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La fable du basketteur. Une critique de Rawls par Nozick.

1° Par Jean Laberge, professeur de philosophie au Québec

Dans la deuxième partie de son ouvrage Anarchie, État et utopie, Nozick imagine une société fondée sur un certain modèle de justice sociale. Par exemple, dans cette société la justice est fondée sur le modèle : « à chacun selon ses besoins ». Appelons cette distribution des biens basée sur les besoins, D1. Nozick imagine alors que pour voir jouer un joueur de basketball  exceptionnel – Wilt Chamberlain, ou Sidney Crosby pour prendre un exemple d’actualité au hockey – chaque spectateur qui assiste aux matchs des Penguins de Pittsburgh accepte de verser vingt-cinq sous à Sidney Crosby. Ainsi, en plus de payer leur billet au tarif régulier, les amateurs versent dans une boîte un vingt-cinq sous supplémentaire pour voir évoluer leur idole. À la fin de la saison, un million d’amateurs ont ainsi versé un vingt-cinq sous, de sorte que Sidney Crosby se retrouve alors plus riche de 250,000$, ce qui entraîne une nouvelle distribution des biens, appelons-là D2. Au départ, la distribution D1 s’effectue selon le critère du besoin, « à chacun selon ses besoins ». Un million de personnes décidèrent par la suite librement de verser vingt-cinq sous à Sidney Crosby au lieu de dépenser leur argent pour s’acheter, disons, du chocolat. D’après Nozick, quel que soit le modèle de justice qu’on adopte (« à chacun selon ses besoins», « à chacun selon ses mérites », « à chacun selon son effort», « à chacun selon son travail, etc.), la liberté de choisir des gens va nécessairement “bouleverser” le modèle de justice convenu au départ. Par ailleurs, si D1 est juste et que, en toute connaissance de cause et avec le consentement, les gens font en sorte qu’ils passent de D1 à D2, alors la D2 sera aussi juste. Mais supposons qu’on décide de maintenir le modèle de distribution de départ, D1. Il faut alors interdire ou bannir certains échanges ou constamment intervenir dans le marché afin de redistribuer les biens également selon les besoins.

Dans un cas comme dans l’autre, il faudra brimer la liberté des gens, soit en les empêchant de faire ce qu’ils veulent avec leur argent, soit encore en enquêtant sur leurs avoirs et en les réduisant en conséquence.

L’histoire fictive de Nozick s’applique également à la théorie de la justice de Rawls. Le Principe de Différence de Rawls constitue un modèle de justice sociale : les biens doivent être redistribués de telle manière que cette distribution soit à l’avantage des moins bien nantis. Or, une fois que les gens auront reçu les revenus auxquels ils ont droit en fonction du Principe de Différence, certains voudront dépenser leur argent, d’autres voudront le conserver et épargner. Tôt ou tard, une redistribution devrait être ré-effectuée pour satisfaire à nouveau l’exigence du Principe de Différence. Ainsi, cette redistribution suivan t le Principe de Différence implique qu’on doive entraver la liberté des gens. Rappelons à ce propos que, d’après Rawls, le Principe de Liberté a priorité sur le Principe de Différence. S’il est vrai, donc, que l’exigence du Principe de Différence entrave la liberté, alors Rawls doit, sous peine d’incohérence, abandonner ce principe. Il s’ensuit que si l’on veut respecter la liberté, toute redistribution de la propriété doit être condamnée car elle porte atteinte à la liberté des gens.

2° Par Thierry Meynissier, professeur de philosophie à Grenoble 2

L’argument de Nozick consiste à revendiquer le principe fondamental du libéralisme, celui de la propriété privée, contre toute tentative de redistribution des moyens et des biens se voulant équitable. Nozick estime que les individus composant les sociétés démocratiques non seulement sont naturellement caractérisés par le droit de propriété privée, mais encore qu’ils conservent jusque dans l’état social toute la prérogative de ce droit. Ce dernier est pensé sur le modèle de la « propriété de soi » [self-ownership] : les personnes possèdent tous les biens qu’elles possèdent  légitimement sur le mode de la possession incessible de leur propre corps – la décision de ne  céder ces biens ni entièrement ni en partie, que ce soit aux autres ou à l’Etat, leur appartient de plein droit et jusqu’au bout. Dans ces conditions, toute tentative de redistribution entreprise par un  tiers juge supposé au-dessus des individus (ainsi qu’on suppose que c’est le cas de l’Etat) ne peut qu’être regardée comme une spoliation illégitime et insupportable. Cela ne signifie nullement que la redistribution est impossible par principe, mais qu’elle est entièrement subordonnée au primat de la volonté individuelle.

Ce sont en effet les individus qui apportent  à la société son dynamisme, ainsi qu’on le voit avec l’argument de Nozick utilisant la figure du joueur de basket-ball Wilt Chamberlain. Supposons, explique l’auteur, que dans une société D1  dans laquelle la distribution des biens et des moyens est acceptée par tous les cosociétaires, il se trouve un joueur de basket doué d’un talent tel qu’il puisse mobiliser un public considérable tout en imposant une clause sur son contrat selon laquelle tous les spectateurs venant assister aux matchs à domicile dans lesquels il joue, versent vingt-cinq cents dans une urne spéciale pour Chamberlain, au moment de s’acquitter du prix de leur billet. Si un million de spectateurs se déplacent pour assister aux matchs, Chamberlain aura donc gagné 250 000 dollars. Nozick explique que la situation à laquelle on arrive à la fin de la saison, que l’on nommera D2, constitue donc le produit d’un transfert de biens légitime, car librement consenti par les spectateurs. Aussi la nouvelle situation, qui consacre par une forte somme d’argent le talent naturel de Chamberlain, doit-elle  être considérée comme le modèle d’une juste répartition, dans laquelle les individus utilisent volontairement leurs moyens personnels. Tandis que les tenants de la justice sociale estiment que l’on devrait taxer la somme gagnée par Chamberlain dans le but d’aider les personnes qui ne possèdent pas son talent, Nozick estime qu’un tel projet de distribution est entièrement soumis à la volonté de celui qui est concerné au premier chef, c’est-à-dire Chamberlain lui-même. En effet, on pourrait affirmer que de la même manière que Chamberlain est « propriétaire de lui-même » (et de son talent) dans la situation D1, il est propriétaire de ce que son talent peut lui valoir comme avantages par le biais des échanges économiques dans la situation D2. Or, de son côté, la redistribution imposée aux participants à l’échange social – position vers laquelle l’entreprise rawlsienne converge nécessairement tant que les hommes ne seront pas devenus altruistes – est en totale contradiction avec le principe de la propriété de soi ; du point de vue libertarien, elle est donc parfaitement liberticide, c’est-à-dire négatrice de la subjectivité. Prendre d’autorité un certain pourcentage de la somme gagner par Chamberlain revient à s’en prendre à sa propre personne, quasiment indistincte de la rétribution méritée liée à l’expression de ses talents de basketteur.

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