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Raymond Polin, Le libéralisme – Espoir ou péril (1984)

Raymond Polin, Le libéralisme – Espoir ou péril (1984) (texte intégral)

Raymond Polin (1910-2001) est un ancien professeur de philosophie à la Sorbonne. Il a publié Le libéralisme, oui, non (éditions La table ronde) avec son fils Claude Polin, également professeur à la Sorbonne en 1984. Dans ce livre, il défend le libéralisme contre son fils qui se fait l’avocat d’une philosophie conservatrice anti-libérale. L’Institut Coppet vous propose un long extrait du texte de Raymond Polin. Le point de vue qui y est exposé est original et rare pour un universitaire français mais n’engage bien sûr que son auteur.
Biographie intellectuelle de Raymond Polin par Bertrand de Saint-Sernin*
Le point de départ de la philosophie de Raymond Polin est sa conception de la liberté. Il ne voit pas en elle, comme Sartre, la liberté du Dieu de Descartes rapatriée en l’homme, mais une énergie « sauvage » et créatrice. Comme l’homme, pourtant, est un « animal politique », il faut que l’interaction des libertés produise un ensemble vivable, c’est-à-dire raisonnable et ordonné. D’où une tension entre la liberté – qui est éruptive – et l’ordre – qui est raisonnable. Ainsi s’éclaire la double fidélité du philosophe à Nietzsche d’un côté et aux penseurs politiques anglais de l’autre : le premier symbolise la création des valeurs ; les seconds, les solutions politiques au problème de la coexistence raisonnable des hommes. (…) Raymond Polin a puissamment contribué à la naissance de l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV) ; il en fut, de 1976 à 1981, le président efficace et apprécié. En 1977, il publie La liberté de notre temps. Cette œuvre de l’âge mûr lui fournit l’occasion de revenir sur son parcours philosophique. Constatant que, dans La Création des valeurs, il n’avait « engagé aucune morale » (p. 57), il déclare : « Nous voudrions, cette fois-ci, […] rechercher les conditions de toute éthique, de toute politique qui voudrait rendre possible la coexistence d’hommes capables de liberté et de conscience réfléchie au sein d’une communauté politique, conformément à la nature des choses humaines » (p. 59).
Raymond Polin prône un classicisme politique : il le trouve dans le libéralisme, tel que Locke et Montesquieu l’ont élaboré, c’est-à-dire dans « les réquisits de la doctrine originaire […] : respect du public, sens du bien commun, obligation du salut public, caractère éminemment social et politique de l’individu, accords et limitations réciproques de la liberté et de la loi » (p. 86). Face à la double menace du totalitarisme et de « l’insurrection anarchisante » (p. 87), il préconise un « credo politique minimum » car « la foi est nécessaire à l’action et, très généralement, à une existence efficiente et efficace » (p. 89). (…) Se déclarer « libéral » dans l’université française de la seconde moitié du XXe siècle, et se référer de surcroît à la philosophie politique anglaise, c’était se heurter à l’incompréhension et passer pour “réactionnaire”. Dans les années 1945-1970, et même au-delà, le marxisme apparaissait en effet, même à d’excellents esprits, comme un « horizon indépassable », pour reprendre le mot de Sartre. Raymond Polin, à partir de 1968, a pâti de son attachement intellectuel aux libertés. (…) À partir de 1968, tel Salluste dans La conjuration de Catilina, il imagine l’espace politique accaparé par des bandes organisées ou“catervae”, ourdissant leurs activités destructrices sous le couvert de la démocratie. (…) Quand il regardait sa vie, il voyait en lui-même une longue fidélité, qu’il exprima par ces mots, le 23 novembre 1992, à un élève lillois, qui venait de recevoir un prix de l’Académie : “ Voyez-vous, Quillien, je suis demeuré ce que j’ai toujours été : un libéral ”.
