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Christian Saint-Étienne au tricentenaire de Boisguilbert

saint etienneIntervention de Christian Saint-Étienne, économiste, au colloque organisé au Palais d’Iéna le 7 octobre : « Boisguilbert aujourd’hui ».

Par Pauline d’Arthuys, élève de TES1 

Boisguilbert écrit dans une période noire pour le pays, notamment avec la Révocation de l’Édit de Nantes en 1694 et de nombreuses faillites. Il observe donc la misère du peuple et écrit le Détail de la France et le Factum de la France à la fin du 17e siècle, dans cette période dure.

S’ajoutent à ces difficultés la folie guerrière de Louis XIV, qui perdure encore sous Napoléon un siècle plus tard. Napoléon III, libérera le commerce avant le coup d’arrêt des défaites du Mexique et de la guerre de 1870, qui seraient bien l’origine des deux guerres mondiales qui s’ensuivront. Ceci met donc fin à l’expérience de libération du commerce, et met fin à une période de développement. D’où les mesures prises par Méline en 1892 : l’élévation des droits de douanes, qui plonge l’agriculture française dans le sous-productivisme.

Les cycles de guerre et de sous-productivisme sont à répétition dans l’Histoire de France, et cette fermeture chronique du pays restreint fortement les périodes d’ouverture, souvent sources de croissance.

La France et l’Angleterre entre 1695 et 1720

En 1690, c’est la révolution préindustrielle. Alors, l’Angleterre connaît la grande révolution de 1688. Les rois anglais voulaient construire un système absolutiste comme en France. Mais une classe de nobles marchands anglais ne voulant pas abandonner tout le pouvoir au roi, revendique l’instauration d’un Parlement qui codirige le pays et décide des lois (on coupe alors la tête des rois qui prétendent instaurer l’absolutisme).

Il y a donc une victoire parlementaire sur l’absolutisme en Angleterre pendant la période prérévolutionnaire.

Mais cette victoire ne s’effectue en France qu’en 1880, c’est-à-dire deux cents ans après nos voisins de l’autre côté de la Manche. Pendant deux siècles, la France a recours à une politique administrative, juridique et guerrière. Cette période est aussi marquée par la folie et le courage des soldats français. (D’ailleurs, aujourd’hui encore la France a une armée exceptionnelle, même si elle manque paradoxalement de moyens et se fait donc fournir des avions de transports de soldats par les Etats-Unis).

Boisguilbert a vécu dans un contexte particulier, à la limite des transformations de la société française. Le PIB/habitant français n’a fait que doubler en dix-huit siècles, et le niveau de vie de vie et l’espérance de vie sont quasiment les mêmes sous Jules César et sous Louis XVI ; il y a donc une stagnation pendant deux mille ans. Sous Boisguilbert, il y a une crise économique, 30 à 40% des enfants entre 0 et 7 ans meurent, le PIB/habitant se voit divisé par deux sous Louis XIV et le pays s’appauvrit. Le choc s’effectue donc après la Révolution Industrielle, en 1780, quand que le niveau de vie se multiplie par vingt et l’espérance de vie par trois.

Boisguilbert vivait donc dans une période de stagnation voire de crise, et non de croissance. En revanche, l’Angleterre connaît sa prospérité dès la période préindustrielle. L’établissement du parlement est complété en 1689 par le Bill of Rights, et la liberté de presse en 1695 (alors qu’en France elle s’établit en 1895).

Pendant ce temps, la France connaît des difficultés : la Révocation de l’Edit de Nantes. Environ 1 à 1,5% de la population part, mais c’est donc 15% de l’élite intellectuelle et commerciale qui part. On fait fuir les meilleurs, qui partent pour beaucoup en Angleterre dont la presse se développe avec l’arrivée des huguenots. La fermeture de la France est donc très mauvaise.

La création de la Banque d’Angleterre en 1694 permet de stabiliser la dette publique. Pendant tout le XVIIIe siècle, cette Banque sécurise le système bancaire anglais (les country banks). La France se trouve alors plongée dans la misère. Il y a comme une politique miroir entre les deux pays : l’un prospère, l’autre sombre. (Parallèle fait avec Felipe Gonzales, chef de l’Etat espagnol et socialiste, qui pour que son pays connaisse la prospérité a annoncé qu’il faisait exactement les politiques inverses de Mitterrand). L’Angleterre finance l’agriculture, la modernisation et la mécanisation de l’artisanat, et à partir de 1730 finance aussi la mécanisation de la production de charbon.

Boisguilbert énonce que l’épargne anglaise finance la modernisation de l’agriculture, et qui si les paysans ne peuvent pas vendre de grains, alors ils ne pourront pas se moderniser.

