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« La route de la servitude » : autopsie d’un livre culte

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Il y a soixante-dix ans, Friedrich A. Hayek publiait son célèbre manifeste contre les totalitarismes. Un ouvrage toujours d’actualité.

Par MATHIEU LAINE*

Contre toute attente, 2014 pourrait bien être l’année Hayek. Nous célébrons en effet cette année les 70 ans de « La route de la servitude ». Un « livre politique », comme l’auteur l’annonce lui-même en ouverture de cet ouvrage culte, publié en 1944.

En parallèle des grandes manoeuvres visant à libérer l’Europe du joug nazi, une véritable bataille des idées fait rage entre les socialistes et les libéraux. Et, dans ce conflit sublime d’intelligence, cette année charnière offre au camp de la liberté une victoire comparable au Débarquement de juin avec la publication, en Angleterre, de « The Road to Serfdom » (« La route de la servitude »), qui connut un succès immédiat et dont la version abrégée du Reader’s Digest sera vendue à plus de 600 000 exemplaires.

Comment expliquer que ce petit livre d’un authentique érudit autrichien, professeur d’économie mais aussi philosophe, juriste, épistémologue et bon connaisseur des mécaniques cérébrales, né à Vienne en 1899, émigré au Royaume-Uni pour fuir le nazisme, ait immédiatement été sanctifié et demeure, soixante-dix ans plus tard, une référence majeure à travers le monde ?

 

Briser les tabous

D’abord parce que, avec ce livre, celui qui deviendra Prix Nobel d’économie trente ans plus tard, en 1974, foudroie d’un coup de génie lucide une Angleterre où, à l’époque, alternaient sans cesse interventionnistes de gauche et interventionnistes de droite. Hayek, qui avait assisté quelques années plus tôt à la montée du péril hitlérien, frappe fort en accusant cette classe politique unanimement convertie au planisme, qui s’imagine en rempart contre le totalitarisme mais qui, selon lui, lui ouvre grande la voie.

Heurtant de plein fouet une élite arrogante en dédicaçant son ouvrage « aux socialistes de tous les partis », le professeur de la prestigieuse LSE ose briser les tabous. Il fustige, avec une rare profondeur, la social-démocratie et le dirigisme économique qui, en empiétant sur la liberté individuelle, creusent le lit de la servitude des peuples. Si le fascisme n’est pas réaction mais fils d’une impasse – le socialisme, de gauche mais aussi de droite -, c’est parce que la tyrannie est l’instrument le plus efficace de coercition et de réalisation forcée des idéaux étatiques et qu’à ce titre elle finit toujours par devenir indispensable à une société planifiée. Le chapitre XII, consacré aux racines socialistes du nazisme, d’une rare clairvoyance pour l’époque, en livre des preuves éloquentes.

Au premier regard, ce pamphlet savant pourrait toutefois sembler daté. L’Angleterre du milieu des années 40 n’a heureusement pas connu le sort de l’Allemagne nazie. Mais ce serait manquer la grande leçon d’un livre à l’actualité brûlante. Quand la droite et la gauche communient trop longtemps dans les illusions interventionnistes, quand elles n’osent se réformer et parient plus sur l’Etat que sur chacun, le pays s’appauvrit, les tensions montent, la tentation sécuritaire s’accroît, l’ordre moral s’installe, la liberté se fane et la dictature rôde. Notre France contemporaine, où l’Etat est partout et offre, par ses échecs, table ouverte à des partis et comportements extrémistes se régalant chaque jour davantage du chômage de masse, de la déprime généralisée, de la violence et du racisme ambiants, ne peut pas être insensible à ce message.

État de droit limitant

A l’Etat centralisé, à la coercition généralisée, au collectivisme conservateur et distributeur de privilèges, Hayek préfère non l’anarchie mais l’Etat de droit limitant, par des règles fixées et annoncées d’avance, le gouvernement. Rappelant que Mussolini avançait fièrement : « Nous avons été les premiers à affirmer que plus les formes de la civilisation sont compliquées, plus la liberté individuelle doit être restreinte », Hayek trace, dans « La route de la servitude », la voie d’une alternative forte, qui deviendra un concept central dans son oeuvre : la préférence pour l’individualisme (au sens philosophique de respect des droits individuels, de la liberté, de la responsabilité et de la propriété de l’être humain) par opposition au collectivisme, et l’ordre spontané, hérité des scholastiques espagnols.

