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Conseils au débutant réaliste. Par Etienne Gilson (1935)

gilsonVADE MECUM en 30 points – Par Etienne Gilson[1]

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1. — Le premier pas sur la voie du réalisme est de s’apercevoir qu’on a toujours été réaliste ; le deuxième est de s’apercevoir que, quoi que l’on fasse pour penser autrement, on n’y arrivera jamais ; le troisième est de constater que ceux qui prétendent penser autrement, pensent en réalistes dès qu’ils oublient de jouer un rôle. Si l’on se demande alors pourquoi, la conversion est presque achevée.

gilson (1)2. — La plupart de ceux qui se disent et se croient idéalistes aimeraient mieux pouvoir ne pas l’être, mais ils ne s’en reconnaissent pas le droit. On leur fait observer qu’ils ne sortiront jamais de leur pensée et qu’un au-delà de la pensée n’est pas pensable. S’ils acceptent de chercher une réponse à cette objection, ils sont perdus d’avance, car toutes les objections de l’idéaliste au réaliste sont formulées en termes idéalistes. Quoi d’étonnant, dès lors, que l’idéaliste remporte toujours la victoire. La solution idéaliste des problèmes est toujours impliquée dans ses questions. Le réaliste doit donc s’accoutumer d’abord à refuser la discussion sur un terrain qui n’est pas le sien, et à ne pas se juger lui-même en difficulté parce qu’il ne sait pas répondre à des questions en effet insolubles, mais qui, pour lui ne se posent pas.

3. — Il faut commencer par se méfier de ce terme : la pensée ; car la plus grande des différences entre le réaliste et l’idéaliste, est que l’idéaliste pense, au lieu que le réaliste connaît. Pour le réaliste, penser, c’est seulement ordonner des connaissances ou réfléchir sur leur contenu ; -jamais il n’aurait l’idée de faire de la pensée le point de départ de sa réflexion, parce qu’une pensée n’est pour lui possible que là où il y a d’abord des connaissances. Or l’idéaliste, du fait qu’il va de la pensée aux choses, ne peut savoir si ce dont il part correspond ou non à un objet ; lorsqu’il demande au réaliste comment rejoindre l’objet en partant de la pensée, ce dernier doit donc s’empresser de répondre qu’on ne le peut pas, et que c’est même la raison principale pour ne pas être idéaliste, car le réalisme part de la connaissance, c’est-à-dire d’un acte de l’intellect, qui consiste essentiellement à saisir un objet. Ainsi, pour le réaliste, la question ne pose pas un problème insoluble, mais un pseudo-problème, ce qui est tout différent.

4. — Chaque fois que l’idéaliste nous somme de répondre aux questions que pose la pensée, on peut être sûr qu’il parle au nom de l’Esprit. Pour lui, l’Esprit est ce qui pense, comme pour nous l’intellect est ce qui connaît. Il faut donc éviter, autant qu’on le peut, de se compromettre avec ce terme. Ce n’est, pas toujours facile, car il a son sens légitime, mais nous vivons en un temps où la nécessité s’impose de retraduire d’abord en langue réaliste tous les termes que l’idéalisme nous a empruntés et qu’il a corrompus. Un terme idéaliste est généralement un terme réaliste désignant l’une des conditions spirituelles de la connaissance, considérée désormais comme génératrice de son contenu.

5. — La connaissance, dont parle le réaliste, est l’unité vécue et expérimentée d’un intellect et d’un réel appréhendé. C’est pourquoi une philosophie réaliste porte toujours sur cela même qui est appréhendé, et sans quoi il n’y aurait pas’ de connaissance. Les philosophies idéalistes, au contraire, parce qu’elles parlent de la pensée, en arrivent très vite à choisir pour objet la science ou la philosophie. Lorsqu’il pense vraiment en idéaliste, l’idéaliste réalise sous sa forme parfaite l’essence du « professeur de philosophie » ; au lieu que, lorsqu’il pense vraiment en réaliste, le réaliste s’accorde avec l’essence authentique du philosophe ; car le philosophe parle des choses, mais le professeur de philosophie parle de philosophie.

