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René Girard – Extraits de textes


Celui par qui le scandale arrive
Extraits

1
Ce débat est d’ailleurs légitime. La culture occidentale est ethnocentrique elle aussi, c’est bien évident, aussi ethnocentrique que toutes les autres et de façon plus cruellement efficace, bien entendu, à cause de sa puissance.
Il ne s’agit pas de nier cela mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps une évidence historique irréfutable? À la différence de toutes les autres cultures, qui ont toujours été ethnocentriques tout de go et sans complexe, nous autres occidentaux sommes toujours simultanément nous-mêmes et notre propre ennemi. Nous sommes la Majesté suprême et l’opposition de Sa Majesté. Nous condamnons ce que nous sommes, ou croyons être, avec une ardeur peu efficace le plus souvent, mais au moins nous essayons. Ce qui se passe aujourd’hui est un exemple de plus de la passion pour l’auto-critique, qui n’existe que chez les êtres touchés par la civilisation judéo-chrétienne.
Celui par qui le scandale arrive, p. 9.

2
Avec la fin de la guerre froide, les risques de guerre cataclysmique ont diminué, et les pacifiques se sont réjouis, mais ce n’était que partie remise et on le pressentait. Depuis longtemps on annonçait, mais sans trop y croire, que le terrorisme allait relayer la guerre traditionnelle. On voyait mal comment il s’y prendrait pour se rendre aussi effrayant que la perspective d’un échange nucléaire entre superpuissances. Aujourd’hui on voit.
La violence semble prise dans un processus d’escalade qui rappelle la propagation du feu, ou celle d’une épidémie. Les grandes images mythiques ressurgissent comme si la violence retrouvait une forme très ancienne et un peu mystérieuse.
C’est comme un tourbillon au sein duquel les violences les plus violentes vont se rejoindre et se confondre. Il y a les violences familiales et scolaires, celles dont se rendent coupables ces adolescents qui massacrent leurs camarades dans des écoles américaines, et il y a les violences visibles dans le monde entier, le terrorisme sans limites ni frontières. Ce dernier se livre à une véritable guerre d’extermination contre les populations civiles. Il semble qu’on se dirige vers un rendez-vous planétaire de toute l’humanité avec sa propre violence.
Lorsque la globalisation se faisait attendre, tout 1e monde l’appelait de ses vœux. L’unité de la planète était un grand thème du modernisme triomphant. On multipliait en son honneur les «expositions internationales». Maintenant qu’elle est là, elle suscite plus d’angoisse que d’orgueil. L’effacement des différences n’est peut-être pas la réconciliation universelle qu’on tenait pour certaine.
Ibidem, p. 16-17.

3
En observant les hommes autour de nous, on s’aperçoit vite que le désir mimétique, ou imitation désirante, domine aussi bien nos gestes les plus infimes que l’essentiel de nos vies, le choix d’une épouse, celui d’une carrière, le sens que nous donnons à l’existence.
Ce qu’on nomme désir ou passion n’est pas mimétique, imitatif accidentellement ou de temps à autre, mais tout le temps. Loin d’être ce qu’il y a de plus nôtre, notre désir vient d’autrui. Il est éminemment social… L’imitation joue un rôle important chez les mammifères supérieurs, notamment chez nos plus proches parents, les grands singes ; elle se fait plus puissante encore chez les hommes et c’est la raison principale pour laquelle nous sommes plus intelligents et aussi plus combatifs, plus violents que tous les mammifères.
L’imitation, c’est l’intelligence humaine dans ce qu’elle a de plus dynamique ; c’est ce qui dépasse l’animalité, donc, mais c’est ce qui nous fait perdre l’équilibre animal et peut nous faire tomber très au-dessous de ceux qu’on appelait naguère « nos frères inférieurs ». Dès que nous désirons ce que désire un modèle assez proche de nous dans le temps et dans l’espace, pour que l’objet convoité par lui passe à notre portée, nous nous efforçons de lui enlever cet objet et la rivalité entre lui et nous est inévitable.
C’est la rivalité mimétique. Elle peut atteindre un niveau d’intensité extraordinaire. Elle est responsable de la fréquence et de l’intensité des conflits humains, mais chose étrange, personne ne parle jamais d’elle. Elle fait tout pour se dissimuler, même aux yeux des principaux intéressés, et généralement elle réussit.
Ibidem, p. 18-19.

