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Milton Friedman

Capitalism and Freedom. Chicago: University of Chicago Press, 1960. Trad. fr. Capitalisme et liberté, éditions Leducs, Collection : A contre courant, 2010.

Ce livre fit passer Friedman du statut d’universitaire de premier plan à celui de vulgarisateur génial des idées de libre marché. Il fournit une défense des principes du capitalisme et du gouvernement limité. Son impact repose dans le grand nombre de propositions politiques novatrices, comme le chèque-éducation, d’abord présentées ici et aujourd’hui encore débattues. Autrefois réputé comme le plus original des économistes, il est aujourd’hui considéré comme un classique.

Liberté économique et politique

Milton Friedman n’est aujourd’hui connu du grand public qu’à travers les réformes d’inspiration libérale menées au Chili par des économistes qu’il inspira. Et l’extrême gauche d’immédiatement le cataloguer comme soutien de la dictature, fasciste ou autres anathèmes classiques (voir cet article sur le mythe des « Chicagos Boys »). Pourtant, son apport économique comme sa pensée étaient d’une grande richesse, ce qui lui valut de nombreuses récompenses et un prestige mondial. Parmi tous ses écrits, Capitalisme et Liberté est l’une des plus belles pierres de l’édifice monumental que constitue l’apport de Milton Friedman à la pensée, et une réponse par avance aux critiques courantes qu’on lui adresse par ignorance.

Dans cet ouvrage à destination du grand public et vendu à plus d’un million d’exemplaires à travers le monde, Friedman revient sur les principaux points autour desquels tourne la question de l’action publique : monnaie, éducation, concurrence, réglementation, politique sociale, discrimination positive, etc. A travers tous ces cas, Milton Friedman dévoile les fondements de ses convictions et la philosophie sociale d’un auteur que l’on taxe à tort d’utilitarisme et qui ne verrait que le pendant économique de la liberté. Au contraire, ce que montre ce livre, c’est une pensée d’ensemble de la société, de la démocratie, de la liberté.

On croit souvent que politique et économie sont deux secteurs distincts et, pour l’essentiel, sans rapports. C’est faux. N’importe quel régime politique ne peut se combiner avec n’importe quel régime économique. A cet égard, le « socialisme démocratique » (s’opposant au « socialisme totalitaire » imposé en Russie) est un concept illusoire: une société socialiste ne peut être démocratique, si, du moins, être démocratique, c’est garantir la liberté individuelle.

Pas de liberté sans liberté économique. Pas de liberté politique sans liberté économique, telle est la thèse de Milton Friedman dans ce livre.

Également disponible sur le site de l’Institut Coppet : Milton & Rose Friedman, La liberté du choix (1980)

Vidéos sous-titrée par l’Institut Coppet :

A lire :

Résumé du livre par Corentin de Salle :

Source : La Tradition de la Liberté, Synthèse détaillée de textes majeurs de la tradition libérale Tome I. Publié par le Forum Libéral Européen asbl avec le soutien du Centre Jean Gol.

Milton Friedman, Capitalisme et Liberté, Laffont, 1971, 252 p.

(Capitalism and Freedom, The University of Chicago Press, 1962)

Publié en 1962 et vendu à plus d’un million d’exemplaires, cet ouvrage est la meilleure porte d’entrée pour pénétrer dans la pensée de Friedman.

Prix Nobel d’économie en 1976, Milton Friedman a pu constater, au soir de sa vie, que l’histoire économique du XXèmesiècle avait validé ses théories et donné tort à Keynes. Il est surtout connu pour son histoire monétaire des Etats-Unis, écrite avec Anna Schwartz, ouvrage dans lequel il soutient que les crises économiques (à commencer par celle de 1929) ne résultent en réalité que des dérèglements de la politique monétaire des banques centrales, responsables de l’inflation, elle-même source de chômage. On a longtemps cru (et beaucoup croient encore) qu’il suffisait, par l’entremise de dépenses publiques, de distribuer du pouvoir d’achat pour résorber le chômage. Cet ouvrage en apporte le démenti cinglant.

Milton Friedman est le fondateur du « monétarisme », une doctrine incitant à retourner à la stabilité monétaire, à rétablir la vérité des prix, à faire confiance au marché et à supprimer les interventions monétaires et budgétaires des Etats. Il officiait à l’université de Chicago. Lui et ses « Chicago Boys » ont exercé une influence considérable sur diverses politiques économiques à partir de 1973. Il conseilla deux présidents américains (dont Reagan), mais aussi les dirigeants de la Corée du Sud, de Taiwan, de Singapour et de Hong Kong.

Ce n’est pas seulement les dragons asiatiques qu’il biberonna de ses idées. Sa pensée exerça et exerce encore une grande influence sur les choix économiques des anciens pays de l’Est au sortir du communisme. A titre d’exemple, Mart Laar, alors jeune historien de 32 ans, devint premier ministre de l’Estonie en 1992. ll n’avait lu qu’un seul ouvrage d’économie dans sa vie : Free to choose de Milton Friedman. Il décida de l’appliquer à la lettre dans son pays. « Heureusement que je n’étais pas économiste, confia-t-il dans un interview plus tard, car tous les économistes estoniens essayèrent de

Milton Friedman

me dissuader, affirmant que cela ne marcherait jamais ». Le résultat ? En 1992, quand il entra en fonction, l’Estonie avait une inflation de 1000%, une économie qui s’effondrait de 30%, un taux de chômage de 30%, etc. Aujourd’hui, l’inflation est à 2,5%, la croissance est de 6 à 7%, le budget est en équilibre, le chômage est bas et le PIB/ habitant est passé de 6700 Dollars/habitant en 1995, à 12200 en 2002 (inflation ajustée, valeurs 2002). Presque tous les anciens pays communistes de l’Europe de l’Est ont par la suite imité au moins en partie les recettes de Martin Laar, avec pour résultat un décollage économique inespéré. Ajoutons que ce sont les Chicago Boys qui ont sorti le Chili de la misère en quelques années (au prix, il est vrai, d’une sanglante dictature militaire que rien n’excuse).

Introduction

Kennedy a dit un jour : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous ; demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Milton Friedman considère que cette phrase ne permet pas de poser entre les citoyens et ceux qui les gouvernent une relation digne des idéaux d’hommes libres. Le premier membre de la phrase est certes une dénonciation du paternalisme, mais le second est la manifestation d’un « organicisme » impliquant que le citoyen est le serviteur, voire l’adorateur d’un gouvernement qui est le maître ou la divinité. L’homme libre considère au contraire son pays comme la collection des individus qui le composent. Son gouvernement est un instrument et non un distributeur de faveurs et de biens.

La vraie question devrait être : « pour nous décharger quelque peu de nos responsabilités individuelles, pour atteindre nos divers buts, pour réaliser nos différents desseins, et, surtout, pour préserver notre liberté,345 comment pouvons-nous, mes compatriotes et moi, utiliser le gouvernement ? ».

Milton Friedman est un avocat du libéralisme. Il insiste sur tout ce que ce mot a de problématique outre-Atlantique. En effet, alors qu’au XIXème siècle, ce mot signifiait la même chose là-bas qu’en Europe, il désigne aujourd’hui une conception centralisatrice, favorable au déploiement sans limites de l’Etat Providence et qui voit dans le bien-être et l’égalité les préalables voire les substituts de la liberté. Ce « libéralisme » a ressuscité les mêmes politiques d’intervention et de paternalisme qu’avait combattues le libéralisme classique. Les partisans du libéralisme classique sont désormais catalogués sous l’étiquette générique de « conservateurs », qui recouvre pourtant un spectre d’opinions très larges et souvent incompatibles. Raison pour laquelle Friedman préfère se revendiquer du « libéralisme » au sens premier et non pollué du terme : la doctrine propre à un homme libre.

La limitation et la décentralisation du pouvoir sont des conditions essentielles pour la préservation de la liberté. Les grands progrès de la civilisation n’ont jamais été le fait du centralisme. Ce n’est pas pour obéir au vote d’une majorité parlementaire – bien qu’il fût financé en partie par un monarque absolu – que Christophe Colomb décida de chercher une nouvelle route pour la Chine. Le gouvernement ne peut jamais reproduire la variété et la diversité de l’action individuelle. Il peut certes élever les niveaux de vie de nombreux individus en imposant des normes uniformes relatives au logement, l’alimentation, l’habillement, l’enseignement, la voirie, l’hygiène, etc. Mais, ce faisant, il remplace le progrès par la stagnation et la variété par l’uniformité. Au contraire, la logique concurrentielle du capitalisme permet de maintenir et de stimuler cette diversité. Uniformité et diversité sont deux concepts importants chez Friedman. Comme on le verra, la sphère politique procède selon une logique uniformisatrice. La sphère économique, au contraire, est une source de diversification dans la société. D’où la nécessité d’éviter au maximum l’invasion de cette seconde sphère par la première.

Liberté économique et liberté politique

On croit souvent, dit Friedman, que politique et économie sont deux secteurs distincts et, pour l’essentiel, sans rapports. C’est faux. N’importe quel régime politique ne peut se combiner avec n’importe quel régime économique. A cet égard, le « socialisme démocratique » (s’opposant au « socialisme totalitaire » imposé en Russie)346 est un concept illusoire : une société socialiste ne peut être démocratique, si, du moins, être démocratique, c’est garantir la liberté individuelle.

Pas de liberté sans liberté économique. Pas de liberté politique sans liberté économique. Les intellectuels négligent souvent cet aspect de la liberté. Ils croient fréquemment que la problématique de la liberté ne se déploie que dans un champ de valeurs prétendument supérieures et méprisent les aspects matériels de la vie. En cela, ils se trompent : il n’y a pas de différence ici entre liberté politique et économique. Le Britannique qui ne peut passer ses vacances aux Etats-Unis au lendemain de la seconde guerre mondiale en raison du contrôle des changes se trouve dans la même situation que l’Américain empêché de passer ses vacances en Russie en raison de ses opinions politiques. On peut dire que le premier est limité économiquement dans sa liberté et que le second l’est politiquement, mais le résultat est le même.

Autre exemple : le prélèvement obligatoire par l’Etat de 10% du revenu d’une personne pour financer tel ou tel système de retraite administré par le gouvernement est une limitation d’une partie correspondante de sa liberté politique. Ainsi, la secte des Amish refusait de payer ses cotisations et de percevoir des pensions. Il en résulta qu’une partie de son bétail fut vendue aux enchères. Cette dépossession économique est une limitation de sa liberté politique et même religieuse. Certes, dit Friedman, peu de monde considère que l’assurance vieillesse obligatoire est une privation de liberté, mais croire en la liberté, croire en la liberté pour tous.

