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Le témoignage d’André Maurois sur son professeur de philo Alain

emile-chartier-alainPhilosophe français, Émile-Auguste Alain — pseudonyme d’Émile Chartier — est né à Mortagne-au-Perche (Orne) le 13 mars 1868. Il est mort le 2 juin 1951, à l’âge de 83 ans. Alain est d’abord un professeur de philosophie. Et il le restera toute sa vie. Ses écrits ne sont pas ceux d’un spécialiste. Il sait s’adresser au non-philosophe pour le conduire au choc de la pensée critique. Sa pensée est nourrie de Platon, d’Aristote et surtout d’Emmanuel Kant en qui il voit un « irréprochable maître d’école ». Partant de faits divers, d’expériences personnelles ou de lectures, il tient une chronique quasi quotidienne dans un journal local. Il en publiera plus de trois mille au total. Ce sont les Propos d’un Normand. En 1926, il publie Le Citoyen contre les pouvoirs. Le titre résume à lui tout seul sa doctrine.

André Maurois, né le 26 juillet 1885 à Elbeuf et mort le 9 octobre 1967 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et biographe français qui fut l’élève d’Alain au lycée de Rouen.

ANDRÉ MAUROIS

MÉMOIRES, chapitre IV, La rivière de la Flèche, p. 49-64

L’année de philosophie était dans la vie d’un jeune Français, au moment de mon adolescence, l’année de la puberté intellectuelle. On voit dans les Déracinés de Barrès ce que signifia pour lui et pour ses camarades la rencontre du philosophe Burdeau, dans les biographies de Proue, le rôle qu’a joué le philosophe Darlu pour la formation de la doctrine proustienne. Pendant dix ans toute notre attention d’enfants, puis de jeunes hommes, avait été braquée sur des questions de forme, de grammaire, de style. Soudain le fond s’illuminait. Epictète et Epicure, Platon et Aristote, Descartes et Spinoza, Locke et Kant, Hegel et Bergson, se disputaient le contrôle de nos esprits. Les métaphysiciens dissipaient l’univers en transparentes nuées ou dilataient l’individu jusqu’à le faire coïncider avec le monde. Les moralistes proposaient des doctrines contradictoires pour justifier des vertus immuables. Étourdi et grisé, ivre de puissance, ébloui, le jeune homme se laissait emporter par le tourbillon des idées.

Au Lycée de Rouen, en 1901, nous attendions, mes camarades et moi, l’année de philosophie avec une impatience d’autant plus grande que notre philosophe était un homme déjà célèbre. Il se nommait Émile Chartier, mais signait « Alain », dans la Dépêche de Rouen, des Propos quotidiens, écrits dans un style de poète et pensés avec une vigueur que nulle prudence ne retenait. A l’Université Populaire de Rouen (ces groupes d’éducation mutuelle existaient dans toute la France depuis l’Affaire Dreyfus), il parlait chaque semaine et ses adversaires politiques eux-mêmes convenaient que ses discours étaient originaux et beaux. Quant à ses élèves, nos camarades plus âgés, ils étaient, comme les fidèles d’une religion ésotérique, à la fois enthousiastes et secrets. Un de mes anciens, Canet, depuis Directeur des Affaires Religieuses au Quai d’Orsay, avait obtenu l’année précédente le Prix d’Honneur de Philosophie.

« Tu verras », me dit-il mystérieusement, « sa classe ne ressemble à rien de ce que tu as entendu jusqu’ici. »

Nous ne fûmes pas déçus. Le tambour de la rentrée roula. Les rangs défilèrent devant Corneille et nous allâmes nous asseoir sur les bancs de la classe de philosophie. Soudain la porte s’ouvrit en coup de vent et nous vîmes entrer un grand diable à l’air jeune, belle tête normande aux traits forts et réguliers. Il s’assit à sa table, sur l’estrade, nous regarda un instant en souriant, puis alla au tableau noir et écrivit en grec ancien : « Il faut aller à la vérité avec toute son âme. »

Il me chercha des yeux :

 « Traduisez », me dit-il.