4
Pour comprendre l’histoire actuelle, il faut d’abord regarder en nous tout autant qu’autour de nous. Notre monde est livré à la concurrence dans tous les domaines, à l’ambition frénétique. Chacun de nous est touché par cet esprit qui n’a rien de mauvais. L’esprit de concurrence, qui l’emporte depuis longtemps dans les rapports au sein des classes dominantes, s’est répandu dans toute la société et, de nos jours, il triomphe plus ou moins ouvertement sur toute la terre. Dans les nations occidentales, et surtout aux États-Unis, il anime non seulement la vie économique et financière, mais la recherche scientifique et la vie intellectuelle. En dépit de la tension et de l’agitation qu’il fait régner partout, les Occidentaux se félicitent, dans l’ensemble, de l’avoir adopté, car ses effets positifs sont considérables, à commencer par la richesse extravagante d’une grande partie de la population. Personne ou presque ne songe plus à l’abandonner, car il permet de rêver à un avenir plus brillant et plus prospère encore que le passé récent. Notre monde nous paraît être le plus désirable qui fut jamais, surtout lorsque nous le comparons aux régions du monde qui ne connaissent pas le même succès.
Il y a malgré tout quelque chose de négatif et de redoutable dans la situation actuelle, même pour ceux qui en profitent le plus et c’est l’attrait, bien dissimulé mais certain, qu’exerce « le modèle occidental » sur les foules misérables du tiers monde.
Ibidem, p. 22-23.

5
Toutes les sociétés humaines sans exception ont tendance à se détraquer sous l’effet de leur violence interne. Lorsque cela se produit, elles disposent d’un moyen de rétablissement qui leur échappe à elles-mêmes et que l’anthropologie n’a jamais découvert, la convergence spontanée, mimétique de toute la communauté contre une victime unique, le « bouc émissaire » originel sur lequel toutes les haines se déchargent sans se répandre catastrophiquement aux alentours, sans détruire la communauté.
Ibidem, p. 61-62.

Autres textes

« Pour sortir de la violence, il faut, de toute évidence, renoncer à l’idée de rétribution ; il faut donc renoncer aux conduites qui ont toujours paru naturelles et légitimes. Il nous semble juste, par exemple, de répondre aux bons procédés par de bons procédés et aux mauvais par de mauvais, mais cela, c’est ce que toutes les communautés de la planète ont toujours fait, avec les résultats que l’on sait… Les hommes s’imaginent que pour échapper à la violence, il leur suffit de renoncer à toute initiative violente, mais comme cette initiative, personne ne croit jamais la prendre, comme toute violence a un caractère mimétique, et résulte ou croit résulter d’une première violence qu’elle renvoie à son point de départ, ce renoncement-là n’est qu’une apparence et ne peut rien changer à quoi que ce soit. La violence se perçoit toujours comme légitime représaille. C’est donc au droit de représailles qu’il faut renoncer et même à ce qui passe, dans bien des cas, pour légitime défense. Puisque la violence est mimétique, puisque personne ne se sent jamais responsable de son premier jaillissement, seul un renoncement inconditionnel peut aboutir au résultat souhaité : Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs en font autant. Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs prêtent à des pécheurs pour en recevoir l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. »
Des choses cachées depuis la fondation du monde, éd. Grasset, pp.221-222.

« Les mythes débutent presque toujours par un état de désordre extrême. […] Toujours et partout on peut résumer la situation initiale en termes d’une crise qui fait peser sur la communauté et son système culturel une menace de destruction orale.
Cette crise est presque toujours résolue par la violence et celle-ci même si elle n’est pas collective a des résonances collectives. […]
Au paroxysme de la crise, la violence unanime se déclenche. Dans beaucoup de mythes qui nous paraissent les plus archaïques et qui, à mon avis, le sont effectivement, l’unanimité violente se présente comme une ruée en masse plus suggérée que vraiment décrite et qui se retrouve, très évi- dente, manifeste, dans les rituels. Ceux-ci visiblement reproduisent, nous soupçonnons déjà pourquoi, la violence unanime et réconciliatrice du mécanisme victimaire.
Le protagoniste dans les mythes archaïques, c’est la communauté entière transformée en foule violente. Se croyant menacée par un individu isolé, fréquemment un étranger, elle massacre spontanément le visiteur. On retrouve ce type de violence en pleine Grèce classique, dans le culte sinistre de Dionysos1.
Les agresseurs se précipitent comme un seul homme sur leur victime. L’hystérie collective est telle qu’ils se conduisent, littéralement, comme avidement les lourdes volutes blanches qui s’élevaient aussitôt.
comme un seul homme sur leur victime. L’hystérie collective est telle qu’ils se conduisent, littéralement, comme des bêtes de proie. Ils réussissent à déchirer cette victime, ils la déchiquettent littéralement avec leurs mains, avec leurs ongles, avec leurs dents comme si la colère ou la peur décuplait leur force physique. Parfois, ils dévorent le cadavre.
Pour désigner cette violence soudaine, convulsive, ce pur phénomène de foule, la langue française n’a pas de terme propre. Le mot qui nous monte aux lèvres est un américanisme, lynchage. »
Je vois Satan tomber comme l’éclair, Grasset 1999
LIENS

Mon article sur René Girard
On peut écouter les discours prononcés à l’occasion de la récéption de René Girard à l’Académie française ici.
Une conférence de Girard en vidéo ici

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