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Doit-on obéissance aux lois de son pays ? Par Christian Michel

christian michel

(video sur youtube ici et lien pour télécharger le mp3 ici)

Christian Michel est un philosophe et un économiste d’une grande sagesse mais c’est aussi un remarquable pédagogue. Je le remercie de m’avoir autorisé à publier son texte. Merci aussi à SFL France (en particulier Marc Lassort) pour la vidéo.

Doit-on obéir à la législation de son pays ? Il y a quelques années, ma réponse à cette question était très indulgente : Si obéir à la législation vous fait plaisir, si vous avez l’impression que cette soumission favorise votre épanouissement personnel, il ne faut pas vous priver, mon ami. Respectez la loi.

Je dois ajouter qu’en ce qui me concerne, cette obéissance ne m’apporte aucune satisfaction. Au contraire. La législation des pays où j’ai résidé m’a toujours paru arbitraire, stupide, contradictoire, humiliante pour ceux auxquels elle s’appliquait et singulièrement partiale en faveur de ceux qui la faisaient.

Mais enfin, s’il en existe à qui ça convient d’être asservis, qu’ils le soient ; tout ce que je leur demande est de me laisser tranquille. Voilà ce que pensais à l’époque. Mon point de vue aujourd’hui a changé. La tolérance envers ceux qui se soumettent aux lois ne me paraît plus une position moralement défendable. C’est l’évolution de ma réflexion à ce sujet que je voudrais partager avec vous ce soir.

Dans notre quotidien, nous sommes tenus de nous plier à une série de règles. Les femmes en font l’expérience, les règles, c’est incommodant, mais ne pas en avoir,  c’est angoissant. Nous avons besoin d’ordre dans le monde. Un système de règles dans les sociétés humaines assure la même fonction que les lois dans le monde physique. Les unes et les autres créent de la prévisibilité. Grâce à la science, qui identifie les lois de la nature, je sais que cet immeuble va soutenir notre poids, que l’avion va m’amener dans les airs à destination, ou que telle molécule chimique peut guérir telle infection. Grâce aux règles qui régissent la société, je peux sortir dans la rue sans craindre d’être agressé, je sais que mon débiteur rendra l’argent que je lui ai prêté, et que tant que je paie le loyer, le propriétaire ne me mettra pas à la rue.

Je vous suggère de classer en 4 catégories ces règles qui ordonnent les relations humaines :

  1. Il y a d’abord les morales, celles que nous proposent d’anciennes sagesses, les religions et les philosophies
  2. Il y ensuite les contrats. Ils créent des obligations entre les parties, et surtout ces formes particulières de contrats que sont les règlements des différentes associations,au sein desquelles nous passons la plus grande partie de notre vie, que ce soit une entreprise, un club sportif ou de bridge, ou une copropriété d’immeuble
  3. Il y a encore le Droit, qui est comme la trame de fond de tous ces contrats et règlements
  4. Et enfin, la législation des différents pays

Chacun de ces ensembles de règles remplit une fonction différente.

1.  Les morales

Pour commencer, la morale. Elle est comme notre règle de vie personnelle. Nous effectuons des choix en fonction de nos valeurs et la morale n’est rien d’autre que la hiérarchie que nous établissons entre ces valeurs. Pour les uns, une grande carrière fera sacrifier la famille, pour d’autres, la cupidité passera avant l’honnêteté, ou une aventure amoureuse avant la fidélité.

La spécificité des lois morales est de se présenter comme universelles, mais de ne s’appliquer qu’à ceux qui les désirent. Car les lois morales sont un don. Elles nous sont proposées, élaborées par une longue tradition de sagesses pour éclairer notre vie, et comme n’importe quel don, il nous appartient de nous l’approprier ou de le refuser.

2.  Les règlements

Individuellement, seuls, il est peu de projets que nous pouvons mener à bien. C’est pourquoi nous formons avec d’autres des partenariats, des associations, et il en existe des myriades, sous les formes les plus diverses, depuis le mariage et la famille, jusqu’aux églises, clubs, syndicats et entreprises. Certaines associations, plus ou moins structurées, comptent des millions de membres, comme celles que forment les grandes religions, les sociétés multinationales, les diasporas juive et chinoise, et nous en recenserions bien d’autres si la structuration forcée des sociétés humaines en États, et même en États-nations, n’en avait empêché l’émergence.