6. — De même que nous n’avons pas à aller de la pensée aux choses, (sachant l’entreprise impossible), nous n’avons pas non plus à nous demander si un au- delà de la pensée est pensable. Il se peut en effet qu’un au-delà de la pensée ne soit pas pensable, mais il est sûr que toute connaissance implique un au-delà de la pensée. Le fait que cet au-delà de la pensée ne nous soit donné par la connaissance que dans la pensée, ne l’empêche pas d’être un au-delà ; mais l’idéaliste confond toujours « être donné dans la pensée » et « être donné par la pensée ». Pour qui part de la connaissance, un au-delà de la pensée est tellement pensable, qu’il n’y a que ce genre de pensée pour lequel il puisse y avoir un au-delà.

7. — C’est par une erreur du même genre que le réaliste se demande comment on peut, à partir du moi, prouver l’existence d’un non-moi. Pour l’idéaliste, qui par du moi, c’est la position normale, et même la seule position possible de la question. Le réaliste doit deux fois s’en méfier, d’abord parce qu’il ne part pas du moi ; ensuite parce que le monde n’est pas pour lui un non-moi (ce qui n’est rien) mais un en-soi.. Un en-soi peut être donné dans une connaissance ; un non-moi, c’est à quoi se réduit le réel pour l’idéaliste, et cela ne peut être ni saisi par une connaissance ni prouvé par une pensée.

8. — Il ne faut pas non plus s’inquiéter de l’objection classique de l’idéaliste contre la possibilité d’atteindre un en-soi, et surtout d’en avoir une connaissance vraie. Vous définissez la connaissance vraie, dit l’idéaliste, comme une copie adéquate de la réalité ; mais comment pouvez-vous savoir que la copie reproduit la chose telle qu’elle est en soi, puisque la chose ne vous est donnée que dans la pensée ? L’objection n’a de sens que pour l’idéalisme, qui pose la pensée avant l’être, et, ne réussissant plus à l’y comparer, se demande comment un autre pourrait le faire. Le réaliste, au contraire, n’a pas à se demander si les choses sont ou non conformes à la connaissance qu’il en a, puisque la connaissance consiste pour lui à s’assimiler aux choses. Dans un ordre où l’adéquation de l’intellect à la chose, que le jugement formule, suppose l’adéquation concrète et vécue de l’intellect à ses objets, il serait absurde d’exiger de la connaissance qu’elle garantisse une conformité sans laquelle elle ne saurait pas même exister.

9. — Il faut toujours se souvenir que les impossibilités auxquelles l’idéalisme veut acculer le réalisme, sont l’œuvre de l’idéalisme lui-même. Lorsqu’il nous met au défi de comparer la chose connue avec la chose elle-même, il manifeste seulement le mal interne qui le ronge. Pour le réaliste, il n’y a pas de « noumène », au sens où l’entend l’idéaliste. La connaissance présupposant la présence à l’intellect de la chose même, il n’y a pas à supposer, derrière la chose qui est dans la pensée, un double mystérieux et inconnaissable, qui serait la chose de la chose qui est dans la pensée. Connaître n’est pas appréhender une chose telle qu’elle est dans la pensée, mais, dans la pensée, appréhender la chose telle qu’elle est.

10. — Il ne suffit donc pas de constater que tout nous est donné dans la pensée, pour avoir le droit d’en conclure que nous devons nécessairement aller de la pensée aux choses et qu’il est impossible de procéder autrement. En fait, nous procédons autrement. L’éveil de l’intelligence coïncide avec l’appréhension de choses, qui sont, aussitôt que perçues, classées selon leurs analogies les plus manifestes. De ce fait, qui n’a rien à voir avec aucune théorie, la théorie doit prendre acte. C’est ce que fait le réalisme, suivant en cela le sens commun ; C’est pourquoi tout réalisme est une philosophie du sens commun.