Chartier nous laissa méditer pendant quelques instants sur la phrase de Platon, puis commença un cours sur la perception :

« Considérez », nous dit-il, « l’encrier qui est sur ma chaire. Quand je dis : cet encrier, qu’est-ce que je désigne ? D’abord une tache blanche et noire de forme déterminée que voient mes yeux. Ensuite une sensation de résistance lisse que constate ma main. (Il tendit la main et toucha l’encrier.) Mais comment est-ce que je sais que la sensation de résistance lisse et la tache blanche sont le même objet ? Qu’est-ce qui, en moi, peut découvrir une identité ? Mon œil ? Certainement non, puisque mon œil ne peut pas toucher… Ma main ? Certainement non, puisque ma main ne peut voir… Par où nous comprenons tout de suite que, si les philosophes nous disent que rien ne peut être dans l’intelligence qui n’ait été d’abord connu par les sens, il faudra nous méfier… »

Nous n’étions pas en classe depuis cinq minutes et déjà nous nous sentions bousculés, provoqués, réveillés. Pendant dix mois, nous allions vivre dans cette atmosphère de recherche passionnée. Chartier était grand admirateur de Socrate et, comme celui-ci, pensait que le meilleur moyen de contraindre les hommes à exercer leur jugement n’est pas de leur offrir des doctrines toutes mâchées, mais de stimuler leur appétit et leur curiosité par des surprises incessantes. Socrate se plaisait à être appelé : la Torpille, du nom du poisson qui secoue d’une décharge électrique ceux qui le louchent. Chartier aimait à nous donner le choc d’une thèse paradoxale, qu’il entourait de tout l’appareil de la vraisemblance logique. Puis tantôt il la démolissait lui-même ; tantôt il nous laissait chercher notre propre salut.

Comme Socrate aussi, il aimait les exemples et les apologues. Certaines de ses histoires revenaient sans cesse, et elles étaient célèbres parmi nous. Il y avait la servante du rabbin qui, mourante et délirante, se met à parler hébreu pour la première fois de sa vie ; il y avait le vieux sergent de la Coloniale auquel l’infirmière pose des sangsues aux jambes et qui, dans son rêve, se voit en Afrique au milieu des cactus ; il y avait le canard du Labrador qui, lorsqu’il est emprisonné, frappe de ses longues pattes palmées les dalles de ciment dans l’espoir naïf d’en faire sortir des vers. Ce canard illustrait les cours sur l’instinct et sur l’habitude, de même que la servante du rabbin illustrait la théorie de la mémoire, et le vieux sergent celle du rêve.

Chartier avait des passions politiques, étroites, vigoureuses, et il les avouait. Il était radical, avec un côté Julien Sorel. Mais son radicalisme était moins un désir de réformes que la vigilance permanente du citoyen dressé contre les pouvoirs. Il tenait à la liberté plus qu’à l’égalité et pensait que, si la liberté de l’esprit demeurait entière, elle suffirait à maintenir l’égalité devant la loi, la seule à laquelle il fût attaché. Aussi n’était-il pas socialiste, ce qui ne l’empêchait pas de nous exposer la doctrine de ce parti avec tant d’intelligence qu’il me rendit socialiste, comme je le raconterai, pour quelques années. Il en fut content. « Quiconque n’est pas révolutionnaire à seize ans », disait-il, « n’a plus à trente ans assez d’énergie pour faire un capitaine de pompiers. »

Mais sa pensée politique avait une autre face, toute différente. Grand lecteur d’Auguste Comte et de Balzac, il croyait comme eux à la nécessité des cérémonies, au respect des coutumes. Alain était peut-être anticlérical, mais il était certainement religieux. Peu d’hommes ont su mieux parler du christianisme. En fait c’est lui qui, le premier, m’a révélé la grandeur de la doctrine chrétienne et m’en a fait accepter une si large part.