Chacune de ces associations édicte des règles. Contrairement aux lois morales, ces règles peuvent être imposées.

Cette imposition est justifiable en effet au sein d’une association, puisque le règlement a été accepté par tous les membres et dans tous ses effets. Car adhérer, en fin de compte, n’est rien d’autre qu’approuver un règlement. Chaque candidat appose sa signature aux statuts, ou à un formulaire d’inscription qui y fait référence, telle une lettre d’embauche. Une association est un « nœud de contrats », liant des adultes consentants entre eux. Il est bien clair que de tels engagements dûment souscrits sont aussi réels et valides que le rousseauiste et mythique « Contrat social » est bidon. .

L’adhésion libre et volontaire à l’association est le critère de légitimité de son règlement. On peut discuter à l’infini de savoir ce qu’est un  consentement  « libre et volontaire ». L’amoureux qui dit « oui » consent-il aux obligations du mariage, ou bien est-il ensorcelé par la femme qu’il aime ? Disons que le fait de s’engager par écrit pour qui n’est ni un enfant ni mentalement déficient constitue une preuve suffisante d’accord, ou alors rien ne saurait l’être.

La faculté pour chaque être humain de se plier à des règlements lorsqu’une association peut faire aboutir son projet, et de se défaire de ces mêmes règlements pour ne plus connaître que les disciplines de la morale et du Droit, cette faculté s’appelle tout simplement la liberté. De même qu’il n’y a pas d’amour, mais seulement des preuves d’amour, il n’y a pas de liberté, comme ça, abstraite, il n’existe que des engagements.

3.  Le Droit

Il y a encore le Droit. Surplombant la mise en œuvre des lois morales et des règlements, le Droit établit le cadre général des relations humaines. En effet, au sein d’une association, les relations sont limitées à la coopération nécessaire pour faire aboutir le projet commun. Or notre vie ne se limite pas aux activités professionnelles et associatives.

Il existe un très grand nombre d’individus (en fait, quelques 7 milliards) avec lesquels nous n’entrerons jamais en relation. Nous ne le souhaitons d’ailleurs même pas. Le hasard seul nous les fera un jour coudoyer. Ce sont les passants, les étrangers, héritiers parfois des traditions les plus éloignées des nôtres. Aucun règlement ne naîtra d’un projet avec eux. C’est pourquoi en leur présence nous nous référons à une règle donnée davance, une loi valable pour tous les êtres humains, qui assure au moins la sécurité de ces rencontres aléatoires.

En la qualifiant d’universelle, nous comprenons que cette règle prévaut aussi sur les règlements des associations. En effet, que pourrions-nous opposer au règlement d’une milice qui réclamerait de ses membres qu’ils aillent tabasser régulièrement quelques allogènes, ou aux diktats d’une mafia étatique, racketteuse et expansionniste ?

Ce que nous appelons le Droit, c’est cette méta-règle, et les caractéristiques du Droit nous apparaissent alors clairement :

  • Il doit être universel, applicable à tous les êtres humains
  • Pour être recevable universellement, les jugements rendus selon le Droit doivent se référer à des critères objectifs, connus d’avance, vérifiables, indépendants de la culture et du degré de développement économique des populations

Le caractère d’universalité est pleinement respecté par une règle énoncée sur le mode négatif, du type : « Nul ne prendra linitiative dune agression physique contre autrui ou ses biens ». En effet, vous pouvez faire le test en Patagonie, au Kamtchatka ou à Clichy-sous-Bois, si vous demandez aux gens « Etes-vous d’accord d’être assassinés, torturés, violés, cambriolés ? », ils vous répondront que non. D’ailleurs, s’ils vous disaient oui, vous pourriez partir avec leur porte-monnaie, leur sac à main ou leur auto, ou leur faire pire si affinité, puisqu’ils auraient donné leur accord.