Toute société qui défend les libertés politiques est d’office une société consacrant le marché libre. Il n’existe aucune exception à cette règle dans l’histoire. Cela dit, si le capitalisme est une condition nécessaire d’une société libre, ce n’en est pas pour autant une condition suffisante. Il est de nombreux exemples (l’Italie et l’Espagne fascistes, le Japon avant la dernière guerre mondiale, la Russie tsariste avant la révolution, l’Allemagne à divers moments de son histoire, etc.) où des sociétés capitalistes (mettant en avant l’entreprise privée) ne garantissaient pas la liberté politique. Mais, même dans des sociétés de ce type, les citoyens avaient plus de liberté que ceux d’un Etat totalitaire moderne comme la Russie soviétique ou l’Allemagne nazie.

Ainsi, la relation entre liberté économique et liberté politique est complexe et nullement unilatérale. Au XIXème siècle, les réformes politiques menées en Occident conduisirent à une expansion économique sans précédent. Cela accrut, dans des proportions inespérées jusqu’alors, le bien-être des masses. Au point qu’on en vint à préférer le bien-être à la liberté, ce qui, au XXème siècle, coïncida avec le déploiement de l’Etat. Ce développement continu fit craindre que le développement du contrôle centralisé de l’activité économique s’apparente à une « route de la servitude » (pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Hayek).

Pour le libéral, c’est, au contraire, la liberté de l’individu qui constitue le but ultime. C’est à partir d’elle qu’il faut juger les régimes sociaux. Le problème essentiel de l’organisation sociale est la coordination économique d’un grand nombre de personnes. Friedman estime qu’il n’y a que deux manières de coordonner les activités économiques de plusieurs millions de personnes. Soit par la direction centralisée qui implique l’usage de la coercition (l’Etat totalitaire), soit par la coopération volontaire des individus (le marché libre).

Le grand avantage d’une économie libre, c’est qu’elle permet la coordination véritablement efficiente. Pourquoi ? Parce que dans une transaction économique, les deux parties sont bénéficiaires « pourvu que cette transaction soit bilatéralement volontaire et informée ». Telle est la liberté de l’échange. Le trait central du marché est qu’il empêche une personne de s’immiscer dans les affaires d’une autre en ce qui concerne la plupart des activités de cette dernière. Il protège chacun de la coercition. Un consommateur est protégé de la coercition d’un vendeur par l’existence d’autres vendeurs. Un vendeur de celle d’un consommateur par l’existence d’autres consommateurs. Un employé de celle d’un patron par l’existence d’autres patrons, etc.

C’est d’ailleurs pour cela que le marché suscite tant d’objections : il donne aux gens ce qu’ils veulent et non pas ce que tel groupe particulier pense qu’ils devraient vouloir. « Ce qui se cache derrière la plupart des arguments contre le marché libre, c’est le manque de foi dans la liberté elle-même ».348

L’existence d’un marché libre n’élimine évidemment pas la nécessité d’un gouvernement. Ce dernier a un rôle d’arbitre pour faire respecter les règles du jeu économique.

347 F.A. von Hayek, La Route de la servitude, PUF, 1985 (1946)

348 M. Friedman, Capitalisme et Liberté, Laffont, 1971, p.30

Il faut néanmoins des contrepoids pour éviter la trop grande concentration de pouvoir qui, a-t-on vu, tue la diversité au profit de l’uniformité : le marché, en ôtant au pouvoir politique un droit de regard sur l’organisation de l’activité économique, supprime la source du pouvoir coercitif. Friedman prône avec insistance la décentralisation du pouvoir et la nécessité de tenir le politique à l’écart du pouvoir économique.

Le marché assure la liberté économique mais aussi la liberté politique. Il donne un exemple pour illustrer ce raisonnement. Lequel ? Dans une société libre, les individus jouissent notamment de la liberté d’expression. Posons-nous la question : a-t-on le droit, dans une société capitaliste, de militer pour des idées socialistes ? Oui. A-t-on le droit, dans une société socialiste, de militer pour des idées capitalistes ? Non.

La liberté d’expression implique d’abord que ceux qui veulent défendre des causes soient en mesure de gagner leur vie. Ce n’est pas évident dans une société socialiste. Pourquoi ? Parce que défendre des opinions implique la capacité de financer cette action (tenir des réunions publiques, éditer des brochures, acheter du temps à la radio, à la télévision, éditer des journaux, etc.). Or on voit mal comment un Etat socialiste serait désireux de financer ces activités subversives. On voit mal de hauts responsables socialistes mettre la main au portefeuille. Dans une société capitaliste au contraire, on trouvera de nombreux riches individus prêts à financer des causes. Supposons néanmoins qu’une société socialiste soutienne financièrement des dissidents. Qui devrait-elle soutenir ? Tout ceux qui le désirent ? En ce cas, la demande sera illimitée. En outre, si l’on publie quelque chose dans un journal, il faudra non seulement convaincre le journal étatisé mais aussi l’usine à papier nationalisée, l’imprimerie étatisée, le ministère des postes, etc. de fournir ces biens et services. Ce n’est pas impossible mais les difficultés seraient réelles.

Quoiqu’il en soit, Friedman, farouche opposant au communisme, estime néanmoins qu’il serait intolérable de priver des partisans du communisme de s’exprimer, de s’assembler, de s’associer et de diffuser leurs idées. A ce titre, la liste noire d’Hollywood était un acte destructeur de la liberté.

Le paradoxe ici, c’est que les opposants au marché dans une société libre sont en général des minorités qui ont le plus intérêt à la préservation et au renforcement du capitalisme de concurrence.

Le rôle du pouvoir politique dans une société libre

Tout libéral peut reprendre à son compte une formule célèbre : « la fin ne justifie pas les moyens », ce qui revient à dire que toute fin doit être atteinte avec des moyens appropriés. Ces moyens sont la discussion et la coopération volontaire. Toute forme de coercition est à bannir. La décision doit, idéalement, être prise de manière unanime suite à une libre discussion.

Le rôle du marché est de permettre l’unanimité sans l’uniformité, puisque chacun peut y trouver ce qu’il désire. Le marché est par excellence un moyen de représentation effectivement proportionnelle. Par contre, le domaine de l’action politique tend à l’uniformisation. Pourquoi ? Parce qu’à une question politique, il faut généralement répondre par « oui » ou par « non » et on ne peut prévoir qu’un nombre très limité de choix. L’unanimité n’est évidemment qu’un idéal. Dans la pratique, il faut nécessairement consentir à quelque chose de plus modeste : la règle de la majorité. En fonction de l’importance des questions traitées, la majorité exigée sera simple, absolue, qualifiée, etc. Il est, par ailleurs, certains points qui ne peuvent être tranchés par la règle de la majorité et qui restent immuables dans la Constitution. Ces principes (la liberté d’expression en fait partie) résultent eux-mêmes d’une libre discussion et reflètent une quasi-unanimité.

La grande question, c’est de pouvoir faire la distinction entre les activités au jour le jour et le cadre dans lequel elles prennent place. Les activités au jour le jour sont comparables aux actions des participants à un jeu. Le cadre est comparable aux règles de ce jeu. Il faut un consensus de la population sur les règles sinon le jeu ne marche pas. Le pouvoir politique est donc un édicteur de règles et un arbitre. Edicteur de règles, il l’est parce qu’il faut un mécanisme permettant à la société de modifier les règles au fil du temps. Arbitre, il l’est puisqu’il faut un mécanisme de nature à arbitrer entre les différentes interprétations de ces règles.

Le besoin de gouvernement se fait sentir car une liberté absolue est impossible. En effet, dans un monde d’hommes imparfaits, les différentes libertés peuvent entrer en conflit. Ma liberté de mouvoir mon poing dans les airs doit être limitée par la proximité de votre menton.

L’action des pouvoirs publics est encore rendue nécessaire par le fait qu’il existe un grand nombre de notions dans le domaine économique qui nécessitent qu’on leur attribue une signification précise d’un point de vue juridique. Par exemple, comment définir les droits de propriété ? Cette notion, que l’on tient pour acquise, est en réalité d’une immense complexité. Les droits qu’elle confère sont des créations sociales très sophistiquées et non pas des propositions évidentes par elles-mêmes. Pensons, par exemple, aux concepts de redevances, copyright, brevets, actions, droits de riverains, etc.

On peut dire la même chose de la monnaie dit Friedman. Ici aussi, cette notion pose des problèmes d’une grande complexité (auxquels il consacre deux chapitres dans la suite de son ouvrage).

Bref, l’organisation de l’activité économique via l’échange volontaire suppose que l’on ait pourvu, par l’intermédiaire des pouvoirs publics, au maintien de la loi et de l’ordre pour prévenir la coercition exercée par un individu contre un autre, à l’exécution des contrats, à la définition de la signification des droits de propriété, à l’interprétation et à la mise en vigueur de ces droits et à l’existence d’un cadre monétaire.

La règle ici est que le gouvernement fasse ce que le marché ne peut faire par lui-même, à savoir déterminer et faire appliquer les règles du jeu. Cela dit, il est parfois souhaitable de faire par l’entremise de l’Etat des choses qu’il serait concevable de faire grâce au marché mais que des conditions techniques rendent difficiles dans le cadre de celui-ci. C’est le cas de la situation de monopole ou des effets de voisinage.

On verra plus tard quelles sont les sources du monopole. Examinons ici en quoi le monopole est parfois rendu nécessaire par certaines conditions techniques d’une société à un moment donné de son histoire. Milton Friedman, qui écrit dans les années 60, donne comme exemple le réseau télégraphique. Des conditions techniques contraignent parfois à recourir au monopole. Trois choix sont alors possibles : le monopole privé, le monopole public et la réglementation publique. Tous trois sont mauvais car le monopole implique l’absence de choix, et compromet par là l’effective liberté de l’échange. Mais le moindre mal est encore, estime Friedman, le monopole privé. En effet, la société n’est pas statique. Elle se transforme rapidement et les conditions favorables au monopole technique changent rapidement. Un monopole privé peut donc être renversé plus facilement (comme c’est arrivé, par exemple, à IBM). Par contre, la règlementation publique et le monopole public ont moins de chance de pouvoir répondre adéquatement à ces changements de conditions car ils ne sont pas susceptibles d’être éliminés par l’évolution économique aussi rapidement et aussi facilement qu’un monopole privé.

