Kant est-il un précurseur de la justice sociale et de l’État providence ?

Immanuel KantKant est souvent interprété par les philosophes comme un simple continuateur de Rousseau, dans la ligne d’un étatisme républicain et anti-libéral, devenu populaire en France au XXe siècle (et baptisé « liberalism » en Amérique par un curieux détournement de sens qui date du début du XXe siècle et dont John Rawls est l’héritier).

Mais il est une autre interprétation, celle que je défends, qui rattache Kant à la liberté négative. C’est d’ailleurs cette interprétation, qui a prévalu au XIXe siècle, par exemple chez Germaine de Staël et Wilhelm von Humboldt. Et c’est elle qu’on retrouve au XXe siècle chez des penseurs comme Isaiah Berlin, Ludwig von Mises ou Robert Nozick.

Dans la Doctrine du droit, Kant aborde le problème de la contrainte. Il écrit que la contrainte est justifiée contre toute action qui constitue une entrave à la liberté d’autrui[1]. Il pose le principe du respect pour la dignité des personnes comme un principe inconditionnel. Kant préconise que l’on traite sa propre personne aussi bien que les autres « toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen », ce qui interdit toute forme d’agression ou d’initiation de la force. C’est par rétorsion que la coercition étatique contre un criminel est justifiée : car il utilise sa liberté pour entraver la liberté d’un autre. L’utilisation de la coercition étatique sous forme de taxes est également légitime selon Kant, pour financer les institutions de défense du citoyen : la police et l’armée.

Mais peut-on en dire autant de la fiscalité redistributive ? Peut-on justifier la contrainte de l’impôt redistributif au nom d’une protection de la liberté d’autrui ? Oui selon certains interprètes de Kant qui se disent pourtant « libéraux » (Rawls, Dworkin, Van Parijs). Pour cela ils élargissent la notion de liberté afin d’y inclure la liberté positive. Ainsi, selon eux, les inégalités seraient une entrave à la liberté d’autrui en ce qu’elles empêcheraient les personnes les plus fragiles d’accéder à la propriété, à la santé, à l’éducation, au logement. Ils en arrivent ainsi à justifier la redistribution, au nom du kantisme.

ob_9cea10_kant-citation-religion-liberte

Une telle interprétation est contestable en ce qu’elle pervertit le concept de liberté, le confondant avec le concept de capacité économique ou sociale ou de pouvoir, ce que Kant ne fait jamais. Le point de vue d’Isaiah Berlin sur ce point est clair. Il écrit :

« c’est tolérer une confusion des valeurs que de prétendre renoncer à sa liberté [négative] afin de permettre l’accroissement d’un autre type de liberté [positive], “sociale” ou “économique” ».

En résumé, Kant n’a rien fait d’autre qu’élaborer une théorie de l’autonomie de l’individu, qui défend le pluralisme des fins et la responsabilité de chacun devant ses choix. Et la seule obligation de l’État selon lui est négative : protéger les libertés individuelles, à l’intérieur comme à l’extérieur. Kant sépare de surcroît les domaines de la morale et du droit, du vice et du crime. Là encore, il est sans ambiguïté : « il ne faut pas assigner au droit le but de rendre les hommes vertueux[2] ». C’est pourquoi le paternalisme est « le plus grand des despotismes », en « faisant de la vertu l’alibi de l’accroissement du pouvoir[3] ».

« La liberté en tant qu’homme, j’en exprime le principe pour la constitution d’une communauté dans la formule : personne ne peut me contraindre à être heureux d’une certaine manière (celle dont il conçoit le bien-être des autres hommes), mais il est permis à chacun de chercher le bonheur dans la voie qui lui semble, à lui, être la bonne, pourvu qu’il ne nuise pas à la liberté qui peut coexister avec la liberté de chacun selon une loi universelle possible (autrement dit, à ce droit d’autrui). Un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, tel celui du père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel, où par conséquent les sujets, tels des enfants mineurs incapables de décider de ce qui leur est vraiment utile ou nuisible, sont obligés de se comporter de manière uniquement passive, afin d’attendre uniquement du jugement du chef de l’État la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté qu’il le veuille également, – un tel gouvernement, dis-je, est le plus grand despotisme que l’on puisse concevoir (constitution qui supprime toute liberté des sujets qui, dès lors, ne possèdent plus aucun droit). »

Kant, Théorie et pratique (1793)


Le bois tordu de l’humanité

Il faut donc toujours rappeler avec Kant que c’est la liberté négative, et elle seule, qui permet non seulement l’harmonie des intérêts mutuels mais aussi l’éducation à la responsabilité qui en est la condition.

« Le pluralisme, écrit Isaiah Berlin, avec ce degré de liberté “négative” qu’il implique, me semble un idéal plus véridique et plus humain que l’idéal de maîtrise de soi “positive” des classes, des peuples ou de l’humanité tout entière que certains croient trouver dans les grands systèmes bien ordonnés et autoritaires. Il est plus véridique, parce qu’il reconnaît que les fins humaines sont multiples, pas toujours commensurables et en perpétuelle rivalité les unes avec les autres[4] ».

