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Êtes-vous progressiste, conservateur ou libéral ?

41bqlmXAMmL._SX312_BO1,204,203,200_En politique, certains penchent vers ceux pour qui l’ordre doit être imposé à tout prix, ce sont les conservateurs. Certains penchent vers ceux pour qui l’égalité doit être appliquée à tout prix, ce sont les progressistes. Les libéraux se retrouvent parfois avec les conservateurs et d’autres fois avec les progressistes, mais la plupart du temps ils sont isolés et peu représentés dans le paysage politique. Et vous ? Dans quelle famille politique vous situez-vous ?

Dans un article déjà ancien (Test politique : existe-t-il un autre choix que la droite ou la gauche ?), j’avais repris et exposé le diagramme de Nolan. J’expliquais que le problème principal de l’axe gauche-droite est qu’il ne laisse aucune place à la pensée libérale, celle-ci ne pouvant être rangée ni avec l’égalitarisme de la gauche (le progressisme), ni avec le nationalisme de la droite (le conservatisme). Par ailleurs, il y a des conservateurs à gauche et des progressistes à droite. Donc l’axe gauche-droite n’est pas le plus pertinent pour penser la politique. (Voir ici le test à faire en ligne)

La thèse que je voudrais exposer cette fois est celle du sociologue et économiste américain Arnold Kling, dans un petit livre intitulé The Three Languages of Politics (« Les trois langues de la politique »). Selon Kling, trois grandes familles divisent le paysage politique contemporain : les progressistes, les conservateurs et les libéraux. Or chacune de ces trois familles parle une langue différente. Chacune voit la politique selon un axe différent. Pour les progressistes, l’axe principal est l’axe opprimés/oppresseurs Pour les conservateurs, l’axe principal est civilisation/barbarie. Pour les libéraux, l’axe principal est libre choix/coercition.

PROGRESSISME
Opprimés <————————-> Oppresseurs

CONSERVATISME
Civilisation <————————-> Barbarie

LIBÉRALISME
Libre-choix <————————-> Coercition

L’auteur m’a permis de mieux comprendre pourquoi nous sommes enclins à diaboliser nos adversaires politiques. Pourquoi nos discussions politiques, même entre amis, sont aussi clivantes et finalement profondément frustrantes, voire toxiques.

En effet, en tant que libéral je suis souvent frustré dans mes discussions avec des progressistes ou des conservateurs parce qu’ils ne se soucient pas de ce qui compte pour moi (et le sentiment est réciproque.) Par exemple quand je parle avec un conservateur du mariage gay ou de l’immigration, il croit systématiquement que je ramène tout à l’économique et que je dénigre le politique. De mon côté, j’ai tendance à penser qu’il réduit le politique à l’État et qu’il dénigre la puissance du marché comme facteur de régulation et de coopération. Quand je parle d’économie avec un progressiste et que je plaide pour une réglementation du travail plus souple, il m’accuse facilement de défendre l’oppression des travailleurs tandis que je le soupçonne de haïr la liberté.

Il est tentant de penser que nos opposants sont autoritaires, fascistes, racistes, homophobes etc. Nous avons beaucoup de mal à entendre leurs arguments et nous les rejetons d’emblée comme manifestement erronés, stupides, immoraux. Nos désaccords viennent-ils d’erreurs de bonne foi  ou de la méchanceté et de la stupidité d’autrui ?

En réalité, sans nier qu’il existe de réels clivages philosophiques, nous ne parlons pas la même langue. Car la politique est habituellement une affaire de tribus et donc aussi de dialectes. La plupart du temps, la politique n’est pas pratiquée comme un effort pour changer l’esprit de nos adversaires ou de nos alliés, mais comme un moyen de renforcer notre statut au sein de la tribu. La politique récompense ce type de comportement tribal et contribue à polariser davantage les débats (voir sur ce point l’Annexe à la fin de l’article).

L’hypothèse de Kling est que nous avons l’habitude naturelle de voir le monde sur un axe unique avec une extrémité qui représente le bien et l’autre qui représente le mal. Et dès lors qu’une personne est en désaccord avec nous, elle doit se trouver à l’autre bout de l’axe, dans le camp du mal. On sait déjà fort bien que ce type de polarisation fonctionne à plein avec les religions. Le fait de se trouver dans un camp religieux (ou de rejeter toute religion), incite à penser que ceux des autres camps sont forcément stupides et incapables de raisonner correctement.

