Publicités

Le sens du mot liberté. Par Ludwig von Mises

394px-Ludwig_von_Mises_3Le sens du mot liberté

Ludwig von Mises

Extraits de L’Action humaine, ch. VIII, XV, XXVII, XXXVIII, 1949, PUF, 1985.

Les adversaires de la liberté au XIXe et au XXe siècle, ont eu recours à une révolution sémantique. Ils ont falsifié le sens du mot. Ils ont défini la liberté comme la faculté de faire ce qui est « légitime », et se sont arrogé le droit exclusif de déterminer ce qui l’est ou ne l’est pas. La liberté économique a ainsi été déclarée illégitime.

Télécharger le fichier pdf

Table des matières

1° Le vrai sens de la liberté.
2° Les attaques contre la liberté.
3° Sans économie de marché, il n’y a pas de liberté.
4° La signification de « laissez faire ».

1° Le vrai sens de la liberté

Les mots de liberté et d’autonomie (« liberty and freedom ») signifiaient pour les représentants les plus éminents de l’humanité l’un des biens les plus précieux et les plus désirables. Il est aujourd’hui à la mode de les dénigrer. Ce serait, trompète l’époque moderne, des idées « insaisissables » et des préjugés « bourgeois ».

La liberté et l’autonomie ne se trouvent pas dans la nature. Dans cette dernière il n’est pas de phénomène pour lequel l’application de ces termes aurait un sens. Quoi que l’homme fasse, il ne peut jamais se libérer des contraintes que la nature lui impose. S’il veut réussir dans ses actions, il doit se soumettre sans conditions aux lois de la nature.

La liberté et l’autonomie se réfèrent toujours à des relations entre les hommes. Un homme n’est libre que dans la mesure où il peut vivre et se comporter sans être à la merci des décisions arbitraires d’autres personnes. Dans le cadre de la société tout le monde dépend de ses concitoyens. L’homme social ne peut pas devenir indépendant sans abandonner les avantages de la coopération sociale.

Le phénomène social fondamental est la division du travail, et sa contrepartie la coopération humaine.

L’expérience apprend à l’homme que l’action en coopération est plus efficace et plus fructueuse que l’action isolée d’individus autarciques. Les conditions naturelles déterminant l’existence et l’effort de l’homme sont telles que la division du travail accroît le résultat matériel de chaque unité de travail fournie.

Ces faits naturels sont :

Premièrement, l’inégalité innée des hommes en ce qui concerne leur aptitude à accomplir des travaux de nature diverse. Deuxièmement, l’inégale distribution dans le monde des facteurs de production naturels, autres qu’humains. L’on peut aussi bien considérer que ces deux faits n’en font qu’un, à savoir la multiplicité de la nature qui fait de l’univers un complexe d’innombrables variantes.

L’inégalité innée

La division du travail est le résultat de la réaction consciente de l’homme à la multiplicité des conditions naturelles. D’autre part, elle est elle-même un facteur de nouvelles différenciations. Elle assigne aux diverses aires géographiques des fonctions spécifiques dans l’ensemble ramifié des processus de production. Elle fait des unes des zones urbaines, d’autres des régions rurales ; elle localise les diverses branches d’activités manufacturières, minières et rurales, en des endroits différents. Plus important cependant est le fait qu’elle intensifie l’inégalité innée des hommes. L’entraînement, la pratique de tâches spécifiques ajustent mieux les individus aux exigences de leur activité ; les hommes développent certaines de leurs facultés originelles et en laissent d’autres s’émousser. Des types vocationnels apparaissent, les gens deviennent des spécialistes.

La division du travail dissèque les divers processus de production en tâches minuscules, dont beaucoup peuvent être accomplies par des procédés mécaniques. C’est cela qui a rendu possible l’emploi des machines, et entraîné les stupéfiantes améliorations dans les méthodes techniques de production. La mécanisation est le fruit de la division du travail, sa réussite la plus féconde, et non pas son motif et sa source première. La machinerie spécialisée, mue par l’énergie, n’a pu être mise en œuvre que dans un milieu de vie caractérisé par la division du travail. Chaque pas en avant sur la route vers l’utilisation de machines plus spécialisées, plus raffinées et plus productives, exige une spécialisation plus poussée des tâches.

