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La crise de 1929 et la leçon de Hayek face à Keynes

PRE-keynes-manyard.jpg_2033098437Jean-Marc Paturle*, Le libéralisme raconté. Pour que nos enfants vivent libres. Editions Roguet, 2013. Préface de Pascal Salin, professeur émérite d’économie à l’Université Paris-Dauphine. Extrait p. 132 et suivantes :

Les États-Unis n’avaient pas été directement touchés par la guerre de 14-18. L’aide qu’ils avaient apportée à la France et à l’Angleterre en équipements d’abord, puis en troupes à partir de 1917, avait été décisive pour obtenir la victoire. Leur économie en avait plutôt bien profité.

Après-guerre, cette phase de prospérité se prolonge, apparemment sans devoir jamais s’arrêter. Pour analyser sur place les raisons de cette excellente santé économique, Friedrich Hayek, qui vient d’achever ses études à Vienne, part aux États-Unis au milieu des années 1920 (1). À son retour en Autriche, il publie plusieurs articles où il exprime son inquiétude sur les perspectives de continuation de cette merveilleuse expansion économique dans la stabilité des prix qui, dit-il, crée aux États-Unis un dangereux sentiment d’euphorie. En février 1929, il se fait plus précis et ne craint pas d’annoncer une crise économique imminente. Neuf mois plus tard, le 24 octobre, c’est le fameux « jeudi noir » : la bourse de Wall Street s’effondre, marquant ainsi le début de la Grande Dépression.

Hayek est encore très jeune, il n’a pas 30 ans. Ses avertissements n’ont évidemment pas été entendus, et même aujourd’hui, malgré  le recul, ils ne sont pas beaucoup plus écoutés.  Pourtant,  une personne qui a annoncé la crise de 1929 mériterait plus d’attention. Faisons donc l’effort d’entrer dans son argumentation et nous comprendrons mieux pourquoi il a toujours aussi peu d’échos.

Pour Hayek, le temps de l’économie se décompose en cycles: chaque cycle démarre par une phase de prospérité et doit s’achever par une crise. Selon lui, « La crise n’est pas un accident, mais l’aboutissement d’un processus qui commence au moment même où naissent les racines du boom qui précède. » Ainsi, les crises succèdent inévitablement aux phases de prospérité comme la nuit succède au jour. Plus précisément, l’analyse de Hayek est la suivante :

Chaque phase de prospérité est initiée par un (ou plusieurs) événement heureux tel qu’une innovation technologique, l’apparition d’un nouveau marché ou d’un nouveau gisement de matières premières, l’abaissement d’une barrière douanière, etc. Comme nous l’avons vu au deuxième chapitre, l’information concernant cet événement fortuit est transmise automatiquement à l’ensemble des intervenants économiques par le système des prix, ce qui leur permettra d’intégrer ce nouvel événement dans  leurs décisions d’investissement. Le problème est que l’information ainsi transmise n’est ni parfaite, ni instantanée, car le système des prix procède par ajustements successifs. En conséquence, les intervenants économiques directement intéressés par l’événement initiateur ont tendance à surinvestir par rapport à ce qui aurait été le cas si l’information leur était parvenue entièrement et immédiatement.

Toutes proportions gardées, il se produit le même effet que lors d’une « ruée vers l’or », quand les chercheurs se précipitent en nombre sur les premiers filons découverts, sur la foi d’informations  partielles, attirés par des promesses qui ne se réaliseront pas toutes. Cet effet de surinvestissement se propage ensuite à l’ensemble de l’économie créant une inflation de crédits et, du coup, la phase de prospérité est plus prononcée et plus longue qu’elle n’aurait dû. Finalement, tôt ou tard, le système économique doit réagir et c’est à ce moment-là que commence la crise. On s’aperçoit alors que certains investissements que l’on croyait rentables s’avèrent finalement inutiles ce qui entraîne faillites et chômage. Une récession est alors nécessaire pour corriger les erreurs d’investissements qui ont été faites pendant la phase d’expansion.