11. — Il ne suit pas de là que le sens commun soit une philosophie, mais toute saine philosophie le présuppose et lui fait confiance, quitte à en appeler, chaque fois que ce sera nécessaire, du sens commun mal informé au sens commun mieux informé. Ainsi procède la science, qui n’est pas une critique du sens commun, mais de ses approximations successives du réel. La science et la philosophie attestent par leur histoire que le sens commun est capable d’invention grâce à l’usage méthodique qu’il fait de ses ressources ; on doit donc l’inviter à critiquer sans cesse les conclusions qu’il a obtenues, ce qui est l’inviter à demeurer lui-même, non à se renoncer…

12. — Le mot : « invention » s’est laissé contaminer par l’idéalisme, comme beaucoup d’autres. Inventer veut dire trouver, non pas créer. L’inventeur ne ressemble au créateur que dans l’ordre de la pratique, et spécialement dans celui de la fabrication soit utilitaire soit artistique. Comme le savant, le philosophe n’invente qu’en trouvant, en découvrant ce qui jusque-là était demeuré caché. Toute l’activité de l’intelligence consiste donc en sa fonction spéculative du réel : si elle crée, ce qu’elle crée n’est jamais un objet, mais un mode d’explication de l’objet, à l’intérieur de cet objet.

13. — C’est aussi pourquoi le réaliste ne demande jamais s- sa connaissance d’engendrer un objet sans lequel elle n’existerait pas. Comme l’idéaliste, il use de sa réflexion, mais en la maintenant dans les limites du réel donné. Le point de départ de sa réflexion doit donc être, ce qui est en effet pour nous le commencement de la connaissance : res sunt. Si nous approfondissons la nature de l’objet même qui nous est donné, nous nous orientons vers une science, que couronne une métaphysique de la nature ; si nous approfondissons les conditions dans lesquelles l’objet nous est donné, nous nous orienterons vers une psychologie, que couronnera une métaphysique de la connaissance. Les deux méthodes ne sont pas seulement compatibles, elles sont complémentaires, car elles reposent sur l’unité primitive du sujet et de l’objet dans l’acte de connaissance, et toute philosophie complète implique la conscience de leur unité.

14. — Rien donc n’interdit au réaliste de procéder, par voie d’analyse réflexive, de l’objet donné dans la connaissance à l’intellect et au sujet qui connaît. Bien a-.- contraire, il n’a pas d’autre méthode à sa disposition pour s’assurer de l’existence et de la nature du sujet connaissant. Res sunt, ergo cognosco, ergo sum res cognoscens. Le réaliste ne se distingue pas de l’idéaliste en ce que l’un refuse de se livrer à cette analyse au lieu que l’autre accepte de le faire, mais en ce que le réaliste refuse de prendre le terme ultime de son analyse pour un principe générateur de l’analyse. De ce que l’analyse de la connaissance nous conduit à un « je pense », il ne résulte pas que le « je pense » soit le premier principe de la connaissance. De ce que toute représentation est, en fait, une pensée, il ne résulte, ni qu’elle ne soit qu’une pensée, ni même que le « je pense » conditionne toutes mes représentations.

15. — Toute la force de l’idéalisme vient de la cohérence avec laquelle il développe les conséquences de son erreur initiale. On a donc tort de le réfuter en lui reprochant son manque de logique ; c’est au contraire une doctrine qui ne peut vivre que de logique, puisque l’ordre et la connexion des idées y remplace l’ordre et la connexion des choses. Le saltus mortalis qui précipite la doctrine dans ses conséquences est antérieur à la doctrine, et l’idéalisme peut tout justifier par sa méthode sauf l’idéalisme même, car la cause de l’idéalisme n’est pas idéaliste, elle n’est même pas dans la théorie de la connaissance : elle est dans la morale.

16. — Antérieurement à toute explication philosophique de la connaissance, se trouve le fait, non seulement de la connaissance même, mais de l’ardent désir qu’ont les hommes de comprendre. Si la raison se contente trop souvent d’explications sommaires et incomplètes, si elle fait parfois violence aux faits, en les déformant ou les passant sous silence lorsqu’ils la gênent, c’est précisément que la passion de comprendre l’emporte chez elle sur le désir de connaître, ou que les moyens de connaître dont elle dispose sont impuissants à la satisfaire. Le réaliste n’est pas moins exposé à ces tentations que l’idéaliste, et il n’y cède pas moins souvent. La différence, c’est qu’il y cède contre ses principes, au lieu que l’idéaliste pose en principe qu’il est légitime d’y céder. A l’origine du réalisme, il y a donc une résignation de l’intellect à dépendre d’un réel qui cause sa connaissance ; à l’origine de l’idéalisme, il y a l’impatience d’une raison qui veut réduire le réel à la connaissance, pour être sûre que sa connaissance n’en laissera rien échapper.

