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Tout pouvoir aime la guerre

alain marsVoici un très beau texte d’Alain (Émile Chartier) sur la guerre. 

« Dis-moi, qu’as-tu appris à la guerre ? – A mieux compter sur mon corps, que je croyais fragile, et que la crainte d’être malade est la cause principale des maladies. Encore, qu’as-tu appris à la guerre ? – A mieux goûter la joie d’être vivant. Je mange, je bois, je respire, je dors avec bonheur. Je m’inquiète peu des petites choses. Encore, qu’as-tu appris à la guerre ? (…) Mais encore, qu’as-tu appris à la guerre ? – Aussi que les plus grands maux viennent de l’homme, mais que la menace humaine, continuellement perçue pendant des mois, n’affaiblit nullement cette amitié universelle, mais au contraire, à ce que j’ai éprouvé, la fortifie. Ces choses ne vont pas ensemble. En ton abri, tu as eu le loisir de penser. Allons, sérieusement qu’as-tu appris à la guerre? – J’ai appris que la passion de gouverner est sans doute la source de tous les maux humains. Que le maître devient méchant par l’exercice du pouvoir absolu. Que la colère lui gâte l’estomac. Que les sentiments guerriers viennent de l’ambition, non de la haine. Que tout pouvoir aime la guerre, et qu’il faut réduire énergiquement les pouvoirs de toute espèce, quels que soient les inconvénients secondaires, si l’on veut la paix. » Alain, Mars ou la guerre jugée

Professeur de khâgne au lycée Henri IV, Emile Chartier dit « Alain » influencera profondément ses élèves (Raymond Aron, Simone Weil, André Maurois…). Marqué par les atrocités de la guerre 14-18, il publie en 1921 son célèbre pamphlet « Mars ou la guerre jugée » et s’engage aux côtés du mouvement radical en faveur d’une république libérale contrôlée par le peuple.

Alain a également critiqué la formule : « la paix par le droit ». Selon c’est le contraire qui est vrai : Le droit par la paix.

Alain« Celui qui a proposé cette formule connue : « la paix par le droit » a fait tenir, il me semble, beaucoup d’erreurs en peu de mots. Là-dessus j’ai d’abord réfléchi longtemps, sans beaucoup de suite et sans jamais rien découvrir ; et puis, quand la guerre m’a tenu sur ce problème pendant des heures et des jours, j’ai enfin compris que les bonnes intentions ne mènent à rien tant que les idées sont mal attelées. « La paix par le droit », c’est un cri de guerre, à bien l’entendre ; c’est même le cri de la guerre.

La première erreur qu’il faut effacer, c’est que les hommes font la guerre par goût d’usurper ou de piller ; cela peut être dans un petit nombre ; mais le gros se bat toujours pour un droit ; ou bien il le croit fermement, ce qui revient au même. C’est ainsi que l’ardeur des procès résulte bien moins de l’avidité que d’un attachement quasiment mystique à un droit ou à ce que l’on prend pour un droit. Mais approchons plus près, sur cet exemple des procès. Non seulement les plaidants voient toujours quelque droit, et plaident, en quelque sorte, pour faire triompher la justice ; mais bien plus il est vrai que dans tous les procès il y a apparence de droit des deux côtés, par la complication des affaires et par l’insuffisance des contrats (…).

Où donc est la justice ? En ceci que le jugement ne résulte point des forces, mais d’un débat libre, devant un arbitre qui n’a point d’intérêts dans le jeu. Cette condition suffit, et elle doit suffire parce que les conflits entre les droits sont obscurs et difficiles. Ce qui est juste, c’est d’accepter d’avance l’arbitrage ; non pas l’arbitrage juste, mais l’arbitrage. L’acte juridique essentiel consiste en ceci que l’on renonce solennellement à soutenir son droit par la force. Ainsi ce n’est pas la paix qui est par le droit ; car, par le droit, à cause des apparences du droit, et encore illuminées par les passions, c’est la guerre qui sera, la guerre sainte ; et toute guerre est sainte. Au contraire c’est le droit qui sera par la paix, attendu que l’ordre du droit suppose une déclaration préalable de paix, avant l’arbitrage, pendant l’arbitrage, et après l’arbitra¬ge, et que l’on soit content ou non. Voilà ce que c’est qu’un homme pacifique. Mais l’homme dangereux est celui qui veut la paix par le droit, disant qu’il n’usera point de la force, et qu’il le jure, pourvu que son droit soit reconnu. Cela promet de beaux jours ».

Dernière citation :

« Il faut évidemment ne rien connaître de l’homme pour croire à la paix. Quels sont les ressorts de la politique ? L’ambi­tion et la cupidité. Nos maîtres sont des hommes qui adorent le pouvoir, ou bien qui adorent l’argent. Or, par l’effet de ces passions, la guerre est partout avant qu’on la déclare. Devant ce thème, qui est celui des hommes à qui on n’en fait pas croire, l’opinion que la paix est possible et même probable est absolument sans portée. C’est supposer que les tranquilles, les indifférents, les réfléchis sont ceux qui mènent le monde. Opinion ridicule si l’on pense à ceci que les pacifiques sont ceux qui ne veulent mener personne ». Échec de la force, 1939
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