* Bertrand de Saint-Sernin, Notice sur la vie et les travaux de Raymond Polin, Académie des sciences morales et politiques, 2004
Bibliographie indicative de R. Polin
  • La politique de la solitude : essai sur la philosophie politique de Jean-Jacques Rousseau, Sirey, Paris, 1971
  • La Liberté de notre temps, J. Vrin, Paris, 1977
  • La création des valeurs : recherches sur le fondement de l’objectivité axiologique, Presses universitaires de France, 1944 [réédition Librairie Vrin, Paris, 1977]
  • Politique et philosophie chez Thomas Hobbes, J. Vrin, Paris, 1977
  • Hobbes, Dieu et les hommes, Presses universitaires de France, Paris, 1981
  • Le libéralisme : espoir ou péril, La Table ronde, Paris, 1984
  • La politique morale de John Locke, Presses universitaires de France, Paris, 1960
Table des matières
Première partie. L’homme libéral
Introduction
Chapitre 1 : La liberté pour un homme libéral
I. La liberté, postulat et expérience vécue
II. Liberté des classiques et liberté des modernes
III. La liberté n’est ni un bien, ni une fin en soi, mais le moyen nécessaire d’une existence humaine
IV. Liberté et conscience réfléchie et raisonnable
Chapitre 2 : Les finalités du libéralisme
I. Personne et individu
II. Les fins culturelles et morales du libéralisme
Deuxième partie. Un libéralisme pour notre temps
Introduction
Chapitre 3 : Le libéralisme, régime politique parmi les régimes politiques
I. Les mérécraties oligarchiques
1. Les régimes libéraux
2.Les régimes socialistes
II. Les monocraties
1. Le despotisme d’un homme : la dictature
2. Le despotisme d’un parti : le totalitarisme
Chapitre 4 : Le libéralisme et les libéralismes
I. Le libéralisme culturel
II. Le libéralisme politique
III. Le libéralisme économique
IV. Politique et économique
V. Culturel, économique et politique
Chapitre 5 : Un libéralisme social
I. La justice politique
II. La justice sociale
III. Le libéralisme social
Troisième partie. L’État libéral
Chapitre 6 : Les fondements politiques du pouvoir libéral
I. Le libéralisme et le consensus politique
II. La légitimité du pouvoir libéral
III. L’homme d’État libéral
Chapitre 7 : Le régime libéral et les pouvoirs de fait
I. Les inégalités, les élites et le libéralisme
II. Le libéralisme et la mérécratie
III. Le libéralisme, la règle de majorité et les minorités
1. La règle de majorité et ses conséquences
2. Le problème contemporain des minorités
IV. Les fonctions de l’opposition en régime libéral
Chapitre 8 : La puissance de l’État libéral
I. Le libéral et le souverain
II. Le pluralisme des pouvoirs
III. Le libéralisme et la raison d’État
IV. Libéralisme et relations internationales
V. Le libéralisme conservateur et réformateur
Raymond Polin, Le libéralisme : Espoir ou péril
Préface
Il est faux que tous les hommes aient toujours aimé la liberté, l’expérience et l’histoire prouvent l’inverse.
Mais, dans les siècles passés, ceux qui voulaient vivre libres n’étaient pas haïs de le souhaiter, même s’ils en étaient empêchés : il n’était pas tenu à vice d’être un homme libre.
Aujourd’hui la liberté est devenue un mot que tous ont à la bouche, mais dont la plupart ignorent ce qu’il veut dire ; la liberté est une réalité que bien peu veulent défendre, un idéal que beaucoup condamnent  comme étant contraire aux vraies valeurs et dont ils se servent seulement pour assassiner les libertés.
*
C’est parce que les auteurs s’entendent sur ce diagnostic et qu’ils veulent défendre une liberté essentielle à l’individu humain et les libertés qu’il incarne qu’ils ont pensé à écrire ce livre en commun : car il leur paraissait nécessaire, se sentant de gré ou de force embarqués sur le même navire que leurs concitoyens, de les prévenir qu’ils risquent fort, dans un proche avenir, de se réveiller esclaves.
Mais, si ce livre a pris la forme de deux discours affrontés, c’est parce qu’ils étaient en désaccord sur ce en quoi leur liberté consistait  et,  par  conséquent,  sur  les  moyens  de  la  préserver aujourd’hui.
Pour l’un, le libéralisme est une philosophie qui a entrepris, non seulement de sauver la liberté, mais de la fonder parmi les hommes. Pour l’autre, c’est une philosophie qui véhicule, sans le savoir, un germe fatal aux libertés humaines.
En somme ils partagent, chacun à sa façon, une commune déception. L’un conclut son analyse très critique et très pessimiste à la nécessité d’aller au-delà du libéralisme pour sauver la liberté. L’autre critique et condamne certes les manifestations corrompues ou faciles du libéralisme, engendrées par de fausses conceptions de la liberté, mais il demeure convaincu que la liberté ne peut être sauvée que par la pratique d’un libéralisme exigeant et rigoureux.
Ces attitudes sont sans doute irréductibles. Ce qui les réunit, c’est l’amour de la liberté, la bonne foi et la bonne volonté, en même temps que la volonté de mener une politique efficace dans le respect du bien commun et avec le sens de l’Etat.
On pardonnera aux auteurs de ne prendre ici en considération que les nations de l’Occident chrétien, qu’il s’agisse de la vieille Europe ou des nations dont la culture et la population en sont pratiquement issues. Il s’agit d’un ensemble culturel, la culture occidentale, née de l’antiquité gréco-latine et de l’antiquité juive, développée et accomplie dans le cadre du christianisme. C’est par rapport à cet ensemble culturel que le libéralisme a du sens ; il en est issu, qu’il en soit ou non l’expression la plus accomplie et la plus riche d’espérances et d’œuvres. Telle est la question à laquelle ce livre cherche à apporter des réponses.
*
Dans l’esprit des auteurs, ce livre s’adresse à des hommes pour qui la liberté individuelle est pleine d’une signification essentielle et sans laquelle rien d’humain ne se fera jamais. Ils rappellent que, par‑delà l’apparente abstraction de leurs propos, ce dont ils entendent débattre, mais avec rigueur, c’est du destin le plus quotidien, le plus banal et le plus concret de chacun d’entre
nous : ce qu’ils veulent décrire, c’est  la nature  des choses humaines,  contre laquelle il ne peut exister de volonté efficace et de succès durable.