Or pour Arnold Kling, la politique fonctionne exactement de la même manière. Les camps opposés jugent le monde selon des axes perpendiculaires et parlent ainsi des langues différentes. Chaque camp voit une réalité donnée et l’interprète d’une manière cohérente pour lui mais qui semble néanmoins incompréhensible, ou sans importance pour les autres. Et nous réalisons rarement que le langage politique que nous utilisons implique une vision du monde selon un certain axe de valeurs.

C’est pourquoi quand nous pratiquons notre propre langue dans une discussion avec un partisan d’un autre camp, le dialogue ne passe plus. Pire, il tourne très vite à l’affrontement verbal et aux insultes. Chacun réagissant au désaccord en criant encore plus fort dans une langue que l’autre ne comprend pas.

Typologie des familles politiques (a)

1° Pour les progressistes, les problèmes de société sont envisagés principalement comme des rapports de domination, des formes d’oppression des faibles par les forts. Et par oppression, il faut entendre, en tout premier lieu l’absence d’égalité, pas seulement formelle mais aussi et surtout matérielle. Par ailleurs, ils pensent en termes de groupes. Ainsi, certains groupes de personnes sont  les opprimés, et certains groupes de personnes sont les oppresseurs. Le bien implique de s’aligner contre l’oppression et les personnages historiques qui ont amélioré le monde ont lutté contre l’oppression, c’est-à-dire contre les inégalités. Les progressistes ont tendance à vénérer la science. Ils croient que la science peut faire avancer leur projet d’amélioration de la société et de l’homme. Ils mettent les sciences sociales à égalité avec les sciences physiques et en font un guide de l’action publique.

2° Le deuxième axe est celui des conservateurs. Chez eux le bien s’identifie au fait de défendre les valeurs et les institutions traditionnelles qui se sont accumulées au cours de l’histoire et qui ont résisté à l’épreuve du temps. Et le mal est incarné par les barbares qui tentent de s’opposer à ces valeurs et qui veulent détruire la civilisation. Les conservateurs sont très disposés à voir l’utopie comme une menace qui ne peut être arrêtée que par l’autorité politique. Ils voient la barbarie comme étant une inclination de la nature humaine d’où la nécessité de recourir aux institutions politiques pour protéger la civilisation. Alors que les progressistes sont moins préoccupés par l’utopie, car ils ont tendance à voir les humains comme intrinsèquement bons, mais simplement affaiblis par l’oppression. Du point de vue de l’axe civilisation/barbarie, il faut s’opposer à la légalisation de la marijuana, à l’avortement et au mariage homosexuel dans la mesure où l’on pense  que l’avenir de la civilisation en dépend, ou du moins qu’elle risque d’en sortir affaiblie.

3° Le troisième axe est celui des libéraux (libéraux classiques ou libertariens). La principale menace étant pour eux l’empiétement du pouvoir sur les choix individuels. Le bien consiste dans la possibilité pour les individus de faire leurs propres choix, de contracter librement entre eux et d’en assumer la responsabilité. Le mal réside dans l’initiative de la menace physique, en particulier de la part des gouvernements, contre des individus qui ne portent préjudice à personne, sinon éventuellement à eux-mêmes. Pour eux, la coercition sous quelque forme que ce soit, y compris celle des gouvernements, est plus un problème qu’une solution. Chacun a le droit de décider pour lui-même ce qui est meilleur pour lui et d’agir selon ses préférences, tant qu’il respecte le droit des autres à faire de même. Le corollaire de ce principe est le suivant : « personne n’a le droit d’engager une agression contre la personne ou propriété de quelqu’un d’autre ». L’usage de la force ne se justifie qu’en cas de légitime défense. Pour le reste, il faut s’en tenir à la persuasion.

Typologie des familles politiques (b)

1° Les progressistes croient en l’amélioration de l’espèce humaine. Ils croient en une perfectibilité quasi illimitée dans le domaine matériel et, plus important encore, dans le domaine moral et politique. En revanche, pour eux les marchés sont sujets à des échecs inéluctables. Le succès des hommes d’affaire reflète souvent la chance et peut s’avérer être la récompense injuste d’une forme d’exploitation. Mais ces défaillances peuvent et doivent être traités par les interventions du pouvoir politique : la redistribution, la fiscalité, les réglementations.

2° Les conservateurs croient dans la faiblesse humaine. En termes bibliques, l’homme est « originellement pécheur ». Ce côté sombre de la nature humaine ne sera jamais éradiqué. Mais il peut être domestiqué par les institutions sociales, notamment la famille, la religion et l’autorité politique. Supprimez ces institutions et ce qui émerge est Sa majesté des Mouches (le roman de William Golding). C’est pourquoi ils sont enclins à vénérer le passé, notamment les traditions et l’ordre établi. Les conservateurs reconnaissent aisément avec les libéraux que les marchés récompensent les vertus de prudence et de patience. Mais ils les accusent systématiquement de saper les traditions culturelles, en mettant la vulgarité à égalité avec le sublime, sans hiérarchisation morale. Ils voient dans la défense libérale du marché une promotion de la marchandisation du monde et de l’humain.

3° Les libéraux voient la nature humaine comme imparfaite, corruptible, mais éducable. Ils croient en une rationalité humaine limitée. Tant qu’ils respectent la propriété d’autrui, les individus sont les meilleurs juges de leurs intérêts et il faut les laisser libres de les poursuivre. C’est pourquoi les libéraux refusent l’idée un gouvernement qui ferait le bien à la place des gens. En revanche, ils pensent que les dysfonctionnements du pouvoir politique et les interventions excessives de la loi représentent une menace pour la paix, bien plus grande que les dysfonctionnements du marché. Le marché s’auto-régule dans le temps par le mécanisme de la concurrence, l’Etat non car il exerce un monopole. Il tend à s’accroître de façon exponentielle. Par ailleurs, les libéraux sont enclins à penser la technologie comme une force libératrice dont les effets néfastes sont largement compensés par les bénéfices estimés. Enfin ils considèrent que les marchés encouragent la coopération pacifique parce que chaque échange volontaire profite aux deux parties. Et l’ensemble de ces échanges volontaires crée une prospérité qui profite au plus grand nombre.

Les controverses politiques actuelles

D’une façon générale, les conservateurs et les progressistes se rejoignent sur un point. Ils jugent le processus politique plus efficace que le processus de marché. Par processus politique j’entends ici la capacité d’un gouvernement central à créer un ordre social à la fois juste et stable pour le plus grand nombre. Et par processus de marché, j’entends l’échange libre et volontaire comme  mode d’interaction et mécanisme de coopération. Or les conservateurs et les progressistes sont tous favorables à l’augmentation du pouvoir de l’État central et à son intrusion dans la vie privée, mais pour des raisons différentes. Pour les uns c’est au nom de la défense de la civilisation, pour les autres c’est au nom de la défense des opprimés.

Philosophiquement le libéral pourra adhérer à certains objectifs des conservateurs et des progressistes, mais empiriquement il sera en désaccord avec leurs moyens. Ainsi le libéral sera d’accord avec les progressistes pour aider les travailleurs opprimés, mais il ne pensera pas que le salaire minimum puisse atteindre cet objectif, en tout cas pas un salaire minimum uniforme et imposé partout. De même, le libéral sera d’accord avec l’idée conservatrice que la civilisation doit être défendue, mais il ne sera pas d’accord pour dire que la civilisation est menacée par le mariage homosexuel ou par l’ouverture des frontières, en tout cas pas de façon alarmiste.

Examinons quelques-uns de ces sujets :

Le mariage gay

Les conservateurs voient dans le mariage traditionnel une institution fondamentale de la civilisation occidentale qui remonte à 2500 ans. Une redéfinition radicale du mariage serait une menace pour la société civilisée. Les progressistes d’autre part, voient une majorité hétérosexuelle opprimer une minorité homosexuelle en leur refusant le mariage et donc soutiennent naturellement la réforme.

Les libéraux sont partagés sur le sujet. Certains pensent que le mariage est un droit universel et militent avec les progressistes pour l’égalité des droits. D’autres pensent que le mariage est une institution qui ne relève pas de l’État et que ce dernier n’a pas à s’impliquer juridiquement pour forcer les autres à reconnaître le mariage traditionnel ou le mariage gay. La solution ? Se débarrasser du mariage civil obligatoire une bonne fois pour toute et laisser ce rôle aux associations privées : les églises, les synagogues, les mosquées ou les organisations privées laïques. Cette solution politique pourrait s’appeler l’abolition du mariage comme fonction étatique, ou, plus précisément, la séparation du mariage et de l’État. Personnellement c’est cette solution qui m’a toujours parue la seule bonne.

La discrimination

Un boulanger qui s’oppose au mariage gay a-t-il le droit de refuser de vendre un gâteau de mariage à un couple gay ? Non pour un progressiste, bien sûr, ce serait pour lui une forme d’oppression.

