Publicités

Peut-on voter sur tout ? La démocratie et ses limites.

Comte_Sponville-3Seul le peuple, dans une République, est souverain. Mais il n’y a pas de souveraineté absolue. Le suffrage universel, s’il prétendait régner sur tout, ne serait qu’une tyrannie de l’opinion, qui le vouerait à sa perte.

La vérité n’obéit à personne, fût-ce au peuple souverain

Les limites théoriques de la démocratie sont simples : on ne vote pas sur le vrai et sur le faux. Sinon, ce n’est plus de la démocratie mais de la sophistique. D’ailleurs tout vote suppose qu’on compte les voix. Mais cela n’est possible que parce que l’arithmétique, elle, n’est pas soumise au vote ! Si tout se vote, on ne peut plus voter : c’est parce que l’arithmétique n’est pas soumise à la démocratie que la démocratie est possible. 

La vérité n’est pas démocratique : elle n’est pas soumise à la souveraineté du peuple. Le jour où un vote sera organisé pour savoir si la Terre tourne ou non autour du soleil, il s’agira moins de démocratie que de sophistique. De même si nous devions voter pour savoir s’il y a eu des chambres à gaz d’Auschwitz ou non. La loi Gayssot, qui punit le négationnisme, est une fausse bonne idée. Le négationnisme étant dépourvu de toute plausibilité historique, il était absurde — c’est ce que beaucoup d’historiens ont souligné — de voter une loi pour l’interdire.

Cela est vrai, également, d’un point de vue logique. Si tout se vote, on ne peut plus voter : la démocratie n’est possible que grâce à l’arithmétique, qui n’en dépend pas. Car enfin il faudra compter les bulletins. Et qui voudrait voter, avant de le faire, pour savoir si 1 + 1 font 2 ? Ce serait d’ailleurs impossible, puisque ce vote lui-même devrait faire l’objet d’un décompte, qui n’est possible qu’à la condition que l’arithmétique n’ait pas besoin, pour être vraie, de quelque vote que soit… On peut se tromper dans les calculs ? Certes. C’est pourquoi il est d’usage, lors de nos dépouillements, de compter deux fois les bulletins, et à plusieurs. Mais nul ne peut voter pour savoir si un décompte est juste ; on ne peut voter, le cas échéant, que pour décider si l’on comptera à nouveau. Les suffrages sont soumis à l’arithmétique, non l’arithmétique aux suffrages.

On ne vote pas non plus sur le bien et le mal. Qui voudrait mettre sa conscience aux voix ? Autant la vendre au plus offrant… Au demeurant, s’il fallait voter sur les valeurs qui sont les nôtres, au nom de quoi voterait-on ? C’est précisément parce qu’il y a des principes qui ne dépendent pas de la démocratie, ni de quelque régime que ce soit, qu’il y a un sens à dire que la démocratie vaut mieux, malgré ses imperfections, que les autres régimes. Par exemple, parce qu’elle est plus favorable aux droits de l’homme, à la liberté des individus, à la justice… Quand bien même le peuple français, un jour, renoncerait à ces valeurs-là, elles n’en cesseraient pas moins, pour tous les démocrates, de valoir. C’est dire qu’elles ne dépendent pas du suffrage universel ; mais le suffrage universel, sans elles, ne vaudrait rien.

Limites de la démocratie

La démocratie est le meilleur des régimes ; mais elle n’est légitime que dans son ordre, qui est celui du droit et de la politique. Vouloir en étendre le modèle à toute notre vie, c’est la desservir : la démocratie n’est possible que si tout n’est pas soumis à la démocratie. Elle n’est possible qu’à la condition d’accepter ses propres limites, sa propre finitude, sa propre incomplétude, comme diraient les logiciens. Sans quoi ce n’est plus démocratie, mais sophistique et nihilisme. Si tout se vote, rien n’est vrai et rien ne vaut. C’est au contraire parce qu’il y a des choses qui ne se votent pas – spécialement ce qui relève de la connaissance et de la morale – que l’on peut voter sur les autres, qui relèvent de la politique. La démocratie ne tient lieu ni de raison ni de conscience : elle ne vaut, et même elle n’est possible, qu’à la condition de le reconnaître. C’est ce qu’on appelle la laïcité, qui interdit au souverain – fût-il le peuple lui-même – de gouverner les esprits.

André Comte-Sponville, philosophe

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :