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La théorie libérale de la lutte des classes

constantLa vraie inégalité sociale en France n’est pas entre les riches et les pauvres ou entre les hommes et les femmes, mais entre la classe politique, issue de la fonction publique, et les autres. 

Par Damien Theillier

Tout le monde connaît aujourd’hui la théorie marxiste de l’exploitation et de la lutte des classes. Mais on a oublié qu’elle fut d’abord développée par des libéraux tels que Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant et leurs disciples, dans un sens tout à fait différent et d’une grande actualité pour nous aujourd’hui.

Marx lui-même écrivait :

« En ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Longtemps avant moi des historiens bourgeois avaient décrit le développement historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient exprimé l’anatomie économique. Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1. de démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases de développement historique déterminé de la production ; 2. que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3. que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes, et à une société sans classes »[1].

Les écrits les plus complets et systématiques sur la théorie libérale de la lutte des classes se trouvent dans la revue Le Censeur Européen, de 1817 à 1819, dans les articles de Charles Comte, Charles Dunoyer et Augustin Thierry, sous la Restauration. Ils résument ainsi leur doctrine : « Nous l’avons déjà dit : il n’existe dans le monde que deux grands partis ; celui des hommes qui veulent vivre du produit de leur travail ou de leurs propriétés, et celui des hommes qui veulent vivre sur le travail ou sur les propriétés d’autrui[2] ».

Pour eux, l’analyse de classe est étroitement associée à la notion de spoliation : l’histoire de toute civilisation est celle du combat entre les classes spoliatrices et les classes productives.

Marx a pris connaissance de cette théorie de l’exploitation probablement à travers Saint Simon, qui fut un temps très proche du Censeur. Mais il y a de grandes différences entre les libéraux et les autres. D’abord, pour Marx, l’antagonisme de classe se situe au sein même de l’activité productive, entre les salariés et les patrons. Au contraire, pour Comte et Dunoyer les classes en conflits, sont, d’un côté les producteurs de la société, qui paient l’impôt (y compris les capitalistes, ouvriers, paysans, savants etc.) et de l’autre, les non-producteurs, qui vivent de rentes financées par l’impôt, « la classe oisive et dévorante » (bureaucrates, fonctionnaires, politiciens, bénéficiaires de subventions ou de protections).

Ensuite, à la différence de Marx, les auteurs du Censeur Européen ne prônent pas la guerre des classes. Ils militent au contraire pour la paix sociale. Et celle-ci, selon eux, ne passera que par la dépolitisation de la société, le respect de la propriété individuelle et le libre-échange, autrement dit, par l’établissement complet de ce qu’ils appellent « le régime industriel », le libre marché. Pour cela, il importe de réduire d’abord le prestige et les avantages des fonctions publiques. Il importe ensuite de donner dans le corps politique l’influence aux producteurs.

Benjamin Constant : le commerce contre la guerre

Aux origines de cette idée, il y a une nouvelle lecture de l’histoire européenne qui prend sa source dans le livre de Benjamin Constant : De l’esprit de conquête et d’usurpation. C’est véritablement avec ce livre que l’analyse historique a fait son entrée dans l’école libérale française. Constant y fait l’histoire de l’exploitation et montre que la spoliation par la guerre fut la méthode préférée de tous les régimes politiques pour établir leur domination depuis les Grecs et les Romains : « Dans tous les temps la guerre sera pour les gouvernements un moyen d’accroître leur activité. » Avec le déclin de l’Empire romain à l’Ouest, les barbares germaniques s’établirent dans le pays par la conquête, ensuite ce fut l’invasion des Francs, et en Grande-Bretagne l’invasion normande. Le système féodal fut essentiellement un système de spoliation des paysans par l’élite guerrière aristocratique. Avec la montée des villes au XIème siècle, écrit Constant, on peut même dire que « deux nations » se partagent le sol français : l’élite féodale spoliatrice et les habitants producteurs des villes.

En conclusion, Benjamin Constant assigne pour « unique but » aux sociétés modernes le commerce et non plus la guerre. Ou plus exactement l’industrie : « le repos, avec le repos, l’aisance, et, comme source de l’aisance, l’industrie ». Et il ajoute, « la guerre devient chaque jour un moyen plus inefficace d’atteindre ce but. Ses chances n’offrent plus aux individus et aux nations des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible et des échanges réguliers[3] ».

La conviction de Constant est que l’esprit d’industrie tend à l’emporter chaque jour davantage sur l’esprit de domination, et que, plus la société avancera, plus elle reconnaîtra les vertus du marché et bannira la guerre. Comte et Dunoyer choisiront comme devise, inscrite sur la couverture de chaque numéro du Censeur Européen : « Paix et Liberté ». Et Dunoyer écrira :

« Je dois dire, à la gloire de M. Benjamin Constant, qu’il est le premier écrivain, du moins à ma connaissance, qui ait fait remarquer le but d’activité des peuples de notre temps, et qui ait mis ainsi sur la voie de reconnaître quel est le véritable objet de la politique ».

Mais l’idée de lutte de classes est aussi présente chez Jean-Baptiste Say, en particulier dans la nouvelle édition enrichie de son Traité d’économie Politique (2e éd., 1814). Il n’y a que deux moyens, dit Say, pour un gouvernement d’accroître la richesse générale : faire régner la sûreté et respecter la propriété, ou bien dépouiller les autres nations.

Cette lecture aura un impact profond sur Comte et Dunoyer. Ils comprennent alors que l’économie politique fournit la meilleure explication des phénomènes sociaux. Ils comprennent en particulier que les nations atteignent la paix et la prospérité lorsque les droits de propriété et le libre-échange sont respectés. Au contraire, quand ces principes ne sont pas respectés, les nations régressent dans la guerre, les conflits et l’appauvrissement.

L’esprit d’industrie peut seul assurer le respect de la propriété, en n’en faisant plus une création arbitraire de la loi, mais un attribut de la production. L’esprit d’industrie peut seul assurer également le maintien de la paix universelle, en la fondant sur la communauté d’intérêts des industrieux.

« L’esprit d’industrie n’agit pas comme l’esprit guerrier, écrit Charles Comte dans Le Censeur Européen. Il n’excite pas à ravir, mais à produire; il ne s’exerce pas sur les hommes, mais sur les choses ».

Il met fin à l’hostilité des peuples, il crée entre eux des relations amicales et les fait s’intéresser à leur prospérité mutuelle.

300px-Bureaucrats (1)Voter pour les producteurs, pas pour les protecteurs 

Selon Le Censeur, il n’y a plus que deux grandes classes en Europe. Celle des producteurs, des industrieux, dont l’objet est de combattre trois grands fléaux que sont la guerre, l’arbitraire et le monopole. Ce sont des agriculteurs, des commerçants, des manufacturiers, des savants, des industrieux de tous les pays. Et l’autre, dont l’objet est uniquement d’exercer le pouvoir, est la classe des protecteurs. Elle est composée des gens en place, des ambitieux et des oisifs de tous les rangs et de tous les pays, qui demandent à être enrichis aux dépens des producteurs.

Dans un Manuel électoral à l’usage des électeurs des départements de la France, publié dans Le Censeur et signé par Augustin Thierry[4], on peut lire que le seul principe qui doit servir de règle dans une élection, c’est de voter pour des représentants des producteurs, aujourd’hui nous dirions des représentants du secteur privé. C’est pourquoi, selon Le Censeur, tout fonctionnaire, tout salarié de l’administration doit être exclu des assemblées. La Chambre des députés doit être « le conseil des avocats de la production et de l’intérêt individuel ». Pour qu’elle soit telle, il faut y élire des industriels, des financiers, des commerçants, des savants.

Du moment qu’il y a deux classes dans une société, dont l’une produit et nourrit l’autre qui, en retour, la protège, il y a lutte entre elles : « les producteurs veulent être libres, les protecteurs veulent être puissants », écrit Augustin Thierry. Pour empêcher le gouvernement de sortir de ses attributions, qui sont uniquement d’ordre négatif, il est donc nécessaire que ceux qui produisent s’organisent contre ceux qui administrent. «Dès lors, il faut que le plus grand nombre possible d’individus travaille et que le plus petit nombre possible gouverne. Le gouvernement, en effet, ne produit rien, il consomme.

« Il faut se persuader qu’un fonctionnaire public, en sa qualité de fonctionnaire, ne produit absolument rien. »

C’est pourquoi, « dans un État bien ordonné, le gouvernement ne doit être qu’une dépendance de la production, qu’une commission chargée par les producteurs, qui la paient pour cela, de veiller à la sûreté de leurs personnes et de leurs biens pendant qu’ils travaillent, et de les garantir contre les parasites ».

Selon l’historien américain Ralph Raico : « Cette doctrine libérale française des conflits des classes fut adoptée et développée par des auteurs ultérieurs, y compris Frédéric Bastiat (dont l’auteur favori était Charles Comte) et Gustave de Molinari. Elle eut une influence décisive sur les économistes libéraux italiens à partir du milieu du XIXème siècle et, à travers eux, sur l’École du Public Choice[5] ».

[1] Marx à Joseph Weydemeyer (à New York), Londres, 5 mars 1852

[2] Le Censeur européen. Tome Septième, 1818

[3] B. Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne.

[4] Le Censeur Européen, tome II, 1817.

[5] Ralph Raico, Le rôle central des libéraux français au XIXe siècle, Aux sources du modèle libéral français, p. 120, Perrin, 1997. Voir aussi l’article d’Henri Lepage dans le même volume, qui s’appuie sur le travail considérable de David Hart pour son doctorat de l’Université de Cambridge.

Publié sur 24hGold

Christian Michel citation

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Une Réponse

  1. C’est évident et les dernières informations statistiques le montrent, en 2012 et 2013, le nombre de fonctionnaires (5,5 millions) a encore progressé ! 30.000 par an ? Ils ne savent (et c’est bien facile) même pas combien ils sont, alors que leur statut n’a rien de précaire ! De qui se moque-t-on ? Il y a longtemps qu’un commissaire célèbre aurait posé la question primordiale :  » à qui profite le crime ? »
    Déjà en janvier 2012 sur mon blog j’avais déjà essayé de dénoncer ce « foulage de gueule » :
    http://liberalisateur.blogspot.ch/2012/01/les-pauvres-les-riches-et-la.html
    Bien cordialement

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