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Sujet pour le bac 2015 : La vérité rend-elle libre ?

voo-parapente-natal-rn-v4La vérité rend-elle libre ?

Introduction : la philosophie semble être, dès son origine, un chemin de vérité qui a pour but de nous libérer de nos peurs et de nos superstitions. Pour autant, la vérité peut aussi devenir une arme, aux mains de personnes qui s’en servent pour juger les autres, les condamner et les asservir. Enfin, la vérité n’est-elle pas également désillusion ou désenchantement du monde ? Elle nous éloignerait de la vie, de l’innocence, de la spontanéité et donc aussi de la liberté.

1° Il faut s’affranchir de la vérité pour être libre

Thèse des sceptiques : éloge du doute contre le dogmatisme. Ce dernier est source de conflits irréductibles qui troublent la paix de l’âme. Les sceptiques tirent argument des contradictions entre les opinions humaines qu’ils expliquent par leur relativité aux individus, aux groupes et aux époques qui les professent (cf. Protagoras : « L’homme est la mesure de toute chose »). L’esprit humain est faible, il ne peut rien prouver, car toute preuve ou s’appuie sur des postulats invérifiables ou encore tourne au cercle vicieux (les propositions se prouvant les unes par les autres).

Thèse de Nietzsche : éloge de l’erreur, du mensonge et de l’illusion. « Nous ne voyons pas dans la fausseté d’un jugement une objection contre ce jugement ; c’est là, peut-être, que notre nouveau langage paraîtra le plus déroutant. La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer » Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 4

Nietzsche ne voit dans le désir du vrai qu’une expression masquée et dégradée de la volonté de puissance. Or, selon lui, la valeur suprême qui doit nous servir de guide et de critère dans l’existence n’est pas la vérité mais la vie, dont émane la volonté de puissance positive (la créativité, l’affirmation de soi). Dès lors, le mensonge, l’erreur et l’illusion sont préférables à la vérité car elles permettent d’étendre et d’enrichir nos possibilités de vie. Ce qui revient à dire que le besoin d’un sens à la vie est plus essentiel que le besoin de vérité. L’art, illusion positive, est plus essentiel à la vie que la science. « Nous avons l’art afin de ne pas périr de la vérité », dti-il. (Cf. textes en annexes plus bas)

2° Limites de l’opposition entre vérité et liberté

nietzscheL’ignorance est une des causes premières des malheurs humains. Pour vivre libre, l’homme doit se servir de sa raison.

  1. Le doute est certainement nécessaire à la recherche de la vérité. Il est une preuve de santé de l’esprit, en nous mettant à l’abri du dogmatisme et du fanatisme. Pour autant, en rester au doute ne se justifie pas. Le scepticisme tend lui-même à se contredire puisqu’il considère vraie la proposition selon laquelle il n’y a pas de vérité possible. En toute rigueur, il devrait s’en tenir à la question : que sais-je ? Il reconnaît ainsi lui-même qu’il existe en l’homme un besoin de vérité qui demande à être satisfait, même s’il doit par ailleurs être critiqué.
  1. Placer la vérité sur le même plan que l’erreur et l’illusion, faire de la volonté de puissance (même au sens où Nietzsche l’entend) et non pas de la vérité la mesure des discours et des pratiques, c’est créer les conditions de l’affrontement universel entre les hommes. Car chacun peut dès lors légitimement dire et faire ce que bon lui semble au mépris des règles de la rationalité logique et morale. L’avertissement de Platon vaut toujours : le choix fondamental est pour les hommes entre la vérité et la violence. En fait, la cause de la vérité et celle de la philosophie se confondent : refuser la recherche de la vérité, c’est refuser la philosophie.

3° La vérité, fondée sur un pluralisme critique, est source de liberté

Il faut envisager le rapport de la vérité à la liberté à un double niveau :

  1. popperDans le rapport à la nature : la vérité technico-scientifique contre l’illusion animiste (les mythes) et la servitude. Le miracle grec est le passage du muthos au logos. Cette révolution se prolonge dans le développement des sciences modernes et le pouvoir que l’homme acquiert sur la nature. Par là, l’homme se libère de sa servitude originelle, de la pauvreté et de la mort
  1. Dans le rapport aux autres et à nous-mêmes : l’humilité et le décentrement de soi contre l’illusion narcissique et la mythomanie. L’illusion narcissique procède du désir de toute-puissance. Ce désir infantile nous rend aveugles à nous-mêmes mais aussi à autrui, à ses qualités comme à sa fragilité. « Connais-toi toi-même » pour te respecter toi-même ainsi qu’autrui.