Ils veulent ici lutter contre ceux qui, empoisonnés par l’atmosphère délétère du marxisme, même quand ils n’en partagent pas les fallacieux préjugés, s’imaginent  que toute philosophie n’est qu’une  vulgaire idéologie, une simple machine de propagande armée en vue de la recherche du pouvoir. Ceux-là viennent renforcer l’antique  illusion qui fait accroire que la pratique n’a pas besoin de théorie, que la théorie fait perdre le sens des réalités et du concret. Ils croient, au contraire, que la pratique n’est jamais, qu’elle en soit consciente ou non, qu’une philosophie mise en action, avec cette différence qu’une action qui n’est pas inspirée par une philosophie est une action à courte vue, que menacent, à chaque instant, l’aveuglement et l’incohérence,  une action de myope, en tout cas, qui vit dans l’immédiat et l’apparence, dans l’oubli de l’idéal et de l’essentiel. Une politique ne peut être grande et efficace que si elle est animée par une philosophie authentique, c’est-à-dire par une compréhension de la vérité de l’homme et de son action sur la réalité du monde qui l’entoure. La philosophie est une recherche de la vérité de l’homme réel, un effort pour le rendre compréhensible et compréhensif, pour travailler à son excellence et pour le rendre vertueux, au sens le plus noble du terme. Il n’y a pas de bonne politique qui ne soit une politique morale. La politique avec la morale n’est cependant que tâtonnement désordonné, parade au plus pressé ou tyrannie idéologique, si elle ne se fonde pas sur une philosophie, sur une recherche et sur une réalisation de la vérité de l’homme, c’est-à-dire d’un être libre et en liberté.
Pour se concentrer sur une réflexion essentiellement théorique, les deux auteurs n’en sont pas moins strictement attentifs à la réalité. Ils se soumettent aux règles du possible et de l’impossible et se soucient tout autant de l’opportun et de l’inopportun. Ils souhaitent être, autant que faire se peut, cohérents et pratiques. Pour eux, la véritable philosophie est une philosophie pratique. On l’a compris, ils ne sont absolument pas des « intellectuels ».
Les auteurs ne sont pas des hommes politiques et ne sont pas préoccupés des réactions de l’opinion politique à leurs idées, comme il est très normal et rationnel que des hommes politiques et même des hommes d’Etat le soient.
Les auteurs croient cependant que des hommes politiques qui veulent être des hommes d’Etat doivent travailler avec lucidité à partir d’une philosophie de la réalité politique, même et surtout si leur action est une action de compromis, puisqu’elle est un effort pour ordonner avec efficacité, aux finalités de leur philosophie et aux exigences de la vie au sein d’une communauté politique, les passions des hommes et leurs activités historiques contingentes.
Raymond Polin, Le libéralisme – Espoir ou péril
Première Partie
L’HOMME LIBERAL
INTRODUCTION
J’appelle libéralisme la philosophie politique pour laquelle la liberté, je veux dire la liberté de chaque être humain, est la valeur morale et politique suprême, celle à laquelle il convient de sacrifier, s’il est nécessaire, toutes les autres valeurs. Un tel libéralisme, au moins dans son principe, se présente comme une évidence pour tout homme éclairé et de bonne foi. Car, hors d’une politique de liberté, il n’est pas possible à un homme, à une communauté d’hommes, de vivre de façon humaine, de vivre en être humain, c’est-à-dire librement.
Il est important de le dire, avant qu’il ne soit trop tard, tant que l’on peut encore parler librement de la liberté. Pour répondre à mon appréhension d’aujourd’hui, je serais tenté de prendre un ton tragique et de laisser parler mes passions. Pour faire mon métier de philosophe, j’essaierai au contraire de penser le libéralisme avec clarté et de rendre évident, tout au moins de mettre en évidence, ce que je crois être un libéralisme authentique, un libéralisme vrai, approprié à notre temps.
Car le libéralisme n’a pas pour seul ennemi des ennemis de l’extérieur, le socialisme et le totalitarisme. Il trouve ses plus intimes adversaires, à l’intérieur de lui-même, parmi certains soi­ disant libéraux, parmi certains « amis de la liberté », tant le libéralisme, en prenant de l’âge, s’est souvent abâtardi et corrompu. Il est apparu autant de politiques qui se prétendaient libérales qu’on a donné de significations arbitraires à la liberté. Il n’est pas jusqu’aux pires ennemis de la liberté qui ne se recommandent de la liberté.
Avant toute chose, pour donner sa valeur et son sens à un vrai libéralisme moderne, il faut d’abord éclairer et restaurer la valeur proprement libérale de la liberté. Après quoi, il faudra dégager des libéralismes fallacieux et abusifs, les éléments, les principes et les moyens d’une doctrine authentiquement libérale.
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