La raison donnée par Berlin est, in fine, anthropologique. À la suite de Kant, il est convaincu de cette vérité que « le bois dont l’homme est fait est si tordu qu’on ne voit pas comment on pourrait en équarrir quelque chose de droit »[5]. Autrement dit, il n’y a pas de monde idéal dans lequel les hommes seraient bons et rationnels et dans lequel il serait possible de parvenir à des réponses tranchées et certaines. D’où l’appel de John Stuart Mill en faveur de « nouvelles expériences de vie », avec le risque permanent de se tromper et de choquer. D’où l’importance d’une liberté d’expression véritable et d’un libre marché des idées [8]. Ceux qui, comme Helvétius, Fichte, Hegel, Saint Simon et de Maistre, aspirent à une solution définitive et à un système totalisant en sont pour leurs frais.

À lire pour compléter :

Deux conceptions de la liberté. Par Isaiah Berlin

Helvétius ou comment transformer les citoyens en esclaves

Henri Saint-Simon, apôtre de la technocratie

Joseph de Maistre, le précurseur du fascisme

Rousseau et la mythologie du moi véritable

Notes

[1] Kant, Métaphysique des mœurs.

[2] Kant, Religion dans les limites de la simple raison, l, § II.

[3] Kant, Théorie et pratique, II, 1.

[4] Berlin, Éloge de la liberté, Deux concepts de liberté, Calmann-Lévy.

[5] Phrase de Kant dans l’opuscule Idée d’une histoire. C’est aussi le titre d’un livre de Berlin : Le Bois tordu de l’humanité : Romantisme, nationalisme, totalitarisme, Albin Michel, 1992.

[6] Cf. mon chapitre dans Libéralisme et liberté d’expression, sous la direction d’Henri Lepage, Texquis, 2015.

S’armer intellectuellement contre les sophismes. Manuel d’auto-défense.

Cette série est une bonne introduction aux règles de la réfutation des sophismes. Les exemples donnés ici à titre d’illustration sont parfois contestables mais ils n’invalident pas les règles. A chacun de trouver les exemples qui lui semblent les plus probants ou convaincants. Dans mes prochains articles, je proposerai une série d’exemples.appel aux émotions

Lire la Suite →

Heidegger, le philosophe qui ignorait les sciences et méprisait le réalisme judéo-chrétien

Claude Tresmontant, comme on le lira dans les extraits ci-dessous, a parfaitement identifié chez Heidegger deux des grands maux de la philosophie moderne et contemporaine. Je reprendrai ces deux maux pour les exposer et j’en ajouterai un troisième.

L’ignorance des sciences de la natures est le premier de ces maux. Heidegger (1889 -1976), comme son maître Nietzsche, professe un mépris souverain pour les sciences expérimentales. Il croit que la philosophie se construit sans base objective, à partir de rien, a priori. Il pense pouvoir traiter de l’être et du temps, de la liberté de l’homme dans le monde, sans tenir compte des grandes découvertes de l’astrophysique, de la biologie, de la neurophysiologie. Or les connaissances expérimentales modernes concernant l’Univers, la nature et son histoire doivent former la base de toute recherche philosophique qui se veut rigoureuse et réaliste. Sans quoi on peut raconter tout et n’importe quoi, en toute impunité. Il suffit, comme Heidegger, d’inventer un pseudo-vocabulaire ésotérique pour se faire ensuite passer pour un grand penseur que tout le monde admire. Dans le même ordre d’idées, on trouvera aussi chez Heidegger un mépris absolu pour la technique, conséquence de son mépris pour les sciences. C’est une forme subtile de platonisme masquée sous une apparence de pensée novatrice. Lire la Suite →

La Loi de Bastiat expliquée aux enfants

twins (1)

Vos enfants apprennent-ils des principes éthiques et politiques appropriés en classe ? Comment expliquer la liberté et l’oppression à un enfant de 7 ans ? Les parents sont souvent démunis pour assumer la charge d’éduquer leurs enfants et de leur transmettre l’amour de la liberté.

Je voudrais vous parler d’un livre écrit par un américain, en vente sur amazon.fr, et traduit par mes soins l’été dernier. Ce livre est dédié aux parents ou aux enseignants qui ont peu ou pas de matériel pédagogique pour parler aux enfants des concepts de droit, de gouvernement limité, de propriété, de spoliation légale. Il s’agit d’une initiation à la philosophie du droit pour des enfants âgés de 7 à 12 ans, inspirée de Frédéric Bastiat et qui comporte de très belles illustrations :

Connor Boyack, Les Jumeaux Tuttle étudient la Loi, Libertas Institute, traduit par Damien Theillier, septembre 2015.

J’ai rencontré personnellement l’auteur lors d’un voyage aux Etats-Unis il y a un an. Et quand j’ai découvert son livre, je me suis dit qu’il fallait absolument qu’il soit disponible en français. La Loi, dont s’inspire ce livre, est un essai de l’économiste et député français du XIXe siècle : Frédéric Bastiat (1801-1850), qui soutient que la loi, dans une société libre, doit protéger les droits individuels et tout particulièrement le droit de propriété, source de paix et de prospérité. Paradoxalement, Frédéric Bastiat est trop mal connu chez nous.