17. — Si l’idéalisme a souvent eu partie liée avec les mathématiques, c’est précisément parce que cette science, dont l’objet est la quantité, étend sa juridiction sur la nature matérielle tout entière, en tant qu’elle relève de la quantité. Mais si l’idéalisme a cru trouver sa justification dans les triomphes de la mathématique, ceux-ci ne doivent rien à l’idéalisme. Ils n’en sont aucunement solidaires, et ils le justifient d’autant moins, que la physique la plus complètement mathématisée fait tenir toutes ses constructions à l’intérieur de faits expérimentaux qu’elles interprètent. Un fait nouveau, et après de vains efforts pour se le rendre assimilable, toute la physique mathématique se reformera pour pouvoir l’assimiler. L’idéaliste est rarement un savant, plus rarement encore un homme de laboratoire, et c’est pourtant le laboratoire qui fournit à la physique mathématique de demain ce qu’elle aura à expliquer.

18. — Le réaliste n’a donc pas à craindre d’être mis par l’idéaliste en contradiction avec la pensée scientifique, car même s’il se croit idéaliste en philosophie, tout savant, en tant que savant, pense en réaliste. Jamais un savant ne commence par définir la méthode de la science qu’il va fonder ; c’est même à ce trait qu’on reconnaît le plus sûrement les fausses sciences, qu’elles se font précéder de leurs méthodes, car la méthode se déduit de la science, non la science de la méthode. C’est pourquoi nul réaliste n’a jamais écrit aucun Discours de la Méthode ; il ne peut savoir de quelle manière on connaît les choses avant de les avoir connues, ni apprendre comment connaître chaque ordre de choses qu’en le connaissant.

19. — De toutes les méthodes la plus dangereuse est la « méthode réflexive » ; le réaliste se contente de la « réflexion ». Quand la réflexion devient une méthode, elle n’est plus seulement une réflexion intelligemment dirigée, ce qu’elle doit être, mais une réflexion qui se substitue au réel, en ce que son ordre devient celui du réel même. Lorsqu’elle est fidèle à son essence, la « méthode réflexive » suppose toujours que le terme ultime de la réflexion est aussi le premier principe de notre connaissance ; d’où il résulte naturellement, que le dernier terme de l’analyse doit contenir virtuellement la totalité de l’analysé, et enfin : que cc que l’on ne peut retrouver à partir du terme ultime de la réflexion, ou n’existe pas, ou peut être légitimement traité comme n’existant pas. C’est ainsi que l’on se trouve conduit à exclure de la connaissance, et de la réalité même, ce sans quoi la connaissance n’existerait pas.

20. – Le deuxième signe auquel on peut reconnaître les fausses sciences engendrées par l’idéalisme, est qu’en partant de ce qu’elles nomment la pensée, elles s’engagent à définir la vérité comme un cas particulier de l’erreur. Taine a rendu un grand service au bon sens en définissant, la sensation comme une hallucination vraie, car il a montré par là où la logique conduit nécessairement l’idéalisme. La sensation y devient ce qu’est une hallucination quand cette hallucination n’en est pas une. Il ne faut donc pas se laisser impressionner par les fameuses « erreurs des sens », ni s’étonner de l’énorme consommation qu’en font, les idéalistes : ce sont gens pour qui le normal ne peut être qu’un cas particulier du pathologique. Quand Descartes triomphe de constater que l’insensé lui-même ne peut nier ce premier principe : « Je pense, donc je suis », il nous aide grandement à voir ce que devient la raison, lorsqu’elle en est réduite à ce premier principe.

21. — Il faut donc considérer comme erreurs de même ordre les arguments empruntés par les idéalistes aux sceptiques sur les rêves et sur les illusions des sens et sur la folie. Il y a des illusions visuelles, cela prouve surtout que toutes nos perceptions visuelles ne sont pas des illusions. Celui qui rêve ne se sent pas différent de celui qui veille, mais celui qui veille se sait tout différent de celui qui rêve ; il sait même que c’est parce qu’il a eu des sensations qu’il a ensuite ce que l’on nomme des hallucinations, comme il sait qu’il ne rêverait jamais rien s’il n’avait d’abord veillé. Que certains insensés nient l’existence du monde extérieur, ou même, n’en déplaise à Descartes, la leur propre, ce n’est pas une raison pour considérer la certitude de notre existence comme un cas particulier de « délire vrai ». Ces illusions ne sont si inquiétantes pour l’idéaliste, que parce qu’il ne sait comment prouver que ce sont des illusions ; elles ne doivent pas inquiéter le réaliste, pour qui seul elles sont vraiment des illusions.