Le critère d’universalité est renforcé par son applicabilité ; car il est à la portée de n’importe quel être humain, jouissant de ses facultés mentales, de ne pas agresser physiquement ses semblables. Ne pas agresser physiquement autrui est une règle simple, compréhensible par les représentants de toutes les cultures, et qui ne dépend pas de leur niveau de vie.

Le commandement : « Nul ne prendra l’initiative d’une agression physique… » est une garantie que chaque être humain reçoit de tous les autres, mais cette formulation sous forme d’interdiction ne constitue pas à proprement parler un droit. Le juste énoncé, qui est le mode positif de la non-agression, dit plutôt : « Chacun peut faire ce quil veut avec ce qui lui appartient, et seulement avec ce qui lui appartient ».

A la suite de beaucoup de libéraux conséquents, nous venons de déclarer le seul Droit de lHomme. Il n’existe fondé en raison qu’un seul Droit de l’être humain, prévalant universellement, et c’est celui-là : Chacun peut faire ce qu’il veut avec ce qui lui appartient, et seulement avec ce qui lui appartient. Tous les autres prétendus droits, proclamés ici ou là, comme dans la Déclaration de 89, ou par les Nations-Unies, dans le meilleur des cas, ne déclinent que des applications particulières de ce Droit fondamental, et le plus souvent, ne font que le restreindre ou l’invalider.

Nous pouvons tout de suite écarter l’objection que ceux qui ne possèdent rien ne pourraient rien faire. Car chaque être humain possède au moins une chose, et c’est la plus précieuse : la capacité de modifier ce qui existe pour le mettre au service d’autrui (une activité que nous appelons l’économie). Ainsi ce qui existe prend plus de valeur. Et partout dans le monde les propriétaires recherchent les hommes et les femmes qui par l’intelligence et le travail peuvent augmenter la valeur de leurs biens. C’est pourquoi nous n’agissons pas seulement avec ce que nous possédons mais avec ce qu’on nous a confié, si bien que ceux qui méritent cette confiance jouissent de plus de moyens d’action et d’autonomie que bien des propriétaires.

Les associations possèdent des biens à leur nom, mais qui sont en réalité le bien commun de leurs membres. La saine gestion de ce bien commun est le but même de l’association. L’humanité aussi possède un bien commun, et c’est le Droit. La bonne gestion de ce bien commun, le droit de propriété, produit un certain type d’ordre que nous appelons indifféremment la Justice ou la Paix.

La Paix exclut la violence physique, certes, mais elle n’est pas l’harmonie béate du jardin d’Eden. C’est un fait de notre condition humaine, tous les projets ne sont pas compatibles. Werther aime Charlotte, mais n’a-t-elle pas le droit d’en épouser un autre, même si Werther en mourra ? Lorsque Octave Mouret ouvre son grand magasin Au Bonheur des Dames, il gêne les petits commerces déjà installés, mais pourquoi n’aurait-il pas le droit lui aussi d’offrir ses idées et ses produits aux clients ?

L’innovation et la concurrence, qui font fluctuer les prix, reflètent que le Droit nous rend propriétaires de choses, mais jamais de leur valeur (la valeur étant la rencontre des désirs d’un acheteur et d’un vendeur, comment pourrions-nous être propriétaires de ces désirs ?). L’ordre qu’instaure le Droit est donc celui de l’humanité vivante et non des choses figées, il est mouvements, tensions, ouverture à l’imprévu. Le Droit n’est qu’une règle, il n’est pas un état. Il ne dit pas comment les choses doivent être, mais comment nous pouvons légitimement les changer. Sa fonction se limite à créer des espaces où chacun, préservé de la violence,  peut faire l’expérience de ses convictions et de ses relations.

Tout le monde n’est pas pacifique et n’observe pas le Droit. Il existe des agresseurs et des tricheurs qui doivent réparer. Et même sans qu’il y ait agression délibérée, des malentendus peuvent se produire, qui doivent être arbitrés. C’est pourquoi à toute société humaine il faut une instance de Justice.