Alain citait souvent une maxime de l’imitation de Jésus-Christ : « L’intelligence doit suivre la foi, ne jamais la précéder, et ne jamais la rompre. » Devant une doctrine comme celle de l’Incarnation, il ne se disait pas : « Est-elle vraie ? », mais : « Elle est vraie pour la foi ; que signifie-t-elle pour la raison ? » Et voici sa réponse : « Le dieu des Grecs et des Romains, Jupiter, n’était pas assez dieu, ni assez homme. Le dieu des Juifs lui, n’était plus homme du tout. Infini, abstrait, il était isolé de l’homme, comme les puissants le sont du peuple, et ne.se manifestait à l’homme que par des miracles extérieurs : colonnes de feu, manne céleste, tables de pierre au Sinaï. Il fallait que Dieu revînt plus près de l’homme. La religion l’a donc incarné. Croire au Père sans croire au Fils, c’est renoncer à connaître Dieu. Une religion s’élève de cet autel, la crèche, et à interroger ce spectacle on trouverait le maître-mot. Regardez l’Enfant. Cette faiblesse est Dieu. Cette faiblesse qui a besoin de tout est Dieu. Tel est l’espoir au regard de qui la vérité est encore une idole. » Ces propos, volontairement obscurs, nous faisaient entrevoir de vertigineuses profondeurs. En écoutant Alain, le voltairianisme de Voltaire m’apparaissait presque aussi plat que le voltairianisme de Homais. « Toute preuve », disait encore notre maître, « est pour moi clairement déshonorée. » Ce qui remettait à sa place l’entendement.

L’influence d’Alain sur mes goûts littéraires fut aussi puissante que son influence sur mes idées. L’année précédente, sous le règne du délicat Texcier, j’avais appris à aimer Anacréon et Catulle, les poètes de l’Anthologie, la prose de Paul-Louis Courier et celle d’Anatole France. Les nourritures d’Alain étaient plus fortes. Il admirait Candide, mais ne tenait France que pour un bon auteur mineur. Il me révéla Stendhal et Balzac. Avec Stendhal, il avait des affinités nombreuses, professant comme lui l’amour de la liberté, le mépris des « Importants » et le goût vif du naturel. Quand il louait la peinture des passions dans la Chartreuse ou dans le Rouge, nous devinions, malgré notre inexpérience, qu’il en avait éprouvé les violences. Son admiration presque sans réserves pour le Lys dans la Vallée, roman fort discuté et où notre goût de rhétoriciens trouvait des ridicules, en disait long sur sa vie secrète.

Chartier était l’un des balzaciens les plus dévots que j’aie rencontrés de ma vie. Non seulement il avait lu et cent fois relu la Comédie Humaine, mais il la citait sans cesse et se servait des personnages de Balzac comme d’exemples dans ses cours. Il pouvait sembler surprenant que ce radical, si dur aux « Importants », fit sa lecture favorite d’un romancier catholique et royaliste. Mais ce sont là miracles de la France. Les passions d’Alain le rendaient méfiant et rebelle. Ses instincts de paysan normand le ramenaient à la sagesse balzacienne. Je me souviens qu’il admirait singulièrement le Médecin de Campagne, qui pourrait être le bréviaire politique de tout conservateur français. Grâce à lui l’œuvre de Balzac est devenue part de ma vie et, depuis mon année de philosophie, je n’ai plus jamais vécu sans avoir la Comédie Humaine à ma portée.

J’ai connu peu de meilleurs lecteurs qu’Alain. Il allait au détail des textes et en savourait les beautés. Aussi voulait-il rester un homme de peu d’auteurs. Il pensait qu’un lecteur passionné doit avoir une bibliothèque limitée et relire chaque année les mêmes livres. Si je me souviens bien, la sienne se composait, outre Homère, Balzac et Stendhal, de Saint-Simon, de Tacite, de Platon, de Descartes, de Spinoza et de Hegel. Il lisait aussi, comme mon père, le Mémorial de Sainte-Hélène. Plus tard je le persuadai, je crois, d’ajouter à ses familiers les Mémoires d’Outre-Tombe, le Cardinal de Retz et Rudyard Kipling. Rien n’était plus difficile que de l’amener à lire un auteur contemporain.