22. — Nous ne devons pas prendre au sérieux le reproche que nous adressent certains idéalistes d’être condamnés par notre théorie de la connaissance à l’infaillibilité. Nous sommes simplement des philosophes pour qui la vérité est normale et l’erreur anormale, ce qui ne signifie pas que la vérité ne soit pour nous aussi difficile à atteindre et à conserver qu’une parfaite santé. Le réaliste ne diffère pas de l’idéaliste en ce qu’il ne peut pas se tromper, mais d’abord en ce que, lorsqu’il se trompe, ce n’est pas une pensée infidèle à soi-même qui erre, mais une connaissance infidèle à son objet. Mais surtout, le réaliste ne se trompe que lorsqu’il est infidèle à ses principes, au lieu que l’idéaliste n’a raison que dans la mesure où il est infidèle aux siens.

23. — Dire que toute connaissance est la saisie de la chose telle qu’elle est, ne signifie pas du tout que l’intellect saisisse infailliblement la chose telle qu’elle est, mais que c’est seulement lorsqu’il le fait, qu’il y a connaissance. Cela signifie encore moins que la connaissance épuise dans un seul acte le contenu de son objet. Ce que la connaissance saisit de l’objet est réel, mais le réel est inépuisable, et quand même l’intellect en aurait discerné tous les détails, il se heurterait encore au mystère de son existence même. Celui qui croit saisir infailliblement, et d’un seul coup, bout le réel, c’est l’idéaliste Descartes ; le réaliste Pascal sait bien ce qu’il y a de naïf dans cette prétention des philosophes : « comprendre les principes des choses, et de là arriver à connaître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet ». La vertu propre du réaliste, c’est la modestie dans la connaissance, et si ce n’est celle qu’il pratique, c’est celle qu’il est tenu par état de pratiquer.

24. — Le troisième signe auquel on reconnaît les fausses sciences engendrées par l’idéalisme, c’est le besoin qu’elles éprouvent de « fonder » leurs objets. C’est qu’en effet, elles ne sont pas sûres que leurs objets existent. Pour le réaliste, dont la pensée porte sur l’être, le Bien, le Vrai, le Beau sont de plein droit réels, puisqu’ils ne sont que l’être même voulu, connu et admiré. Mais à partir du moment où la pensée se substitue à la connaissance, ces transcendantaux commencent de flotter dans le vide, sans savoir sur quoi se poser. C’est pourquoi l’idéalisme passe son temps à « fonder » la morale, la connaissance et l’art, comme si ce que l’homme doit faire n’était pas inscrit dans la nature de l’homme, la manière de connaître dans la structure même de notre intellect et l’art dans l’activité pratique de l’artiste même. Le réaliste n’a jamais rien à fonder, mais il a toujours à découvrir les fondements de ses opérations et c’est dans la nature des choses qu’il les trouve : operatio sequitur esse.

25. — Il faut donc aussi se détourner soigneusement de toute spéculation sur les « valeurs », car les valeurs ne sont rien d’autre que des transcendantaux qui se sont séparés de l’être et tentent de s’y substituer. « Fonder des valeurs » : la hantise de l’idéaliste ; pour le réaliste, un néant.

26. — Le plus dur, pour un homme de notre temps, c’est d’accepter de ne pas être un « esprit critique » ; pourtant, le réaliste doit s’y résigner, car l’Esprit critique est la fine pointe de l’idéalisme et c’est là qu’on le retrouve, non plus à l’état de principe ou de doctrine, mais comme la volonté de servir une cause. L’esprit critique exprime en effet la résolution de soumettre les faits au traitement qui convient pour que rien en eux ne résiste plus à l’esprit. La politique à suivre, pour y parvenir, est de substituer partout le point de vue de l’observateur à celui de l’observé. La disqualification du réel sera poursuivie, s’il le faut, jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, et plus la résistance qu’il opposera sera vive, plus aussi l’idéaliste s’attachera à le déconsidérer. Le réaliste doit au contraire toujours reconnaître que c’est l’objet qui cause la connaissance et le traiter avec le plus entier respect.

