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Schopenhauer : la doctrine juridique et politique (II)

schopenhauer“L’Etat n’est que la muselière  dont le  but est de rendre inoffensive  la bête carnassière, l’homme, et de faire en sorte qu’il ait  l’aspect d’un herbivore”.

Voir ici le premier article : Schopenhauer, l’anthropologie et la morale

Le principe de non-agression, seul principe de législation

La doctrine du droit chez Kant contient une grave erreur, nous dit Schopenhauer. Sa construction de l’État se déduit de l’impératif catégorique et devient un devoir de moralité. Elle a donné naissance à d’étranges doctrines, comme l’idée que l’État est un moyen de nous élever à la moralité, qu’il naît d’une aspiration à la vertu. Or ce n’est pas du tout l’égoïsme que l’État doit combattre, mais seulement les conséquences funestes de l’égoïsme, selon Schopenhauer. Une théorie non moins fausse est celle de Hegel, qui fait de l’État la condition de la liberté et, par là même, de la moralité.

En matière de droit, la doctrine de Schopenhauer est claire : « on ne peut imposer aux gens rien qui ne soit négatif ». Autrement dit, les devoirs de charité, la morale positive, ne sont pas du domaine du droit. « La législation positive n’est rien que l’institution d’une injustice positive, et n’est qu’une injustice imposée et publiquement avouée. C’est ce qui a lieu pour tout État despotique ; c’est encore le caractère de la plupart des empires musulmans, et c’est aussi celui de certaines parties intégrantes de divers régimes : tels le servage, la corvée, etc. »

En d’autres mots, celui qui part de l’idée préconçue que la notion du droit doit être positive, et qui ensuite entreprend de la définir, n’aboutira à rien ; il veut saisir une ombre, poursuit un spectre, entreprend la recherche d’une chose qui n’existe pas. La notion du droit, comme celle de la liberté, est négative ; son contenu est une pure négation. C’est la notion du tort qui est positive ; elle a la même signification que nuisance – læsio – dans le sens le plus large. Cette nuisance peut concerner ou la personne, ou la propriété, ou l’honneur. Il s’ensuit de là que les droits de l’homme sont faciles à définir : chacun a le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à un autre. (Parerga et Paralipomena)

L’État et la morale

La morale ne considère que l’action juste ou injuste, tout son rôle est de tracer nettement les bornes où doit se contenir son activité. Il en va tout autrement de la politique. Car l’État ne doit juger que des conséquences de l’action juste ou injuste sur autrui, des actes réels de « l’injustice consommée », et non des pures intentions, auxquelles nous n’avons pas accès.

« Aussi l’État ne nous interdit pas de nourrir contre un homme des projets incessants d’assassinat, d’empoisonnement, pourvu que la peur du glaive et de la roue nous retienne non moins incessamment et tout à fait sûrement de passer à l’exécution. L’État n’a pas non plus la folle prétention de détruire le penchant des gens à l’injustice, ni les pensées malfaisantes; il se borne à placer, à côté de chaque tentation possible, propre à nous entraîner vers l’injustice, un motif plus fort encore, propre à nous en détourner; et ce second motif, c’est un châtiment inévitable ».

En somme, l’État ne doit se soucier que de la légalité des actes effectivement commis, pas des pensées, des opinions, des volontés, des intentions, sous peine de devenir despotique.

De même, une action moralement injuste, mais qui ne lèserait personne, et donc n’aurait pas « pour corrélatif une injustice soufferte », ne tomberait pas sous le coup de la loi. Ainsi, dit-il, « la science de l’État, la science de la législation n’a en vue que la victime de l’injustice (…). Si l’on pouvait concevoir une injustice commise qui n’eût pas pour corrélatif une injustice soufferte, l’État n’aurait logiquement pas à l’interdire. » En matière de punition, Schopenhauer démontre donc l’absurdité d’une notion telle que celle de crime sans victime.

Le droit de propriété est inviolable

La doctrine de Schopenhauer sur le droit de propriété est sans concession. « Kant a déclaré qu’en dehors de l’État il n’y a pas de droit parfait de propriété : c’est une erreur profonde. (…) Même dans l’état de nature, la propriété existe, accompagnée d’un droit parfait, droit naturel, c’est-à-dire moral, qui ne peut être violé sans injustice, et qui peut au contraire être défendu sans injustice jusqu’à la dernière extrémité. »

En effet, précise-t-il, dès lors qu’une chose a été modifié par le travail, accommodée, améliorée, mise à l’abri des accidents, y compris le simple fait de cueillir ou de ramasser un fruit sauvage, elle appartient de droit à l’auteur de l’effort. Enlever cette chose à son possesseur, c’est le traiter de facto comme un esclave. C’est « faire servir ses forces à lui à notre volonté à nous, c’est pousser l’affirmation de notre volonté (…), jusqu’à la nier en autrui, c’est faire une injustice. »

Partant de là, Schopenhauer en déduit toutes les conséquences : « Ainsi établi sur des principes moraux, le droit de propriété, par sa nature même, confère au propriétaire un pouvoir aussi illimité sur ses biens qu’il l’a déjà sur sa propre personne ; par suite, il peut, par donation ou par vente, transmettre sa propriété à d’autres ; et ceux-ci, dès lors, auront sur elle le même droit moral qu’il avait ».

Une doctrine morale et politique qui rappelle celle de Bastiat

Si l’on dépouille cette doctrine des formes métaphysiques un peu baroques qui l’enveloppent, il reste une merveilleuse pensée de la vie et de la difficulté de vivre. Surtout, il reste une extraordinaire lucidité morale et politique, sans doute inégalée parmi les philosophes continentaux qui font partie du corpus « officiel » de l’université. Il faut lire La loi de Bastiat, qui date de 1850, pour se rendre compte que la pensée de Schopenhauer est étonnamment proche de celle du français, bien qu’il n’y ait eu apparemment aucun contact entre les deux auteurs. Le philosophe allemand avait 20 ans de plus que Frédéric Bastiat et est mort dix ans après lui, en 1860.

Publié sur 24hGold

 Ses principales œuvres :

En ligne sur wikisource.

Œuvres intégrales :

  • De la quadruple racine du principe de raison suffisante (1814). Sa thèse de doctorat à l’université.
  • Le monde comme volonté et comme représentation (1818). Traduction A.Burdeau, PUF. C’est l’œuvre principale de Schopenhauer. Elle est composée de quatre livres :

– Livre I, sur l’épistémologie

– Livre II, sur l’ontologie

– Livre III, sur l’esthétique

– Livre IV, sur l’éthique

  • L’Art d’avoir toujours raison (1830). 38 astuces pour vaincre un adversaire par tous les moyens, surtout les plus malhonnêtes. La thèse de l’auteur étant que tout débat public est par nature truqué, donc vain.
  • Les deux problèmes fondamentaux de l’éthique (1841). Traduction Christian Sommer, Folio-essais, Gallimard. Sous ce titre, Schopenhauer a regroupé deux traités :

–         Essai sur le libre arbitre (couronné le 26 janvier 1839 par la Société royale des sciences de Norvège)

–         Le fondement de la morale.

  • Parerga et Paralipomena (1851). Écrits complémentaires (parerga en grec) ou supplémentaires (paralipomena) au Monde comme Volonté et Représentation.

Extraits choisis :

  • Aphorisme sur la sagesse dans la vie (partie des Parerga et Paralipomena). Traduit par J.-A. Cantacuzène, Quadrige, PUF, Paris.
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