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Fiche de lecture sur la philosophie de l’histoire (terminales)

strauss La philosophie politique et l’histoireFiche de lecture sur la philosophie de l’histoire (à destination de mes élèves de terminale)

Par Damien Theillier

Leo Strauss (1899-1973), La philosophie politique et l’histoire (de l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la philosophie), traduction et présentation d’un ensemble de textes choisis de Strauss sur l’idée d’histoire, le Livre de Poche, 2008.

Extrait étudié : début de l’introduction du traducteur, Olivier Sedeyn, spécialiste de la pensée de Leo Strauss : Le sens de l’histoire.

L’ouvrage

Ce livre est une anthologie des meilleurs textes de Leo Strauss, dont certains extraits de Droit naturel et histoire, son grand livre de 1953. Il montre comment, dès sa naissance, la modernité change radicalement la philosophie en substituant l’Histoire à la nature (le Cosmos) et en introduisant le relativisme historique. Le texte intitulé « Définir la Modernité : Modernité et historicisme » (ou « Les trois vagues de la Modernité »), est une excellente introduction à la crise de la philosophie politique moderne.

L’auteur

Leo Strauss naît en Allemagne en 1899, où il étudie les mathématiques, les sciences naturelles et la philosophie. Il suit en même temps que Hannah Arendt les cours de Husserl et de Heidegger. Il est contraint de fuir l’Allemagne en 1932 pour la France puis l’Angleterre. Il s’établit finalement aux États-Unis et prend la nationalité américaine en 1945. Il y enseigne comme professeur de science politique à la New School for Social Research (1938-45), à l’université de Chicago (1949-67), au Claremont Men’s College (1968-69) et enfin au St John’s College jusqu’à sa mort en 1973. Son œuvre est une tentative de restituer le sens de la « philosophie politique classique » de Socrate et Platon jusqu’à l’aube du XVIe siècle, une philosophie qui s’articule autour des concepts de nature humaine et de droit naturel. Auteur d’une quinzaine d’études en anglais et en allemand, Strauss eut le privilège d’accéder au statut de maître à penser : ses élèves se comptent par milliers dans les universités américaines.

Synthèse générale

Dans les études rassemblées sous ce volume, Leo Strauss souligne l’importance de l’Histoire comme philosophie et, ce faisant, il éclaire de façon inédite la naissance de la modernité et son opposition à l’Antiquité. L’extrait abordé ici a été écrit par le traducteur. Il  expose les points communs et les divergences entre les Anciens et les Modernes quant à la représentation du monde et de l’homme.

L’idée d’Histoire est née à l’époque moderne (XVIIe). C’est l’idée d’une évolution de l’humanité vers un progrès général.

Pour les Modernes, l’Histoire est devenue la réalité des actions humaines et, de ce fait, elle englobe toutes les productions de l’homme et se confond avec ce que nous désignons désormais sous le mot de « culture ». Or, il n’en a pas toujours été ainsi — car, pour les Anciens, l’histoire était seulement un discours, voire une science du passé.

  • Dans le monde antique l’histoire désignait une enquête visant à transmettre la connaissance du passé. Pour les Anciens le monde n’était pas à transformer mais à contempler. Le monde était compris comme un cosmos, c’est-à-dire une totalité ordonnée et harmonieuse, dont l’homme faisait partie.
  • Pour les Modernes la nature est une grande machine extérieure à l’homme. C’est une matière à travailler, à élaborer pour le bien de l’homme.
  • Pour les Anciens la perfection était un chemin strictement individuel, une sagesse qui devait s’acquérir par imitation du cosmos.
  • Pour les Modernes la perfection procède d’une amélioration collective du genre humain qui s’accomplit progressivement dans l’Histoire.

 Analyses et concepts-clés

1° Les philosophies de l’Histoire : Comte, Hegel, Marx

L’humanité passe par différents stades conduisant à la fin de l’Histoire.

Pour le positivisme : l’humanité passe par 3 états : religieux, métaphysique, positif (la science).

Hegel et Marx : la positivité du négatif = le mal est au service du bien. L’histoire a une fin, c’est-à-dire un sens et un terme (exemple pour Marx = égalité et société sans classe dans le communisme). Donc l’histoire est orientée vers le progrès = progressisme et optimisme.

2° Les deux sens du mot histoire

Il y a l’histoire comme science du passé ou comme connaissance (allemand Geschichte). c’est le sens ancien qu’utilise Hérodote : historia, enquête.

Il y a l’Histoire comme réalité faite par les hommes. Elle est marquée par le progrès et l’action des peuples. En ce sens l’Histoire se distingue de la nature, « ensemble des phénomènes régis par des lois » (Kant). Elle est le lieu de la liberté (« capacité de commencer quelque chose absolument dans le temps »), c’est-à-dire de la création et de l’innovation (allemand = Historie).

L’histoire, au sens moderne, intègre l’ensemble des actions humaines réelles qui sera, après coup, l’objet de l’enquête de l’historien.

3° Le mal

Au fond, les Anciens et les Modernes convergent vers l’idée qu’il n’y a pas de mal dans le monde. Les Anciens l’affirment sur la base d’un Cosmos qui serait un grand Logos. Tout est rationnel, « tout ce qui arrive, arrive justement » dit Marc-Aurèle.

Les Modernes affirment que l’Histoire est une marche vers le progrès et vers un stade final ou le mal aura disparu. Ce stade final est pensé comme triomphe de la science (Comte) de l’État de droit (Hegel) ou du prolétariat et de la société sans classe (Marx).

3° Nature et culture

Cette nouvelle « histoire », qui est réalité concrète et non plus seulement une discipline intellectuelle, intègre toutes les activités spécifiquement humaines et leurs effets. L’histoire inclut ainsi la religion, la technique, l’art, la philosophie, la science, bref, tout ce que l’on appelle aujourd’hui, et ici encore en donnant à ce mot un sens nouveau, la « culture », que l’on oppose alors à la « nature », entendue comme mécanisme dénué de sens.

4° Sartre et l’existentialisme

Pour certains modernes comme Sartre, il n’y a pas de nature humaine. L’homme est un être de culture, de pure historicité, une temporalité ouverte. Il s’invente lui-même par ses actes et par ses projets. La nature est alors renvoyée au physico-chimique. C’est quelque chose d’infra-humain, qui n’a pas de sens, qui n’indique aucune finalité pour l’homme. Sartre radicalise ainsi la croyance en l’Histoire, allant jusqu’à rejeter la notion de nature de l’horizon humain. (Cf. féminisme et théorie du genre). Sartre dira : « L’homme n’a d’autre législateur que lui-même ». Et Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ».

Citations

1° Hegel et Marx

L’homme serait ainsi en mesure de produire consciemment, rationnellement, la meilleure société ou un monde radicalement «meilleur ». Et au XIXe siècle, cette vision a fait l’objet de nombreuses « synthèses », dont les plus connues sont celle d’Auguste Comte, avec sa loi des trois états (religieux, métaphysique, positif) que traverse l’esprit humain en marche vers sa maturité « scientifique » (ou « positive »), celles de Hegel, avec sa compréhension de l’Histoire comme conduisant nécessairement à l’État moderne, et celles de Marx, avec son messianisme révolutionnaire conduisant nécessairement à une société sans classes, sans État, sans loi et délivrée du mal social et, puisque selon lui les conditions sociales déterminent nécessairement les conduites humaines, qui sera également délivrée du mal moral.

Hegel et Marx sont en outre les penseurs qui intègrent le « négatif » – c’est-à-dire, pour faire vite, le « mal » – dans l’histoire de l’avènement du « positif ». C’est ainsi que les violences et les guerres se voient justifiées historiquement. Le mal est ainsi au service du bien, un instrument, un moyen de la réalisation du « sens de l’histoire » ; il n’est donc que relativement mauvais.  S’il est vrai que  les premiers  philosophes modernes de l’Histoire ont eu tendance à mettre l’accent sur la positivité de l’Histoire, sur son orientation vers le « progrès » (cela est particulièrement visible chez Condorcet), Hegel et Marx en particulier ont souligné paradoxalement la positivité du négatif, la nécessité historique de passer par des étapes de douleurs qui seules permettent de faire advenir le nouveau et le meilleur. De là l’expression forgée par Raymond Aron pour désigner le marxisme : « un optimisme catastrophique ».