27. — Respecter l’objet de la connaissance, c’est avant tout refuser de le réduire à ce qu’il devrait être pour se plier aux règles d’un type de connaissance arbitrairement choisi par nous. L’introspection ne permet pas de réduire la psychologie à l’état de science exacte ; ce n’est pas une raison pour condamner l’introspection, car il se peut que l’objet de la psychologie soit tel qu’elle ne doive pas devenir une science exacte, si du moins elle veut rester fidèle à son objet. La psychologie humaine, telle que la connaît le chien, doit être au moins aussi sûre que l’est notre science de la nature ; et notre science de la nature est à peu près aussi pénétrante que la psychologie humaine telle que la connaît le chien. La psychologie du comportement est donc parfaitement sage en adoptant le point de vue du chien sur l’homme, car dès que la conscience entre en scène, elle nous révèle tant de choses, que l’écart infini entre une science de la conscience et la conscience même éclate aux yeux. Si notre organisme était conscient de soi-même, qui sait si la biologie et la physique’ nous seraient encore possibles

28. — Le réaliste devra donc toujours maintenir contre l’idéaliste, qu’à tout ordre du réel doit correspondre une certaine manière d’aborder cc réel et de l’expliquer. C’est alors qu’ayant refusé de se livrer à une critique préalable de la connaissance, il se trouvera libre, et beaucoup plus libre que l’idéaliste, de se livrer à une critique des connaissances, en les mesurant à leur objet ; car l’ « Esprit critique » craigne tout, sauf soi-même, au lieu que le réaliste, parce qu’il n’est pas un Esprit critique, ne cesse de se critiquer. Il ne croira jamais qu’une psychologie qui se place d’emblée hors de la conscience, pour la mieux connaître, ‘lui livre l’équivalent de la conscience ; ni, avec Durkheim, que les vrais sauvages soient dans les livres ; ou que le social se réduise à une contrainte accompagnée de sanctions, comme si la seule société que nous ayons à expliquer était celle du Lévitique. Il ne croira pas non plus que la critique historique soit mieux placée que les témoins invoqués par elle pour savoir ce qui leur est arrivé et discerner le sens exact de ce qu’eux-mêmes ont dit. C’est pourquoi le réalisme, en assujettissant la connaissance à ses objets, place l’intelligence dans les conditions les plus favorables à la découverte, car s’il est vrai que les choses ne se sont pas toujours passées exactement comme leurs témoins l’ont cru, les erreurs relatives qu’ils ont pu commettre sont peu de chose, à côté de celles où nous engagera notre fantaisie, si nous reconstituons d’après notre vraisemblance, des faits, des sentiments ou des idées que nous n’avons pas expérimentés.

29. — Telle est la liberté du réaliste ; car nous n’avons le choix qu’entre déférer aux faits et être libres de notre pensée, ou libres des faits et asservis à notre pensée. Tournons-nous donc vers les choses mêmes qu’appréhende la connaissance, et vers le rapport de nos connaissances aux choses qu’elles appréhendent, afin qu’en se réglant de mieux en mieux sur elles, la philosophie puisse de nouveau progresser.

30. — C’est aussi dans cet esprit qu’il convient de lire les grands philosophes, entrés avant nous dans la voie du réalisme. « Ce n’est pas dans Montaigne », écrit Pascal, « c’est dans moi que je trouve tout ce que j’y vois ». De même ici : « ce n’est pas dans saint Thomas ou dans Aristote, mais dans les choses, que le vrai réaliste voit tout ce qu’il y voit ». Il n’hésitera donc pas à se réclamer de ces maîtres, car ce ne sont pour lui que des guides vers la réalité même. Et si l’idéaliste lui reproche, comme l’un d’eux vient aimablement de le faire, de « s’habiller richement avec les laissés pour compte de la vérité », sa réponse sera toute prête : mieux vaut encore s’habiller richement avec les laissés pour compte de la vérité des autres, comme le réaliste accepte au besoin de le faire, que de refuser de le faire, comme l’idéaliste, et d’aller nu.

[1] Le réalisme méthodique, 1935

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