Par « effets de voisinage », on désigne des situations dans lesquelles les actions d’individus ont sur d’autres individus des effets pour lesquels il n’est pas possible de les pénaliser ou de les récompenser. C’est le cas de l’entreprise qui pollue un cours d’eau. Les personnes en aval sont obligées de procéder à un échange de bonne eau contre de l’eau polluée. Peut-être peuvent-elles obtenir un dédommagement, mais il ne leur est pas possible, agissant individuellement, d’éviter l’échange ou d’imposer une juste compensation au pollueur. L’intervention des pouvoirs publics est ici justifiée.

Pour déterminer quelles sont les situations d’effets de voisinage, il faut procéder au cas par cas et dresser un bilan à deux colonnes où nous énumérons les avantages et les inconvénients de l’intervention publique. Evidemment, nos principes nous disent quelle est l’importance relative de chacune des rubriques. Dans la rubrique « passif », il faut toujours accorder un poids considérable à la menace qu’une intervention publique fait peser sur la liberté.

Le libéral croit dans la responsabilité de l’être humain. La justification paternaliste de l’intervention de l’Etat est à rejeter car elle repose sur le principe, inacceptable pour un libéral, qui veut que certains décident pour les autres (pour leur propre bien). Cela dit, une certaine dose de paternalisme est inévitable car il existe dans notre société des déficients mentaux, des enfants et autres personnes irresponsables. Mais il est impératif de contenir ce dernier dans de justes limites.

Friedman considère que l’Etat a un rôle à jouer dans une société libérale : maintenir la loi et l’ordre, modifier les droits de propriété, modifier les autres règles du jeu économique, trancher sur l’interprétation des règles, veiller à l’application des contrats, encourager la concurrence, fournir un cadre monétaire, lutter contre les monopoles techniques et effets de voisinage, compléter le rôle de la charité privée et protéger les irresponsables.

Par contre, il existe un grand nombre de tâches, remplies par le pouvoir, mais qui n’ont absolument pas vocation à l’être. Lesquelles ? Il en cite quatorze et affirme que la liste n’est pas exhaustive. Par exemple, le programme de soutien de la parité des prix agricoles, les taxes sur les importations, les restrictions aux exportations, le contrôle de la production, le contrôle des loyers, des prix, des salaires, le minimum salarial, la réglementation détaillée des industries, le contrôle de la radio et de la télévision, les programmes de sécurité sociale, etc.

Le contrôle de la monnaie

L’intervention des pouvoirs publics est fallacieusement justifiée par la nécessité d’éviter des cycles récurrents d’expansion et de dépression. La Grande crise de

1929 fut un prétexte pour l’Etat de s’immiscer toujours davantage dans l’économie. En réalité, cette crise, loin d’avoir été solutionnée par l’intervention étatique a été causée et aggravée par cette intervention qui transforma en catastrophe majeure ce qui, autrement, serait resté une contraction modérée.

Friedman navigue entre deux thèses qu’il juge inacceptables :

• celle qui considère qu’un étalon-or parfaitement automatique est à la fois possible et désirable ;

•  celle qui estime que l’on doit confier à un groupe de techniciens, rassemblés dans une banque centrale « indépendante », de larges pouvoirs discrétionnaires.

Friedman est en faveur de dispositifs institutionnels qui assortissent le pouvoir conféré de limites sévères pour éviter la concentration de pouvoirs.

L’étalon marchandise est, d’un point de vue historique, le mécanisme le plus fréquemment utilisé. Il s’agit d’utiliser comme monnaie une monnaie physique telle que l’or, l’argent, le cuivre, les cigarettes, etc. Si la monnaie était faite toute entière d’une marchandise de ce type, il n’y aurait aucun besoin de contrôle par les pouvoirs publics. Ce n’est pas le cas parce que l’évolution de la société a nécessité l’apparition de la monnaie fiduciaire. En effet, le principal défaut d’un étalon-marchandise, c’est qu’il requiert l’utilisation de ressources réelles qui viennent s’ajouter à la masse monétaire. La monnaie fiduciaire permet d’obtenir le même résultat sans employer lesdites ressources.

Friedman n’est pas partisan de l’étalon-marchandise (en or ou autre chose) automatique. Ce n’est pas désirable car cela implique de lourdes dépenses pour l’obtention des ressources nécessaires à la production de l’étalon monétaire. Il n’est pas possible non plus : les choses ont toujours tendu en direction d’un système mixte, où des éléments fiduciaires tels que billets de banque et dépôts viennent s’ajouter à la marchandise monétaire en laquelle ces éléments peuvent être convertis. Même à l’époque de l’étalon-or, l’or détenu par les banques ou les particuliers sous forme de pièces ou de certificats-or représentait seulement de 10 à 20% de la masse monétaire.

Le Federal Reserve Act de 1913 et la Première guerre mondiale précipitèrent l’abandon de l’étalon-or et conférèrent une puissante autorité discrétionnaire aux pouvoirs publics qui se trouvèrent dès lors en mesure de fixer la quantité de monnaie dont pouvaient disposer les Etats-Unis et d’influer sur les conditions financières internationales.

En effet, la création du Système de la Réserve fédérale avait pour objectif d’assurer la stabilité. Ce système a eu l’effet exactement inverse comme en témoigne la crise de 1929. Les deux guerres mondiales ont évidemment beaucoup contribué à l’instabilité monétaire mais si on prend en considération les années de paix (1920 à 1939 et 1947 à aujourd’hui), le résultat est le même. Friedman estime qu’un tiers au moins de la hausse des prix durant et juste après la guerre est due à la création du Système et que la gravité des trois contractions majeures (1920-1921, 1929-1933 et

1937-1938) est directement attribuable aux fautes, par action ou omission, commises par les dirigeants du Système de la réserve.

Sans ce Système, il aurait pu y avoir des récessions mais aucune n’aurait dégénéré en catastrophe majeure. Ce qui a précipité le krach boursier de 1929, ce fut peut-être en partie la relative rareté imposée par le Système pour tenter de combattre la « spéculation ». Or il aurait dû fournir les banques en liquidité (c’était même la raison d’être de sa création). Beaucoup d’entre elles firent faillite, ce qui déclencha une panique bancaire qui poussa tous les déposants à exiger la conversion de leur dépôt en numéraire. D’où une ruée universelle sur les banques jusqu’au 11 décembre 1930, jour où la Banque des Etats-Unis fit faillite. Or, initialement, le Système avait la possibilité de fournir le numéraire réclamé par les déposants. Si cela avait été fait, la débâcle monétaire eût été évitée. Le Système réitéra cette erreur dans les années qui suivirent après un retour provisoire à la confiance. De 1929 à 1933, la masse monétaire fondit d’un tiers aux Etats-Unis.

Ceci atteste, dit Friedman, de tout le mal qui peut résulter des erreurs d’un petit nombre d’hommes quand ils détiennent de vastes pouvoirs sur le système monétaire d’un pays. Que faire dès lors ? Pour Friedman, tout le problème vient de la difficulté de créer un système qui, d’un côté, assure le cadre monétaire nécessaire à une économie de libre entreprise mais qui, d’un autre côté, ne soit pas instrumentalisé comme source de pouvoir et menace ainsi la liberté économique et politique.

Cela implique le « gouvernement de la loi » et non le « gouvernement des hommes ». Il faut des règles permettant au public d’exercer un contrôle sur la politique monétaire via des mandataires. Ces règles ont été détaillées par Friedman dans un autre ouvrage (A Program for Monetary Stability). Le but est d’atteindre la stabilité. La règle principale serait que le Système devrait veiller à ce que la masse monétaire totale (somme des dépôts bancaires et du numéraire qui se trouve à l’extérieur des banques) augmente mois après mois voire jour après jour à un taux annuel compris entre 3 et 5%. D’autres réformes bancaires et fiscales moins fondamentales devraient être menées de manière à éliminer l’intervention des pouvoirs publics dans le domaine du prêt et des investissements. Ces règles, de nature législative, n’auraient pas un caractère immuable mais varieraient en fonction du comportement de la masse monétaire.

Les arrangements financiers et commerciaux internationaux

Milton Friedman examine ici le problème de la relation entre les différentes monnaies nationales, c’est-à-dire les conditions en vertu desquelles on peut convertir des dollars américains en livres sterling, des dollars canadiens en dollars américains, etc.

La question des arrangements monétaires internationaux peut sembler inoffensive. En réalité, dit Friedman, il y a peu d’ingérences qui risquent d’aller si loin et qui soient, en définitive, si nuisibles à la libre entreprise.

Quel est (du moins à l’époque où Friedman écrit ces lignes) le rôle de l’or dans le système monétaire américain ? Précisons que cet ouvrage a été publié en 1962 et que le président Richard Nixon a mis fin à la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971. A l’époque, la masse de dollars dans le monde s’élevait à 53 milliards, soit plus de 5 fois la valeur des stocks de réserve en or détenus par le Trésor américain. Il faut garder ceci à l’esprit en lisant ce qui suit.

Friedman parle donc d’une politique de « soutien » au cours de l’or. Mais cette politique de soutien du cours de l’or diffère à trois titres d’une politique de soutien au cours du blé ou d’un autre produit agricole :

• d’abord, le prix de soutien est payé aussi bien aux producteurs étrangers qu’aux nationaux ;

• ensuite, l’or est vendu librement au prix de soutien mais seulement aux acheteurs étrangers (puisque la possession, la vente et l’achat d’or sont interdits aux particuliers américains depuis 1933) ;

• enfin, le Trésor peut émettre de la monnaie pour acheter de l’or, de telle sorte que les dépenses pour l’achat de l’or n’apparaissent pas dans le budget et ne reçoivent donc pas l’approbation du Congrès.

En 1934, le prix d’achat fixé (35 dollars l’once) était supérieur au prix du marché, ce qui fit tripler le stock d’or américain en six ans. Par la suite, ce prix fut maintenu alors qu’il était inférieur au prix du marché, ce qui transforma cet excédent en pénurie.

Si l’on examine cela sous l’angle plus général des relations monétaires internationales, deux problèmes assez différents doivent être distingués ici :

• la balance des paiements ;

• le danger d’une ruée sur l’or.

Friedman compare la situation des Etats-Unis à celle d’une banque commerciale ordinaire. Il faut, d’une part, un compte de revenus sain, c’est-à-dire tout ce que la banque tâche de percevoir en charges de service, intérêts sur emprunt, etc. pour payer ses dépenses et assurer son fonctionnement : salaires, bénéfices aux actionnaires, intérêts sur les fonds empruntés, etc.. D’autre part, il faut inspirer la confiance et faire face au danger d’une soudaine demande de retrait massif des dépôts par les déposants. Une banque sérieuse, une banque en bonne santé peut subitement être contrainte de fermer ses portes si survient un retrait massif. Evidemment, les deux choses sont souvent liées. C’est parce qu’un banque connaît des difficultés au niveau de son compte de revenus que la confiance en elle est ébranlée. Mais ce n’est pas nécessairement le cas.