Mais la réponse du libéral serait de dire que (a) le boulanger doit avoir un tel droit et que le pouvoir central ne devrait jamais forcer un commerçant à faire des affaires avec un client qu’il juge indésirable. En revanche (b), une association libre de boulangers devrait pouvoir exclure un de ses membres indésirable, par exemple un boulanger raciste ou homophobe. Enfin (c) une association de consommateurs devrait pouvoir également appeler ses membres à boycotter le boulanger raciste ou homophobe.

Une réponse libérale complémentaire consisterait à dire (a) il doit exister une concurrence suffisante sur le marché de sorte que si vous étiez victime de discrimination par x, vous pourriez facilement obtenir ce que vous désirez ailleurs. Et (b) le gouvernement ne devrait intervenir que si la discrimination est omniprésente. Le principe de subsidiarité s’appliquerait. L’État laisserait le marché résoudre le problème autant que possible et n’interviendrait qu’en dernier recours.

L’immigration

Concernant l’immigration, les progressistes voient les immigrants illégaux comme un groupe d’opprimés et les natifs blancs, hostiles aux immigrants, comme leurs oppresseurs. Pour les conservateurs le fait d’avoir de frontières bien définies, et une population bien définie, fait partie des valeurs civilisées. Ils craignent qu’en permettant l’immigration on détruise l’identité des nations et qu’on fragilise un peu plus le travail des citoyens les plus modestes.

Les libéraux, qui n’aiment par l’idée de coercition politique, sont favorables à l’ouverture des frontières. Du point de vue de l’axe liberté/coercition, une frontière ouverte donne à l’individu le choix de son gouvernement et la capacité de voter avec ses pieds. Par ailleurs la relation de travail est un accord volontaire qui profite aux deux parties, peu importe l’origine ou le lieu de naissance de l’une ou de l’autre. Mais l’immigration, comme le mariage gay, est un sujet qui divise la famille libérale. Car dans un monde fortement étatisé, l’immigration est toujours subventionnée et crée un droit fâcheux sur le travail des autres (c’est-à-dire un faux droit, une forme de spoliation). Comme l’explique le professeur Pascal Salin dans un article fort éclairant sur ce sujet, « l’émigration et l’immigration devraient être totalement libres car on ne peut pas parler de liberté individuelle si la liberté de se déplacer n’existe pas. Mais la liberté de se déplacer n’implique pas que n’importe qui a le droit d’aller où bon lui semble. Les droits de chacun trouvent en effet pour limites les droits légitimes des autres ».

C’est ainsi que le prix Nobel d’économie Gary Becker a proposé d’instaurer un marché des droits à immigrer (ou, éventuellement, des droits à acquérir une nationalité). D’autres ont proposé que l’immigration soit libre, mais que les immigrants n’aient pas le droit aux bénéfices de la protection sociale. En fin de compte, la meilleure politique d’immigration consisterait à désétatiser la société et à laisser les citoyens décider dans quelle mesure ils souhaitent établir des contrats avec des individus d’autres nationalités.

L’obésité

Pour les progressistes, le problème de l’obésité, c’est le problème des industriels qui commercialisent des sodas. Ainsi taxer les sodas correspond à la narration selon laquelle les obèses sont des opprimés et les fabricants ou les vendeurs de sodas sont les oppresseurs. Peu importe l’incidence fiscale et autres concepts économiques. Une taxe soda fait avancer le récit oppresseurs-opprimés et c’est son principal attrait.

Pour les libéraux, les taxes sur le soda n’ont aucune efficacité pour atteindre l’objectif politique déclaré de réduire l’obésité. Ils chercheront des moyens d’atteindre cet objectif sans utiliser la coercition. Par exemple en ciblant la sortie, plutôt que l’entrée. Certaines solutions sont à l’étude comme le fait d’accorder des crédits d’impôt pour les personnes obèses qui perdent du poids. Les économistes américains Richard Thaler et Cass Sunstein appellent cela un « nudge » (to nudge : au sens littéral, pousser quelqu’un du coude ; amener quelqu’un à faire quelque chose). Ils ont choisi le terme étrange de « paternalisme libertarien » (un oxymore) pour désigner cette doctrine, qu’ils définissent comme « une version relativement modérée, souple et non envahissante de paternalisme, qui n’interdit rien et ne restreint les options de personne ; une approche philosophique de la gouvernance, publique ou privée, qui vise à aider les hommes à prendre des décisions qui améliorent leur vie sans attenter à la liberté des autres ». Les nudges sont des moyens d’inciter les individus à prendre les « bonnes » décisions sans les priver de leur liberté d’action.