Au sein de la société

Considérée du point de vue de l’individu, la société est le grand moyen pour atteindre toutes ses fins. La préservation de la société est une condition essentielle de n’importe quel plan qu’un individu puisse désirer réaliser, par quelque action que ce soit. Même le délinquant réfractaire qui ne peut ajuster sa conduite aux exigences de la vie dans un système social de coopération, n’entend se passer d’aucun des avantages qui découlent de la division du travail. Il ne vise pas consciemment à la destruction de la société. Il veut mettre la main sur une portion de la richesse produite ensemble, plus grande que celle que lui assigne l’ordre social. Il se trouverait fort déconfit si le comportement antisocial se répandait universellement, entraînant comme résultat inévitable le retour à l’indigence primitive.

Liberté et autonomie sont les conditions assurées à l’homme dans une société de contrats. La coopération sociale, en régime de propriété privée des moyens de production, signifie que dans le cadre du marché l’individu n’a pas à obéir et servir un suzerain. Dans la mesure où il donne quelque chose ou rend un service à autrui, il le fait de son propre gré en vue de recevoir en retour et d’être servi par les bénéficiaires. Il échange des biens et des services, il ne fournit pas de corvées ni ne paie de tribut. Il n’est assurément pas indépendant. Il dépend des autres membres de la société. Mais leur dépendance est mutuelle. L’acheteur dépend du vendeur, et le vendeur de l’acheteur.

L’intérêt personnel

La grande préoccupation de beaucoup d’écrivains aux XIXe et XXe siècles a été de caricaturer et fausser cet évident état de choses. Les travailleurs, disaient-ils, sont à la merci des employeurs. Or, il est exact que l’employeur a le droit de renvoyer l’employé. Mais s’il use de ce droit pour céder à un caprice, il va contre son propre intérêt. C’est à ses dépens qu’il renvoie quelqu’un pour embaucher un moins capable. Le marché n’empêche pas directement que l’on inflige un dommage arbitraire à ses concitoyens ; il attache seulement une pénalité à un tel comportement. Le boutiquier est libre d’être malgracieux avec ses clients, à condition d’être prêt à en supporter les conséquences. Les consommateurs sont libres de ne pas acheter à un fournisseur, à condition de payer les frais de leur boycott. Ce qui, dans le marché, oblige chaque individu à faire vraiment tous ses efforts pour servir ses congénères, et qui réprime les tendances innées à l’arbitraire et à la méchanceté, ce n’est pas la contrainte et répression par les gendarmes, les bourreaux et les juridictions pénales ; c’est l’intérêt personnel. Le membre d’une société contractuelle est libre parce qu’il ne sert les autres qu’en se servant lui-même. Ce qui le contraint n’est rien d’autre que le phénomène naturel de rareté. Pour le reste, il est libre dans le cadre du marché.

Dans l’économie de marché, l’individu est libre d’agir à l’intérieur de l’orbite de la propriété privée et du marché. Ses choix sont sans appel. Pour ses semblables, ses actions sont des faits dont ils n’ont qu’à tenir compte dans leur propre activité. La coordination des actions autonomes de tous les individus est assurée par le fonctionnement du marché. La société ne dit pas à quelqu’un ce qu’il a à faire ou ne pas faire. Il n’est pas besoin de rendre la coopération obligatoire par des ordres et prohibitions spécifiques. La non-coopération se pénalise elle-même. L’ajustement aux exigences de l’effort productif en société et la poursuite des objectifs propres de l’individu ne sont pas en conflit. Donc cela ne demande pas d’arbitrage. Le système peut marcher et remplir son rôle sans l’intervention d’une autorité qui émette ordres et interdictions et qui punisse les récalcitrants.

Contrainte et répression

En dehors de la sphère de la propriété privée et du marché, s’étend celle de la contrainte et répression ; là sont les digues que la société organisée a édifiées pour la protection de la propriété privée et du marché contre la violence, la malveillance et la fraude. C’est le domaine de la force contraignante, en tant que distinct du domaine de la liberté. Là sont les règles faisant le tri entre ce qui est légal et illégal, ce qui est permis et ce qui est prohibé. Et là se trouve le sévère appareil des armes, des prisons, des potences et des gens qui les manœuvrent, prêt à écraser ceux qui osent désobéir.