La situation est similaire à l’échelon international. Des Américains peuvent vouloir acheter des devises étrangères. Des étrangers peuvent vouloir acheter des dollars avec leurs devises. Ces gens se rencontrent sur le marché. La chose une fois faite, le nombre de dollars dépensés pour acquérir des devises étrangères sera exactement égal au nombre de dollars achetés avec des devises étrangères. Tout dépend où l’on se place : pour l’Américain, le dollar est considéré comme une monnaie avec laquelle on achète un bien (des devises étrangères) tandis que pour l’étranger le dollar est un bien qu’il achète avec sa monnaie (les devises étrangères). Pour les mêmes raisons, le nombre de chaussures vendues est le même que le nombre de chaussures achetées. L’arithmétique est l’arithmétique.

Cependant, rien ne garantit qu’à n’importe quel prix donné du dollar exprimé en devises étrangères, le nombre de dollars que les uns seront prêts à dépenser égalera le nombre de dollars que les autres voudront acheter. Rien ne nous garantit qu’à n’importe quel prix donné, le nombre de chaussures que certains veulent acheter sera identique à celui que d’autres veulent vendre. S’il y a bien égalité en aval, c’est précisément parce qu’il existe, en amont, un mécanisme pour établir cette égalité (dollars vendus/dollars achetés) à l’arrivée. Car ici, on l’a dit, le gouvernement s’est engagé à vendre de l’or aux gouvernements étrangers et aux banques centrales à un prix fixe. Dès lors, ceux qui, à l’étranger, achètent des dollars ont l’assurance de pouvoir échanger ces derniers contre une quantité d’or fixée à l’avance.

Cela ne doit pas être confondu – et ici la comparaison s’éclaire – avec le problème de la ruée vers l’or. En effet, les banques centrales, les gouvernements et résidents étrangers détiennent des bons du Trésor américain ou des fonds importants déposés aux Etats-Unis. Ils peuvent soudain, pour une raison qui peut n’avoir rien à voir (mais qui a parfois à voir) avec le mécanisme d’égalisation dont on parlait, décider de revendre immédiatement leurs bons contre des dollars (ou décider de retirer directement leur dépôt en dollars auprès des banques où se trouvent ces dépôts) et convertir en or leurs soldes dollars auprès du Trésor. Cela peut déclencher une ruée sur le Trésor américain comme en 1960. Cette crise de confiance est parfois fondée (ce fut le cas lorsque les Etats-Unis empruntèrent à l’étranger afin d’équilibrer leurs comptes), parfois non.

Quelles sont les solutions de remplacement pour parvenir à l’équilibre de la balance des paiements en cas de déficit consécutif à une perturbation ? Selon Friedman, il existe quatre manières de s’adapter et quatre seulement :

• diminuer les réserves américaines de devises étrangères ou accroître les réserves étrangères de devises américaines : c’est au mieux un expédient temporaire dont l’abus est nocif à long terme ;

• abaisser autoritairement les prix intérieurs américains relativement aux prix étrangers : cela engendre une déflation et crée du chômage ;

• modifier les taux de change : il y a plusieurs manières de procéder mais seul le taux de change librement flottant est pleinement automatique et libre du contrôle gouvernemental ;

• utiliser les contrôles gouvernementaux directs ou les interventions gouvernementales dans le commerce (augmentation des tarifs douaniers, subventions à l’exportation, imposition de quotas d’importation, contrôle des investissements des Américains faits à l’étranger etc.) : cette dernière mesure est la pire des quatre à tous les points de vue et la plus destructrice d’une société libre.

Que faire dès lors ?

Plutôt que de fixer un étalon-or automatique, la solution appropriée serait, selon Friedman, d’instaurer des taux de change flottants. C’est la contrepartie de cette non-intervention des pouvoirs publics dans le domaine du prêt et des interventions que Friedman, on l’a vu, préconise. Dans ce système, les taux de change flottent librement et sont déterminés sur le marché par des transactions privées sans aucune intervention gouvernementale. Pour résoudre le problème de la balance des paiements, il importe de permettre aux forces du marché libre de s’adapter rapidement, efficacement et automatiquement aux changements de situation qui affectent le commerce international.

Quelles sont les mesures nécessaires à la création d’un marché libre de l’or et des changes ? Les Etats-Unis doivent s’engager à ne plus vendre ou acheter l’or à un prix fixe. Les lois rendant illégales la possession, l’achat ou la vente d’or entre particuliers devraient être abrogées. La Réserve devrait se défaire de ses stocks en environ 5 ans en les vendant aux enchères sur le marché libre. Il faut aussi que les Etats-Unis s’engagent à ne fixer aucun taux de change officiel entre le dollar et les autres monnaies.

Un tel système résoudrait, une fois pour toutes, le problème de la balance des payements. Les payements seraient toujours équilibrés parce qu’un prix – le taux de change – aurait toute liberté de parvenir à l’équilibre. Personne ne pourrait vendre des dollars s’il ne trouve pas quelqu’un qui les achète et inversement. Cela permettrait de s’acheminer vers un libre-échange complet des biens et des services. L’Etat ne serait fondé à intervenir que pour des raisons strictement politiques et militaires.

D’où la nécessité d’éliminer les restrictions au commerce. Ces restrictions sont tant de nature tarifaire que non tarifaire. Plutôt que de subventionner les gouvernements étrangers au nom de l’aide économique tout en imposant des restrictions aux biens qu’ils arrivent à produire, il vaut mieux leur permettre d’écouler leurs marchandises sur le marché américain, ce qui apporterait la preuve que les Etats-Unis pratiquent cette liberté qu’ils prônent à l’extérieur.

La politique fiscale

Une idée fausse a cours depuis le New Deal : il faut « amorcer la pompe ». C’està-dire qu’il faut procéder à des dépenses publiques pour éliminer le chômage. Comme on le constata lors de la contraction économique de 1937-1938, cette pratique s’avéra inefficace pour endiguer le chômage.

De manière à rafistoler cette théorie, on développa alors la théorie de la « stagnation séculaire » censée justifier l’importance et la permanence des dépenses gouvernementales. Pourquoi ? Parce que, disent les théoriciens de cette idée, l’économie serait arrivée à sa maturité. Il n’y aurait plus de nouvelles possibilités d’investissement. Les gens préfèrent épargner plutôt qu’investir. Il faut donc que l’Etat fasse des dépenses et supporte un déficit perpétuel. Les effets349 émis pour financer ce déficit alimenteront l’épargne privée et les dépenses gouvernementales garantiront l’emploi. Une telle façon de procéder a été discréditée par l’analyse théorique et démentie par les faits, notamment par l’apparition de types entièrement nouveaux d’investissements.

On avança alors la théorie du « balancier ». Selon cette dernière, les dépenses publiques sont justifiées de la manière suivante : si les dépenses privées déclinent pour une raison ou pour une autre, alors le niveau des dépenses publiques augmentera, de manière à maintenir stable le total des dépenses. A contrario, quand les dépenses privées augmentent, les dépenses publiques doivent baisser. Cette théorie du balancier ne fut pas vraiment appliquée car, si le législateur est toujours prêt à dépenser, il n’aime pas réduire les dépenses. En cas d’expansion, on soutient alors qu’il ne faut pas « compromettre » une expansion « saine » par une réduction des dépenses de l’Etat. Le seul résultat de cette politique, outre ses effets inflationnistes, fut de favoriser l’élargissement sans commune mesure du champ d’activité du pouvoir fédéral et d’interdire toute réduction d’impôt.

Dans le cadre de l’activité de crédit, un «effet» désigne un instrument de crédit qui consiste en une promesse écrite et inconditionnelle de payer une somme d’argent à une date déterminée future en faveur d’une personne désignée ou au porteur. Plus précisément, il peut désigner les instruments d’endettement qui comportent des échéances initiales supérieures à un an et inférieures à 10 ans (Glossaire des termes financiers et commerciaux: http://www.intracen.org/tfs/docs/glossary/ef.htm).

Si, au moins, on avait, en vertu de cette théorie que Friedman critique, procédé réellement à des réductions d’impôts durant les phases d’expansion, notre situation serait bien meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’est actuellement. Mais, même en ce cas, c’eût été insuffisant. Une telle politique est impossible parce qu’elle suppose que nous puissions prévoir les fluctuations.

L’auteur combat ensuite l’opinion largement répandue selon laquelle l’augmentation des dépenses gouvernementales par rapport aux revenus de l’impôt est nécessairement expansionniste et qu’une diminution est nécessairement récessionniste. Cette idée est en réalité contredite par toutes les données empiriques dont on peut prendre connaissance, dit Friedman. Il en établit une démonstration mais avertit que ce qu’il en conclut ne peut être considéré comme définitif faute d’une validation scientifique qui n’a pas encore été apportée.

Le rôle du pouvoir politique dans l’éducation

Qu’est-ce qui, d’un point de vue libéral, justifie qu’une éducation générale des citoyens soit financée par l’Etat ? Ceci : ce ne sont pas seulement l’élève et ses parents qui bénéficient des avantages de l’éducation. Ce sont aussi les autres membres de la société. En effet, une société stable et démocratique est impossible sans un degré minimal d’instruction et de connaissance chez la majorité de ses citoyens (ainsi que l’inculcation d’un certain nombre de valeurs communes).

C’est ce qu’on appelle ici un « effet de voisinage » dont Friedman a parlé précédemment. Quel genre d’actions des pouvoirs publics cet effet de voisinage justifie-t-il ? L’exigence est que chaque enfant reçoive une quantité minimum d’instruction. On pourrait imposer le financement de cette obligation aux parents de la même façon qu’on impose le respect de certaines exigences de salubrité aux propriétaires d’immeubles de manière à assurer la sécurité d’autrui. Mais il y a là une différence de taille. En général, ceux qui ne peuvent respecter ces exigences de sécurité inhérentes à la possession de leur bien peuvent être contraints de s’en défaire par les pouvoirs publics. Ici, on ne peut humainement séparer un enfant de ses parents si ces derniers ne sont pas en mesure de payer pour l’instruction minimale exigée.

On pourrait – autre hypothèse – exiger que les familles qui en ont les moyens payent pour ces frais et accorder une subvention pour les autres, ce qui permettrait de démanteler toute une machinerie très coûteuse, rendant dès lors plus difficile le désir des pouvoirs publics d’administrer publiquement les écoles. Mais, dit Friedman, les différences existant entre les familles quant à leurs ressources et au nombre de leurs enfants, rendent peu praticable une politique de ce genre.