Plaidoyer pour une éthique du dialogue politique

Nos débats politiques sont souvent frustrants et sans fin parce que chaque groupe s’exprime uniquement d’après son axe de valeurs privilégié. Par conséquent, chacun parle devant l’autre au lieu de dialoguer avec lui. Chaque camp émet ses arguments presque exclusivement selon ses propres termes et ne voit pas que les opinions contraires sont les manifestations d’une autre façon de penser plutôt que la preuve de la stupidité ou de la duplicité du camp adverse.

Alors, que pouvons-nous faire pour éviter de céder à nos instincts tribaux, sans renoncer pour autant à nos convictions ? La prescription de Kling est simple : résister à la tentation d’argumenter uniquement à partir de notre axe préféré et apprendre à voir les choses à partir des autres axes. Il faut prendre le point de vue le plus charitable de ceux avec qui nous sommes en désaccord et résister à la tentation de se dire : « je suis raisonnable et eux non ».

Selon moi, les conservateurs et les progressistes ont tort sur ces questions. Mais je pense qu’ils sont raisonnables, que leurs idées sont dignes d’intérêt et comportent une part de vérité, compte tenu de leurs préoccupations respectives.

C’est pourquoi je propose une sorte d’éthique de la discussion consistant à s’imposer de respecter les quatre points suivants :

  1. Essayer de ré-exprimer le plus clairement possible la position de son adversaire de telle sorte qu’il puisse dire : « Merci, je pense exactement de cette façon » ;

  2. Lister tous les points d’accord ;

  3. Mentionner tout ce qu’on peut apprendre de son adversaire ;

  4. Alors seulement s’autoriser à le réfuter ou à le critiquer.

Je voudrais finir cet article avec une citation du philosophe britannique Michael Oakeshott qui écrivait en 1939 : « L’action politique implique la vulgarité mentale, non seulement parce qu’elle implique le concours et le soutien de ceux qui sont vulgaires mentalement, mais à cause de la fausse simplification de la vie humaine implicite même dans le meilleur de ses objectifs » (The Claim of Politics). Tâchons tout de même de le faire mentir !

Un test à faire en ligne

HaidtAnnexe 1 : Jonathan Haidt et Arnold Kling sur la psychologie des croyances politiques

À certains égards, la thèse de Kling est une adaptation au domaine politique des idées du philosophe et psychologue social Jonathan Haidt sur la morale dans The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion (2013). Selon ce dernier, les personnes sont prédisposées à envisager les questions morales selon un ou plusieurs axes éthiques :
loyauté/déloyauté, autorité/subversion, sainteté/dépravation,
fidélité/trahison, équité/tricherie etc. (Je conseille de voir cette vidéo TED d’un quart d’heure qui vaut le coup !)

Par ailleurs, Haidt explique que nous avons évolué au cours des millénaires pour développer notre statut au sein de groupes constitués. Un moyen important d’acquérir un statut au sein d’un groupe est de respecter et de défendre ses normes. Or la psychologie cognitive expérimentale nous apprend que nous sommes enclins naturellement à des processus de diabolisation et de mauvaise foi à l’égard des membres des autres tribus. Nous avons ainsi acquis une série de traits sociaux-psychologiques qui ont pour rôle de favoriser notre propre groupe et de l’aider à supplanter les autres. L’un de ces traits est la préférence pour les proches et l’autre est la diabolisation de ceux qui sont en dehors de notre groupe. Nous héritons donc de processus de pensée biaisés car conçus exclusivement pour la survie du groupe auquel nous appartenons. Haidt cite les recherches de Richard Sosis qui a constaté que les communautés religieuses avaient tendance à survivre plus longtemps que les communautés laïques. Haidt en conclut que « demander aux gens de renoncer à toutes les formes d’appartenance sacralisée et vivre dans un monde de croyances purement rationnelles, pourrait être comme demander aux gens d’abandonner la Terre et d’aller vivre dans des colonies en orbite autour de la lune ».

En effet, le sentiment d’appartenance à une tribu, c’est à dire à un groupe humain qui partage une même culture fondée essentiellement sur la langue, est un phénomène culturel universel. Il reflète en chaque homme la conscience de son identité et des devoirs liés à cette identité. Le tribalisme en tant qu’affirmation d’une identité culturelle, politique ou religieuse, n’est en rien un vice. Dans ce contexte, les langues agissent comme de puissants ancrages sociaux de notre identité.