La Justice consiste à rendre « à chacun le sien ». Les Romains déjà la définissait ainsi. Une société est réputée juste lorsque toutes les relations y sont conformes au Droit. Comme le Droit est fondé sur une règle simple, la propriété, dont le respect peut être vérifié objectivement, il n’est pas déraisonnable de vouloir instaurer une société juste ici et maintenant. La Justice n’est pas une vague aspiration à un idéal inaccessible. Certes, ainsi qu’à toute institution humaine, il lui manquera l’infaillibilité. Il pourra se trouver qu’un juge soit trompé par quelque stratagème. Il pourra arriver que des parties agissent de bonne foi dans un litige complexe en réclamant ce qu’elles croient leur appartenir. Le Droit n’en reste pas moins une science, fondée sur l’analyse d’éléments objectifs, donc il est possible d’établir un monde où chacun « aura le sien », où les structures d’injustice auront été identifiées et abolies.

« Justice et Paix s’embrassent », chantait la Bible. Elles sont sœurs, en effet, la Paix n’étant pas l’absence de conflits, mais l’absence de sources de conflits, c’est-à-dire que la Justice régnant, personne n’a de grief à faire valoir en Droit contre autrui.

Et si vous y pensez bien, lorsque chacun jouit absolument de sa propriété, ce qui est la Justice, sans crainte d’agression aucune, ce qui est la Paix, chacun peut exercer pleinement sa Liberté. Car la liberté totale, c’est l’absence totale de criminalité. Justice, Paix et Liberté sont une trinité indissociable.

Une société conforme à la Justice n’est pourtant pas en soi la société douce et chaleureuse à laquelle nous aspirons. Parce que l’exercice de la justice révèle parfois que les pauvres ont tort, les salauds ont raison, et le coupable peut être mon frère… C’est pourquoi les morales nous enjoignent la pratique d’autres vertus, telles la compassion et la générosité, qui tempèrent ce que la Justice a d’inflexible. Il va sans dire que la pratique volontaire et responsabilisante de ces vertus ne se confond en rien avec une politique de « justice sociale », qui ne saurait être juste puisqu’elle repose sur l’arbitraire, et ne saurait être morale puisqu’elle constitue une agression permanente.

Droit et morales

Robinson dans son île a besoin d’une morale, il se pose chaque jour la questions des valeurs et de leur hiérarchie, à commencer par la question essentielle : vaut-il la peine de lutter pour sa survie ? Le suicide est une lourde question morale. Mais aussi, quel est le sens à donner à la vie dans cette solitude ? Est-ce une épreuve divine ? Est-il permis de se masturber ? Est-il permis de faire souffrir les animaux qu’il faut tuer pour se nourrir ? Voilà des dilemmes moraux. En revanche, Robinson n’a pas besoin du Droit, le Droit n’a pas de sens pour lui. Un droit contre qui ? Contre la soif ? contre l’isolement ?

Vivre implique d’agir sur la nature, la transformer, la détruire pour consommer. Ainsi Robinson établit un lien entre lui et divers éléments de la nature : les pièces de bois qu’il taille et qu’il assemble, qui vont former une hutte ; le lopin de terre qu’il va planter… Ce bois, cette terre, ne sont plus indifférenciés, ils ne sont plus naturels, ils ont été sortis de leur état d’origine pour recevoir le projet de Robinson. Et ce projet n’aura pas le même effet sur la nature selon la vie morale de son auteur, s’il est végétarien, gaspilleur, paresseux, économe… Robinson, comme chacun de nous, imprime la marque de sa conscience morale dans la nature.

Débarque Vendredi. Dès que deux personnes se rencontrent, le Droit est là, entre elles. A l’instant où Vendredi pose le pied sur la plage, le Droit délimite deux espaces dans l’île, celui de Robinson, imprégné de ses projets, et celui, encore vierge, que Vendredi pourra faire sien. En attendant l’installation de Vendredi, Robinson peut l’inviter chez lui, partager, lui offrir ce qu’il a, mais Vendredi n’a aucun droit à aucune des ressources de Robinson. La faim ne donne aucun droit. Si c’était le cas, Vendredi pourrait exiger un repas, le jeter à la mer, et ayant toujours aussi faim, exercer son droit à une nouvelle ration, et ainsi de suite. Ce n’est pas parce que les pays mal gérés nous habituent à cette pratique qu’elle est fondée en Droit.

