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Les mémoires bioniques d’Emile Jappi à Sciences Po et à l’ENA

topelementVoici un petit conte de Noël divertissant. Il raconte les coulisses du pouvoir. Et c’est tiré de faits réels*.

Émile Jappi est un ancien ministre des Finances. Alors qu’il poursuit une brillante carrière politique, une circonstance inattendue le force à quitter ses fonctions et les privilèges du monde des puissants.

Grâce à l’un de ses proches, il découvre une technologie géniale lui permettant de « voir ce qui ne se voit pas ». De quoi s’agit-il ? D’une paire de lunettes bioniques munies d’une puce électronique. On appelle cette invention « Les lunettes à Frédéric », en souvenir de Frédéric Bastiat qui en a inventé le prototype en 1850 dans un célèbre pamphlet (1).

Avec ces lunettes, il découvre progressivement la nature de ce qu’il faisait dans son métier d’homme politique, et que ses anciens collègues font toujours : prendre aux autres par la violence ou la tromperie ce qui leur appartient et qu’ils ne donneraient pas si on leur demandait.

Ces lunettes, ce sont celle de l’économiste (1). Elles permettent de mesurer les ravages de l’irresponsabilité institutionnelle des hommes de pouvoir. En effet, quand on est un homme d’État, voler ne s’appelle plus voler mais lever l’impôt, et mentir ne s’appelle plus mentir mais servir la raison d’état. Ceux qui sont censés servir l’intérêt général sont en même temps ceux qui le définissent. Juges et parties en somme.

Mais comme tous ceux qui ont reçu sa formation et suivi son parcours professionnel, c’est inconsciemment qu’Émile Jappi est devenu un homme malfaisant. Comme tous les Français, ses idées fausses lui ont été inoculées par l’enseignement qu’il a reçu depuis l’école primaire. Voici comment il se souvient de ses études et des maîtres à Sciences Po et à l’ENA :

« Du bon usage de l’impôt ». 

1958 : Sciences-Po Day. Ce jour-là, le hall de l’École est noir de monde. Comme chaque année, des auteurs à la mode viennent y dédicacer leurs ouvrages. Chacun est installé derrière une petite table entre deux étudiants. Le premier, à gauche, ouvre le livre à la bonne page et le présente à l’écrivain pour recevoir sa dédicace, le second, de l’autre côté, recueille l’argent.

J’ai eu la chance enviée d’avoir été retenu pour être un des deux assistants de Raymond La Tringle, maître incontesté en France de l’enseignement des Finances Publiques. Son ouvrage « le La Tringle » a été la Bible de générations successives d’élèves et de professeurs de l’IEP.

Je note consciencieusement les quelques sentences dont le maître nous gratifie quand se tarit, pour de trop courts instants, le flot de ses admirateurs :

« Pragmatisme ! Pragmatisme !… Pas d’a priori idéologique, ni libéral ni socialiste !… Pas de démagogie, pas de dépense non financée par l’impôt !… La justice sociale et l’efficacité économique loin de s’opposer se rencontrent dans un bon usage de l’impôt !… L’équilibre budgétaire garantit et conditionne l’équilibre économique ! »

La journée terminée, Raymond La Tringle a convié ses deux assistants à prendre le thé chez Basile.

À cette occasion, il m’honore de la dédicace que mes collaborateurs lui rappelleront quand 10 ans plus tard, Ministre des Finances, il remettra la Légion d’honneur à son ancien élève, devenu depuis peu Directeur du Trésor :

« à Monsieur Émile Jappi, qui, un jour, j’en suis sûr, sera élevé à de hautes responsabilités au service de l’État. Qu’il trouve dans ce modeste ouvrage les recettes pour le bon usage des deux pédales de la « voiture France » qu’il aura un jour à conduire : la dépense publique et l’impôt ».

« De la raison d’État »

Septembre 1959. Dans quelques jours, je passe le Concours d’entrée à l’ENA. Pour nous mettre dans l’ambiance, le directeur de ma future École a invité Michel Sinbré à s’exprimer dans son grand auditorium. S’y trouvent réunis les « 3ème année » de Sciences-Po et les « 1ère année » de l’ENA.

Le thème de la conférence, « Apologie de la raison d’État », est affiché derrière l’orateur sur une grande banderole tricolore. Pour un auditoire de cette qualité, et sur ce sujet, on ne pouvait mieux choisir que ce grand serviteur de l’État qui, en outre, fut, après la guerre, à l’origine de la prestigieuse Institution qui nous réunit aujourd’hui.