Dans ce petit conte illustré, deux personnages nommés Emily et Ethan apprennent de leur voisin Fred que le gouvernement peut agir comme un pirate et piller les gens par des lois qui instaurent toute sorte de taxes et de droits de douane. On apprend souvent aux enfants que le gouvernement protège notre vie, notre liberté et nos biens, mais se pourrait-il que certaines lois autorisent effectivement des gens à nous nuire et à nous voler ?

« Les vraies lois protègent les personnes et leurs biens contre la spoliation », explique Fred. « Lorsque de vraies lois existent et sont respectées, les gens travaillent dur pour améliorer leur vie et ils travaillent en paix avec les autres. Tout le monde est plus heureux. » Fred continue : « quand il n’y a pas de spoliation légale, les gens peuvent compter sur la bonté et le dévouement des autres quand ils en ont besoin. ».

Les jumeaux Tuttle étudient la Loi, sera d’un grand secours pour démarrer une conversation au sein de votre famille. Il vous incitera également à lire Frédéric Bastiat, pour une meilleure compréhension des enjeux éthiques et politiques de la loi et du droit de propriété.

Acheter ici

Le site web américain du livre

Pour en savoir plus sur Frédéric Bastiat

Une argumentation philosophique contre la prohibition des armes à feu

Le droit de légitime défense et l’impossible application des lois
Deux problèmes liés à la prohibition des armes.

Traduction, précédée d’une introduction au lecteur français, par Damien Theillier et Qi Log

4670223-ne-signe-pas-interdit-de-boire-et-de-fumer-armes-illustrationIntroduction au lecteur français

Le débat sur les armes à feu est tabou en France. Si vous défendez le droit de posséder une arme on invoquera immanquablement la violence et les tueries de masse aux États-Unis, qu’on attribuera toujours à la libre circulation des armes. Mais les faits sont complexes et les données ne semblent pas aller en ce sens. De plus, face aux récents attentats en France, l’émotion et la compassion pour les victimes ne suffisent plus. Les citoyens demandent des comptes, ils veulent comprendre pourquoi ils ne sont pas en sécurité. Face au discours officiel de la République, ils sont également nombreux à vouloir réfléchir aux causes de cette violence et aux solutions alternatives qui existent. Lire la Suite →

Bac de philo 2016 : comment parler de la liberté en philosophie ?

applicoursdephiloPar Damien Theillier, professeur de philosophie, auteur du blog : nicomaque.com

Le bac de philo approche. Chaque année, sont donnés au programme un certain nombre de notions ainsi qu’une liste d’auteurs académiques, de Platon à Sartre, pour résumer.

C’est un programme éclectique, qui laisse au professeur une grande marge de manœuvre pour faire les choix qui conviennent à son cours. La contrainte étant de donner aux élèves un aperçu suffisamment complet des grandes écoles de pensée, afin qu’ils puissent traiter les sujets du bac sans faire de récitation, mais en exerçant leur jugement et leur raisonnement.

Plutôt que de confiner le libéralisme dans l’étude de quelques auteurs canoniques, anciens ou modernes, il m’a toujours semblé plus utile de montrer que des philosophies comme celles d’Aristote, de S. Thomas, de Descartes, de Spinoza, de Schopenhauer, d’Alain, de Nietzsche ou même de Freud, comportent de nombreuses affinités avec la pensée libérale, telle qu’on la trouve formulée chez les auteurs estampillés « officiellement » comme libéraux dans les manuels, comme Smith, Locke, Tocqueville, ou Constant. Lire la Suite →

Karl Popper vs Platon

Karl PopperKarl Popper est né à Vienne en 1902. Très jeune, il est d’abord tenté par le marxisme avant de s’en détourner définitivement. Il choisit la carrière universitaire et s’intéresse à l’épistémologie. En 1934, il écrit son livre le plus célèbre : La Logique de la découverte scientifique. En 1937, fuyant le nazisme, il émigre en Nouvelle-Zélande, où il accepte un poste d’enseignant. Se passionnant pour la philosophie politique, il publie en 1945 son autre grand ouvrage, La Société ouverte et ses ennemis. En 1946, il obtient un poste grâce à Friedrich A. Hayek, à la prestigieuse London School of Economics, où il crée le département de philosophie, logique et méthode scientifique. Il vivra à Londres jusqu’à sa mort en 1994. Lire la Suite →

Auguste Comte et le positivisme

Auguste Comte et le positivismeOn entend souvent parler de positivisme mais ce terme recouvre une variété de sens qui le rend difficile à cerner. Auguste Comte (1798-1857), son fondateur, revendique le positivisme comme une philosophie qui admet pour seule démarche rigoureuse la méthode expérimentale. C’est l’idée que la démarche des sciences physiques pourrait s’appliquer à l’ensemble des savoirs, y compris à la morale et à la politique.