En revanche, si Robinson a promis sa hache contre trois poissons, dès que Vendredi apparaît chargé de sa pèche, il a droit à la hache. Robinson et Vendredi ont créé du droit, comme nous le faisons tous, comme il en naît de chaque contrat et de chaque promesse. Les politiciens français ont une hantise, celle du « vide juridique ». Les biotechnologies, Internet, la propriété intellectuelle des logiciels, et bien d’autres relations, seraient perdus dans ces limbes du Droit, d’où il urgerait de les faire sortir. Or, il n’existe jamais de « vide juridique ». Le Droit est toujours présent. L’îlot de Robinson, sans démocratie et sans drapeau, est déjà un espace de Droit. Ce que les politiciens veulent dire, c’est qu’un vide juridique et législatif est tout simplement un espace de liberté. Et c’est cela qui est leur est insupportable.

Le Droit est conforme à la morale, mais c’est une règle morale imparfaite, incomplète. Le Droit interdit d’agresser, c’est-à-dire de commettre le Mal ; il ne nous prescrit pas de faire le Bien. Encore moins comment il faudrait le faire. C’est pourquoi une société conforme au Droit – une société d’êtres humains libres – donne tant le vertige à ceux qui n’ont pas développé une conscience morale.

Morale, règlements, Droit

Parvenus à ce stade de notre réflexion, nous pouvons récapituler les caractéristiques de ces trois ensembles de règles : les morales, les règlements et le Droit.

  • Les morales appellent les projets au travers desquels l’humanité s’accomplit dans chaque être humain (chaque être humain engagé dans l’action, conformément à ses valeurs)
    Les contrats et les règlements visent à la coopération et à l’efficacité dans la réalisation de ces projets.
    Le Droit définit la norme permettant la coexistence à travers le monde des projets individuels et associatifs.
  • Le Droit est universel.
    Les morales et les règlements, même lorsqu’ils ont vocation d’universalité, ne sont applicables qu’à ceux qui en souhaitent la discipline pour eux-mêmes.
  • Les morales et les contrats sont prescriptifs ; ils obligent à faire, ce qui implique la capacité de faire, qui n’est pas donnée à tout le monde.
    Le Droit oblige seulement à ne pas faire (ne pas agresser physiquement autrui), ce qui est à la portée de tous les humains.
  • L’obligation, née des traditions morales et des contrats, tire sa légitimité de son acceptation.
    Le Droit n’a pas besoin d’être accepté ; l’obligation de non-agression est une conséquence de la nature sociale de l’être humain
  • La morale est personnelle, elle s’adresse à tous, mais chacun de nous doit y répondre individuellement, c’est pourquoi la morale parle le langage du « je », du « moi », ; le contrat et les règlements s’expriment dans le langage du « nous », nous qui nous sommes liés au sein d’un mariage, d’un syndicat, d’une entreprise ; le Droit, quant a lui, est le langage impersonnel du « on », le Droit n’appartient à personne, personne ne le crée, « il » existe, c’est tout.

4.  Les lois

A la fin de cet inventaire des figures du Droit et des règlements, constatons une absence : et la législation ? Nous avons posé la question de l’obéissance aux lois en tête de cette intervention, et voici que nous ne voyons plus à quoi les appliquer. Car les règles que nous avons énoncées structurent déjà adéquatement la vie en société. Le Droit nous apporte la Justice et la Paix ; les morales nous montrent les gestes à faire avec autrui, avec les plus démunis, et sur la nature ; les contrats et les règlements assurent la coordination des projets, qu’ils soient communautaires, culturels, professionnels… Quelle place reste-t-il donc aux législations ?  A quoi servent-elles ?