Et au sein d’une tribu, le langage est souvent utilisé pour rassurer les autres sur notre loyauté à leur égard et pour attiser l’hostilité contre les tribus étrangères. Nous avons l’habitude de parler à l’intérieur de notre tribu, dans une langue que les adeptes de notre tribu comprennent. Ainsi toute personne qui peut parler notre langue, partage un peu nos valeurs et notre histoire culturelle. En revanche, ceux qui ne parlent pas notre langue sont toujours spontanément identifiés comme une menace pour notre propre tribu.

Annexe 2 : Facebook et la paranoïa politique, quand chacun met en avant un récit qui accuse l’autre d’un complot.

Progressistes, conservateurs et libéraux disposent chacun d’un récit dans lequel ils sont les héros et les autres sont les méchants. C’est là que le réflexe tribal devient un danger. Non seulement il conduit à diaboliser les membres des autres tribus par une rhétorique sophistique, mais il conduit également à certaines formes de délires paranoïaques.

Dans ce modèle à trois axes, la paranoïa consiste à voir son adversaire comme représentant le « mal incarné », à l’opposé de notre axe préférentiel. Par exemple, quand un libéral pense que les conservateurs et les progressistes n’ont d’autre but que d’écraser la liberté et d’augmenter la coercition, c’est un libéral paranoïaque. De même, quand un conservateur pense que les progressistes et les libéraux sont en train de démolir la civilisation et de faire advenir la barbarie, c’est un conservateur paranoïaque. Enfin, lorsqu’un progressiste pense que les conservateurs et les libéraux n’agissent que pour aider les oppresseurs à dominer les opprimés, alors c’est un progressiste paranoïaque.

Or ce type de délires prolifère sur Facebook et je m’interroge de plus en plus sur les effets pervers des réseaux sociaux. Il y a une forte impulsion à réagir immédiatement aux sujets politiques, en impliquant des émotions et des réflexes tribaux plutôt que des raisonnements posés. Le débat s’en trouve considérablement faussé et appauvri, quand il n’est pas tout simplement inexistant. Bien sûr, diaboliser nos adversaires en déformant leurs points de vue est un réflexe aussi vieux que l’humanité, mais Facebook amplifie ce phénomène à l’excès car la communication politique sur les réseaux sociaux est par définition tribale. A chacun d’en prendre conscience pour éviter de tomber dans le piège.

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14 Réponses

  1. Charabia libéral et cul entre deux chaises.De plus vous ignorez tout de l’histoire du libéralisme et notamment de sa lutte acharnée contre le catholicisme,reprise par les progressistes dont vous êtes les pères indignes,n’ayant pas tenu vos promesses, comme Marx l’avait vu qui parlait de « libertés formelles  » et il avait raison:liberté pour les riches,esclavage pour les pauvres,d’où révolutionnarisme,le tout aboutissant ainsi au nihilisme radical sous couvert d’une liberté sans frein,immorale et suicidaire par « le suicide assisté dans l’indignité »:voir la position des libéraux belges et autres à ce sujet.Vous êtes aussi pour la dépénalisation de tous les crimes en accord avec les révolutionnaires:avortement,euthanasie,pma,gpa,drogues,etc.Vous avez toujours été les fourriers de l’extrême-droite et de l’extrême gauche car,contrairement à la devise du philosophe catholique Jacques Maritain: »il faut avoir l’esprit dur et le coeur doux »,vous avez l’esprit mou et le coeur dur,votre seul Dieu étant le pognon derrière les belles phrases sur une liberté que vous êtes incapables de définir mais qui fait chic dans le tableau.Ainsi votre idole Bastiat entendait « des harmonies célestes » alors que partout régnaient le bruit et la fureur.
    Vous n’êtes qu’un ramassis de protestantisantss sans cervelle et sans coeur et sans courage,sauf pour le veau d’or..Honte éternelle sur vous!
    « Ah quelle terrible époque que celle où des crétins dirigent des aveugles »-le catholique secret du fait des persécutions des protestants libéraux anglais Shakespeare. »Apathie et tolérance sont les ssigne de la mort d’une civilisation »-Aristote. »Le monde moderne est contre tous le mondes »-Péguy.
    La ferme!
    .

    ..