Comte versus Descartes Lire la Suite →

Réviser le bac de philo avec Nicomaque

applicoursdephilo1° Les fiches de révision par NOTIONS

Elles sont consultables sur la page facebook de Nicomaque : Cliquez ici

En détail :

Le progrès scientifique et technique est-il toujours positif ?
Faut-il oublier le passé ?
La liberté de religion est-elle légitime ?
La religion est-elle fondée sur la peur de la mort ?
La propriété, est-ce le vol ?
L’homme peut-il éviter de faire la guerre ?
Le pouvoir politique est-il une menace pour la liberté ?
Le monde est-il absurde ?
Faut-il préférer la vérité à l’amitié ?
L’histoire s’oppose-t-elle à la nature ?

apps-cours-de-philo2° Les 50 citations expliquées : A retrouver en ligne ici.

Ces citations sont un excellent outil pour mémoriser les aspects principaux de la philosophie de leurs auteurs. Elles vous seront très utiles en dissertation ! L’important est d’en retenir les idées essentielles (pas nécessairement mot à mot) et surtout de savoir les expliquer.

3° Téléchargez l’appli iphone et ipad avec les citations expliquées + des dissertations rédigées.

Made in France by Nicomaque !! (himself) Indispensable !

4° Les sujets du bac :

Bac ES 2016 : les sujets probables en philosophie

Bac S 2016 : les sujets probables en philosophie

990010_10151644019469784_1815458130_o

Appli-damien-grand

Est-ce qu’un troisième parti peut impacter la campagne présidentielle US ?

13164182_10153650479267894_2706882518719814542_nSaviez-vous que Jimmy Wales, l’inventeur de Wikipédia, est un libertarien ? Il assure qu’il a conçu son encyclopédie sur le modèle de l’ordre spontané du prix Nobel d’économie Friedrich Hayek et se dit grand lecteur d’Ayn Rand. Il en va de même pour les concepteurs de South Park ou des Simpson : la romancière et philosophe Ayn Rand apparaît régulièrement dans les épisodes de ces cartoons. Longtemps marginalisés sur la scène politique américaine, les libertariens ont aujourd’hui le vent en poupe.

Une recomposition politique en 2016 Lire la Suite →

Peter Thiel, l’esprit pionnier est encore vivant en Amérique

Peter_Thiel_from_Fortune_Live_Media-e1410971290253

« Toutes les idées qui nous sont familières aujourd’hui
ont été inconnues et inattendues à un moment de l’histoire »
Peter Thiel, De zéro à un : comment construire le Futur (JC Lattès)

MK-BW626_THIEL_DV_20120820193350Il y a quelques années, j’ai eu la chance d’assister à une conférence de Peter Thiel dans un grand hôtel de Las Vegas. A l’époque il était peu connu en France. Aujourd’hui, il est reçu comme une rock-star pour la sortie de son livre, De zéro à un, sorte de guide de l’innovation. Souvenirs. Lire la Suite →

Réviser le bac de philo en ligne (vidéos)

Voici ce qu’on appelle des Moocs (Massive online open courses) :

Je recommande ces deux séries pour bien se préparer au bac de philo :

1° Une révision de 16 notions du bac + méthodologie (Point fort : des cours très structurés de 10 mn)

philo

+

2° François Jourde, prof de philo à Bruxelles (Point fort : excellent pédagogue. Temps moyen : 6 mn. Une vingtaine de vidéos en tout)

françois Jourde

Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas – Frédéric Bastiat (vidéo sous-titrée en portugais)

frederic-bastiat-quotes-1 (2)

Êtes-vous progressiste, conservateur ou libéral ?

41bqlmXAMmL._SX312_BO1,204,203,200_En politique, certains penchent vers ceux pour qui l’ordre doit être imposé à tout prix, ce sont les conservateurs. Certains penchent vers ceux pour qui l’égalité doit être appliquée à tout prix, ce sont les progressistes. Les libéraux se retrouvent parfois avec les conservateurs et d’autres fois avec les progressistes, mais la plupart du temps ils sont isolés et peu représentés dans le paysage politique. Et vous ? Dans quelle famille politique vous situez-vous ?

Dans un article déjà ancien (Test politique : existe-t-il un autre choix que la droite ou la gauche ?), j’avais repris et exposé le diagramme de Nolan. J’expliquais que le problème principal de l’axe gauche-droite est qu’il ne laisse aucune place à la pensée libérale, celle-ci ne pouvant être rangée ni avec l’égalitarisme de la gauche (le progressisme), ni avec le nationalisme de la droite (le conservatisme). Par ailleurs, il y a des conservateurs à gauche et des progressistes à droite. Donc l’axe gauche-droite n’est pas le plus pertinent pour penser la politique. (Voir ici le test à faire en ligne)

La thèse que je voudrais exposer cette fois est celle du sociologue et économiste américain Arnold Kling, dans un petit livre intitulé The Three Languages of Politics (« Les trois langues de la politique »). Selon Kling, trois grandes familles divisent le paysage politique contemporain : les progressistes, les conservateurs et les libéraux. Or chacune de ces trois familles parle une langue différente. Chacune voit la politique selon un axe différent. Pour les progressistes, l’axe principal est l’axe opprimés/oppresseurs Pour les conservateurs, l’axe principal est civilisation/barbarie. Pour les libéraux, l’axe principal est libre choix/coercition.