Alors que les champs d’application du Droit, des règlements et des morales sont bien délimités, les législations les confondent. Parce que les législations ne naissent pas spontanément de la relation de l’être humain et de la nature, qui est la source du Droit et des morales, ou de la volonté même des êtres humains, qui fonde les contrats et les règlements, les législations doivent s’imposer en usurpant la légitimité d’un type de règles pour faire accepter les contraintes d’un autre type :

  • Ainsi, nous avons vu que le Droit est universel. Les législations aussi se veulent applicables à tout le monde; au moins dans une juridiction nationale, personne ne saurait se dire au-dessus des lois. Mais le Droit n’oblige à rien, il ne fait que permettre. Les législations obligent. C’est pourquoi l’universalité du Droit est légitime, et celle des législations inacceptable.
  • Dans la société aussi, il existe des règles qui obligent. Ce sont les règlements et les contrats. Mais ils sont formellement approuvés par les parties. Ce n’est pas le cas des législations. L’escroquerie intellectuelle est flagrante qui veut nous faire croire que les lois sont l’expression de la « volonté collective ». Ou bien je ne fais pas partie de la collectivité, et ces lois ne me concernent pas, ou bien je veux voir ma signature sur le document où je les aurai approuvées, comme elle figure au bas des contrats qui me lient.
  • Les législations prétendent agir pour le Bien et lui donnent différents contenus. La « justice sociale » est le plus à la mode aujourd’hui. Mais il appartient à la morale, pas à la législation, de nous conduire vers le Bien, et en rendant la morale obligatoire, la législation ne crée que l’apparence du Bien, le pharisaïsme, l’hypocrisie, que tous les sages tiennent pour la plus méprisable des perversions morales.

Nous repérons les idéologies perverses tapies derrière cette confusion des législations avec les autres règles de la vie en société. Confondre la législation avec à la fois les règlements d’association et la morale, c’est le totalitarisme.

  • Confondre la législation avec les règlements, traiter la société humaine comme une organisation toute entière mobilisée en vue d’un grand dessein, c’est le fascisme.
  • Confondre la législation et la morale, vouloir réaliser le Bien sur terre par l’action politique (et non par la conversion des esprits), c’est le fondamentalisme.

Les législations ne sont pas seulement redondantes lorsqu’elles ne font que décliner le Droit dans ses applications particulières : à quoi sert un article du code pour commander « Tu ne tueras pas », « Tu ne voleras pas » ? (Certes, en usurpant la prérogative de légiférer, les politiciens peuvent se réserver des exceptions : ne pas tuer, sauf raison d’État ; ne pas voler, sauf par le fisc…). Les législations ne sont pas seulement étouffantes lorsqu’elles nient la volonté des adultes : quel mépris pour leur capacité de jugement que de leur interdire de se marier, de tester, d’éduquer leurs enfants, de prendre un emploi, de se soigner, de commercer, de publier et de lire… autrement que selon la loi ?  Les législations exercent en plus une fonction bien précise qui est de consolider les rapports d’exploitation. Les marxistes ont correctement décelé comment les lois protègent la classe dominante, prédatrice, aujourd’hui celle des hommes de l’État. Mais le matérialisme de Marx lui a caché l’enjeu au-delà de la lutte des classes : les législations sont la manifestation du Mal dans le monde. Suprême ruse diabolique, les législations institutionnalisent le Mal en lui donnant l’apparence du Bien.
Selon la définition Weberienne classique, l’État est l’institution qui détient le monopole de la violence légitime sur un territoire donné. Pourquoi penser un monopole de la violence (et pas sa prohibition), et pourquoi en termes de territoire ? L’idée qu’un être humain doit obéir à un gouvernement parce que le hasard l’a fait naître au milieu d’un certain peuple sur une certaine terre est bonne pour des manants. N’est-il pas temps de sortir du Moyen-Age ? Nos technologies et notre économie sont planétaires, mais notre philosophie charrie encore les valeurs du paysan attaché à son champ et débiteur de son  seigneur. Les seuls gouvernements nécessaires sont ceux des millions d’associations que nous pouvons former. Peu importe alors la forme qu’ils prennent – monarchie héréditaire ou élective, démocratie, tirage au sort des dirigeants… – puisque ne seront soumis à leurs décisions que ceux qui le souhaitent. Si le caprice des dirigeants devient insupportable, la démission y mettra fin.
Le droit de sécession, comme tous les autres droits, n’est pas celui des peuples, mais des individus. Pour entraver l’absolutisme, la philosophie politique depuis le 17ème siècle, à l’exception de quelques anarchistes cohérents, n’a su proposer que des contre-pouvoirs. Mais combat-on le mal par le mal ? Arrêter le pouvoir par le pouvoir ne mène qu’au conflit. Incapable de s’extraire de cette conception moniste des relations humaines, la philosophie politique, précisément parce qu’elle est politique, n’a jamais pu penser ce qui n’était pas elle : le non-pouvoir.