Il importe de se rappeler que l’intervention du gouvernement signifie toujours, soit l’action violente, soit la menace d’y recourir. Les fonds qu’un gouvernement dépense pour n’importe quel but sont levés par le fisc. Impôts et taxes sont payés parce que les payeurs craignent de résister au percepteur. Ils savent que toute désobéissance ou résistance est sans espoir. Aussi longtemps que tel est l’état de choses, le gouvernement est en mesure de prélever l’argent qu’il veut dépenser. Gouverner est en dernière analyse se servir d’hommes en armes, policiers, gendarmes, soldats, gardiens de prison et exécuteurs. L’aspect essentiel du pouvoir, c’est qu’il peut imposer ses volontés en matraquant, tuant et emprisonnant. Ceux qui réclament davantage de gouvernement réclament en fin de compte plus de contrainte et moins de liberté.

La liberté et l’autonomie sont des termes employés pour décrire les conditions sociales des membres de la société de marché dans laquelle le lien hégémonique indispensable, celui de l’État, est maîtrisé de peur que le fonctionnement du marché ne soit mis en péril. Dans un système totalitaire il n’y a aucune chose à laquelle l’attribut « libre » pourrait être attaché en dehors de l’arbitraire du dictateur.

2° Les attaques contre la liberté

De nouvelles définitions

Il n’y aurait pas lieu de s’attarder sur ce fait, évident, si les partisans de l’abolition de la liberté n’avaient pas intentionnellement provoqué une confusion de vocabulaire. Ils se rendaient compte qu’il était pour eux sans espoir de combattre ouvertement et sincèrement en faveur de la contrainte et de l’asservissement. Les notions de liberté et d’autonomie personnelle avaient un tel prestige que nulle propagande ne pourrait ébranler leur popularité. De temps immémorial, dans tout le domaine de la civilisation occidentale, la liberté a été considérée comme le bien le plus précieux. Ce qui a fait l’éminence de l’Occident fut précisément sa préoccupation de liberté, idéal social étranger aux peuples orientaux. La philosophie sociale de l’Occident est essentiellement une philosophie de liberté. Le principal de l’histoire de l’Europe, et des communautés fondées par des émigrants européens et leurs descendants dans d’autres parties du monde, a été la lutte pour la liberté. Un « rugueux » individualisme est la marque de fabrique de notre civilisation. Nulle attaque de front contre la liberté de l’individu n’avait la moindre chance de succès.

Aussi les partisans du totalitarisme choisirent-ils d’autres tactiques. Ils détournèrent le sens des mots. Ils appellent liberté véritable ou authentique la situation des individus dans un système où ils n’ont d’autre droit que d’obéir aux ordres. Aux États-Unis ils se qualifient de véritables « libéraux » parce qu’ils tendent à un tel régime. Ils appellent démocratie les méthodes de gouvernement dictatoriales de Russie. Ils appellent « démocratie industrielle » les méthodes de violence et d’intimidation des syndicats ouvriers. Ils appellent liberté de la presse un état de choses où seul le pouvoir est libre de publier livres et journaux. Ils définissent la liberté comme la faculté de faire ce qui est « légitime », et, bien entendu, s’arrogent de déterminer ce qui l’est ou ne l’est pas. A leurs yeux, c’est lorsque le gouvernement peut tout faire, qu’il y a liberté entière. Affranchir de toute entrave le pouvoir de police, tel est le sens véritable de leur combat pour la liberté.

L’économie de marché, disent ces soi-disant libéraux, ne fournit de liberté qu’à une classe parasite d’exploiteurs, la bourgeoisie. Cette racaille jouit de la liberté de réduire les masses à l’esclavage. Le salarié n’est pas libre ; il doit trimer pour le seul profit de ses maîtres, les employeurs. Les capitalistes s’approprient ce qui, selon les droits inaliénables de l’homme, devrait appartenir au travailleur. Dans le socialisme le travailleur jouira de la liberté et de la dignité parce qu’il ne sera plus l’esclave d’un capitaliste. Le socialisme signifie l’émancipation de l’homme ordinaire, il signifie liberté pour tous. Il signifie, en outre, richesse pour tous.

Ces doctrines ont pu triompher parce qu’elles n’ont pas rencontré de critique rationnelle efficace. Quelques économistes ont brillamment œuvré à démasquer leur grossière caricature du réel et leurs contradictions. Mais le public ignore les vérités établies par la science économique. Les arguments avancés par la moyenne des politiciens et écrivains contre le socialisme sont futiles ou inappropriés. […] C’est manquer la cible que de critiquer des aspects non essentiels ou mineurs du programme socialiste. L’on ne réfute pas le socialisme en attaquant ses positions sur la religion, le mariage, le contrôle des naissances et sur l’art.

La distinction fallacieuse entre sphère économique et non économique.

En dépit de ces sérieuses déficiences des défenseurs de la liberté économique, il n’était pas possible de tromper tout le monde tout le temps, quant aux aspects essentiels du socialisme. Les planistes les plus fanatiques ont été forcés d’admettre que leurs projets impliquent la suppression de nombre de franchises dont les gens bénéficient sous le capitalisme et la « ploutodémocratie ». Poussés dans leurs retranchements, ils recoururent à un nouveau subterfuge. La liberté qu’il faut supprimer, soulignent-ils, est seulement l’illégitime liberté « économique » des capitalistes qui nuit à l’homme ordinaire. En dehors du « domaine économique », la liberté sera non seulement maintenue, mais considérablement accrue. La « planification pour la liberté » a récemment été le slogan le plus populaire des chefs de file des partisans du pouvoir totalitaire et de la russification de toutes les nations.

La fausseté de cet argument dérive de la distinction fallacieuse entre deux domaines de l’existence et de l’agir humains, entièrement séparés l’un de l’autre, et qui seraient la sphère « économique » et la sphère « non économique ».

A strictement parler, les gens ne désirent pas des objets tangibles en eux-mêmes, mais les services que ces biens sont aptes à leur rendre. Ils cherchent à obtenir l’accroissement de bien-être que ces services sont susceptibles de procurer. […] C’est un fait que les gens opérant sur le marché sont mus non seulement par le désir de se procurer nourriture, abri et satisfactions sexuelles, mais aussi par de multiples besoins d’ordre « idéal ». L’homme qui agit est toujours préoccupé de choses à la fois « matérielles » et « idéales ». Il choisit entre diverses alternatives, sans considérer si elles sont cataloguées matérielles ou idéales. Dans les échelles de valeurs effectives, choses matérielles et idéales sont enchevêtrées.

3° Sans économie de marché, il n’y a pas de liberté

La liberté, telle qu’en ont joui les gens dans les pays démocratiques de civilisation occidentale dans les années où triomphait le vieux libéralisme, n’était pas le produit des constitutions, des déclarations des droits, des lois et règlements publics. Ces documents ne visaient qu’à sauvegarder la liberté et l’autonomie personnelles, fermement établies par le fonctionnement de l’économie de marché, contre les empiétements des détenteurs des pouvoirs publics. Aucun gouvernement, aucun droit civil ne peut garantir et procurer la liberté autrement qu’en soutenant et défendant les institutions fondamentales de l’économie de marché. Le pouvoir implique toujours contrainte et répression et, par nécessité, il est le contraire de la liberté. Le pouvoir n’est un garant de liberté, et n’est compatible avec elle, que si son champ d’action est adéquatement limité à la préservation de ce qu’on appelle la liberté économique. Là où il n’y a pas d’économie de marché, les stipulations les mieux intentionnées des Constitutions et des lois restent lettre morte.

La concurrence, source de liberté

La liberté de l’homme en régime capitaliste est un effet de la concurrence. Le travailleur ne dépend pas du bon plaisir d’un employeur. Si son employeur le renvoie, il en trouve un autre. Le consommateur n’est pas à la merci du marchand. Il peut, s’il le veut, porter ailleurs sa clientèle. Personne ne doit baiser la main d’autres gens ou craindre leur défaveur. Les relations interpersonnelles relèvent du donnant, donnant. L’échange de biens et services est bilatéral ; ce n’est pas accorder une faveur que de vendre ou d’acheter ; c’est une transaction dont le mobile est intéressé de part et d’autre.

Il est vrai que, dans sa qualité de producteur, tout homme dépend soit directement (par exemple l’entrepreneur), soit indirectement (par exemple le travailleur salarié) de la demande des consommateurs. Néanmoins cette dépendance vis-à-vis du consommateur souverain n’est pas illimitée. Si quelqu’un a un motif sérieux de défier la souveraineté du consommateur, il peut le tenter. Il y a dans le cadre du marché un droit très substantiel et efficace de résistance à l’oppression. Personne n’est forcé d’entrer dans l’industrie des spiritueux, ou des armes à feu, si sa conscience y répugne. Il est possible qu’il ait à payer le prix de ses convictions ; il n’y a en ce monde aucun objectif qui se puisse obtenir gratis. Mais il est laissé à la décision propre de l’homme, de choisir entre l’avantage matériel et l’appel de ce qu’il croit être son devoir. En économie de marché, l’individu seul est l’arbitre suprême lorsqu’il s’agit de sa propre satisfaction.

Ce sont les consommateurs qui choisissent

La société capitaliste n’a aucun autre moyen de forcer un homme à changer d’occupation ou de lieu de travail, que de récompenser en les payant davantage ceux qui se conforment aux désirs des consommateurs. C’est précisément ce genre de pression que beaucoup de gens trouvent intolérable, et qu’ils espèrent voir abolie par un régime socialiste. Ils sont trop obtus pour comprendre que la seule alternative est de remettre aux autorités le pouvoir sans appel de déterminer à quelle tâche et à quel endroit un homme doit travailler.

En sa qualité de consommateur l’homme n’est pas moins libre. Lui seul décide ce qui pour lui est plus important et moins important. Il choisit comment dépenser son argent, selon sa propre volonté.

La substitution de la planification économique à l’économie de marché écarte toute liberté et ne laisse à l’individu que le droit d’obéir. L’autorité qui régit toutes les questions économiques contrôle tous les aspects de l’existence et de l’activité d’un homme. Elle est le seul employeur. Tout travail devient travail forcé parce que l’employé doit accepter ce que le chef daigne lui offrir. Le tsar économique détermine en qualité et quantité ce que chaque consommateur a le droit de consommer. Il n’est aucun secteur de la vie humaine où une décision soit laissée aux jugements de valeur de l’individu. L’autorité lui assigne une tâche, le forme pour l’accomplir, et l’emploie à tel endroit et de telle manière qu’elle juge bons.

Dès que, la liberté économique que l’économie de marché fournit à ses membres est écartée, toutes les libertés politiques et toutes les déclarations de droits deviennent balivernes. Un homme est libre pour autant qu’il modèle son existence selon ses propres plans. Un homme dont le sort est fixé par les plans d’une autorité supérieure détentrice du pouvoir absolu de planification n’est pas libre au sens où ce terme de « libre » a été employé et compris de tout le monde, jusqu’à ce que la révolution sémantique de notre époque provoque la confusion des langues.

4° La signification de « laissez faire »

Au XVIIIe siècle en France, l’expression laissez faire, laissez lasser fut la formule dans laquelle certains des champions de la cause de la liberté condensèrent leur programme. Leur but était d’établir une société de marché sans entraves. Afin d’atteindre cet objectif ils préconisaient l’abolition de toutes les lois empêchant les gens plus industrieux et plus efficaces de l’emporter sur les concurrents moins industrieux et moins efficaces, et restreignant la mobilité des biens et des personnes. Voilà ce que signifiait la célèbre maxime.

A notre époque où règne un désir passionné de rendre omnipotent le gouvernement, la formule laissez faire est vilipendée. L’opinion la considère maintenant comme une manifestation à la fois de dépravation morale et d’ignorance extrême.

Du point de vue des interventionnistes, l’alternative est entre « forces automatiques » et « planification consciente ». Ils considèrent comme évident que s’en remettre aux processus automatiques est pure stupidité. Nul homme raisonnable ne peut sérieusement recommander de ne rien faire et de laisser les choses aller leur cours sans faire intervenir une action intentionnelle. Un plan, du simple fait qu’il manifeste une action consciente, est incomparablement supérieur à l’absence de toute planification. Laissez faire, prétend-on, veut dire : taisez durer les maux, n’essayez pas d’améliorer le sort des hommes par des actions raisonnables.