L’Etat finance non seulement une instruction minimale mais aussi une scolarité supplémentaire, de niveau plus élevé. Qu’est-ce qui peut justifier cela ? Ceci : non plus l’effet de voisinage, mais le souci d’obtenir les meilleurs leaders sociaux et politiques. Les gains que cette mesure apporte sont suffisamment grands pour la collectivité pour justifier une intervention des pouvoirs publics. Cela dit, ce raisonnement n’est valable que pour certains types d’enseignement. Pas pour la formation purement professionnelle par exemple (même si la frontière entre les deux types d’enseignement est parfois malaisée à tracer).

Notons aussi que l’argument des effets de voisinage ne nous donne pas d’informations sur les types spécifiques d’enseignements qui doivent être subventionnés ni sur les montants nécessaires. Comment déterminer ces points ? Quelle forme doit prendre l’aide de l’Etat ?

C’est ici que Friedman avance la fameuse idée qui l’a rendu célèbre : celle des vouchers. De quoi s’agit-il ? Les pouvoirs publics pourraient exiger une scolarité minimale qui serait financée par la collectivité sous la forme de « chèques éducation » (vouchers) remboursables pour une somme maximale spécifiée par enfant et par an, à condition d’être dépensés pour des services d’enseignement « agréés ».

L’éducation pourrait être assurée tant par des entreprises privées fonctionnant pour le profit que par des associations sans but lucratif. L’essentiel ici étant qu’un minimum de contenu commun soit dispensé et que le respect de cette exigence soit assuré par un service similaire à celui de l’inspection actuelle. Pareil système favoriserait la diversité en matière d’éducation. Car, dans le système actuel, il n’y a aucun moyen d’exprimer sa préférence dans le choix d’un type d’éducation.

Friedman s’oppose à la nationalisation de l’éducation, car cela rend les élèves et leurs parents otages d’un système uniforme. Ils n’ont pas la même liberté de choix que dans un système privé. On retrouve ici les deux concepts friedmaniens d’uniformité et de diversité. En matière scolaire, ce point a une importance particulière relativement à la question de la religion ou de l’absence de religion enseignée par l’école.

Un argument classique contre l’école privée consiste à dire qu’elle favorise la ségrégation et la stratification sociale. L’exacerbation des distinctions de classe résulterait de la volonté des parents d’envoyer leurs enfants dans une institution élitiste interdisant le sain mélange des enfants.

En vérité, dit Friedman, cet argument tout à fait valable doit nous conduire à une conclusion opposée à celle de ses partisans : non pas la nationalisation mais la dénationalisation des écoles. Pourquoi ? La nationalisation va souvent de pair avec un système de « bassins solaires », c’est-à-dire l’obligation, pour les parents, d’inscrire leur enfant dans une école située dans une zone délimitée qui est fonction de leur domicile.

Examinons le cas d’une famille à faibles revenus. Elle décide de ses priorités budgétaires. Si, par exemple, c’est la possession d’une belle voiture, la famille économisera avec patience pour accomplir cet achat. La famille qui achète une voiture comparable à celle des riches résidents des banlieues n’a pas besoin de venir habiter ces banlieues pour l’acquérir. Ce raisonnement est valable pour la plupart des biens de consommation courante : les livres, les meubles, les vacances, les vêtements, la santé, etc. Imaginons maintenant que cette famille défavorisée fasse de la qualité de l’éducation de ses enfants une priorité. Ici, la différence est de taille : par la force des choses, les « bonnes » écoles publiques se trouvent dans les riches quartiers. Contrairement aux autres biens de consommation dont l’achat n’implique pas, pour l’acheteur, une localisation particulière, la sélection d’une « bonne » école implique un déménagement qui n’est pas nécessairement économiquement abordable. La famille pauvre ne pourra quasiment jamais se payer le luxe d’aller habiter dans ces quartiers à proximité de ces écoles de qualité. Par contre, dans l’hypothèse d’un système d’écoles privées, elle était prête à dépenser beaucoup plus qu’elle ne paye dans le système d’écoles publiques en impôts pour obtenir une meilleure instruction. Cet argument est assez fort pour s’opposer au système des bassins scolaires car on voit combien dans ce système la famille pauvre est pénalisée.

Un autre argument traditionnellement avancé en faveur de la nationalisation est celui du « monopole technique ». En effet, dans les petites communautés et dans les régions rurales, il se peut que le nombre des enfants soit trop faible pour justifier l’existence de plus d’une école de taille raisonnable. Il y a un siècle, les mesures que proposent Friedman n’auraient peut-être pas, selon son propre aveu, été aussi désirables et pertinentes qu’elles ne le sont maintenant. Pourquoi ? Parce qu’il n’existait pas encore de telles facilités de transport et de communication. Par ailleurs, à l’époque des grandes migrations charriant des populations venues du monde entier, l’uniformisation était une exigence fort légitime : l’apprentissage de l’anglais était une condition du développement de l’économie et un facteur de stabilité. Néanmoins, cet argument doit être pris en compte et le système qui pourrait rencontrer ces considérations, du moins pour l’enseignement primaire et secondaire, est un système panachant écoles privées et écoles publiques.

Une autre question est relative aux salaires des professeurs. Le problème, dit Friedman, n’est pas qu’ils soient trop bas en moyenne. Il se pourrait fort bien que ce soit le contraire. Le problème, c’est qu’ils sont trop uniformes et trop rigides. Les enseignants médiocres sont surpayés et les bons enseignants sous-payés au regard de leurs mérites respectifs. Il faudrait, au contraire, stimuler la concurrence entre écoles en payant les professeurs selon leur mérite, ce qui n’est possible que dans le cadre d’un système d’écoles privées.

Concernant l’enseignement au niveau universitaire, il est douteux qu’il soit nécessaire de subventionner ce type d’enseignement. L’argument du monopole technique ne tient plus ici puisque, dans la plupart des cas, l’université est située loin du domicile. Ce qui, en tout cas, est tout à fait exclu, c’est la nécessité de nationaliser cet enseignement. Quid de l’argument de sélection des élites ? Il est valide, dit Friedman, mais il ne saurait justifier que les subventions ne bénéficient qu’aux seules institutions publiques.

L’enseignement professionnel n’a aucun des effets de voisinage propres à l’enseignement général. C’est une forme d’investissement analogue à celui consacré à l’achat de machines, de bâtiments, etc. C’est un investissement sur capital humain. Les subventions à l’enseignement professionnel sont inadéquates aux yeux de Friedman. Pourquoi ? Parce que cela conduirait à un surinvestissement du capital humain par des fonds publics, surinvestissement qui bénéficierait exclusivement à certains secteurs professionnels au détriment des autres professions et du contribuable.

Capitalisme et discrimination raciale… ou religieuse

La discrimination à l’encontre des groupes religieux, raciaux ou sociaux a décru de façon constante dans le domaine économique au fur et à mesure que se développait le capitalisme. C’est, entre autres choses, la possibilité de posséder sa propre propriété (et de voir celle-ci défendue par les pouvoirs publics) qui a permis, par exemple, aux Noirs de s’émanciper progressivement dans les Etats du Sud de l’Amérique (tout comme cela a permis aux serfs de s’affranchir en Europe au sortir du Moyen Age). Paradoxalement, les groupes minoritaires ont l’habitude d’attribuer au capitalisme les restrictions résiduelles qu’ils subissent encore au lieu de voir en lui le principal instrument qui les a fait sortir de l’oppression.

Que dit Friedman sur la discrimination ? Toutes considérations morales mises à part, celui qui pratique la discrimination réduit, limite ses possibilités de choix. Par contre, celui pour qui la couleur de peau ou la religion est indifférente à cet égard, a la possibilité d’acheter moins cher certaines choses. Celui qui discrimine, au contraire, doit payer un prix. Il « achète » pour ainsi dire ce qu’il considère comme un « produit ». La discrimination est l’expression d’un goût et rien d’autre.

Les Commissions pour « l’équité devant l’emploi » militent en faveur de législations qui empiètent gravement sur la liberté qu’ont les gens de passer des contrats avec les personnes de leur choix. Le seul recours légitime que nous avons contre la discrimination est de persuader nos semblables de penser comme nous et non pas de recourir à la coercition de l’Etat pour les forcer à agir en vertu de nos principes.

La ségrégation à l’école est un problème particulier que Friedman n’a pas traité dans le chapitre précédent. Et ce pour une raison très simple : les écoles sont publiques. Dans un système public, les administrateurs doivent trancher entre deux maux : soit imposer la ségrégation soit imposer l’intégration. Les deux impositions sont des atteintes à la liberté individuelle mais la moindre d’entre elles est évidemment l’imposition de l’intégration. Si le système était privé, une très grande diversité d’écoles pourrait se développer : certaines, il est vrai, entièrement blanches, certaines entièrement noires, mais aussi un grand nombre tout à fait mixtes.

Du monopole et de la responsabilité sociale du patronat et des syndicats

La concurrence a deux significations très différentes. On entend ordinairement par ce mot une rivalité personnelle par laquelle une personne cherche à triompher ou à évincer un concurrent connu. Dans le monde économique, ce terme a une signification presque opposée. En effet, dans le marché concurrentiel, il n’y a ni rivalité ni marchandage personnel. Pourquoi ? Parce que, justement, l’essentiel d’un marché concurrentiel, c’est son caractère impersonnel. Dans ce cas, aucun des participants ne peut avoir sur les prix une influence autre que négligeable.

Le monopole existe en revanche quand un individu ou une entreprise contrôle suffisamment un produit ou un service pour déterminer les conditions auxquelles les consommateurs y auront accès.

Dans une société libre, la question du monopole pose deux types de problèmes :

• celui de la restriction de la possibilité de choix ;

• celui de la responsabilité sociale du monopoliste.

Pour traiter du premier problème, il importe d’abord d’examiner trois types de monopole :

• le monopole dans l’industrie : on le surestime souvent alors qu’il est relativement insignifiant du point de vue de l’économie prise dans son ensemble ;

• le monopole syndical : on surestime ici aussi souvent son importance puisque, à l’époque où Friedman écrit cet ouvrage, seul un quart de la population active est affilié à un syndicat. Dès lors, l’influence des syndicats sur la structure des salaires doit être relativisée.350 Cela dit, il ne faut pas minimiser non plus cette influence et, du coup, sa nocivité. En effet, en poussant à l’augmentation des salaires, les syndicats diminuent le nombre d’emplois disponibles dans une profession (de la même façon que toute augmentation des prix diminue le volume des achats). Avec pour résultat qu’un nombre accru de personnes cherche du travail, ce qui fait baisser les salaires dans les autres professions. Comme les syndicats sont généralement plus forts dans les groupes qui, de toute façon, seraient bien payés, leur présence a pour effet d’augmenter les salaires de ceux qui sont déjà bien payés aux dépens des travailleurs les moins payés.

