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Pierre Manent et le néo-tocquevillisme

Pierre Manent fut d’abord l’élève de Raymond Aron. Aron, qui fut l’un des grands penseurs libéraux du XXe siècle, a fait redécouvrir Tocqueville à toute une génération d’intellectuels englués dans le marxisme. Manent dirige d’ailleurs actuellement à Paris le Centre de recherches Raymond-Aron et enseigne l’histoire des idées politiques à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Plus réservé et moins médiatique qu’Alain Finkielkraut, il fait néanmoins partie de ces quelques intellectuels français non marxistes, en termes philosophiques, on dira : libéraux, c’est-à-dire considérés fatalement par Le Monde et autres gardiens de la pensée unique comme « néo-réacs ».

La pensée de P. Manent s’ancre donc dans une tradition de pensée spécifique : celle du libéralisme français, plus particulièrement du libéralisme tocquevillien. On doit préciser que le libéralisme promu par P. Manent s’éloigne de ce que l’on entend habituellement sous ce terme dans la tradition anglo-américaine. Ce libéralisme n’exclut pas, en effet, la défense de la nation comme communauté politique.

Le libéralisme, selon lui, n’est pas une idéologie économique, mais bien un système d’organisation de la vie sociale, économique et politique dans son ensemble. Il se traduit d’abord et en premier lieu par l’attribution de droits imprescriptibles à l’individu, considéré comme l’égal en droit de tout autre individu.
Mais l’individualisme, comme l’a bien montré Tocqueville, engendre le désintérêt pour les affaires publiques et par conséquent le repli sur les intérêts privés, le confort, la richesse, les plaisirs. L’égalité produit ainsi une sorte de médiocrité généralisée, la disparition des grands idéaux et des vertus morales. L’égalité pour Tocqueville n’est pas simplement le principe au nom duquel abolir les privilèges, c’est aussi un puissant processus d’égalisation des conditions, une passion dévorante qui nivelle tout : les relations parents-enfants, les relations professeurs-élèves, patrons-salariés, homme-Dieu… Tout se vaut, tout est égal…

Au seuil du nouveau siècle, la démocratie tend à se détacher non seulement du cadre politique national, mais même de toute forme politique reconnaissable. Les hommes aspirent à une démocratie pure, délivrée de la vieille politique, et qui régnerait sans partage selon les droits de l’homme et les maximes de la morale. Telle est la  » grande illusion  » de notre temps d’après Pierre Manent.

Une interview de P. Manent dans Le Monde du 3 décembre 2005 : « La crise du sens n’est pas plus grande à Clichy-sous-Bois qu’à Neuilly-sur-Seine »

A lire, la réédition en poche du « Cours familier de philosophie politique » qu’il prodigua aux étudiants de l’IEP de Paris.

Actualité de Tocqueville

Un petit livre formidable de P. Manent a été réédité sous le titre « Tocqueville et la nature de la démocratie » (chez Fayard). L’auteur considère « La Démocratie en Amérique » comme le « plus grand livre jamais écrit sur la démocratie ». Une lecture de Tocqueville centrée sur le difficile équilibre à réaliser entre liberté et égalité et sur les menaces qui pèsent sur la démocratie. Tocqueville ne s’est pas contenté de démontrer en quoi le principe d’égalité était le fondement de la démocratie. Il en a vu, aussi, toutes les ambiguïtés, en même temps que l’irrépressible nécessité. Selon Manent, il est « difficile d’être l’ami de la démocratie » et ce, pour une bonne raison : « le dogme démocratique est destructeur des contenus moraux qui constituent la spécificité et donc la grandeur humaines » ; mais, en même temps, il est « nécessaire d’être l’ami de la démocratie », car « c’est à cette seule condition qu’il est possible de préserver, sous le dogme démocratique, au moins des reflets ou des analogies, et parfois ou souvent selon la vertu des hommes, la réalité des contenus moraux ». (Tocqueville et la nature de la démocratie, p. 177)

Dominique Schnapper, la propre fille de Raymond Aron, est sociologue. Elle poursuit l’oeuvre de son père à travers ses recherches sur la démocratie. A lire : La démocratie providentielle. Essai sur l’égalité contemporaine, Gallimard, « Tel » (2002)

Marcel Gauchet est lui aussi un néo-tocquevillien. Il enseigne, comme Pierre Manent, la philosophie à l’EHESS. A lire : La démocratie contre elle-même. Editions Gallimard, 2002

Raymond Boudon vient de publier aux éditions Odile Jacob un ouvrage intitulé Tocqueville aujourd’hui. Il y expose que Tocqueville est une référence essentielle pour comprendre notre temps car la lecture de ses œuvres permet notamment de saisir pourquoi l’Etat français a tant de mal à se réformer, pourquoi la place de la France dans le monde décline, pourquoi la ferveur religieuse est plus forte aux Etats-Unis qu’en Europe et pourquoi la production culturelle se dégrade dans les sociétés modernes.

Il écrit :

« Démocratie en Amérique (1840) analyse les effets du culte de l’égalité dans les sociétés modernes. «Dans ces temps d’égalité, c’est en eux-mêmes ou dans leurs semblables» que les hommes «cherchent d’ordinaire les sources de la vérité», explique Tocqueville. Il en déduit l’existence de tendances lourdes toujours à l’oeuvre aujourd’hui. Par exemple : le culte de l’égalité crée un terrain favorable au développement de l’esprit critique et des sciences, mais aussi à l’essor du scepticisme et à l’éclatement des religions. Il affecte la sensibilité de l’homme démocratique et favorise la compassion, car «quand les rangs sont presque égaux, il n’y a pas de misère qu’on ne conçoive sans peine». D’un autre côté, l’égalitarisme s’accompagne d’un épanouissement de l’individualisme : du repli de l’être humain sur lui-même et sur ses proches. Quant aux liens familiaux, ils sont voués à se distendre.

La vie intellectuelle des sociétés modernes est, elle aussi, affectée en profondeur par le culte de l’égalité. Entraînant une érosion des vérités établies, il laisse place à une «poussière d’opinions qui s’agitent de tous côtés». Ayant perdu ses repères, l’homo democraticus est friand des idées générales qui, à défaut d’être solides, lui fournissent des repères à moindres frais : l’égalitarisme favorise l’idéologie. D’où le succès dans les sociétés démocratiques de ces «faiseurs de théories ennuyeuses et dangereuses» qui prétendent enfermer la complexité des processus sociopolitiques dans des formules simplistes. Tocqueville rangeait notamment dans cette catégorie les théories socialistes qui fleurissent de son temps. La production culturelle elle-même est affectée par l’égalité, car, dans les démocraties, tendant à vivre dans l’instant, les hommes «aiment les livres qui se lisent vite» et «veulent surtout de l’inattendu et du nouveau». L’égalité a même une influence sur la manière d’écrire l’histoire. L’historien des époques démocratiques fait des masses anonymes les acteurs exclusifs du changement. »

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2 Réponses

  1. les 3 dernieres pages : SUPERBES !Merci , Kevin

  2. Je viens de lire « Tocqueville et la nature de la démocratie  » et « La raison des nations ». Ce qui me gène c’est cette persistance à croire que la démocratie est inéluctable et serait même le système achevé de l’organisation politique.

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