« Mieux vaut attendre », disait-il… « Si, dans dix, ans, vous l’admirez encore, j’essaierai peut-être. »

Pourtant il adopta de lui-même, entre les deux guerres, Claudel et Valéry et il en parla mieux que personne.

Dans nos devoirs, il s’attachait plus au style qu’aux idées. « Ce n’est pas écrit », était dans sa bouche une condamnation sans appel. La première dissertation qu’il nous donna fut une pensée de Platon : « Il faut prendre le chemin le plus long. » Je possède encore un de mes devoirs, en haut duquel il avait écrit au crayon bleu : « Serrez, condensez et terminez en coup de poing. » Souvent il me mit en garde contre la prose balancée, contre les phrases :

« Vous pourriez », me disait-il, « si vous n’y preniez garde, devenir un grand rhéteur. Ce n’est pas souhaitable. Lisez le Code Civil et Henri Brulard. Voilà qui vous sauvera de la phrase. »

Les sujets qu’il nous donnait à traiter étaient faits pour tuer la rhétorique : « Une jeune fille est sur le point de franchir le parapet du Pont Boïeldieu. Un philosophe la retient par la jupe. Dialogue. » Ou encore : « Dialogue entre un sacristain et un capitaine de pompiers sur l’existence de Dieu. »

Si maintenant je cherche à reconstituer l’image du monde que dessinait notre maître, voici à peu près ce que je trouve. Son cours commençait par une longue théorie sur la perception. Il nous montrait que percevoir l’objet le plus simple exige des raisonnements fort complexes et que ces raisonnements peuvent être faussés, d’où les illusions des sens. Que de fois il nous a parlé du stéréoscope, du bâton droit qui dans l’eau parait brisé, accidents révélateurs des faiblesses de l’esprit. Puis venaient les illusions de la mémoire, celles de l’instinct, celles du raisonnement. Tout cela faisait apparaître la difficulté de toute recherche de la vérité. Socrate et Descartes nous aidaient à trouver une méthode provisoire. Spinoza nous enseignait à tirer parti, pour notre recherche, de nos passions. Kant nous détournait de nous engager sur la voie de garage de la métaphysique, en nous montrant que nous ne trouverions rien de ce côté, sinon les lois de notre propre esprit. Auguste Comte nous apprenait à respecter les institutions et les cérémonies. Un trait frappant était qu’Alain, quand il exposait une doctrine digne d’attention, ne discutait jamais, mais s’efforçait de nous la présenter dans ce qu’elle avait de véritable. Réfuter lui semblait un jeu misérable. « C’est une grande marque de médiocrité que d’admirer médiocrement. » Il admirait généreusement, et même des écrivains dont il était alors de bon ton de se moquer, tels Victor Hugo et George Sand. Il tenait (avec raison) les Misérables et Consuelo pour de grands livres. De son côté il n’admettait guère, en classe, la discussion, qu’il tenait pour temps perdu. « Le maître enseigne, les élèves travaillent »,

Ce que je ne puis faire sentir, c’est l’enthousiasme que nous inspirait cette recherche, poursuivie hardiment avec un tel guide ; c’est l’animation de ces classes où l’on entrait avec l’espoir tenace de découvrir, ce matin-là, le secret du monde, et d’où l’on sortait avec la joie d’avoir compris qu’il n’y avait peut-être pas de secret, mais que néanmoins il était possible d’être un homme et de l’être dignement, noblement. Lorsque j’ai lu, dans Kim, l’histoire du Lama qui cherchait, avec tant de piété, la Rivière de la Flèche, j’ai pensé à notre recherche. Alain nous donnait, non point, tant une doctrine (il aurait volontiers dit, comme Gide : « Détachez-vous de moi ! ») non pas tant un système, qu’une méthode et une foi. « Il faut aller à la vérité avec toute son âme. » J’ai gardé de ses leçons l’horreur de l’hypocrisie, le désir de comprendre, le respect de l’adversaire. Comme tous les êtres humains, j’ai au cours de ma vie commis des fautes ; si j’ai parfois bien agi, je le dois aux exemples de mon père et aux enseignements d’Alain.