• le monopole gouvernemental ou à soutien gouvernemental : il n’est pas très important. C’est le cas de la poste, de l’eau, de l’énergie électrique, etc. Le monopole à soutien gouvernemental s’est accru bien plus rapidement que le monopole public direct. Le programme agricole en est un exemple. Le système de patentes et des licences, auquel Friedman consacre un chapitre, est un autre exemple de monopole créé et soutenu par les pouvoirs publics.

Il existe trois sources du monopole :

• les considérations techniques : un monopole apparaît parce qu’il est plus efficace et plus économique d’avoir une entreprise plutôt que plusieurs dans certains cas (par exemple, l’eau). Cela peut changer avec l’évolution des techniques.

Il faut néanmoins distinguer entre influence et représentativité d’un syndicat. En France par exemple, la CGT exerce une influence disproportionnée par rapport à sa représentativité réelle.

Entre le monopole privé non réglementé, le monopole privé règlementé et le monopole des pouvoirs publics, le monopole privé non règlementé est le moins mauvais des trois car l’entreprise privée n’aura que fort peu de possibilités de maintenir les prix au-dessus du coût ;

• l’assistance directe ou indirecte des pouvoirs publics : c’est la source la plus importante de la puissance monopolistique. Il s’agit souvent de mesures, prises à d’autres fins, mais qui ont pour effet, essentiellement involontaire, d’imposer des limitations aux concurrents potentiels des firmes existantes. Les trois exemples les plus évidents sont les tarifs douaniers, les législations fiscales et les dispositions légales régissant le droit du travail ;

• la collusion privée : Adam Smith dénonçait déjà les conspirations des gens appartenant au même commerce. Pareil phénomène se produit tout le temps mais il est généralement instable et de courte durée. Il favorise l’arrivée des outsiders et les différents partenaires ne se font pas toujours confiance mutuellement.

Examinons le second problème : la responsabilité sociale du capital et du travail. Pour Friedman, les choses sont simples : le business n’a qu’une responsabilité sociale et une seule. Laquelle ? Utiliser ses ressources et s’engager dans des activités des-

tinées à accroître ses profits, et cela aussi longtemps qu’il pratique une concurrence ouverte et libre, sans tromperie ni fraude. La vérité est qu’il n’y a pas d’autre responsabilité sociale que de gagner le plus d’argent possible pour les actionnaires. Tous les autres effets bénéfiques (création d’emploi, augmentation du pouvoir d’achat, etc.) découlent de cela. Cette poursuite du profit ne peut évidemment s’opérer au mépris de règles morales. Mais il s’agit ici de l’action des individus privés qui travaillent dans la société.

Toute autre conception de la responsabilité sociale de l’entreprise peut s’avérer désastreuse dans ses effets. Ainsi, la prétendue responsabilité qu’auraient patronat et syndicats d’empêcher les prix de monter afin d’éviter l’inflation. En effet, le contrôle des prix, qu’il soit légal ou volontaire, aboutirait à terme, si on l’appliquait, à la destruction du système de libre entreprise.

Dans le même esprit, Friedman estime que les dons fiscalement déductibles constituent un usage impropre que les entreprises font de leurs fonds. On détourne indûment l’argent des actionnaires. De tels dons devraient être faits par des particuliers qui, dans notre société sont, en définitive, les propriétaires.

Par ailleurs, plutôt que de faire des cadeaux fiscaux aux entreprises, la meilleure solution serait l’abolition pure et simple de l’impôt sur les sociétés.

Les patentes professionnelles

Au sortir du Moyen Age, l’abolition des guildes et corporations professionnelles a constitué une grande avancée du libéralisme. Les hommes ont reçu la possibilité d’exercer la profession de leur choix sans pour cela devoir en demander l’autorisationà une autorité gouvernementale ou quasi-gouvernementale. Or un recul s’est produit dans l’entre-temps. Le système des patentes est une résurgence de la logique corporatiste du Moyen Age ou encore de celle des castes (quoique, en ce dernier cas, ce sont plus les coutumes sociales que l’action du gouvernement qui mettent en place ces restrictions). Evidemment, les promoteurs des dispositions de ce type justifient toujours ces dernières par la prétendue nécessité de protéger l’intérêt du public.

Outre les patentes professionnelles, on peut aussi mentionner les tarifs, les quotas d’importation, les quotas de production, les restrictions apportées par les syndicats à l’embauche, etc. Ce qui est commun à toutes ces mesures, c’est le fait que l’Etat détermine les conditions dans lesquelles certains individus peuvent s’engager dans certaines activités. Ces restrictions mises par le pouvoir public se retrouvent partout dans les activités économiques.

Friedman donne l’exemple des contraintes restreignant l’accès à la profession de coiffeur. Il faut l’approbation d’un comité de coiffeurs évaluant les connaissances du candidat relativement à l’histologie des cheveux, l’anatomie de la tête, la bactériologie, etc. Parfois même, les conditions d’accès n’ont strictement rien à voir avec les qualités requises pour exercer le métier. Ainsi, au Texas, un texte de 1952 exigeait que les candidats pharmaciens fassent le serment de ne pas être communistes.

Ce phénomène est plus qu’une énième illustration du problème de l’intervention de l’Etat dans l’économie. Elle témoigne aussi de la pression des groupes de producteurs faisant triompher leurs intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général des consommateurs. Ces groupes professionnels parviennent à faire voter des règlementations corporatistes (toujours au nom du prétendu intérêt général) parce que, étant spécialement intéressés à ces dernières, ils y consacrent beaucoup de temps et d’argent. Ils ont tout intérêt à restreindre l’accès aux nouveaux arrivants pour conserver leurs habitudes, éviter l’augmentation de la concurrence et les contraintes d’adaptation à des procédés innovants. Le consommateur, au contraire, n’a un intérêt qu’occasionnel à la manière dont la profession est structurée. Même si ces règlementations lui portent indirectement préjudice (par la baisse de qualité du service ou du bien, l’augmentation du coût, la réduction de son choix, etc.), cela ne concerne qu’un bien ou service parmi des milliers (voire des millions) qu’il consomme.

Friedman pense que la seule manière du lutter et de contrebalancer ces abus est d’établir un état d’esprit général contre la prise en main par l’Etat de certains types d’activités. Il faudrait que la charge de la preuve incombe à ceux qui veulent limiter la liberté d’accès plutôt qu’à ceux qui la revendiquent.

Il existe trois niveaux de patente (qui correspondent, pour une profession, à un développement graduel d’une logique corporatiste et donc antilibérale) :

• l’enregistrement : c’est l’obligation de se faire inscrire dans un registre pour exercer une profession. Par exemple, le candidat commerçant doit s’inscrire au registre du commerce ;• la certification : l’agence gouvernementale certifie que quelqu’un possède une compétence mais ne peut interdire l’exercice de la profession à celui qui ne l’a pas. C’est le cas de l’expert comptable. N’importe qui peut devenir expert-comptable aux Etats-Unis mais seuls ceux qui ont subi des épreuve peuvent se prévaloir du titre « certified public accountant » ;

• l’octroi de la patente (licensure) : c’est le dispositif selon lequel on doit, pour exercer une profession, en obtenir licence auprès d’une autorité reconnue, le contrevenant pouvant être puni sévèrement ( y compris de peines de prison). C’est le cas du médecin ou de l’avocat.

Friedman s’interroge : qu’est-ce qui peut justifier ces trois patentes ?

Friedman n’est pas spécialement opposé à l’enregistrement mais estime que, de manière générale, l’enregistrement ne devrait pas être obligatoire. Dans certains cas particuliers, son caractère obligatoire peut néanmoins se justifier. C’est d’abord le cas de la nécessité pour la police de poursuivre les actes de violence : cela justifie l’enregistrement de tous ceux qui vendent des armes à feu. Il y a aussi le cas où l’enregistrement sert à faciliter la collecte d’impôts. Friedman est ici plus réservé mais admet que les commerçants proposant des biens de consommation dont la vente est soumise à une taxe, soient repris sur un registre ou une liste. Il y a enfin le cas où l’enregistrement est conçu comme un moyen de protéger les consommateurs contre la fraude. L’Etat est effectivement responsable de la bonne exécution des contrats et il est certaines activités plus propices à la fraude. Ainsi, un chauffeur de taxi qui prend une personne la nuit se situe dans des conditions très favorables pour la voler, d’où la nécessité de lui attribuer un numéro et de l’obliger à ce qu’il affiche visiblement ce dernier dans le véhicule.

La certification est beaucoup plus difficile à justifier que la patente car c’est là quelque chose qui peut être assuré par le marché. Il existe un grand nombre de certifications privées (laboratoires privés, associations de consommateurs, écoles techniques, collèges, universités, grandes chaînes de magasins réputés, etc.).

L’octroi de la patente est le dispositif qui semble le plus difficile à justifier aux yeux de Friedman. Pourquoi ? Parce qu’il empiète encore plus nettement sur les droits qu’ont les individus de passer des contrats volontaires. Ceci dit, il appartient à chacun du juger des avantages et des inconvénients d’une action gouvernementale dans telle ou telle hypothèse. Même un libéral peut être sensible aux effets de voisinage. Dans le cas du médecin, on peut se dire que si son incompétence n’engendrait de conséquences négatives que pour le patient qui a contracté avec lui, cela ne concernerait pas l’Etat. Mais quid si ce médecin déclenche ainsi une épidémie ? En ce cas, il nuit à un grand nombre de personnes qui n’ont passé aucun contrat avec lui. D’où la nécessité d’intervenir. Cet argument n’est pas sans valeur, dit Friedman, mais, généralement, c’est au nom du paternalisme qu’on justifie la licensure. Les gens ne sont pas en mesure d’évaluer les compétences techniques de leur médecin, avocat, plombier, coiffeur, etc.

Quoi qu’il en soit, il faut bien prendre conscience, dit Friedman, du « coût social » de ces patentes. En effet, il est des inconvénients inhérents à ce système qui peuvent fort bien l’emporter sur les avantages qu’il est censé procurer.