  2. C’est amusant (et pas surprenant) de voir les totalitaires cathos comme « erlande » exprimer leur haine de la liberté individuelle… Je me demande qui est le plus à craindre : les fanatiques conservateurs, ou les fanatiques progressistes.

  3. Voilà un exemple parfait de conservateur paranoïaque. C’est une excellente illustration de ma thèse. Merci à vous Erlande.

    1. Parfait exemple en effet. Tellement parfait que l’on pourrai croire à un faux. Un article sur les difficultés à se comprendre et à échanger à cause des différences de langage. Un article qui appelle au respect et à l’effort de compréhension de points de vue opposés aux notre, illustré par un commentaire rempli de haine, aucun respect, aucun échange, aucune discussion, des arguments noyés aux milieu d’insultes. C’est à la fois triste et pathétique.

  4. Heureusement, il existe d’authentiques penseurs conservateurs contemporains, dont la lecture est toujours stimulante : George Weigel, John Finis, Roger Scruton, Robert George, Pierre Manent. Et je conseille ce livre tout récent de Laetitia Strauch-Bonart : Vous avez dit conservateur ? aux éditions du Cerf : http://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/17625/vous-avez-dit-conservateur.
    Un essai brillant qui tient autant de l’analyse que du plaidoyer, par une jeune normalienne, ancienne élève de Michéa !

  5. Le mot « libéralisme » a de nombreux sens. Autant que de sujets. Quand on l’applique spécifiquement à l’économie,il est nécessaire de le préciser.
    erlande mélange les sens divers du mot,notamment celui du libéralisme politico philosophique,et l’économique.
    On peut être libéral avec ses enfants à propos de leurs préférences de lectures,et pas du tout sur la façon de se tenir à table,par exemple.
    De nos jours,en parlant de libéralisme,on a oublié la philosophie,si peu pratiquée d’ailleurs,pour se préoccuper de ce qui marche le plus mal,l’économie.
    Il y a une erreur majeure de ne pas distinguer la question de la liberté en matière de moeurs,ou d’économie.
    La seconde est en problème de type technique,dont certain veulent faire une question morale(qu’ils appellent philosophique),qui n’a rien à voir avec ce qu’on a nommé libéralisme philosophique, qui ne dérive que du « libertinisme » des moeurs du temps de Pascal. La haine des libertins contre la religion est à l’origine de celle des libéraux au 18° siècle,qui n’ont pas inventé le mot,étant nommés dans nos manuels,les « philosophes ».

    Sur quel point erlande,a historiquement, raison malgré sa confusion pas seulement sémantique.

    Les idéalistes en général,et pas seulement,totalitaires pathos,mais souvent de gauche, ont la même dent contre l’économie libérale que,malgré leur idéologie sociologique matérialiste,ils attaquent surtout avec des arguments de type moraux et religieux., ce ui peu donner à sourire.

    Le libéralisme est en quelque sorte matérialiste en économie. En ce sens qu’en la matière,il ne s’occupe que de l »aspect pratique de l’économie.

    Alors que Marx, avec tout son matérialisme(même dialectique),émet,bien qu’en disant le
    contraire,un jugement moral,donc quasi religieux,sur l’économie bourgeoise dite capitalisme, mais en prétendant n’analyser qu’une insuffisance du dit capitalisme qui devra,selon cette théorie,causer sa perte,par des crises successives aboutissant à une crise finale et à la fin de l’histoire puisque de la lutte des classes.

  6. Non Emeric, pas d’accord. La liberté ne se divise pas comme ça. Les libertés économiques ne sont pas une exception. L’homme est libre par nature et cela vaut aussi en morale et en religion. Bien sûr, pas de liberté sans responsabilité, pas de liberté sans respect des devoirs qui incombent à tout être humain. Donc la liberté n’est pas le droit de tout faire. C’est le droit de ne pas être arbitrairement soumis à la coercition.

    Mais en matière de moeurs Emeric, il faut distinguer le vice et le crime. Pour un libéral, le vice est du ressort de la conscience morale de chacun, pas de la loi. En revanche, le crime est du ressort de la loi. La criminalisation des vices est une erreur commise par beaucoup de conservateurs qui pensent que la loi doit rendre les gens vertueux. Mais sans la liberté de pratiquer la vertu ou non, il n’y a pas de moralité. La vertu est libre ou elle n’est pas. Une vertu contrainte n’est jamais qu’un réflexe psychologique de conservation.