À la fin de l’année, il m’envoya au Concours Général des lycées et collèges de France. Les compositions se faisaient à la Préfecture sous un contrôle sévère. Les sujets arrivaient de Paris, dans des enveloppes scellées. Le Lycée offrait aux « bêles à concours » un déjeuner de gala : homard et poulet froid. La mayonnaise était dans une bouteille, et tournée. L’année précédente, en Rhétorique, j’avais eu au Contours un prix de Version Latine et un prix de Version Grecque. En Philosophie, le sujet fut : « De l’habitude dans la vie individuelle et dans la vie sociale. » Pour un élève d’Alain, c’était là un thème facile. Nous n’avions qu’à suivre sa méthode. Nombreux exemples : le boxeur, le gymnaste… Citations des maîtres : « De même qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, un seul acte de vertu ne fait pas la Vertu. » …Auguste Comte sur les habitudes sociales… L’instinct et l’habitude ; le canard du Labrador… On nous donnait huit heures ; j’eus fini en quatre heures.

Un mois plus tard j’étais à Elbeuf, au lit, avec un mal de gorge, quand je reçus un télégramme du Proviseur : « Félicitations chaleureuses au Prix d’Honneur du Concours Général. » J’eus grand’peine à le croire, mais c’était vrai et bientôt une pile de livres superbes arriva de Paris. Le jour de la distribution des prix, après une Marseillaise solennelle, le Préfet me remit mon diplôme. Mes camarades me firent une ovation qui me fut plus douce que le prix. J’allai me réfugier sur l’estrade, à côté d’Alain dont le corps athlétique gonflait la robe universitaire.

« C’est bien », me dit-il, « à la condition que vous compreniez aussi que ce n’est rien… Il faut maintenant vivre… Qu’allez-vous faire?… »

C’était la question que je me posais. J’aimais plus que tout cette vie d’étudiant. Il était enivrant d’assister à des classes faites par un homme de génie, de travailler, de passer des examens. La vie entière ne pouvait-elle être un long cycle d’études allant de l’adolescence au tombeau ?

Cela ne me semblait pas impossible. Pourquoi ne pas entrer à l’École Normale ? Le métier de professeur me plaisait. Je n’espérais pas avoir, aux yeux de mes élèves, le prestige d’un Alain, mais je pouvais être un professeur honorable, consciencieux, peut-être aimé. D’ailleurs je souhaitais écrire et dans un paisible poste de province, j’aurais des loisirs. J’exposai ces plans à Chartier cependant que le Censeur appelait :

« Classe de Mathématiques Élémentaires… Excellence : LEFEVRE (Henri)… »

« Je ne crois pas », me dit-il, « que vous ayez raison. Non que vous ne soyez certain de réussir dans une telle carrière. Je vous vois reçu à Normale avec aisance… Mais ensuite ?… Il y aurait pour vous de grands dangers. Vous avez une redoutable facilité. Je crains que vous n’écriviez avant d’être mûr pour écrire. Professeur, vous ne verrez guère le monde que, romancier, vous auriez pour devoir de recréer. Trop jeune, les petites chapelles de lettres vous accueilleront. Ce n’est pas ainsi qu’ont commencé Balzac, ni Dickens. L’un fut clerc de notaire, imprimeur ; l’autre, journaliste. Est-ce que votre père n’est pas industriel ? J’aimerais, bien mieux vous voir entrer dans son usine. Là vous observerez des hommes au travail. Vous serez David Séchard, César Birotteau et peut-être le Docteur Bénassis. Votre journée d’atelier achevée, vous copierez la Chartreuse, ou le Rouge, de votre main, pour apprendre la technique de l’écrivain, comme les jeunes peintres copient les tableaux de maîtres. Voilà un beau début dans la vie. »

Le soir, en rentrant à Elbeuf, chargé de mes livres, par le train familier, je racontai cette conversation à mon père. Son visage affectueux s’illumina :