Le coût social le plus incontestable de ces patentes, c’est qu’elles placent un petit groupe de producteurs en situation de monopole aux dépens du reste du public. Le processus par lequel ce groupe transforme l’enregistrement en certificat et puis ce dernier en licensure est presque inévitable. Le coût social de l’octroi est donc fort important et, à cet égard, la certification est bien moins nocive même si les certifiés en abusent souvent. Pourquoi la certification est-elle préférable ? Parce que le public peut se tourner vers des praticiens non certifiés si ces derniers sont moins chers et tout aussi compétents. Cette mesure est donc un moyen terme permettant de lutter, dit Friedman, contre la monopolisation. Friedman trouve difficile de concevoir ne fût-ce qu’un cas où la licensure se justifierait mieux que la certification.

Friedman s’attaque alors à l’exemple de licensure qui semble portant le plus incontestable au niveau de sa justification : la patente médicale. L’Association des Médecins Américains (American Medical Association : A.M.A.) est sans doute le syndicat le plus puissant des Etats-Unis. Ce qui assure la puissance d’un syndicat, c’est sa capacité de limiter le nombre de ceux qui peuvent exercer une profession déterminée. Comment fait ce syndicat ? C’est le Conseil de ce syndicat qui homologue les écoles de médecine. Pour être homologuées, ces écoles doivent satisfaire aux critères de ce Conseil. Etudier la médecine dans une école homologuée est impératif pour un étudiant en médecine s’il désire obtenir sa patente. Pourquoi ? Parce que, dans la quasi-totalité des Etats, la liste des écoles agréées pour obtenir une patente est identique à celle des écoles homologuées par le Conseil de ce syndicat.

Ce syndicat médical recourt à divers arguments pour justifier la limitation délibérément exercée à l’entrée. Le premier consiste à dire que si l’on laisse entrer « trop » de gens dans la profession, le revenu moyen des médecins baissera et qu’ils seront contraints de recourir à des pratiques « immorales » pour s’assurer de revenus « convenables ». Voilà une argumentation on ne peut plus choquante dit Friedman : on voir mal la corrélation existant entre pauvreté et honnêteté. Cela revient à dire : « payez-nous pour que nous restions moraux ». Un deuxième argument consiste à dire qu’il faut privilégier la qualité par rapport à la quantité. On se focalise sur les critères techniques. Cela revient à dire : nous ne voulons que des médecins de premier ordre même si cela signifie que certaines personnes seront privées de soins. La volonté de délivrer des « soins optimaux » aboutit toujours à maintenir bas le nombre de médecins. Ceci est encore accrédité par le fait que le syndicat s’oppose à la médecine de groupe et particulièrement à celle où les honoraires sont forfaitaires.

L’existence de la patente est-elle réellement bénéfique ? Permet-elle réellement de tirer vers le haut les critères de compétence ? Chaque fois que l’on bloque l’accès à une profession, surgissent des pratiques parallèles. En l’occurrence l’ostéopathie ou la chiropraxie. Ces pratiques se font elles-mêmes patenter. Ces différentes pratiques sont probablement d’une qualité inférieure à ce qu’elles auraient été si leur accès n’avait pas été restreint. Par ailleurs, vu que le nombre de médecins patentés est moindre qu’il ne pourrait l’être, leur emploi du temps est souvent surchargé. Ils sont les seuls à pouvoir exercer un certain nombre d’actes qui pourraient être exercés par des techniciens qui ne sont pas docteurs en titre mais qui, s’ils pouvaient le faire, délesteraient une partie de l’emploi du temps des médecins. Se spécialisant dans ces actes, ces techniciens les accompliraient probablement mieux que les médecins eux-mêmes.

Dans toute science et dans tout domaine, le progrès procède souvent du travail d’un ou plusieurs amateurs, de personnes sans titres réels dans la profession mais qui expérimentent de nouvelles pratiques. Un guérisseur peut être un charlatan mais il peut aussi être un innovateur. Beaucoup de routes différentes conduisent vers le savoir. La monopolisation de la pratique médicale par un groupe particulier a certainement réduit le taux de croissance des connaissances dans ce domaine.

Enfin, il est difficile pour les particuliers d’obtenir réparation en cas de faute médicale car les médecins, soutient Friedman, témoignent difficilement contre des collègues de peur de se voir refuser le droit d’exercer dans un hôpital agréé.

Quelle est l’objection classique à cette remise en cause de la pertinence de la patente ? Celle-ci : « En cas de suppression de l’exigence d’un diplôme, qu’est-ce qui va me garantir la qualité de mon médecin ? ». Friedman répond d’abord qu’on ne sélectionne jamais le nom d’un médecin au hasard sur une liste de médecins agréés. On se fait conseiller. On cherche des praticiens qui sont recommandés par nos proches et moins proches. Le généraliste est souvent recommandé par la famille et il recommande lui-même les spécialistes, etc. Par ailleurs, l’aptitude qu’a eue une personne à passer des examens vingt ou trente ans plus tôt n’est pas le gage de sa qualité présente.

Quoiqu’il en soit, le refus d’autoriser des personnes non diplômées à exercer la médecine, révèle, estime Friedman, la « tyrannie du statu quo », si souvent dénoncée par cet auteur. Sur le principe, posons nous la question : à quoi aurait ressemblé notre société si chacun avait eu la possibilité d’exercer la médecine (sous réserve, évidemment, de sa responsabilité financière en cas de dommages portés à autrui par fraude ou par négligence) ?

Friedman est en faveur de la « pratique de groupe » en liaison avec les hôpitaux. Il faudrait permettre à des équipes médicales d’exercer de manière à servir d’intermédiaires entre les patients et les médecins. Ce serait en quelque sorte de « grands magasins de la médecine » incluant des médecins et toute une hiérarchie de praticiens diversement formés. Toute la pratique médicale ne serait pas aux mains de ces équipes. La pratique privée de médecins subsisterait comme subsistent de petits commerces à côté des supermarchés. Ces derniers ne domineraient d’ailleurs pas nécessairement le marché.

La distribution et la redistribution des revenus

Le sentiment collectiviste a notamment pour objectif social et économique d’aboutir à l’égalité des revenus.

Le principe éthique libéral justifiant la distribution du revenu est le suivant : « à chacun selon ce que produisent lui-même et les instruments qu’il possède ». Dans une certaine mesure, cela ne contredit pas le principe de l’égalité de traitement. Pourquoi ? Parce que l’égalité implique que soient payés différemment, d’une part, ceux qui s’investissent dans un travail exigeant et consommateur de temps et, d’autre part, ceux qui préfèrent un travail ordinaire. L’inégalité de gain est nécessaire pour obtenir l’égalité de traitement. C’est là une « différence égalisatrice ».

Une autre inégalité est également exigée sur le marché : celle qui permet de satisfaire les goûts des individus. En effet, les hommes choisissent leur profession en raison du goût plus ou moins grand qu’ils ont pour l’incertitude. Se lancer dans une carrière d’actrice ou de sportif traduit un goût plus prononcé pour l’incertitude que le fait de postuler à la fonction publique. C’est comparable à la loterie. Une personne qui participe à un tirage accepte évidemment que les lots ne seront pas égaux pour tous les participants (autrement, il n’y aurait aucun intérêt à participer à une loterie).

On dit parfois qu’il faut distinguer entre l’inégalité des dons innés et inégalité des possessions héritées. La première inégalité est souvent considérée comme acceptable mais pas la seconde. Mais cela n’a pas de sens, objecte Milton Friedman, car l’inégalité entre un chanteur qui a hérité d’une voix de ses parents dont il tire de plantureux bénéfices et ceux qui n’ont pas une telle voix est-elle plus justifiée que l’inégalité des héritages respectifs de ce chanteur et des autres ?

La chance favorisant une personne justifie-t-elle la coercition visant à redistribuer les revenus de manière égalitaire ? Est-ce qu’une personne qui trouve 20 dollars en rue peut être contrainte par la force de partager cette somme avec les trois compagnons qui se baladent avec elle ? Non. De toute façon, si toute personne qui dispose d’un revenu supérieur à la moyenne mondiale reversait le surplus à la collectivité, on aboutirait à un potlach universel rendant impossible l’existence du monde civilisé. Ce qui est curieux, c’est que l’on accepte plus facilement les inégalités nées de la chance plutôt que celles nées du mérite. Un homme trouvera en général moins injuste le fait que son collègue gagne au loto que le fait que ce dernier ait été promu et lui pas.

Le rôle essentiel du paiement en fonction du produit est d’abord non pas distributif mais allocatif. C’est l’échange volontaire, la coopération spontanée qui constitue la base de l’économie de marché. A moins d’user de coercition (et de réduire par là de manière considérable le nombre de ressources produites), la paiement doit s’effectuer en fonction du produit. C’est à la fois plus efficace et accepté sur le plan éthique par la quasi-totalité des membres de la société.

Marx considérait que les travailleurs étaient exploités parce qu’ils ne touchaient qu’une partie de la valeur du produit, le reste, appelé plus-value, étant empoché par le capitaliste. Selon Friedman, Marx est incohérent ici. Pourquoi ? Quand on dit que le travailleur est « exploité », on sous-entend qu’il devrait avoir droit à ce qu’il produit. Or, dans l’éthique socialiste, on soutient: « A chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités ». Le travailleur n’a pas « droit » à la valeur de ce qu’il produit mais uniquement à ce dont il a besoin. Dès lors, affirmer que le travailleur est privé de ce à quoi il a droit (dire qu’il est « exploité ») revient nécessairement à admettre la pertinence d’un point essentiel de l’éthique capitaliste à savoir la propriété. Par ailleurs, Marx confond le produit total de toutes les ressources et la quantité ajoutée au produit (le produit marginal).

Le système capitaliste se caractérise par une inégalité considérable des revenus et des fortunes. On interprète souvent cela en disant que le capitalisme produit une plus grande inégalité que les autres systèmes. Cela est faux. Examinons d’abord la source des revenus. Dans une société capitaliste, la part qui, dans le revenu, provient du capital, représente à peine un cinquième. Au contraire, dans les pays sous-développés, la moitié environ du revenu total provient du capital. Même si les pays capitalistes possèdent évidemment un capital beaucoup plus important que ces derniers pays, ils sont encore plus riches du point de vue des capacités productives de leurs habitants. Le revenu du capital, plus important en valeur absolue, représente seulement une petite fraction du total.

« La grande réussite du capitalisme a été non pas l’accumulation du capital, mais les chances qu’il a offertes aux hommes et aux femmes d’accroître, de développer et d’améliorer leurs capacités. Cela n’empêche pas les ennemis du capitalisme de le taxer de matérialisme, tandis que ses amis excusent trop souvent ce matérialisme prétendu comme la rançon du progrès ».

Par ailleurs, contrairement à ce que l’on affirme souvent péremptoirement, le capitalisme conduit à moins d’inégalité que les autres systèmes. En particulier par rapport au système communiste (si l’on mesure l’inégalité par la différence existant entre les niveaux de vie des classes privilégiées et les autres).