PROGRESSISME
Opprimés <————————-> Oppresseurs

CONSERVATISME
Civilisation <————————-> Barbarie

LIBÉRALISME
Libre-choix <————————-> Coercition

L’auteur m’a permis de mieux comprendre pourquoi nous sommes enclins à diaboliser nos adversaires politiques. Pourquoi nos discussions politiques, même entre amis, sont aussi clivantes et finalement profondément frustrantes, voire toxiques.

En effet, en tant que libéral je suis souvent frustré dans mes discussions avec des progressistes ou des conservateurs parce qu’ils ne se soucient pas de ce qui compte pour moi (et le sentiment est réciproque.) Par exemple quand je parle avec un conservateur du mariage gay ou de l’immigration, il croit systématiquement que je ramène tout à l’économique et que je dénigre le politique. De mon côté, j’ai tendance à penser qu’il réduit le politique à l’État et qu’il dénigre la puissance du marché comme facteur de régulation et de coopération. Quand je parle d’économie avec un progressiste et que je plaide pour une réglementation du travail plus souple, il m’accuse facilement de défendre l’oppression des travailleurs tandis que je le soupçonne de haïr la liberté.

Il est tentant de penser que nos opposants sont autoritaires, fascistes, racistes, homophobes etc. Nous avons beaucoup de mal à entendre leurs arguments et nous les rejetons d’emblée comme manifestement erronés, stupides, immoraux. Nos désaccords viennent-ils d’erreurs de bonne foi  ou de la méchanceté et de la stupidité d’autrui ?

En réalité, sans nier qu’il existe de réels clivages philosophiques, nous ne parlons pas la même langue. Car la politique est habituellement une affaire de tribus et donc aussi de dialectes. La plupart du temps, la politique n’est pas pratiquée comme un effort pour changer l’esprit de nos adversaires ou de nos alliés, mais comme un moyen de renforcer notre statut au sein de la tribu. La politique récompense ce type de comportement tribal et contribue à polariser davantage les débats (voir sur ce point l’Annexe à la fin de l’article).

L’hypothèse de Kling est que nous avons l’habitude naturelle de voir le monde sur un axe unique avec une extrémité qui représente le bien et l’autre qui représente le mal. Et dès lors qu’une personne est en désaccord avec nous, elle doit se trouver à l’autre bout de l’axe, dans le camp du mal. On sait déjà fort bien que ce type de polarisation fonctionne à plein avec les religions. Le fait de se trouver dans un camp religieux (ou de rejeter toute religion), incite à penser que ceux des autres camps sont forcément stupides et incapables de raisonner correctement.

Or pour Arnold Kling, la politique fonctionne exactement de la même manière. Les camps opposés jugent le monde selon des axes perpendiculaires et parlent ainsi des langues différentes. Chaque camp voit une réalité donnée et l’interprète d’une manière cohérente pour lui mais qui semble néanmoins incompréhensible, ou sans importance pour les autres. Et nous réalisons rarement que le langage politique que nous utilisons implique une vision du monde selon un certain axe de valeurs.

C’est pourquoi quand nous pratiquons notre propre langue dans une discussion avec un partisan d’un autre camp, le dialogue ne passe plus. Pire, il tourne très vite à l’affrontement verbal et aux insultes. Chacun réagissant au désaccord en criant encore plus fort dans une langue que l’autre ne comprend pas.

Typologie des familles politiques (a)

1° Pour les progressistes, les problèmes de société sont envisagés principalement comme des rapports de domination, des formes d’oppression des faibles par les forts. Et par oppression, il faut entendre, en tout premier lieu l’absence d’égalité, pas seulement formelle mais aussi et surtout matérielle. Par ailleurs, ils pensent en termes de groupes. Ainsi, certains groupes de personnes sont  les opprimés, et certains groupes de personnes sont les oppresseurs. Le bien implique de s’aligner contre l’oppression et les personnages historiques qui ont amélioré le monde ont lutté contre l’oppression, c’est-à-dire contre les inégalités. Les progressistes ont tendance à vénérer la science. Ils croient que la science peut faire avancer leur projet d’amélioration de la société et de l’homme. Ils mettent les sciences sociales à égalité avec les sciences physiques et en font un guide de l’action publique.