    1. Vous pointez, dans ce commentaire, une chose essentielle : la dissociation fondamentale du droit et de l’éthique (le juste n’est pas le bien, comme l’injuste n’est pas le mal). Je n’ai plus en tête les propos exacts de Bastiat, mais il exprimait cette pensée en disant que la fraternité sous contrainte est une destruction de la fraternité. Néanmoins, contrairement à ce que vous dîtes, cette attitude n’est pas propre aux conservateurs, mais les progressistes (tel que vous les présentez selon Kling) ne sont pas en dehors de ce schéma de pensée : leur obsession à tout ramener à des rapports des dominants-dominés les amène souvent à rabattre la morale sur le droit. N’est-ce pas pour cela qu’on les surnomme ironiquement « le Camp du Bien » ?

    2. Si je ne veux pas confondre les mots et les choses,et en mat!ère de liberté le concept (ou le principe) avec la pratique,le principe sera évidemment universel,mais la pratique,non.
      Il y a des règles en tous domaines,qui diffèrent selon les domaines.
      Personne n’est totalement et exclusivement ceci ou cela,cat il faut bien respecter la société,(sauf à se croire « progressiste »,autant dire prophète!)

      L’économie n’est bien sûr,ni plus ni moins exigeante en liberté que les autres domaines.
      Seulement elle a un caractère spécifique: son rapport plus direct et plus quotidien avec la politique que tout autre et d’ensemble actif.Au point que la distinction est souvent infaisable.
      Elle aussi doit respecter les lois de la société,mais celles-ci sont pour elle non une série d’interdictions,mais un cadre à l’intérieur duquel elle doit,du point de vue libéral,avoir toutes ses coudées selon sa nature et sa nécessité.

      En somme,c’est l’ensemble le plus vivant auquel l’Etat ait affaire,et qu’il doit traiter avec le plus de doigté d’autant que c’est en grande partie sur ce point qu’il sera jugé.
      L’Economie est donc un domaine bien particulier qui a son fonctionnement bien à elle(si on veut penser à son efficacité,question très politique!)qui est,pour un Etat intelligent,à respecter,et même,dans son intérêt d’Etat,à favoriser.

      N’est-il pas intéressant de remarquer qu’aux premiers temps,lorsque les hommes se sont donné une Loi(même en plusieurs articles),l’accent a aussitôt sur un ensemble moral s’adressant à des êtres en principe libres dont il fallait simplement modérer les excès possibles,au nom d’une morale humaine individuelle et non au regard à une autorité étatique,mais non pas interdire,justement la liberté naturelle.

      Tous les autres domaines étant des sortes de routines,interdisant simplement des excès humainement prévisibles,alors que l’économie,dans le cadre des lois,a besoin de sa liberté naturelle parfaite,sans décision autoritaire étatique ni prophétique.
      Parce que qu’elle est le domaine Pratique par excellence.

  7. Article intéressant, je trouve cette idée de trois axes orthogonaux très rafraîchissante. Se rappeler que l’autre parle un langage différent est essentiel.

    Ceci dit, à la réflexion, je pense que les axes ne sont pas si orthogonaux que ça. Mon biais libéral agit sans doute, mais je discerne une forme de rapprochement entre les axes conservateur et progressiste.

    Les conservateurs ont totalement récupéré la notion d’oppresseur/opprimé. En fait la société entière fonctionne sur le principe de la concurrence victimaire. Les identitaires, par exemple, jouent à fond ce registre avec le thème de l’invasion, remplacement etc…

    De leur coté, les progressistes finissent par adopter une attitude quasi-religieuse. Ils s’investissent d’un rôle de sauveur de l’humanité/civilisation. La défense des opprimés est devenu une sorte d’arme absolue pour justifier un pouvoir culturel ou politique. Voir pare exemple cet excellent article de Vox : http://www.vox.com/2016/4/21/11451378/smug-american-liberalism
    ou celui-là : http://www.bloombergview.com/articles/2016-04-21/displaying-outrage-on-social-media-earns-a-kind-of-currency

    In fine, conservateurs et progressistes s’arrogent un magistère moral pour imposer leur vision à la société. Et chaque aller-retour entre conservatisme et progressisme ne ramène pas au point de départ mais additionne des normes et des lois qui restreignent la liberté.

  8. Les socialopithèques sont partout cher Damien

  9. […] lire la suite très intéressante mais longue c’est ici : […]

  10. […] Faire le test en ligne (voir les explications détaillées ici et ici) […]

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