KARL POPPER et le rationalisme critique : Le passage de la société close à la société ouverte est une des plus grandes révolutions que l’humanité ait connue. « J’appelle société close la société magique ou tribale, et société ouverte, celle où les individus sont confrontés à des décisions personnelles. » Or la société ouverte présuppose le dialogue, la recherche de la vérité dans la discussion et la concurrence des opinions. Le pluralisme est la position selon laquelle, dans l’intérêt de la recherche de la vérité, toute théorie – et plus il y a de théories, mieux c’est – doit avoir accès à la concurrence entre les théories. Cette concurrence consiste en la controverse rationnelle entre les théories et en leur élimination par la réfutation. Popper appelle ceci le rationalisme critique :

« C’est l’idée que nous pouvons commettre des erreurs et les corriger nous-mêmes ou permettre aux autres de les corriger en acceptant leurs critiques. Elle admet que nul ne peut se juger lui-même, et que croire en la raison n’est pas seulement croire en la nôtre, mais aussi et peut-être surtout en celle d’autrui. Un rationaliste, même convaincu de sa supériorité intellectuelle, n’imposera jamais son autorité, car cette supériorité dépend, il le sait, de son aptitude à accepter la critique, à reconnaître ses erreurs, et à faire preuve de tolérance, tout au moins envers ceux qui la pratiquent eux-mêmes. Kant faisait, à juste titre, de la notion de raison la véritable « règle d’or ». Certes, la vérité d’une règle morale ne peut être ni prouvée ni défendue, comme le serait une règle scientifique ; mais si la morale n’a pas de base scientifique rationnelle, la science, elle, a une base morale. D’autre part, qui dit impartialité dit responsabilité pour ceux de nos actes qui peuvent affecter autrui. En définitive, le rationalisme suppose la création d’institutions destinées à protéger la liberté de pensée et de critique, c’est-à-dire la liberté tout court, et il en résulte l’obligation morale de défendre ces institutions. » Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis (1962-1966), tome 2, Hegel & Marx, tr. J. Bernard et P. Monod, Paris, Editions du Seuil, 1979, p. 158-161.

Conclusion : la liberté n’est pas un état mais un devenir. Elle n’est pas quelque chose de donné une fois pour toute mais le produit d’une conquête progressive, jamais achevée, ni certaine de ses résultats sur les multiples illusions qui pèsent sur les hommes, notamment les illusions du dogmatisme et du scepticisme. Il y a autant de libertés à conquérir que d’illusions à surmonter.

ANNEXES

F. Nietzsche :

1° Le mensonge. – Pourquoi, dans la vie de tous les jours, les hommes disent-ils la plupart du temps la vérité ? – Sûrement pas parce qu’un dieu a interdit le mensonge. Mais, premièrement, parce que c’est plus commode ; car le mensonge réclame invention, dissimulation et mémoire (raison qui fait dire à Swift : qui raconte un mensonge s’avise rarement du lourd fardeau dont il se charge ; il lui faudra en effet, pour soutenir un mensonge, en inventer vingt autres). Ensuite, parce qu’il est avantageux, quand tout se présente simplement, de parler sans détours : je veux ceci, j’ai fait cela, et ainsi de suite ; c’est-à-dire parce que les voies de la contrainte et de l’autorité sont plus sûres que celles de la ruse. – Mais s’il arrive qu’un enfant ait été élevé au milieu de complications familiales, il maniera le mensonge tout aussi naturellement et dira toujours involontairement ce qui répond à son intérêt ; sens de la vérité, répugnance pour le mensonge en tant que tel lui sont absolument étrangers, et ainsi donc il ment en toute innocence. Nietzsche, Humain, trop humain (1878)

2° Le menteur utilise les désignations valables, les mots, pour faire apparaître l’irréel comme réel ; il dit par exemple : « je suis riche » alors que « pauvre » serait pour son état la désignation correcte. Il maltraite les conventions établies par des substitutions arbitraires et même des inversions de noms. S’il fait cela par intérêt et en plus d’une façon nuisible, la société lui retirera sa confiance et du même coup l’exclura. Ici les hommes ne craignent pas tant le fait d’être trompés que le fait qu’on leur nuise par cette tromperie : à ce niveau-là aussi, ils ne haïssent pas au fond l’illusion, mais les conséquences pénibles et néfastes de certains genres d’illusions. Une restriction analogue vaut pour l’homme qui veut seulement la vérité : il désire les conséquences agréables de la vérité, celles qui conservent la vie ; face à la connaissance pure et sans conséquence il est indifférent, et à l’égard des vérités préjudiciables et destructrices il est même hostilement disposé. Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral

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