En résumé, Hayek écrit :

« L’inflation de crédit crée dans le système monétaire une série de perturba­tions qui faussent les mécanismes de coordination du système de prix relatifs et font que celui-ci transmet dans tout l’édifice industriel une série d’informations tronquées qui servent de base de décision erronée aux entrepreneurs dansleur choix d’investissement et leurs stratégies de production. C’est la révélation et la correction de ces erreurs qui enclenche le mécanisme de la récession.L’augmentation du nombre de faillites et l’accroissement du chômage ne sontque la contrepartie de ce phénomène d’information erronée. »

Quel est le remède pour éviter les crises ? Pour Hayek, il n’y en a pas, il suffit d’attendre que la crise s’achève d’elle-même et qu’un nouveau cycle s’enclenche naturellement. La crise est même indispensable pour que le système économique retrouve son dynamisme. Pire, toute tentative d’intervention intempestive de l’État pour essayer d’éviter la crise, ou même seulement l’atténuer, ne peut que l’aggraver. Si vous m’autorisez la comparaison, je dirais que la différence entre un rhume selon ma grand-mère et une crise économique selon Hayek est la suivante: ma grand-mère disait volontiers qu’un rhume durait une semaine en ne faisant rien et se terminait en 7 jours si on le soignait. Par contre, une crise économique selon Hayek sera d’autant plus forte et d’autant plus longue que l’État aura cherché à y porter remède!

C’est évidemment une conclusion tout  à  fait  désespérante  pour nos hommes politiques, tous plus ou moins constructivistes, surtout lorsqu’ils promettent à leurs électeurs une prospérité éternelle , en tout cas au moins jusqu’à la fin de leur mandat. C’est tout aussi intolérable pour les cohortes d’économistes (2) stipendiés par les États et qui ne servi raient plus à rien. On comprend bien maintenant pourquoi Hayek est si peu écouté. D’autant plus qu’en 1936 Keynes publiait son livre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie qui, désormais, chantera aux oreilles des hommes politiques une musique qui leur sera définitivement plus douce.

Et le magicien Keynes apparut !

Sur les bancs de l’école Polytechnique, mon professeur d’économie s’appelait Jacques Attali. Je le revois encore nous parler de Keynes et de la méthode que celui-ci préconisait pour enrayer une crise du type de celle de 1929. Jacques Attali a toujours eu le sens des images frappantes : il aurait suffi, disait-il, que des avions lâchassent des billets de 100 dollars au-dessus des principales villes américaines pour stopper la récession de 1929 et permettre la reprise des affaires. J’étais médusé. Quelle belle science économique que voilà ! Mon éducation économique était alors des plus rudimentaires, moi qui, élevé dans un milieu d’industriels (par mon père) et de commerçants  (par ma mère), croyais qu’on ne pouvait dépenser  que l’argent que l’on avait soi-même gagné.  Quelle naïveté !

Le magicien  Keynes nous affirmait que non seulement l’État pouvait dépenser l’argent qu’il n’avait pas, mais surtout qu’il était bon qu’il le fit afin de supprimer le chômage, assurer le plein emploi et le bonheur pour tous.

L’étonnant est que, avec une doctrine aussi miraculeuse à leur disposition, les hommes politiques aient mis si longtemps à devenir keynésiens. Il est vrai qu’ils se sont bien rattrapés depuis. Si l’on prend l’exemple de la France, il faut en effet attendre la mort de Georges Pompidou, en 1974, pour que les hommes politiques découvrent les « vertus » du déficit budgétaire de l’État. Jusque-là, les dépenses de l’État n’excédaient pas ses recettes : comme il n’y avait pas de déficit, il n’y avait pas non plus d’endettement. En outre, les dépenses de l’État restaient contenues dans des limites presque raisonnables puisqu’en 1974 elles ne représentaient encore que 27 %du PIB. Le plein emploi était assuré. En effet, le nombre de chômeurs recensés {200000) correspondait à quelques semaines seulement de recherche pour ceux qui changeaient d’emploi. Depuis, aucun budget n’a plus été voté en équilibre; les dépenses de l’État, on l’a vu, sont montées à 57 % du PIB et sa dette atteint le montant extravagant de 1 800 milliards d’euros (3) ! Et pourtant, le chômage n’a jamais été aussi important (3 000 000) et les crises économiques se succèdent à un rythme de plus en plus effréné. N’y a-il donc pas quelque chose qui cloche dans le keynésianisme ?

Bien sûr, et pour s’en convaincre, il n’aurait pas été nécessaire d’accumuler ces montagnes de dettes inutiles qu’il nous (4) faudra bien rembourser un jour et de condamner à l’inaction des masses de travailleurs potentiels. Il aurait suffi d’écouter la petite voix du professeur Hayek.