2° Le deuxième axe est celui des conservateurs. Chez eux le bien s’identifie au fait de défendre les valeurs et les institutions traditionnelles qui se sont accumulées au cours de l’histoire et qui ont résisté à l’épreuve du temps. Et le mal est incarné par les barbares qui tentent de s’opposer à ces valeurs et qui veulent détruire la civilisation. Les conservateurs sont très disposés à voir l’utopie comme une menace qui ne peut être arrêtée que par l’autorité politique. Ils voient la barbarie comme étant une inclination de la nature humaine d’où la nécessité de recourir aux institutions politiques pour protéger la civilisation. Alors que les progressistes sont moins préoccupés par l’utopie, car ils ont tendance à voir les humains comme intrinsèquement bons, mais simplement affaiblis par l’oppression. Du point de vue de l’axe civilisation/barbarie, il faut s’opposer à la légalisation de la marijuana, à l’avortement et au mariage homosexuel dans la mesure où l’on pense  que l’avenir de la civilisation en dépend, ou du moins qu’elle risque d’en sortir affaiblie.

3° Le troisième axe est celui des libéraux (libéraux classiques ou libertariens). La principale menace étant pour eux l’empiétement du pouvoir sur les choix individuels. Le bien consiste dans la possibilité pour les individus de faire leurs propres choix, de contracter librement entre eux et d’en assumer la responsabilité. Le mal réside dans l’initiative de la menace physique, en particulier de la part des gouvernements, contre des individus qui ne portent préjudice à personne, sinon éventuellement à eux-mêmes. Pour eux, la coercition sous quelque forme que ce soit, y compris celle des gouvernements, est plus un problème qu’une solution. Chacun a le droit de décider pour lui-même ce qui est meilleur pour lui et d’agir selon ses préférences, tant qu’il respecte le droit des autres à faire de même. Le corollaire de ce principe est le suivant : « personne n’a le droit d’engager une agression contre la personne ou propriété de quelqu’un d’autre ». L’usage de la force ne se justifie qu’en cas de légitime défense. Pour le reste, il faut s’en tenir à la persuasion.

Typologie des familles politiques (b)

1° Les progressistes croient en l’amélioration de l’espèce humaine. Ils croient en une perfectibilité quasi illimitée dans le domaine matériel et, plus important encore, dans le domaine moral et politique. En revanche, pour eux les marchés sont sujets à des échecs inéluctables. Le succès des hommes d’affaire reflète souvent la chance et peut s’avérer être la récompense injuste d’une forme d’exploitation. Mais ces défaillances peuvent et doivent être traités par les interventions du pouvoir politique : la redistribution, la fiscalité, les réglementations.

2° Les conservateurs croient dans la faiblesse humaine. En termes bibliques, l’homme est « originellement pécheur ». Ce côté sombre de la nature humaine ne sera jamais éradiqué. Mais il peut être domestiqué par les institutions sociales, notamment la famille, la religion et l’autorité politique. Supprimez ces institutions et ce qui émerge est Sa majesté des Mouches (le roman de William Golding). C’est pourquoi ils sont enclins à vénérer le passé, notamment les traditions et l’ordre établi. Les conservateurs reconnaissent aisément avec les libéraux que les marchés récompensent les vertus de prudence et de patience. Mais ils les accusent systématiquement de saper les traditions culturelles, en mettant la vulgarité à égalité avec le sublime, sans hiérarchisation morale. Ils voient dans la défense libérale du marché une promotion de la marchandisation du monde et de l’humain.

3° Les libéraux voient la nature humaine comme imparfaite, corruptible, mais éducable. Ils croient en une rationalité humaine limitée. Tant qu’ils respectent la propriété d’autrui, les individus sont les meilleurs juges de leurs intérêts et il faut les laisser libres de les poursuivre. C’est pourquoi les libéraux refusent l’idée un gouvernement qui ferait le bien à la place des gens. En revanche, ils pensent que les dysfonctionnements du pouvoir politique et les interventions excessives de la loi représentent une menace pour la paix, bien plus grande que les dysfonctionnements du marché. Le marché s’auto-régule dans le temps par le mécanisme de la concurrence, l’Etat non car il exerce un monopole. Il tend à s’accroître de façon exponentielle. Par ailleurs, les libéraux sont enclins à penser la technologie comme une force libératrice dont les effets néfastes sont largement compensés par les bénéfices estimés. Enfin ils considèrent que les marchés encouragent la coopération pacifique parce que chaque échange volontaire profite aux deux parties. Et l’ensemble de ces échanges volontaires crée une prospérité qui profite au plus grand nombre.

Les controverses politiques actuelles

D’une façon générale, les conservateurs et les progressistes se rejoignent sur un point. Ils jugent le processus politique plus efficace que le processus de marché. Par processus politique j’entends ici la capacité d’un gouvernement central à créer un ordre social à la fois juste et stable pour le plus grand nombre. Et par processus de marché, j’entends l’échange libre et volontaire comme  mode d’interaction et mécanisme de coopération. Or les conservateurs et les progressistes sont tous favorables à l’augmentation du pouvoir de l’État central et à son intrusion dans la vie privée, mais pour des raisons différentes. Pour les uns c’est au nom de la défense de la civilisation, pour les autres c’est au nom de la défense des opprimés.

