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Anne Louise Germaine Necker, baronne de Staël (1766-1817).

stael0Par Damien Theillier

Romancière, essayiste, philosophe, théoricienne politique, critique littéraire, Mme de Staël représente le dernier éclat de l’esprit encyclopédique des Lumières. Elle naît à Paris, fille unique de parents protestants genevois. En 1777, alors qu’elle a dix ans, son père Jacques Necker, l’un des banquiers les plus fortunés d’Europe, est nommé par Louis XVI contrôleur général des Finances de la France. Il prend l’initiative sans précédent en 1781 de rendre public le budget du pays, une nouveauté dans une monarchie absolue, où l’état des finances avait toujours été gardé secret.

Au cours de son adolescence, Germaine côtoie des personnalités célèbres comme Voltaire, Denis Diderot, Jean d’Alembert, Georges-Louis Leclerc de Buffon, Jean-François Marmontel, Edward Gibbon, l’abbé de Raynal ou Jean-François de La Harpe. En 1786, elle épouse l’ambassadeur de Suède, Erik Baron de Staël-Holstein, un noble désargenté dont elle se sépare très vite mais dont elle gardera toujours le nom : Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein.

Après le déclenchement de la Révolution française en 1789, elle soutient la politique libérale de son père, bientôt limogé. Germaine lui voue une admiration sans borne. Dans une lettre à Chateaubriand, elle écrira : « J’aime Dieu, mon père, et la liberté ».

En 1788, son premier ouvrage est consacré à Rousseau : Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau. Tout en louant chez Rousseau sa capacité à transmettre aux hommes l’enthousiasme pour la liberté, elle critique le théoricien politique. À propos du Discours sur les lettres et les arts, elle écrit : « Il voulait ramener les hommes à une sorte d’état dont l’âge d’or de la fable donne seul l’idée. Ce projet, sans doute, est une chimère ». Concernant le Contrat Social, elle en dénonce les abstractions :

« Qu’on place donc au-dessus de l’ouvrage de Rousseau celui de l’homme d’état dont les observations auraient précédé les théories, qui serait arrivé aux idées générales par la connaissance des faits particuliers, et qui se livrerait moins en artiste à tracer le plan d’un édifice régulier qu’en homme habile à réparer celui qu’il trouverait construit ».

Fuyant la terreur, elle s’installe à Coppet, dans le château familial sur les rives du lac Léman. Privée de son salon littéraire à Paris, elle fait de Coppet un lieu de rencontre pour les intellectuels européens. Quelques années plus tard, ce lieu deviendra le centre de ralliement de l’opposition politique à Bonaparte et un lieu de réflexion consacré à l’étude de la liberté dans tous ses aspects.

En 1795, Mme de Staël commence une liaison avec Benjamin Constant de Rebecque (1767-1830) dont elle aura une fille, Albertine. Quinze années durant ils s’influenceront mutuellement dans leurs travaux respectifs et formeront un couple orageux mais toujours uni par un idéal commun : la liberté de la France et de l’Europe.

Après la révolution, Bonaparte devient sa tête de turc. Armée de sa plume et de son intelligence, elle ne manque jamais une occasion de s’en prendre à lui, comme dans la préface de Delphine, son premier roman. Au nom de son amour de la liberté, elle ose s’attaquer à l’un des plus puissants souverains de l’histoire. Elle le surnomme « le moderne Attila » ou bien encore « le Robespierre à cheval ». Furieux, l’empereur trouve un prétexte pour la bannir en 1803.

Commencent alors pour elle dix ans d’exil, partagés entre Coppet et de nombreux voyages : en Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède et en Angleterre. Elle rencontre les grands de ce monde, qu’elle encourage à résister à Bonaparte. Elle se lie d’amitié avec les intellectuels de son temps : Schiller, Goethe, Wilhelm von Humboldt, Prosper de Barante, Byron et Wilhelm von Schlegel, qui devient le précepteur de ses enfants.

De ses voyages en Italie, elle rapporte un roman Corinne ou de l’Italie, qui lui vaut une véritable gloire littéraire en Europe, malgré la censure en France. On lui reproche de subvertir l’ordre établi. En effet, son héroïne est une individualiste. Elle se moque de l’organicisme, qui fait de l’individu l’organe d’un grand corps, dont la fonction serait définie une fois pour toute. L’organisation générale de la société doit au contraire impérativement tendre à respecter l’autonomie de l’individu.

En fait, ses romans sont tous autobiographiques. Il n’y a qu’un seul héros dans les romans de Mme de Staël, c’est elle-même. Delphine d’abord, puis Corinne ensuite, c’est elle. Elle se peint comme une âme en quête de raison mais toujours entraînée malgré elle vers la passion, c’est-à-dire pleine de contradictions. Par son style, elle a contribué à briser les règles rigides du classicisme littéraire, ouvrant la voie à la liberté romantique en littérature.

Lors d’un séjour en Allemagne avec Benjamin Constant, elle rencontre Schiller et Goethe à Weimar, ville qu’elle surnomme « L’Athènes de l’Allemagne[1] ».

À son retour, elle publie De l’Allemagne (1807), un vaste plaidoyer en faveur de la culture allemande. Le livre est condamné par la censure comme un pamphlet antifrançais. Décrivant les mouvements esthétiques et philosophiques en Allemagne, elle en profite pour dénoncer le relativisme moral implicite des philosophes matérialistes et sensualistes français, ainsi que la corruption politique associée à la Révolution et à l’Empire napoléonien. C’est surtout une tentative d’élaborer, pour l’Allemagne et la France, ce que Tocqueville fera bientôt pour les États-Unis et la France : une sociologie comparée des deux cultures.

Selon elle, Kant est le restaurateur de l’idée morale et le prophète de la liberté intellectuelle et artistique :

« Kant, écrit-elle, rétablit la conscience dans la morale, l’idéal dans les arts ». Et elle ajoute : « La force de l’esprit ne peut jamais être longtemps négative, c’est-à-dire consister principalement dans ce qu’on ne croit pas, dans ce qu’on ne comprend pas, dans ce qu’on dédaigne. Il faut une philosophie de croyance, d’enthousiasme; une philosophie qui confirme par la raison ce que le sentiment nous révèle ». Chez Kant, écrit-elle encore, la conscience est le « principe inné de notre existence morale ».

De même, le « sentiment du juste et de l’injuste » est la « loi primitive du cœur, comme l’espace et le temps celle de l’intelligence ». En revanche, elle a des mots très durs à l’encontre de Fichte et de son fanatisme métaphysique et politique.

Toujours espionnée par l’empereur qui lui interdit toute publication, elle séjourne à Saint-Pétersbourg, puis à Stockholm, auprès de Bernadotte, un officier français devenu prince héritier du trône de Suède, qu’elle tente de convaincre de prendre la tête d’une alliance antinapoléonienne. Elle se rend à Londres en 1813 ou elle rencontre le futur Louis XVIII, en qui elle voit un souverain capable de réaliser la monarchie constitutionnelle.

Après de nombreuses années vécues à l’étranger, elle revient en France à la Restauration pour y finir sa vie. Elle disparaît le 14 juillet 1817 à l’âge de cinquante et un ans après un accident vasculaire cérébral. Elle est enterrée en son château de Coppet. Elle aura donné le jour à trois fils et deux filles, probablement de quatre pères différents. Seule sa fille Albertine, qui a épousé le duc de Broglie, lui laissera de nombreux descendants.

[1] De L’Allemagne, I, XV

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