Tous ceux qui ont connu les deux personnages, avant d’évoquer leurs désaccords théoriques, insistent d’abord sur les différences marquées entre ces deux personnalités. Keynes était un homme  brillant,  sûr de lui et de son génie. Ayant fait ses études dans les établissements les plus huppés d’Angleterre (Eton puis Cambridge), il était d’abord un esthète, avant d’être économiste. Écoutons Hayek lui-même en parler : « Avoir connu Keynes est un souvenir qui marque une vie. Il exerçait un réel magné­tisme sur tous ceux qui l’entouraient. Sa vaste culture littéraire, artistique, scientifique, le charme de sa conversation, la diversité de ses centres d’intérêt, font que même s’il n’avait jamais rien écrit sur l’économie, je m’en serais toujours souvenu comme d’un très grand homme (5). »

En  face,  Hayek,  de  16 ans son cadet,  était  un  homme  réservé  et modeste. Il ne parlait anglais qu’avec un accent allemand prononcé qui, à cette époque et dans ce pays, ne le mettait  pas particulièrement  en valeur. Hayek était besogneux et passa sa vie à écrire. Dans sa rivalité avec Keynes,  Hayek  partait  donc avec un handicap  certain.  En plus, dit-il avec lucidité: « mes idées pouvaient  difficilement être acceptées tant par les hommes politiques que par leurs conseillers puisqu’elles conduisaient à dénoncer le caractère pernicieux de toute politique de gestion monétaire ou budgétaire. A l’inverse, les théories de Keynes avaient pour principal attrait de promettre un nouvel âge d’or dont l’artisan serait l’économiste. »

Si l’on avait suivi Hayek, la plupart des économistes seraient devenus inutiles. Dès lors, on comprend pourquoi ils tiennent Keynes pour le plus grand des leurs. Ce n’était évidemment pas l’avis de Hayek qui estimait que Keynes était certes un très grand homme, « mais un piètre économiste ! Vu le peu de temps et d’énergie qu’il consacrait à l’économie, le fait qu’il ait laissé une empreinte aussi profonde sur toute la pensée contemporaine est à la fois miraculeux et tragique. Sa « théorie générale » n’a de général que le titre; Keynes n’a fait que donner aux gens de son époque ce que ceux-ci attendaient de lui. »

Hayek a démontré sans relâche la fausseté des théories keynésiennes. Malheureusement les arguments de la raison sont d’un bien faible poids face aux émotions de la foule, telles qu’elles sont amplifiées par le battage médiatique.

« Keynes avait une grande confiance dans son pouvoir de persuasion et pensait pouvoir jouer de l’opinion publique  comme  un musicien  virtuose de son instrument. Il était, par don et par  tempérament, plus  un artiste et un politicien qu’un scientifique. Il avait une mémoire remarquable. Mais, bien que doté d’une grande intelligence, sa pensée  était plus influencée par l’esthétique et l’intuition que par des arguments purement ration­nels. Il était convaincu de la justesse de ses intuitions avant même de les avoir démontrées. Cela le conduisait à justifier les mêmes politiques au moyen d’arguments théoriques très différents et le rendait plutôt impatient face au lent et fastidieux travail intellectuel que requiert normalement le savoir.(6) »

On raconte que certains se risquèrent à reprocher à Keynes le fait que sa théorie du soutien de l’activité économique par le déficit de l’État convenait peut-être à court terme mais qu’à long terme elle créerait de l’inflation ou de l’endettement. Comme à son habitude, Keynes s’en sortit par une pirouette et répondit: « à long terme, nous serons tous morts ! », mettant ainsi les rieurs de son côté. De fait, Keynes avait raison sur au moins trois points : il est mort, ses contradicteurs aussi et les rieurs avec. Par contre, nous, nous sommes vivants et allons devoir rembourser la dette de 1 800 milliards d’euros que l’État français s’est cru autorisé de contracter en notre nom. Le long terme dont Keynes ne voulait pas entendre parler est devenu notre court terme.

(1) Henri Lepage « Demain, le libéralisme » Le Livre de Poche 1980, p. 412 à 420.
(2) Quand je parle des économistes dans ce livre, je vise les seuls macroéconomistes, c’est-à­ dire les économistes qui croient, à la suite de Keynes, que l’économie se réduit à l’étude des agrégats. Ils représentent malheureusement l’essentiel de la population des économistes. Que les microéconomistes me pardonnent !
(3) Somme astronomique au sens propre du terme puisque, en billets de 200 euros, il y faudrait une liasse de mille kilomètres de hauteur (plus de cent fois l’Everest !
(4) Quand je dis « nous », en réalité je pense surtout à vous, vos enfants et, certainement encore, vos petits-enfants !
(5) Friedrich Hayek « Personal Recollections of Keynes », dans « A Tiger by the Tail » The lnstitute of economics affairs, 3e édition 2009, p. 111.
(6) Friedrich Hayek, idem, p. 115.

* Jean-Marc Paturle est ingénieur des Ponts et Chaussées et dirigeant d’entreprise. Son livre est une remarquable initiation aux grands thèmes de la philosophie libérale, nourrie de références aux grands auteurs. Contrairement à ce que son titre suggère, il ne s’agit pas d’un livre pour les enfants. Par contre son prix est à la portée de tous : 5 euros.

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