Faire des lois est l’activité la plus malfaisante au sein de la société, puisqu’elle est toute entière recherche du pouvoir à exercer sur autrui, sans autre contrepartie que de dire : « Si ce n’est pas moi qui prend le pouvoir sur lui, ce sera lui sur moi ». A ce stade de l’évolution de l’humanité, n’est-il pas temps de dépasser cette conception primaire des rapports humains ? Si on comprenait enfin que le pouvoir n’est pas à prendre, mais à détruire ?

Alors, il est temps de répondre à la question : doit-on obéir aux lois ? Elles ne sont pas seulement inutiles, puisque le Droit, les morales, les règlements, harmonisent déjà la société ; elles ne sont pas seulement, dans le cas de « mauvaises lois » et de « mauvais régimes », le surgissement de violences pathologiques (et il n’est pas fortuit que tant de psychopathes se lancent en politique) ; les législations sont la nouvelle ruse du Mal dans le monde. En feignant de satisfaire des aspirations légitimes, la défense des droits humains, des pauvres, de la culture, les législations institutionnalisent la violence pure et l’hypocrisie, elles justifient le Mal en lui donnant l’apparence du Bien. Quand on a vu la vraie figure de cette violence, on ne peut plus répondre : « Obéir aux lois, pourquoi pas, si ça vous plaît ? ».

Merci

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5 Réponses

  1. Donc réduire le champ de la loi et du règlement et permettre au peuple l’abrogation des lois car vouloir les oublier à titre individuel risque de nous amener chez le psychiatre ou en prison

  2. Merci pour ces éclaircissements, je comprends maintenant pourquoi je suis mal à l’aise lors de la parution de nouvelles lois…

  3. Il y a juste un passage qui me chiffonne : « La faculté pour chaque être humain de se plier à des règlements lorsqu’une association peut faire aboutir son projet, et de se défaire de ces mêmes règlements pour ne plus connaître que les disciplines de la morale et du Droit, cette faculté s’appelle tout simplement la liberté. De même qu’il n’y a pas d’amour, mais seulement des preuves d’amour, il n’y a pas de liberté, comme ça, abstraite, il n’existe que des engagements. »
    Donc, si on prend un engagement, c’est ad-vitam eternam ? Sauf que la vie réserve bien des surprises et qu’à mon sens, il est primordial dans la prise d’engagement de prévoir aussi les modalités pour s’en défaire, sans pour autant ne plus connaître que les disciplines de la morale et du Droit. Et c’est d’ailleurs ici que le bas blesse le plus souvent. Il n’est pas difficile de s’engager parce que l’on pense que cela va permettre de réaliser un projet. Mais si l’on n’accepte pas dans le même temps la possibilité de désengagement de part et d’autre, alors ce n’est sûrement pas une association libre et volontaire. Il risque fort d’y avoir une pression de l’un sur l’autre pour que l’un consente à un engagement à l’avantage de l’un contre l’autre. Ce n’est dans ce cas ni vraiment libre, ni vraiment volontaire, bien que ça en ait l’apparence. On ne peut pas parler de liberté, s’il n’y a comme seule possibilité que l’engagement, sans désengagement possible. Parce que la liberté, c’est aussi la possibilité de s’adapter aux situations nouvelles qui sont variables et au-delà de l’engagement.
    Donc selon moi, passage à revoir !

  4. Virginie
    Vous ne précisez pas où s’arrêtent les guillemets de la citation que vous présentez en vous proposant de la critiquer.
    Ce qui fait qu’on ne sait pas exactement de qui vous parlez,ni qu’est-ce que vous critiquez.
    On suppose qu’à un moment vous exposez vos propres idées,mais on ne sait pas quand ça commence dans votre texte.
    Pouvez l’indiquer,même brièvement §
    Merci.

  5. Pardon,prière de ne pas passer mon texte,le précédent et celui-là,erreur de ma part.

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