Mais la France connaît une crise de financement, sous Bois Guilbert et puis encore sous Turgot. Boisguilbert avait dit à Louis XIV d’instaurer un impôt sur le revenu, mais n’est pas écouté. Turgot fait la même proposition à Louis XVI, qui accepte : c’est le dixième, et Turgot est nommé Ministre des Finances. L’impôt fonctionne, mais rapidement Turgot est éliminé de l’échiquier par la noblesse qui se voit pénalisée par cet impôt.

Boisguilbert est contemporain du rattache français pendant la période préindustrielle, et pressent que c’est par la modernisation qu’on pourra favoriser l’émergence des manufactures et la croissance économique. Cela se met en place en Angleterre, et précède la France dans la Révolution Industrielle de 1780. Cela se traduit par l’apparition des premières machines agricoles.

La France a alors des équipes scientifiques supérieures et plus performantes de les équipes anglaises, mais l’Angleterre passe tout de même devant car elle a un système politique et de financement de l’activité économique qui est plus moderne que celui de la France : l’absolutisme et le système fiscal archaïque peu modernes sont désarmais contre-productifs, et les aristocrates français qui sont en surplus monétaire achètent des actions à Londres !

Grâce à Boisguilbert, on comprend bien la situation actuelle.

La situation dans les années 1680 est la même que dans les années 1780, puis dans les années 1880, et on répète encore ce qu’on a fait dans les années 1980. On pense qu’on va rentrer dans un monde post-industriel, d’où des réformes telles que les 35 heures, l’impôt sur la fortune… on a un système fiscal mauvais : on impose face à la crise une hausse des impôts.

Même chose aujourd’hui : on est dans une crise fiscale, or on continue d’augmenter les impôts ce qui casse les débuts de reprise, donc la monnaie plonge.

L’économie est plate aujourd’hui, malgré les laboratoires bouillonnant d’innovations, ce qui est exactement pareil au temps de Boisguilbert et de Turgot. Le potentiel français est supérieur au potentiel allemand, mais on ne transforme pas nos instruments en produits et services qui se vendent ; il y a donc un déficit extérieur français et un excédent extérieur allemand. Il y a en effet un décalage : une grande inventivité, mais une incapacité à la transformer en activité économique, alors que des pays comme l’Angleterre ou l’Allemagne y arrivent. Boisguilbert disait au roi qu’il fallait mener la même politique qu’en Angleterre, ce qui aurait entraîné une croissance.

Les français seraient donc à la pointe de l’intelligence mais en même temps seraient des imbéciles heureux sur le plan économique, que ce soit sous Boisguilbert ou aujourd’hui.

Aussi, la question de l’immigration se pose, et se ressemble sous Boisguilbert et à notre époque. En effet, la révocation de l’Edit de Nantes fait fuir une partie importante de l’élite intellectuelle et militaire (nombreux étaient les généraux huguenots), et surtout l’élite lettrée et entrepreneuriale française (ce qui était favorable au développement de l’Angleterre, territoire refuge de tous ces pourchassés).

Aujourd’hui, la France est un monde ultra fiscalisé ; c’est le seul pays à avoir un impôt sur la fortune (ce qui est source de richesses pour la Belgique et la Suisse qui prient Saint ISF : plus de 100 000 français seraient partis en Belgique ces trois dernières années, augmentant de 17 millions d’euros la richesse belge).

Mais le haut niveau de la fiscalité française est paradoxal. En effet, la France pousse énormément à l’innovation avec d’excellentes formations, et lorsque quelqu’un trouve grâce à cette incitation quelque chose de nouveau et de révolutionnaire, il est taxé à mort dessus. D’où le départ de plus de 80 000 personnes bien formées qui décident de quitter le territoire. Or, en même temps, plus de 200 000 personnes non productrices et peu qualifiées arrivent sur le sol français, attirées par un système de protection sociale « très protecteur ». Pour cela, l’immigration pose problème, alors que s’il y avait une entrée massive de génies et d’individus sources d’innovations, elle serait la bienvenue…

Boisguilbert nous invite donc à penser simultanément les questions du circuit économique, de la création de richesse et de la fiscalité.

De plus, pour lui, la France avait un immense potentiel, mais ne l’exploitait pas de la bonne manière. La population française était alors de 20 millions d’habitants, et Boisguilbert assurait que le territoire pouvait accueillir 100 millions de personnes, l’équivalent de la totalité de la population européenne alors.

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Une Réponse

  1. Un facteur important du manque d’industrie en France ne fut-il pas l’interdiction faite aux aristocrates de s’y livrer sous peine de déchéance,ce qui ne fut pas le cas en Angleterre ?

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