Philosophiquement le libéral pourra adhérer à certains objectifs des conservateurs et des progressistes, mais empiriquement il sera en désaccord avec leurs moyens. Ainsi le libéral sera d’accord avec les progressistes pour aider les travailleurs opprimés, mais il ne pensera pas que le salaire minimum puisse atteindre cet objectif, en tout cas pas un salaire minimum uniforme et imposé partout. De même, le libéral sera d’accord avec l’idée conservatrice que la civilisation doit être défendue, mais il ne sera pas d’accord pour dire que la civilisation est menacée par le mariage homosexuel ou par l’ouverture des frontières, en tout cas pas de façon alarmiste.

Examinons quelques-uns de ces sujets :

Le mariage gay

Les conservateurs voient dans le mariage traditionnel une institution fondamentale de la civilisation occidentale qui remonte à 2500 ans. Une redéfinition radicale du mariage serait une menace pour la société civilisée. Les progressistes d’autre part, voient une majorité hétérosexuelle opprimer une minorité homosexuelle en leur refusant le mariage et donc soutiennent naturellement la réforme.

Les libéraux sont partagés sur le sujet. Certains pensent que le mariage est un droit universel et militent avec les progressistes pour l’égalité des droits. D’autres pensent que le mariage est une institution qui ne relève pas de l’État et que ce dernier n’a pas à s’impliquer juridiquement pour forcer les autres à reconnaître le mariage traditionnel ou le mariage gay. La solution ? Se débarrasser du mariage civil obligatoire une bonne fois pour toute et laisser ce rôle aux associations privées : les églises, les synagogues, les mosquées ou les organisations privées laïques. Cette solution politique pourrait s’appeler l’abolition du mariage comme fonction étatique, ou, plus précisément, la séparation du mariage et de l’État. Personnellement c’est cette solution qui m’a toujours parue la seule bonne.

La discrimination

Un boulanger qui s’oppose au mariage gay a-t-il le droit de refuser de vendre un gâteau de mariage à un couple gay ? Non pour un progressiste, bien sûr, ce serait pour lui une forme d’oppression.

Mais la réponse du libéral serait de dire que (a) le boulanger doit avoir un tel droit et que le pouvoir central ne devrait jamais forcer un commerçant à faire des affaires avec un client qu’il juge indésirable. En revanche (b), une association libre de boulangers devrait pouvoir exclure un de ses membres indésirable, par exemple un boulanger raciste ou homophobe. Enfin (c) une association de consommateurs devrait pouvoir également appeler ses membres à boycotter le boulanger raciste ou homophobe.

Une réponse libérale complémentaire consisterait à dire (a) il doit exister une concurrence suffisante sur le marché de sorte que si vous étiez victime de discrimination par x, vous pourriez facilement obtenir ce que vous désirez ailleurs. Et (b) le gouvernement ne devrait intervenir que si la discrimination est omniprésente. Le principe de subsidiarité s’appliquerait. L’État laisserait le marché résoudre le problème autant que possible et n’interviendrait qu’en dernier recours.

L’immigration

Concernant l’immigration, les progressistes voient les immigrants illégaux comme un groupe d’opprimés et les natifs blancs, hostiles aux immigrants, comme leurs oppresseurs. Pour les conservateurs le fait d’avoir de frontières bien définies, et une population bien définie, fait partie des valeurs civilisées. Ils craignent qu’en permettant l’immigration on détruise l’identité des nations et qu’on fragilise un peu plus le travail des citoyens les plus modestes.

Les libéraux, qui n’aiment par l’idée de coercition politique, sont favorables à l’ouverture des frontières. Du point de vue de l’axe liberté/coercition, une frontière ouverte donne à l’individu le choix de son gouvernement et la capacité de voter avec ses pieds. Par ailleurs la relation de travail est un accord volontaire qui profite aux deux parties, peu importe l’origine ou le lieu de naissance de l’une ou de l’autre. Mais l’immigration, comme le mariage gay, est un sujet qui divise la famille libérale. Car dans un monde fortement étatisé, l’immigration est toujours subventionnée et crée un droit fâcheux sur le travail des autres (c’est-à-dire un faux droit, une forme de spoliation). Comme l’explique le professeur Pascal Salin dans un article fort éclairant sur ce sujet, « l’émigration et l’immigration devraient être totalement libres car on ne peut pas parler de liberté individuelle si la liberté de se déplacer n’existe pas. Mais la liberté de se déplacer n’implique pas que n’importe qui a le droit d’aller où bon lui semble. Les droits de chacun trouvent en effet pour limites les droits légitimes des autres ».

C’est ainsi que le prix Nobel d’économie Gary Becker a proposé d’instaurer un marché des droits à immigrer (ou, éventuellement, des droits à acquérir une nationalité). D’autres ont proposé que l’immigration soit libre, mais que les immigrants n’aient pas le droit aux bénéfices de la protection sociale. En fin de compte, la meilleure politique d’immigration consisterait à désétatiser la société et à laisser les citoyens décider dans quelle mesure ils souhaitent établir des contrats avec des individus d’autres nationalités.

