignité du solliciteur soit à couvert, que la mendicité ne soit plus une honte ni la spoliation une injustice. Agriculteurs, manufacturiers, négociants, armateurs, artistes, chanteurs, danseurs, hommes de lettres, fonctionnaires de tous ordres, entrepreneurs, fournisseurs, banquiers, tout le monde DEMANDE, en France, et tout le monde s’adresse au budget. Et voici que le peuple, en masse, s’est mis de la partie. L’un veut des places, l’autre des pensions, celui-ci des primes, celui-là des subventions, ce cinquième des encouragements, ce sixième des restrictions, ce septième du crédit, ce huitième du travail. La société toute entière se soulève pour arracher sous une forme ou sous une autre, une part au budget; et dans sa fièvre californienne, elle oublie que le budget n’est pas un Sacramento où la nature a déposé de l’or, mais qu’il n’en contient que ce que cette société quêteuse elle-même y a versé. Elle oublie que la générosité du pouvoir ne peut jamais égaler son avidité, puisque, sur ce fonds de largesses, il faut bien qu’il retienne de quoi payer le double service de la perception et de la distribution.

Afin de donner à ces dispositions, quelques peu abjectes, l’autorité et le vernis d’un Système, on les a rattachées à ce qu’on nomme le principe de la Solidarité, mot, qui ainsi entendu, ne signifie autre chose que l’effort de tous les citoyens pour se dépouiller les uns les autres, par l’intervention coûteuse de l’Etat. » (Frédéric Bastiat : Paix et Liberté, ou le Budget Républicain).

Pour satisfaire des objectifs qui dépassent ses seules capacités, l’individu s’associe librement à d’autres individus pour constituer des associations ou des sociétés. Ces groupements peuvent à leur tour s’associer pour accomplir des objectifs encore plus ambitieux. Mais les groupes d’ordre supérieur ne doivent pas retirer aux groupes d’ordre inférieur (dont le plus petit est l’individu), ce que ces derniers peuvent accomplir eux-mêmes : c’est le fameux principe de subsidiarité.

« Quand le gouvernement ne peut pas éviter de se charger d’un service qui devrait  être du ressort de l’activité privée, il faut du moins qu’il laisse la  responsabilité aussi rapprochée que possible de celui à qui naturellement elle  incombe.

Ainsi dans la question des enfants trouvés, le principe étant que le père et la  mère doivent élever l’enfant, la loi doit épuiser tous les moyens pour qu’il en  soit ainsi. A défaut des parents que ce soit la commune ; à défaut de la  commune, le département. Voulez-vous multiplier à l’infini les enfants trouvés ?  Déclarez que l’Etat s’en charge. »  (Frédéric Bastiat : Harmonies Economiques)

Les libéraux les plus radicaux verraient bien l’Etat lui-même résulter d’un tel processus. L’Etat serait ainsi une association d’ordre supérieur à laquelle les associations d’ordre inférieur délégueraient certains pouvoirs et certains moyens. Mais nous vivons depuis toujours dans un schéma strictement inverse où l’Etat dispose de tous les pouvoirs et ne consent à déléguer quelques petits espaces de liberté aux citoyens que lorsque ceux-ci le lui arrachent.

Comme le dit Ayn Rand : « A chaque époque et dans chaque pays, les criminels ne sont jamais qu’une petite minorité. Et le mal qu’ils ont fait à l’humanité est infime quand on le compare aux horreurs – les massacres, les guerres, les persécutions, les confiscations, les famines les concentrations, les destructions – perpétrées par les gouvernements. Tout gouvernement est potentiellement la menace la plus dangereuse pour les droits de l’homme : il détient le monopole de l’utilisation de la force contre des victimes légitimement désarmées. Lorsqu’il n’est pas limité et contenu par des droits individuels, un gouvernement est l’ennemi le plus mortel de l’homme. Ce n’est pas contre les actions privées, mais contre les actions du gouvernement que les droits de l’homme ont été déclarés. »(Man’s Rights. Ibid).

A défaut de pouvoir reconstruire les institutions selon le principe de subsidiarité, les libéraux s’efforcent de limiter le pouvoir des Etats. C’est eux qui ont découvert le principe de séparation des pouvoirs, si difficile à mettre en œuvre, même dans notre vieille démocratie. C’est eux qui ont inventé la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 pour protéger les individus contre l’Etat[2].

Mais le libéral est conscient que si l’homme peut acquérir des biens par l’effort et la raison, il peut aussi les acquérir aux dépens des autres. Il accepte donc comme un moindre mal une autorité dont la seule vocation serait précisément de faire respecter les droits individuels. En pratique cela veut dire un Etat limité aux seules fonctions dites « régaliennes » : la Justice, la Police, et la Défense Nationale, ce qui implique une Diplomatie. Toutes les autres fonctions sont mieux accomplies par la libre association d’individus selon le principe de subsidiarité.

« La fonction publique, la fonction privée, ont toutes deux en vue notre avantage. Mais leurs services diffèrent en ceci, que nous subissons forcément les uns, et agréons volontairement les autres; d’où il suit qu’il est raisonnable de ne confier à la première que ce que la seconde ne peut absolument pas accomplir.

Pour moi, je pense que lorsque le pouvoir a garanti à chacun le libre exercice et le produit de ses facultés, réprimé l’abus qu’on en peut faire, maintenu l’ordre, assuré l’indépendance nationale, et exécuté certains travaux d’utilité publique au dessus des forces individuelles, il a rempli à peu près toute sa tâche. » (Frédéric Bastiat : A MM les électeurs de l’arrondissement de Saint-Sever).

Il est bon de rappeler que cette vision d’un Etat minimum était celle des fondateurs de la démocratie américaine :  

« Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté, et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis par les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructrice de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. »

Il est bon, et sans doute quelque peu ironique, de rappeler que cette vision était aussi celle des fondateurs de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 :

« Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. » (Article 2).

« La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique; cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » (Article 12).

J’espère que ces quelques extraits de Bastiat, écrits dans une langue superbe, donneront envie au lecteur de cet article d’en lire – ou relire – davantage, d’autant plus qu’ils sont illustrés dans le texte complet d’exemples très clairs, souvent désopilants, voire dévastateurs. Malheureusement l’œuvre complète est épuisée depuis fort longtemps, mais on trouve chez les éditeurs quelques excellents recueils de morceaux choisis réédités ces dernières années[3].

Je ne saurais mieux conclure qu’en citant la préface d’une des récentes rééditions américaines de « La Loi » :

« Quand un critique veut rendre un hommage particulier à un livre, il prédit que ce livre sera encore lu dans un siècle. « La Loi », publié pour la première fois en 1850, a déjà nettement plus d’un siècle. Mais comme ses vérités sont éternelles, cet ouvrage sera encore lu dans un siècle d’ici… »


[1] Article dérivé d’une présentation faite au Congrès de la Société des Sciences, Arts et Lettres de Bayonne le 15 juin 1998

[2]  L’Etat s’est d’ailleurs rattrapé depuis avec la Déclaration des Droits de l’Homme de 1946, puis avec la Déclaration Universelle, qui ajoute de faux droits à celle de 1789, comme le droit au logement. Ces « droits » ne protègent pas l’individu contre l’Etat, mais exigent au contraire son intervention.

[3]  – « Frédéric Bastiat. Oeuvres Economiques. » Textes présentés par Florin Aftalion. (P.U.F. Collection « Libre échange ». 1983)

–  » Frédéric Bastiat. Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ». Editions Romillat. Collection Retour au Texte. 1994)

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