Dans une fresque lumineuse, Michel Sinbré balaie l’histoire de France de Philippe le Bel au Général De Gaulle, en passant par Louis XI, Napoléon et Clemenceau.

Des anecdotes bien choisies illustrent, pour chacun de ces grands hommes, la subordination des règles morales communes à la raison d’État dès lors que les intérêts supérieurs de la Nation l’exigent :

« Mesdemoiselles, Messieurs, la grande et noble tâche qui sera la vôtre vous exonère de la fidélité à la vérité. Si ce beau principe moral doit guider votre vie privée, il ne doit pas vous freiner quand vous aurez à servir la raison d’état. »

« Du droit à »

Je suis dans le grand amphi de Sciences-Po. Pour les trois seuls cours magistraux auxquels j’assiste, ceux de Messieurs Lapierre, Derenardier et Souchard. Pour les autres matières, je me contente des polycopiés. Je me revois à ma place habituelle, en haut à gauche du côté de la grande verrière donnant sur le jardin.

  1. Cours de Monsieur Lapierre sur l’Économie de la santé

Monsieur Lapierre nous endormirait de son débit monocorde, s’il n’avait pas réussi à nous faire partager sa passion pour l’œuvre de sa vie la création de la Sécurité Sociale française.

« Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, mon propos n’est pas de mettre en cause l’efficacité du modèle libéral qui a fait ses preuves, mais s’il est un domaine dans lequel il n’est pas possible de « laisser faire », c’est bien celui de la santé. Vous conviendrez avec moi que les soins médicaux, les médicaments, les prestations hospitalières ne sont pas des produits comme les autres. Répondant à un besoin vital de l’humanité, ils ne peuvent être soumis à l’arbitraire du marché. Sans l’intervention de l’État, seuls les riches et les bien-portants pourraient en bénéficier.
C’est pour cette raison que le droit à la santé est un des fondements de ce modèle français auquel nous sommes tous attachés, quelques soient nos engagements partisans.  »
  1. Cours de Monsieur Derenardier sur l’Économie de l’énergie

Monsieur Derenardier nous en impose par sa stature, son timbre de voix et l’autorité naturelle qui émane de ce grand commis. Cet ingénieur du Corps des Mines, après avoir présidé GDF/EDF, a été à trois reprises ministre de l’Industrie dans des cabinets éphémères de la IVème République :

« Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je ne suis pas opposé au libéralisme dès lors qu’il est tempéré par des préoccupations sociales, mais il est un secteur où il ne peut s’appliquer, c’est celui de l’énergie. Vous conviendrez avec moi que l’électricité, le gaz, le pétrole ne sont pas des produits comme les autres. Répondant à un besoin vital de l’humanité, ils ne sauraient être soumis à l’arbitraire du marché. Sans l’intervention de l’État, seuls seraient approvisionnés les foyers facilement accessibles et, dans les coins les plus reculés du territoire, ceux qui auraient les moyens financiers de supporter les surcoûts de transport. La nationalisation de la distribution et du transport de l’électricité et du gaz, à la réussite desquels je m’honore d’avoir contribué à la tête de GDF/EDF, permet de garantir le droit à une énergie bon marché et égale pour tous… »
  1. Cours de Monsieur Souchard sur l’Économie de la culture

Monsieur Souchard, homme délicieux s’il en est, nous distille avec humour et finesse une immense érudition jamais pesante. Les jeunes filles du monde, inscrites à la section « générale » de l’École, l’apprécient particulièrement. Grâce à lui, elles peuvent briller sur « L’anticolonialisme chez Tintin » ou « Les idées politiques de la Comtesse de Ségur ». Pour leur permettre de ne pas manquer leur rendez-vous quotidien de 16 heures « chez Basile », le cours de Monsieur Souchard a lieu à 17h30.

Cet ancien Président de la villa Borghèse le débute ainsi :

« Je me suis laissé dire que les activités marchandes pouvaient être exercées par des êtres honorables. Soit. Mais s’il y a un monde qui doit être préservé de la dictature de l’argent, c’est bien celui de la culture. Le droit à la musique, au cinéma, à la lecture, à la peinture doit être garanti à nos concitoyens sans distinction de milieu social, de sexe, de race ou de moyens financiers. L’inscription au Plan d’objectifs ambitieux d’aide à la création culturelle et à sa diffusion que je m’honore d’avoir aidé à imposer permettra de faire entrer Mozart, Van Gogh, Victor Hugo et Fellini dans les plus délabrées des barres d’HLM de Sarcelles et les plus perdues-des fermes du Cantal.».

