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Démocratie et liberté sont incompatibles. Par Bruno Leoni.

Liberté et droit. « Parmi les croyances politiques profondément ancrées de notre époque, il y a toujours celle selon laquelle, parce que la législation est adoptée par les parlements et parce que ces derniers sont élus par le peuple, celui-ci serait la source du processus législatif et que la volonté populaire, ou du moins cette partie de la population qui constitue l’électorat, prévaudra en dernier ressort sur tous les sujets que doit déterminer le gouvernement, comme aurait pu le dire Dicey.

J’ignore dans quelle mesure cette doctrine a toujours une quelconque validité si nous la soumettons à des critiques telles que celles émises, au début du siècle, par mes célèbres concitoyens Mosca et Pareto, dans leurs célèbres théories sur les minorités dirigeantes, ou bien, comme l’aurait dit Pareto, sur les élites (…). En dépit de la conclusion que nous pouvons tirer de ces théories, le « peuple » ou l’ « électorat » est un concept qui n’est pas facilement réductible, ou même compatible avec celui de la personne individuelle en tant que citoyen particulier agissant selon sa propre volonté et étant donc « libéré » de la contrainte, au sens que nous avons accepté ici. La liberté et la démocratie ont été des idéaux concomitants pour les pays occidentaux depuis les époques des Athéniens de l’antiquité. Mais plusieurs penseurs ont souligné par le passé, tels que Tocqueville ou lord Acton, que la liberté individuelle et la démocratie peuvent devenir incompatibles à chaque fois que des majorités sont intolérantes ou que des minorités sont insubordonnées et, en général, à chaque fois qu’il y a au sein de la société politique ce que Lawrence Lowell aurait appelé des groupes « irréconciliables ». Rousseau était conscient de cela quand il a souligné que tous les systèmes majoritaires doivent être fondés sur l’unanimité si l’on veut pouvoir dire qu’ils reflètent la « volonté générale », du moins en ce qui concerne l’acceptation de la loi de la majorité.

Si cette unanimité n’est pas seulement une invention des philosophes politiques, mais qu’elle doit avoir également une signification réelle dans la vie politique, nous devons admettre qu’à chaque fois qu’une décision prise par une majorité n’est pas librement acceptée, mais seulement subie par une minorité, tout comme des individus peuvent subir des actes coercitifs pour éviter quelque chose de pire de la part d’autres personnes tels que des voleurs, la liberté individuelle, au sens de l’absence de contrainte exercée par d’autres personnes, n’est pas compatible avec la démocratie conçue comme étant le pouvoir hégémonique du plus grand nombre.

Si nous considérons qu’aucun processus législatif ne se produit au sein d’une société démocratique sans dépendre du pouvoir du pouvoir du plus grand nombre, nous devons en conclure que ce processus est probablement incompatible avec la liberté individuelle dans de nombreux cas. »

 

LEONI Bruno, La liberté et le droit, Les belles lettres, 2006, ch. V, page 167-168.

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