Un tel langage est absolument fallacieux. L’argumentation avancée en faveur de la planification est entièrement fondée sur une interprétation inadmissible d’une métaphore. Elle ne repose que sur les connotations du terme « automatique », que l’on est habitué à employer dans un sens métaphorique pour décrire le processus du marché. Le Concise Oxford Dictionary donne pour équivalent du mot automatique « Inconscient, inintelligent, purement mécanique ». Automatique, dit le Webster’s Collegiate Dictionary, signifie : « non soumis au contrôle de la volonté… accompli sans pensée active et sans qu’il y ait intention ou direction consciente ». Quel triomphe pour le champion de la planification que de jouer cet atout !

En réalité l’alternative n’est pas entre un mécanisme sans vie ou un rigide automatisme d’une part, et une planification consciente de l’autre. L’alternative n’est pas entre : plan, ou pas de plan. La question est : de qui le plan ? Chaque membre de la société doit-il faire son plan pour lui-même, ou est-ce un bienveillant gouvernement qui devrait seul faire le plan de tous ? Le problème n’est pas : automatisme ou action consciente ; il est entre action autonome de chaque individu, ou action réservée au seul gouvernement. Il est : liberté ou omnipotence gouvernementale.

Laissez faire ne signifie pas : laissez des forces mécaniques sans âme fonctionner. Cela signifie : que chaque individu choisisse comment il veut coopérer à la division sociale du travail ; que les consommateurs décident de ce que les entrepreneurs devraient produire. Le planisme signifie laissez le gouvernement seul choisir, et imposer ses décisions par l’appareil de contrainte et de répression.

En régime de laissez-faire, dit le planiste, ce ne sont pas les choses dont les gens ont « réellement » besoin qui sont produites, mais les choses dont la vente rapportera vraisemblablement les plus fortes recettes. L’objectif de la planification est de diriger la production vers la satisfaction des besoins « réels ». Mais qui décidera de ce qui constitue ces besoins « réels » ?

Ainsi, par exemple, le Pr Harold Laski, ancien président du Parti travailliste, voulait fixer comme objectif à la direction planifiée de l’investissement, « que l’emploi des épargnes des investisseurs se fasse dans la construction de logements plutôt que de cinémas ». Peu importe à notre problème que l’on soit ou non d’accord avec l’opinion du professeur, que de meilleures maisons soient de plus d’importance que des spectacles de cinéma. Le fait est que les consommateurs, en dépensant une partie de leur argent pour des billets de cinéma, ont fait un choix différent. Si les multitudes de Grande-Bretagne, les mêmes électeurs qui ont massivement porté le Parti travailliste au pouvoir, se mettaient à ne plus fréquenter les cinémas et à dépenser davantage pour de meilleurs logis et des appartements plus confortables, le monde des affaires à la recherche de profit serait obligé d’investir davantage dans la construction de maisons et d’immeubles locatifs, et d’investir moins dans la production de spectacles coûteux. M. Laski souhaitait contredire les désirs des consommateurs, et substituer sa propre volonté à celle des consommateurs. Il voulait éliminer la démocratie du marché et établir le règne sans réserves d’un tsar de la production. Peut-être était-il convaincu d’avoir raison d’un point de vue plus élevé, et qu’en tant qu’homme supérieur il était appelé à imposer ses propres évaluations aux masses d’hommes ordinaires. Mais, alors, il aurait dû avoir la franchise de dire cela clairement.

Tous ces éloges passionnés de la suréminence de l’action du gouvernement déguisent mal l’auto-déification de l’interventionniste lui-même. Le grand dieu État n’est un grand dieu que parce qu’on en attend qu’il fasse exclusivement ce que voudrait personnellement voir réalisé le partisan du planisme. Seul est authentique le plan qu’approuve pleinement le planiste qui parle. Tous les autres plans ne sont que des contrefaçons. En disant « le plan », ce qu’a dans l’esprit l’auteur d’un livre sur les avantages du planisme, c’est bien entendu son plan à lui. Il ne lui vient pas à l’idée que le gouvernement pourrait mettre en application un plan différent. Les divers planificateurs ne sont d’accord qu’en ce qui concerne leur refus du laissez-faire, c’est-à-dire leur opposition à ce que chacun puisse choisir et agir à son gré. Ils cessent complètement d’être d’accord quant au choix du plan unique qu’il faut adopter. Chaque fois qu’on leur montre les défauts manifestes et incontestables des politiques interventionnistes, les partisans de l’interventionnisme réagissent de la même manière. Ces défauts, disent-ils, sont imputables à un interventionnisme bâtard ; ce que nous préconisons est un bon interventionnisme, pas un mauvais. Et bien entendu, le bon est celui qu’a mûri le professeur.