A cet égard, il importe de distinguer deux sortes d’inégalités : les différences de revenus temporaires et à court terme et les différences à long terme. Supposons deux sociétés où la distribution du revenu annuel est la même. La première serait caractérisée par sa mobilité sociale (un travailleur gagne peu au début de sa vie professionnelle mais monte très vite des revenus supérieurs), la seconde par sa rigidité. Dans la première, la position des diverses familles dans la hiérarchie des revenus varie d’année en année. Dans la seconde, chaque famille reste dans la même position hiérarchique. La première inégalité manifeste une société dynamique, en changement. La seconde caractérise une société de « statut ».

Le gouvernement adopte des mesures pour modifier la répartition des revenus, notamment via l’impôt progressif sur le revenu et via l’impôt sur les successions. Il y a deux problèmes : premièrement, la collecte de fonds destinés à financer les dépenses entraînées par l’activité gouvernementale et, deuxièmement, la question de l’impôt perçu à des fins redistributives.

Le premier problème peut effectivement requérir un certain degré de progressivité mais ne justifie pas les taux aussi élevés frappant les revenus et les successions. Par contre, en tant que libéral, Friedman se prononce contre la progressivité de l’impôt si les sommes perçues le sont dans le seul but de redistribuer les revenus. Milton Friedman explique la forme d’imposition qui lui paraît préférable : un impôt uniforme sur les revenus supérieurs à ceux dont la faiblesse justifie qu’ils soient exemptés. Il est également en faveur de l’abolition des impôts sur les revenus des sociétés qui seraient obligées d’attribuer leurs parts de revenus aux actionnaires qui, eux-mêmes, devraient faire figurer les sommes perçues sur leur déclaration fiscale.

Pourquoi un impôt non progressif ? Pour éviter qu’une majorité ne vote des lois fiscales imposant à une minorité des impôts qui n’affectent pas sa propre charge fiscale. Par ailleurs, un impôt à taux uniforme rapporterait une somme plus importante que le système actuel. D’ailleurs, ce que rapporte les taux progressifs est faible (de même que sont, dès lors, faibles, leurs effets redistributifs). Pourquoi ?

« Si le rapport est si faible, c’est en partie parce que certains des hommes les plus compétents du pays consacrent leurs énergies à imaginer des moyens de le maintenir à ce faible niveau ; et parce que de nombreux autres hommes mènent leurs activités en gardant un œil sur les effets fiscaux de cellesci. Tout cela est pur gaspillage. Et qu’en retirons-nous ? Au mieux, le sentiment de satisfaction qu’éprouvent certains à voir l’Etat redistribuer les revenus. Et ce sentiment est fondé sur l’ignorance des effets réels de l’impôt progressif ; il disparaîtrait certainement si les faits étaient connus ».352

La distribution des revenus fait partie des politiques où l’Etat cause un mal plus grand à la société que le mal auquel il prétend remédier. Voilà encore un exemple de justification de l’intervention gouvernementale par les prétendus défauts du système de la libre-entreprise alors que ce sont ceux résultant de l’excroissance démesurée de l’Etat.

La politique sociale

Dans ce chapitre, Friedman passe en revue diverses politiques qui ont pour point commun d’avoir des effets réels en total décalage avec les effets projetés et proclamés.

Premièrement, Friedman évoque la politique des logements publics (public housing). On affirme parfois que ces derniers se justifient parce que des propriétaires possèdent des biens en ruine dans des quartiers de taudis qui entraînent pour la collectivité des coûts plus importants au niveau de la protection assurée par la police et les pompiers. Dès lors, les logements publics seraient une sorte de compensation à ces effets de voisinage sur le logement générés par des propriétaires privés. Il n’est pas possible de justifier les logements publics par la nécessité de lutter contre les effets de voisinage. Pourquoi ? S’il est vrai que des immeubles délabrés génèrent des effets négatifs sur les bâtiments sains (effondrements, dévalorisation des biens situés à proximité, etc.), il vaut mieux exiger que les propriétaires de ces bâtiments payent des impôts plus importants pour compenser le dommage qu’ils occasionnent à la société.

On dira alors que ces propriétaires n’ont déjà pas les moyens de payer des impôts normaux. D’accord, dit Friedman, mais alors, il faut cesser d’affirmer que la politique des logements sociaux est motivée par la nécessité de lutter contre les effets de voisinage et reconnaître que cette politique obéit uniquement à la nécessité d’aider les familles pauvres. Mais alors, dit l’auteur, mieux vaudrait donner du liquide aux pauvres, permettant à ces derniers de dépenser cette somme au mieux pour se loger. Cela solutionnerait l’effet de voisinage parce que, même si on n’utilisait pas cette somme pour acheter un logement, elle servirait à financer le surcroît d’impôt exigé en raison de l’insalubrité.

Ces mesures de logement public ont eu un effet contreproductif : loin d’améliorer le logement des pauvres, comme l’espéraient ses promoteurs, le public housing a fait exactement le contraire. Le nombre d’unités d’habitation détruites après sa mise en œuvre a été bien plus important que celui des unités nouvellement construites.

On voulait aussi réduire la délinquance juvénile par l’amélioration des conditions de logement. Là encore, c’est l’inverse qui s’est passé. La diminution de l’espace disponible, diminution consécutive à cette politique désastreuse mais aussi le plafond des revenus (légitimement imposé) a augmenté, dans lesdits logements sociaux, la densité des familles désunies, notamment celles où une femme veuve ou divorcée doit assurer seule la charge d’enfants qui risquent de devenir des enfants à problème. La concentration d’enfants de ce genre ne peut qu’accroître la délinquance.

Milton Friedman poursuit en examinant les lois prescrivant des salaires minimaux. Ces lois sur les salaires minimaux constituent l’exemple le plus parlant que l’on puisse trouver d’une mesure dont les effets sont exactement à l’opposé de ceux qu’en attendaient les hommes de bonne volonté qui la soutenaient. Pourquoi ? Car il augmente le chômage en rendant l’embauche plus malaisée pour l’employeur. Les vrais bénéficiaires, ce sont ceux dont le salaire augmente au détriment de la masse des demandeurs d’emploi.

Le même raisonnement s’applique à la politique de soutien des prix agricoles. Cette politique profite aux gros producteurs au détriment des petits qui ont besoin d’aide puisque l’aide est proportionnelle à la quantité vendue sur le marché. Sans parler évidemment de l’impact négatif sur le citoyen qui, en tant que contribuable, doit financer cette politique et, en tant que consommateur, doit payer un prix plus élevé pour sa nourriture. Tout cela au détriment également des pays du Sud qui ne peuvent importer librement en raison des quotas d’importation pesant sur certains biens.

Friedman examine également le système obligatoire de l’assurance vieillesse. Le paiement obligatoire des annuités est une manifestation du paternalisme. « L’humilité est la vertu de celui qui croit en la liberté ; l’arrogance est le propre du paternaliste ». On oblige une personne à économiser pour ses vieux jours et on lui ôte la maitrise d’une partie significative de son revenu au moment où il le gagne (partie qu’il aurait pu investir dans une assurance privée plus rentable). De quel droit, d’ailleurs, peut-on priver un homme de consacrer ses ressources à son plaisir quitte à vivre une vieillesse impécunieuse ? On pourrait répondre que cette politique permet d’éviter que les vieillards impécunieux n’imposent des coûts à autrui puisque la charité publique devrait s’en charger. Cela serait pertinent, dit Friedman, si c’est ce qui s’observe dans la réalité. C’est à la Grande Crise que l’on doit la croyance qu’une large partie de la communauté deviendrait une charge publique. C’est une expérience sans précédent et qui ne s’est pas reproduite dans l’entre-temps. Elle résultait non pas de l’imprévoyance de ces personnes mais, comme on l’a vu, d’une désastreuse gestion de la politique gouvernementale.

L’aide aux économiquement faibles

Le recours contre la pauvreté le plus désirable est la charité privée. Friedman admet néanmoins l’intervention publique mais critique sa forme actuelle.

D’abord, il faut aider les pauvres parce qu’ils sont pauvres et non pour une autre raison. Si on aide le pauvre paysan, c’est parce qu’il est pauvre et non parce qu’il est paysan. Un tel programme doit être conçu pour aider les personnes en tant que personnes et non en tant que membres de tel ou tel groupe professionnel. Par ailleurs, le programme ne doit ni fausser ni entraver le fonctionnement du marché. C’est malheureusement le cas lorsqu’on adopte, au nom de la lutte contre la pauvreté, des lois sur le salaire minimum, des mesures tarifaires, etc.

Friedman propose alors l’une des célèbres idées dont il est le père : l’impôt négatif sur le revenu. Selon ce système, la personne pauvre recevrait un secours en numéraire si elle gagne moins qu’un plancher à partir duquel son revenu est imposable. Cela coûterait nettement moins d’argent que l’ensemble des mesures sociales (et réduirait le degré d’intervention de l’Etat). Ce système montre aussi le gaspillage du présent système si on le considère précisément comme destiné à aider les pauvres.

Conclusion

Milton Friedman termine par une question : lesquelles des grandes « réformes » aux Etats-Unis ont atteint leur but ? Aucune. La différence qui sépare le fonctionnement réel du marché et son fonctionnement idéal n’est rien si on la compare avec celle qui existe entre les effets réels de l’intervention gouvernementale et ses effets espérés.

Friedman passe en revue les programmes relatifs aux chemins de fer, les réformes monétaires, le programme agricole, les retraites et pensions et conclut à l’échec massif de toutes ces réformes.

Pourquoi ? Ces échecs sont-ils accidentels ? Non, dit Friedman. Le défaut majeur de ces politiques, c’est qu’elles cherchent, par l’intermédiaire des pouvoirs publics, à forcer les gens à agir contre leurs propres intérêts immédiats afin de favoriser un intérêt général supposé. « Elles substituent les valeurs des outsiders aux valeurs des participants ».354 Les intérêts des gens ne sont nullement égoïstes. Ils correspondent aux valeurs auxquelles les gens adhèrent : la famille, l’éducation, etc.

Après une telle succession d’échecs, pourquoi la charge de la preuve devrait-elle encore reposer à ceux qui s’opposent à tous ces programmes gouvernementaux et qui cherchent à réduire le rôle déjà trop important du gouvernement ?

Friedman conclut : la préservation et l’expansion de la liberté sont menacées de deux côtés : l’impérialisme soviétique certes et, plus insidieusement, par la menace intérieure d’hommes et de femmes bien intentionnées exagérément confiants dans les pouvoirs de l’Etat.

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2 Réponses

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