L’hypercomplexité des sociétés contemporaines interdit selon lui à l’homme politique, si doué soit-il, de voir clair, de penser juste et de décider efficacement à notre place. Le politicien, qui a de surcroît son propre agenda, ne peut être ce surhomme capable d’anticiper tous les paramètres pour dessiner le plan qui mènera au bien-être des populations. Au contraire, il perturbe, voire anéantit par ses interventions les mécanismes naturels d’adaptation et de choix de chacun, qui, dans un contexte de liberté, façonnent la coordination des actions humaines, elles-mêmes guidées par la boussole de la responsabilité.

La concurrence, qu’il définira comme un « processus de découverte », contribue selon lui bien mieux que le planisme à la meilleure allocation des ressources et incite à l’innovation et au progrès d’une société qui a moins à attendre des ordres du pouvoir que de la libre initiative de chacun. Avec Hayek, la personne n’est ainsi plus un pion ou un être infantilisé. Elle devient un individu autonome, respecté, adulte et responsable. Dès lors, « la question qui se pose, c’est de savoir s’il vaut mieux que le gouvernement se borne à créer des conditions offrant les meilleures chances aux connaissances et à l’initiative des individus, en sorte de leur permettre, à eux individus, de faire les meilleurs plans possibles ; ou si l’utilisation rationnelle de nos ressources requiert une direction et une organisation centrales de toutes nos activités, conformément à une épure délibérément élaborée ».

Encapsuler aujourd’hui Hayek, comme on l’entend parfois, en extrémiste ou en inspirateur de la crise financière relève, on l’aura compris, d’une incroyable malhonnêteté intellectuelle. Parce qu’il n’imagine pas la liberté débarrassée de son corollaire, la responsabilité, ce n’est certainement pas lui qui aurait suggéré, comme les gouvernements américains démocrates puis républicains, de forcer les banques à accorder des crédits immobiliers à des personnes insolvables (origine des subprimes) ou de garantir a priori le sauvetage de ces établissements, ce qui incitera les managers déresponsabilisés par le sinistre « too big to fail « à maximiser les risques.

Une solution de rechange jamais appliquée

Hayek, cet humaniste non conservateur dont le célèbre débat avec Keynes a marqué l’histoire de la science économique, incarne une authentique « route de la liberté » bien différente de cette route de la servitude empruntée par les tenants d’un étatisme providentiel aujourd’hui en faillite. Ce n’est donc pas un hasard si ces deux grands noms de l’économie sont sans cesse accolés dans les manuels les plus sérieux comme dans deux clips de rap immanquables de John Papola, patron d’une société de production audiovisuelle, et Russ Roberts, professeur d’économie à l’université américaine George Mason, visionnés par plus de 7 millions de personnes sur YouTube.

C’est d’ailleurs ainsi qu’il faut relire Hayek. Comme une solution de rechange jamais appliquée (contrairement à tout ce que l’on peut en dire) au keynésianisme triomphant.

* Mathieu Laine est président de la société de conseil en stratégie Altermind et enseigne à Sciences po. Il a dirigé le « Dictionnaire du libéralisme » (Larousse, 2012).

Source : Le Point.fr – Publié le 09/08/2014

Le livre : « La route de la servitude », de Friedrich A. Hayek (PUF, 276 p., 12,50 E)

Version abrégée de « La route de la servitude » ici

Consulter d’autre articles sur le sujet :

https://nicomaque.com/2013/12/21/hayek-et-la-route-de-la-servitude-histoire-dun-best-seller/

https://nicomaque.com/2013/11/30/friedrich-a-hayek-nouveaux-essais-de-philosophie-de-science-politique-deconomie-et-dhistoire-des-idees/

https://nicomaque.com/2010/10/26/lanalyse-economique-de-hayek/

https://nicomaque.com/2007/04/03/hayek-en-4-lecons/

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