Laissez faire signifie : laissez l’homme ordinaire choisir et agir ; ne l’obligez pas à céder devant un dictateur.

L’économie, le citoyen et la liberté

L’économie ne doit pas être reléguée dans les salles de classe et les bureaux de statistique, et ne doit pas non plus être laissée à des cercles ésotériques. C’est la philosophie de la vie humaine et de l’agir humain, et elle concerne tout le monde et toutes choses. Elle est la moelle de la civilisation et de l’existence humaine des individus.

Affirmer cela n’est pas céder à la faiblesse souvent raillée des spécialistes qui surestiment l’importance de leur propre branche du savoir. Ce ne sont pas les économistes qui assignent cette place éminente à l’économie, ce sont tous les peuples d’aujourd’hui.

Tous les problèmes politiques de notre temps concernent des problèmes communément appelés économiques. Tous les arguments avancés dans la discussion contemporaine des affaires de la société et du pays se rapportent aux matières fondamentales de la praxéologie et de l’économie. L’esprit de tout un chacun est préoccupé de doctrines économiques. Philosophes et théologiens paraissent plus intéressés par les problèmes économiques que par ceux que les générations antérieures considéraient comme la matière propre de la philosophie et de la théologie. Les romans et le théâtre traitent aujourd’hui toutes choses humaines — y compris les relations de sexe — sous l’angle des doctrines économiques. Tout le monde pense à l’économie, consciemment ou non. En adhérant à un parti politique et en mettant son bulletin électoral dans l’urne, le citoyen prend implicitement position sur des théories économiques essentielles. […]

Très peu nombreux sont ceux qui peuvent apporter quelque idée riche de conséquences au corps existant de la science économique. Mais tous les hommes raisonnables doivent se rendre familiers les enseignements de l’économie. C’est à notre époque, le devoir civique primordial.

Que cela nous plaise ou non, c’est un fait que l’économie ne peut rester une branche de savoir ésotérique accessible seulement à un petit groupe de savants et de spécialistes. L’économie traite des problèmes fondamentaux de la société ; elle concerne tout le monde et appartient à tout le monde. Elle est pour tout citoyen le sujet d’étude le plus indiqué et le plus important.

Le rôle éminent entre tous que les idées économiques jouent dans le cours que prennent les affaires de la Cité explique pourquoi les gouvernements, les partis politiques et les groupes de pression, s’efforcent de restreindre l’indépendance de la pensée économique. Ils s’attachent à diffuser la « bonne » doctrine et à réduire au silence les « mauvaises » doctrines. […]

Non seulement dans les pays dominés par des despotes barbares ou néo-barbares, mais tout autant dans les soi-disant démocraties occidentales, l’étude de l’économie est pratiquement proscrite aujourd’hui. La discussion publique des problèmes économiques ignore à peu près totalement ce qui a été dit par les économistes dans les deux cents dernières années. Les prix, les taux de salaires, les taux d’intérêt, et les profits sont manipulés comme si leur formation n’était déterminée par aucune loi scientifique. Les gouvernements se mêlent de décréter et faire appliquer des prix de denrées et des taux de salaire minimum. Les hommes d’État exhortent les hommes d’affaires à réduire les profits, à baisser les prix, et à augmenter les salaires comme si ces choses-là dépendaient des louables intentions des individus. Dans leur façon d’envisager les relations économiques internationales, les gens adoptent avec une parfaite bonne conscience les plus naïves erreurs du mercantilisme. Peu nombreux sont ceux qui ont conscience des failles de ces doctrines populaires, ou qui se rendent compte des raisons pour lesquelles les décisions politiques qui s’en inspirent engendrent invariablement des désastres.

Ce sont là des réalités déplorables. Mais il n’y a qu’une seule et unique voie par laquelle l’on puisse y répondre : c’est en ne se donnant aucune relâche dans la quête de la vérité.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :