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Réflexions sur le suicide. Par Anne-Louise-Germaine, baronne de Staël (1814)

Madame-de-StalPar Anne-Louise-Germaine, baronne de Staël.

Dans ce texte, Madame de Staël ne condamne pas un certain type de suicide qu’elle renvoie à « l’antique beauté du caractère des anciens », faisant ici allusion aux stoïciens. Mais, à la suite de Socrate, elle juge l’acceptation des épreuves de la vie, comme un comportement moralement supérieur.

L’excès du malheur fait naître la pensée du Suicide, et cette question ne saurait être trop approfondie; elle tient à toute l’organisation morale de l’homme. Je me flatte de présenter quelques aperçus nouveaux sur les motifs qui peuvent conduire à cette action et sur ceux qui doivent en détourner. Je discuterai ce sujet sans malveillance comme sans exaltation. Il ne faut pas haïr ceux qui sont assez malheureux pour détester la vie ; il ne faut pas louer ceux qui succombent sous un grand poids: car s’ils pouvaient marcher en le portant, leur force morale serait plus grande.

Les personnes qui d’ordinaire condamnent le suicide, se sentant sur le terrain du devoir et de la raison, se servent souvent, pour soutenir leur opinion, de certaines formes méprisantes, qui peuvent blesser leurs adversaires; elles mêlent aussi quelquefois d’injustes attaques contre l’enthousiasme en général à la censure méritée d’un acte coupable. Il me semble, au contraire, que c’est par les principes mêmes du véritable enthousiasme, c’est-à-dire, de l’amour du beau moral, qu’on peut aisément montrer combien la résignation à la destinée est d’un ordre plus élevé que la révolte contre elle. (…)

En traitant de la dignité morale de l’homme, je prononcerai fortement la différence qui existe entre le suicide et le dévouement ; c’est-à-dire, entre le sacrifice de soi aux autres, ou ce qui est la même chose, à la vertu; et le renoncement à l’existence, parce qu’elle nous est à charge. Les motifs qui déterminent à se donner la mort, changent tout à fait la nature de cette action; car lorsqu’on abdique la vie pour faire du bien à ses semblables, on immole, pour ainsi dire, son corps à son âme, tandis que, quand on se tue par l’impatience de la douleur, on sacrifie presque toujours sa conscience à ses passions. (…)

D’ordinaire le dévouement conduit plutôt à recevoir la mort qu’à se la donner; cependant il y a chez les Anciens des Suicides de dévouement. Curtius se précipitant au fond de l’abîme pour le combler, Caton se poignardant pour apprendre au monde qu’il existait encore une âme libre sous l’empire de César, de tels hommes ne se sont pas tués pour échapper à la douleur: mais l’un a voulu sauver sa patrie, et l’autre offrir à l’univers un exemple dont l’ascendant subsiste encore: Caton passa la nuit qui précéda sa mort à lire le Phédon de Socrate, et le Phédon condamne formellement le Suicide, mais ce grand citoyen savait qu’il s’immolait non à lui-même, mais à la cause de la liberté; et selon les circonstances cette cause peut exiger d’attendre la mort comme Socrate ou de se la donner comme Caton. (…)

Socrate, ce saint des sages, refusa de se sauver de sa prison lorsqu’il était condamné à mort. Il crut devoir donner l’exemple de l’obéissance aux magistrats de sa patrie, quoiqu’ils fussent injustes envers lui. Ce sentiment n’appartient-il pas à la véritable fermeté du caractère? Quelle grandeur aussi dans cet entretien philosophique sur l’immortalité de l’âme, continué avec tant de calme jusqu’à l’instant où le poison lui fut apporté! Depuis deux mille ans les penseurs, les héros, les poètes, les artistes ont consacré la mort de Socrate par leur culte; mais ces milliers de Suicides causés par le dégoût et l’ennui, dont les annales de tous les coins du monde sont remplies, quelles traces ont-ils laissées dans le souvenir de la postérité?

Si les anciens s’enorgueillissent de Socrate, les chrétiens, sans compter même les martyrs, peuvent présenter un grand nombre d’exemples de cette force généreuse de l’âme auprès de laquelle l’irritation ou l’abattement qui portent à se tuer ne sont dignes que de pitié. Thomas Morus, chancelier d’Henri VIII, pendant une année entière enfermé dans la Tour de Londres, refusa tous les jours les offres qu’un roi tout-puissant lui faisait faire pour rentrer à son service en étouffant le scrupule de conscience qui l’en tenait éloigné. Thomas Morus sut mourir pendant une année et mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore la grandeur du sacrifice.

Nous croyons avoir montré que le Suicide dont le but est de se défaire de la vie [Note : ici Madame de Staël distingue ce type de suicide de celui qui a pour but le dévouement à une cause] ne porte en lui-même aucun caractère de dévouement et ne saurait par conséquent mériter l’enthousiasme.

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