« Je ne voulais pas te contrarier », dit-il, « mais puisque Monsieur Chartier t’a donné ce conseil, je suis content d’être d’accord avec lui… Je crois, moi aussi, que tu devrais entrer à l’usine avec nous, ou au moins commencer ainsi… Si tu continues à souhaiter d’écrire, tes soirées sont libres et, si vraiment tu as du talent, cela finira bien par apparaître… Il faut penser aussi que les ouvriers sont attachés à notre famille, que plus tard ils t’accepteront pour chef plus volontiers qu’un étranger, que nous avons des devoirs envers tous ces Alsaciens… Tu auras dans la fabrique un avenir brillant… J’y ai jadis un peu souffert de la tyrannie des Oncles, mais maintenant ils sont vieux et la jeune génération des Fraenckel sera pour toi, comme elle est pour Edmond et moi, fraternelle. »

Je n’étais pas tenté. Que ferais-je, moi, lecteur de Platon et de Descartes, parmi ces piles de drap, ces machines graisseuses, ces laines suintantes ? Pourquoi accepterais-je une vie dure, presque sans vacances, loin de mes chers livres, alors que rien ne m’interdisait de mener l’existence pour laquelle je me sentais fait ? Et pourtant, quand j’entendais les deux hommes que j’admirais le plus au monde, Alain et mon père, me donner le même conseil, je ne pouvais demeurer indifférent.

Je finis par obtenir un sursis. Voici comment : en ce temps-là, un jeune homme pouvait s’engager à dix-huit ans et faire une année seulement de service militaire, dans un peloton spécial, dit « des Dispensés », à condition qu’il eût passé par certaines écoles ou obtenu certains grades universitaires, dont la Licence. J’avais donc tout intérêt à passer ma licence ès lettres (Philosophie) entre dix-sept et dix-huit ans, à faire mon service militaire de dix-huit à dix-neuf ans et à me trouver, à dix-neuf ans, libre de toute obligation et maître de mes décisions. Ma famille approuva cette idée et je revins an Lycée de Rouen l’année suivante.

Cher vieux Lycée, il n’était plus pour moi, le jour de la rentrée, un édifice austère et un peu terrifiant, mais une maison familière où j’avais plaisir à revenir. J’avais décidé d’y préparer ma licence, plutôt que d’aller à la Sorbonne, ou à l’Université de Caen, afin de rester près d’Alain. En même temps je voulus suivre la classe de Mathématiques Élémentaires, car la préparation de la licence me demandait peu de travail. Malheureusement, presque tout de suite, Alain me fut enlevé. L’année précédente, au Concours Général, outre mon Prix d’Honneur, Rouen avait obtenu, en philosophie, deux hautes nominations. C’était un succès éclatant pour Chartier et, les lycées de Paris l’appelaient. Un jour d’octobre, le Directeur de l’Enseignement Secondaire, Rabier, qui était lui-même un philosophe, vint à Rouen à l’improviste pour voir de près le professeur remarquable auquel, malgré sa jeunesse, une promotion rapide semblait due.

De cette inspection, j’ai conservé un souvenir très vif parce qu’elle me donna une occasion nouvelle d’admirer le caractère de mon maître. Il se trouva en effet que, ce matin-là, Chartier, qui faisait un cours de morale, avait commencé à nous parler de nos « devoirs envers les prostituées ». La thèse d’Alain (que je ne discute pas) était que l’immoralité la plus grave réside, non dans la prostitution du corps, mais dans celle des sentiments.

« Que ces femmes vous rendent un service physique », disait-il, « c’est le plus vieux métier du monde et je ne crois pas qu’elles en souffrent, mais elles ont leur fierté. Il leur serait pénible de prostituer leur cœur. Gardez-vous donc d’exiger d’elles le simulacre de passions qu’elles ne peuvent éprouver à votre égard. Vous pouvez, dans une large mesure, sauver en elles la dignité de la personne humaine… »

Il en était là quand soudain la porte s’ouvrit et le garçon de salle parut, portant deux chaises. Nous savions que cette mise en scène annonçait une inspection. En effet, quelques secondes plus tard, le Proviseur, en redingote et chapeau haut-de-forme, introduisit un homme maigre, à barbiche noire.