2° Les deux sens du mot histoire

Le mot « histoire » a plusieurs acceptions. L’histoire en effet est un mot qui reçoit dans les temps modernes une acception entièrement nouvelle, dont la nouveauté est souvent occultée. Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, le mot histoire désignait un certain type d’enquête, de recherche intellectuelle ou théorique, visant à transmettre la connaissance du passé. Cette place de l’histoire était liée à la conception du monde, de l’homme et de la science. Le monde était beau, ordonné (« cosmique »), et l’homme y était porteur du logos, il pouvait et par suite il était appelé à s’étonner, à admirer ce monde, ce cosmos, à le connaître et à le contempler (theôrein), la science n’étant fondamentalement pas autre chose que cette contemplation. Or, si l’on se tourne maintenant vers la, conception moderne du monde, de l’homme et de la science, nous ne pouvons qu’être frappés de la différence. Le monde est sans doute ordonné, mais seulement d’une manière mécanique ; l’homme est dans le monde – ou du moins son « âme » (un mot qui lui aussi reçoit une acception nouvelle dans la modernité, bien plus restrictive que dans la philosophie classique et médiévale) -, comme extérieur à cette grande machine (…).

La notion moderne d’Histoire ajoute à la pratique de l’historien qui vise à transmettre la connaissance du passé une dimension de réalité. L’histoire n’est plus ici seulement une enquête, une attitude de l’esprit humain, elle est une réalité, une dimension distincte de la réalité, à côté de ce que les Modernes désignent par le mot de « nature » (en lui donnant ici encore une signification nouvelle), c’est-à-dire  un ordre mécanique, un ensemble de « lois » qui ordonnent mécaniquement les phénomènes.

3° Les deux sens du  mot nature

Au sens originel, c’est-à-dire dans la philosophie antique, la « nature » désignait le dynamisme propre aux êtres soumis au devenir, c’était un principe de mouvement et de repos constitutif de l’essence distincte d’une substance. Par suite, la « nature » de l’homme incluait toutes les spécificités humaines et était orientée vers l’entéléchie de l’homme, vers la perfection de son acte, que l’homme pouvait atteindre par un effort personnel de la volonté pour faire « passer à l’acte » ses puissances. Au contraire, la « nature » moderne de l’homme se réduit à un mécanisme physico-chimique que l’historicité élabore comme une matière sans puissance, pure indétermination, à partir de laquelle l’histoire crée en quelque sorte ex nihilo. Il est facile d’observer que l’homme moderne se pense bien plus facilement comme créateur que l’homme antique ou médiéval ou que l’homme non occidental. L’histoire au sens moderne est le lieu de la « créativité » humaine. Ainsi la « culture » s’oppose-t-elle à la « nature », alors que pour les Anciens, le perfectionnement moral et intellectuel (que les philosophes contemporains placent dans la « culture ») était inscrit dans la nature, à charge pour chacun de s’y exercer ou non dans la mesure de ses puissances, qui ne sont mesurées que par leur seul exercice (…).

La prise de pouvoir progressive de l’histoire dans la réflexion moderne a commencé par la modification du concept de nature. On est alors passé d’une nature essence, impliquant une fin parfaite, à une nature pure matière sans puissances de l’action humaine, à une nature dont l’homme devait se dégager, s’émanciper, à une nature ne donnant plus une norme positive (une fin à poursuivre pour accomplir ou parfaire son essence, son être), mais seulement une norme négative, quelque chose dont il fallait s’éloigner, ou qu’il fallait transformer pour améliorer la condition de l’homme sur la terre.

4° L’homme et le monde

L’homme n’est plus ici conçu comme devant accepter l’ordre du monde, l’admirer et le contempler, mais comme un être actif, dont la destination consiste à modifier, à transformer fondamentalement ce monde. De là quelquefois la représentation du monde comme « mauvais » ou comme  désordonné, la tâche de l’homme consistant à y introduire du bien ou un ordre humain. La tâche de la science devient alors de fournir les connaissances nécessaires à la technique afin d’aménager sur cette terre un paradis, un jardin bien ordonné et confortable pour l’homme.

La vision antique et médiévale était stable, éternelle; le monde était « cosmique» (ordonné et beau), l’homme devait respecter cet ordre, l’admirer et le connaître.

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