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Locke vs Hobbes. Par Pierre Manent

manentExtrait de : Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette, Pluriel, 1987.

Hobbes s’est trouvé confronté à une difficulté centrale : peut-on définir et construire un pouvoir humain de manière à le rendre, de droit et de fait, invulnérable à toute objection, à toute critique ? Or ce qui fonde le point de départ de son raisonnement reste le fondement de son point d’arrivée : la peur de la mort. Ultimement les sujets se conduisent pacifiquement parce qu’ils craignent le souverain. Pourquoi les nécessités de la conservation de l’individu imposent-elles qu’on lui reconnaisse un droit sur toutes choses ? Parce qu’il est sans cesse menacé, réellement ou potentiellement, par tous les autres individus, parce que la relation qui le lie à tous les autres individus est l’hostilité. C’est parce que l’hostilité est universelle que la conservation de soi est le seul principe de toutes les actions de chacun.

Mais les individus de l’état de nature ne sont pas vraiment des individus titulaires de droits à eux intrinsèquement attachés, et le pouvoir ainsi construit n’est pas vraiment protecteur de leurs droits puisqu’il ne peut les protéger que parce qu’il peut les menacer. Le libéralisme interprétera l’individu de l’état de nature de manière à pouvoir lui attacher des droits intrinsèques, et on concevra le pouvoir de façon à ce qu’il puisse seulement protéger les droits individuels, non les attaquer. Telle sera la démarche de Locke.

Alors que pour Hobbes la mort est menaçante sous les espèces de l’autre homme hostile, pour Locke, la mort est menaçante sous les espèces de la faim. Car Hobbes est remarquablement discret sur la place et le rôle de la faim dans l’état de nature, même s’il note comme allant de soi que les hommes y sont « pauvres ». A partir du moment où la crainte engendre la crainte, où la guerre se nourrit d’elle-même, la question des « origines » de la guerre semble secondaire. Elle a pourtant selon Hobbes deux origines : la rivalité pour la possession des biens d’une part, mais surtout la rivalité pure, fondée sur le désir de pouvoir. Cette seconde cause est primordiale. Là réside l’ambiguïté morale de la vision hobbienne : des hommes définis explicitement comme des « aristocrates » (en lutte pour le pouvoir, l’honneur et le prestige), qui se conduisent au moment décisif comme des « bourgeois » (ils veulent assurer d’abord leur sécurité).

A cette contradiction Locke apporte une simplification, une « réduction ». L’homme dont il parle est plus simple, plus pauvre que l’homme hobbien. Mais en simplifiant Hobbes, il le rend plus cohérent : celui qui est mû par la faim est mû simplement par le désir de fuir le mal. Et ce même si, bien évidemment, l’intention de Locke n’était pas d’abord de rendre Hobbes cohérent, mais d’attacher directement les droits à l’individu solitaire de l’état de nature.

Si chacun avait dû attendre le consentement des autres pour s’approprier les fruits de la terre, l’humanité aurait disparu depuis longtemps. Mais à partir de quand l’homme est-il légitimement propriétaire ? Réponse : quand il a détaché les prunes du domaine commun pour les employer à satisfaire ses besoins, autrement dit, quand il les a cueillies. La propriété entre dans le monde du travail, et chaque individu a en lui-même la grande source de la propriété car il est travailleur et propriétaire de lui-même, donc de son travail.

De cette simple analyse, Locke établit deux propositions considérables :

1. Le droit de propriété est essentiellement antérieur à l’institution de la société, il ne dépend pas du consentement d’autrui ou de la loi politique. La propriété est naturelle, nullement conventionnelle.

2. Le rapport de l’homme à la nature se définit comme travail. L’homme n’est pas naturellement un animal politique ; c’est un animal propriétaire et travailleur, propriétaire parce qu’il est travailleur, travailleur pour être propriétaire.

Pour autant le droit de propriété est limité par deux obligations. D’une part, je n’ai pas le droit de m’approprier plus que je puis consommer ; ce serait gaspiller. D’autre part, je dois en laisser aux autres, de telle sorte qu’ils puissent s’approprier à leur tour les fruits de la terre en aussi grande quantité et d’aussi bonne qualité.

« La société est le produit de nos besoins réglés par la raison ; l’Etat est le produit de nos vices. » Thomas Paine

(…) La « société », ou du moins des éléments essentiels de la société naissent avant l’institution politique. Car l’état de nature lockéen est à la fois plus « individualiste » et plus « social » que celui de Hobbes : les droits, sous l’espèce du droit fondamental de propriété, sont attachés à l’individu solitaire, et cet individu noue avec les autres des relations positives.

(…) Il est absurde de s’interroger sur la justice du droit de propriété, puisque l’idée même de justice présuppose la propriété. La seule discussion concevable sur la justice ne fait qu’un avec le débat qui fixe le taux d’échange des propriétés sur le marché, débat dont l’issue est toujours « juste » puisque fondée sur le consentement des deux parties. Hayek poursuit cette inspiration originelle du libéralisme en considérant comme dépourvue de sens la notion de « justice sociale ».

(…) Une difficulté se présente alors : si l’état de nature n’est pas état de guerre, si les hommes peuvent y devenir propriétaires, y développer la production et les échanges, pourquoi en sortiraient-ils ? Locke répond que si l’état de nature n’est pas essentiellement état de guerre, il tend à le devenir. Chacun est juge en sa propre cause. Par conséquent, les droits de chacun sont en perpétuel danger. Mais la solution qu’il propose est dirigée directement contre celle de Hobbes. Transmettre tous ses droits à un souverain absolu, ce n’est pas sortir de l’état de guerre, c’est l’aggraver. Sous couleur de se fabriquer un protecteur, on arme un ennemi. Le motif de l’institution politique est la préservation de la propriété mise en danger par les désordres inévitables de l’état de nature. Pour sortir de cet état, il faut instituer un « pouvoir suprême » qui ait le droit d’exiger l’obéissance ; simultanément, pour que ce pouvoir ne puisse pas dépouiller à volonté les sociétaires de leur propriété ou de leur liberté, il faut qu’il soit lui-même soumis aux lois qu’il édicte. Seul un corps législatif représentatif et souverain remplit cette double condition. Quant à l’exécutif, il se verra accorder une prérogative, une latitude suffisante pour faire face aux impondérables, et pour adapter les lois elles-mêmes à ce qu’exige le bien public.

Ainsi dans tout corps politique remplissant sa mission, c’est-à-dire la protection de la propriété, il y a un pouvoir souverain, le pouvoir législatif. Le pouvoir exécutif en est dérivé et lui est essentiellement subordonné.

Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette, Pluriel, 1987.

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