« Bonjour, Monsieur Chartier », dit le Proviseur, de sa voix grasseyante. « Monsieur le Directeur de l’Enseignement Secondaire a fait le voyage de Paris pour vous entendre… Asseyez-vous, messieurs… »

Chartier dit à Rabier :

« De quoi souhaitez-vous que nous parlions, Monsieur le Directeur ?… »

« Je souhaite, dit Rabier, « que vous continuiez la classe au point où elle en était, sans vous occuper de moi. »

Nous nous regardâmes. Qu’allait faire Chartier ? Peut-être, en cette minute, jouait-il sa carrière. Il y eut un instant de silence, puis Alain reprit : « J’étais en train d’expliquer à ces messieurs leurs devoirs envers les prostituées… »

Le Proviseur eut un sursaut ; le Directeur ne broncha pas. Un regard de fierté passa dans nos yeux. Notre héros demeurait intact.

Il faut dire à l’honneur de l’Administration qu’elle ne tint pas rigueur à Chartier de la liberté de ses leçons. Quinze jours plus tard, il fut nommé à Paris, au Lycée Condorcet, et nous le perdîmes. Je ne m’en consolai pas. Pour travailler avec lui, j’avais sacrifié une année de Sorbonne qui m’eût été précieuse.

On pouvait alors remplacer certaines interrogations de la licence par une petite thèse. J’en écrivis une sur : La Démonstration mathématique d’après Kant, Leibniz et les mathématiciens modernes. Il m’est arrivé de la relire ; depuis, beaucoup appris, et surtout à douter de moi et à souffrir, mais j’aimerais à retrouver la vigueur et la précision que m’avait alors donnée l’étude des mathématiques.

L’examen de licence ne me parut pas difficile. Parce que les fondations avaient jadis, au Petit Lycée d’Elbeuf, été solidement établies par Kittel et Mouchel, l’édifice résistait aux épreuves. Il y avait, à la Faculté de Caen, un vieux professeur de lettres, le père Lehanneur, qui passait pour le plus grincheux des examinateurs. Il me reçut assez mal :

« Je n’aime pas beaucoup, Monsieur », me dit-il, « que les enfants au maillot se présentent à la licence. »

Sur quoi il me passa, en grondant, un texte de Tacite. Fort heureusement, je ne m’en tirai pas trop mal et peu à peu il se dérida. Ce fut lui qui, à la fin de l’examen, lut les résultats. En annonçant que j’étais reçu, il eut un sourire et ajouta : « … avec une mention Très Bien. »

Son amour de Tacite l’emportait sur sa haine de la jeunesse.

Pour me récompenser, mes parents, pendant les vacances, m’envoyèrent faire un long voyage avec mon oncle Henry, l’ingénieur. Affligé d’une épouse geignarde, jalouse et sotte, il était de ces Français qui aiment la guerre et le café « parce qu’on y va sans sa femme », et profitait de toutes les—occasions de fuir le domicile conjugal. Il avait donc accepté de faire partie d’une mission qui devait étudier les travaux du Tunnel du Simplon, alors en construction ; il m’emmena. J’ai conservé de ces jours un souvenir lumineux. Quelques jeunes, ménages d’ingénieurs nous accompagnaient. Nous allâmes, en Suisse et en Italie. Le soir, dans les hôtels, on jouait à de petits jeux. Les jeunes femmes se déguisaient. La conversation de mon oncle, d’une poésie mélancolique et moqueuse, – m’enchantait. Il comprenait mieux que personne le bizarre garçon que j’étais alors, parce qu’il avait subi les mêmes métamorphoses. Mes succès scolaires m’avaient, malgré les sages avis d’Alain, inspiré une dangereuse confiance en moi. Appuyé sur les grands philosophes, sur les historiens et les savants, je croyais toujours avoir raison. »

Pour en savoir plus sur Alain, voir :

Ses oeuvre en téléchargement sur Les classiques des sciences sociales.

« Le libéralisme démocratique d’Alain ». Par Jérôme Perrier

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Une Réponse

  1. Alain, ce chantre du pacifisme qui a abouti à Munich.

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