Confession d’Émile Jappi :

« Grâce aux « Lunettes à Frédéric », j’ai pris conscience que le capitalisme et le libéralisme étaient faits pour les petits et les pauvres, ceux là même que nous pensions défendre avec notre politique.

Quand tu es riche tu peux vivre dans une société socialiste.

Tu peux payer deux fois :
– avec tes impôts, des hôpitaux où tu n’iras jamais te faire hospitaliser ; avec ton argent, l’Hôpital Américain à Neuilly,
– avec tes impôts, des écoles où tu n’enverras pas tes enfants ; avec ton argent, l’Ecole Alsacienne ou Saint Jean de Passy,
– avec tes impôts, des flics à ton affût, avenue d’Iéna, quand tu circuleras sans ceinture ; avec ton argent, des installations d’alarme et des vigiles privés pour assurer la sécurité de ta famille et de tes biens.

Mais quand tu n’as que le SMIC que feras tu des 1003 € que tu touches par mois, sans savoir :
– que tu en as gagné 1891 € et que les hommes de l’Etat, déguisés en employeur, te prennent chaque mois 888 €, sans que tu t’en aperçoives,
– que sur les 1003 € qu’ils te laissent, ils te soutireront à nouveau 250 €, sous forme de TVA, de taxes sur l’essence et le tabac et d’impôts locaux,
– que le taux de prélèvement auquel tu es soumis est de 60 %…
– que pour la seule assurance maladie tu payes 3360 € de primes annuelles à la Sécu, alors que ton collègue d’Annemasse, travailleur frontalier en Suisse, peut faire jouer la concurrence entre 2000 mutuelles et ne payer que le 1/3, soit environ 1000 €/an,
– que pour t’assurer pour la vieillesse, on te prends 4020 € de primes annuelles alors que l’on te prive du droit (réservé aux fonctionnaires et aux politiciens avec leur PREFONDS) de t’organiser tout seul en capitalisant tes économies. Placée au taux de 5%, une économie de 4020 €, elle-même en augmentation de 5% l’an, t’assurerait au bout de 40 ans un capital de 1 250 000 € ! Tu peux rêver ! »

Aujourd’hui, quelques personnes produisent et commercialisent les « lunettes à Frédéric ». Parmi elles, François Guillaumat, qui a joué un rôle dans ce livre. Voici comment il juge l’importance de cette découverte :

« Les Lunettes à Frédéric, ce sont les lunettes qui « permettent de voir ce qu’on ne voit pas » : les destructions que causent les politiques et les institutions de l’étatisme, et dont il faut une formation spécialisée, celle de l’économiste, pour mesurer les ravages parce que l’irresponsabilité qu’elles entretiennent masque systématiquement leurs victimes, leurs bénéficiaires (ou l’absence de tout bénéficiaire réel), en somme leurs véritables effets par opposition aux illusions partagées du débat officiel.
Cependant, ceux que la vérité intéresse disposent toujours d’un raccourci pour percer à jour l’étatisme, c’est de porter le jugement de la morale commune sur les actes des hommes de l’état en tant que tels. Ce sont des actes de violence destructrice : d’usurpation, de mensonge et même de meurtre, que les puissants commettent contre les faibles. Pour juger l’étatisme, il suffit de comprendre que c’est en tant que tels que les actes sont justes ou injustes, et non en vertu de l’intention qui les a inspirés. »

(1) « Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n’engendrent pas seulement un effet, mais une série d’effets. De ces effets, le premier seul est immédiat; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas; heureux si on les prévoit. Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence: l’un s’en tient à l’effet visible; l’autre tient compte et de l’effet qu’on voit et de ceux qu’il faut prévoir. » (Frédéric Bastiat, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, introduction)

* Extraits du livre : Les Lunettes à Frédéric, ou : le Voyage au bout de l’État, par Émile Jappi, pseudonyme de Rene de LAPORTALIERE

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Une Réponse

  1. François Guillaumat | Réponse

    C’est René de Laportalière qui est « à l’origine de ce livre ».

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