L’obésité

Pour les progressistes, le problème de l’obésité, c’est le problème des industriels qui commercialisent des sodas. Ainsi taxer les sodas correspond à la narration selon laquelle les obèses sont des opprimés et les fabricants ou les vendeurs de sodas sont les oppresseurs. Peu importe l’incidence fiscale et autres concepts économiques. Une taxe soda fait avancer le récit oppresseurs-opprimés et c’est son principal attrait.

Pour les libéraux, les taxes sur le soda n’ont aucune efficacité pour atteindre l’objectif politique déclaré de réduire l’obésité. Ils chercheront des moyens d’atteindre cet objectif sans utiliser la coercition. Par exemple en ciblant la sortie, plutôt que l’entrée. Certaines solutions sont à l’étude comme le fait d’accorder des crédits d’impôt pour les personnes obèses qui perdent du poids. Les économistes américains Richard Thaler et Cass Sunstein appellent cela un « nudge » (to nudge : au sens littéral, pousser quelqu’un du coude ; amener quelqu’un à faire quelque chose). Ils ont choisi le terme étrange de « paternalisme libertarien » (un oxymore) pour désigner cette doctrine, qu’ils définissent comme « une version relativement modérée, souple et non envahissante de paternalisme, qui n’interdit rien et ne restreint les options de personne ; une approche philosophique de la gouvernance, publique ou privée, qui vise à aider les hommes à prendre des décisions qui améliorent leur vie sans attenter à la liberté des autres ». Les nudges sont des moyens d’inciter les individus à prendre les « bonnes » décisions sans les priver de leur liberté d’action.

Plaidoyer pour une éthique du dialogue politique

Nos débats politiques sont souvent frustrants et sans fin parce que chaque groupe s’exprime uniquement d’après son axe de valeurs privilégié. Par conséquent, chacun parle devant l’autre au lieu de dialoguer avec lui. Chaque camp émet ses arguments presque exclusivement selon ses propres termes et ne voit pas que les opinions contraires sont les manifestations d’une autre façon de penser plutôt que la preuve de la stupidité ou de la duplicité du camp adverse.

Alors, que pouvons-nous faire pour éviter de céder à nos instincts tribaux, sans renoncer pour autant à nos convictions ? La prescription de Kling est simple : résister à la tentation d’argumenter uniquement à partir de notre axe préféré et apprendre à voir les choses à partir des autres axes. Il faut prendre le point de vue le plus charitable de ceux avec qui nous sommes en désaccord et résister à la tentation de se dire : « je suis raisonnable et eux non ».

Selon moi, les conservateurs et les progressistes ont tort sur ces questions. Mais je pense qu’ils sont raisonnables, que leurs idées sont dignes d’intérêt et comportent une part de vérité, compte tenu de leurs préoccupations respectives.

C’est pourquoi je propose une sorte d’éthique de la discussion consistant à s’imposer de respecter les quatre points suivants :

  1. Essayer de ré-exprimer le plus clairement possible la position de son adversaire de telle sorte qu’il puisse dire : « Merci, je pense exactement de cette façon » ;

  2. Lister tous les points d’accord ;

  3. Mentionner tout ce qu’on peut apprendre de son adversaire ;

  4. Alors seulement s’autoriser à le réfuter ou à le critiquer.

Je voudrais finir cet article avec une citation du philosophe britannique Michael Oakeshott qui écrivait en 1939 : « L’action politique implique la vulgarité mentale, non seulement parce qu’elle implique le concours et le soutien de ceux qui sont vulgaires mentalement, mais à cause de la fausse simplification de la vie humaine implicite même dans le meilleur de ses objectifs » (The Claim of Politics). Tâchons tout de même de le faire mentir !

Un test à faire en ligne

HaidtAnnexe 1 : Jonathan Haidt et Arnold Kling sur la psychologie des croyances politiques

À certains égards, la thèse de Kling est une adaptation au domaine politique des idées du philosophe et psychologue social Jonathan Haidt sur la morale dans The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion (2013). Selon ce dernier, les personnes sont prédisposées à envisager les questions morales selon un ou plusieurs axes éthiques :
loyauté/déloyauté, autorité/subversion, sainteté/dépravation,
fidélité/trahison, équité/tricherie etc. (Je conseille de voir cette vidéo TED d’un quart d’heure qui vaut le coup !)

Par ailleurs, Haidt explique que nous avons évolué au cours des millénaires pour développer notre statut au sein de groupes constitués. Un moyen important d’acquérir un statut au sein d’un groupe est de respecter et de défendre ses normes. Or la psychologie cognitive expérimentale nous apprend que nous sommes enclins naturellement à des processus de diabolisation et de mauvaise foi à l’égard des membres des autres tribus. Nous avons ainsi acquis une série de traits sociaux-psychologiques qui ont pour rôle de favoriser notre propre groupe et de l’aider à supplanter les autres. L’un de ces traits est la préférence pour les proches et l’autre est la diabolisation de ceux qui sont en dehors de notre groupe. Nous héritons donc de processus de pensée biaisés car conçus exclusivement pour la survie du groupe auquel nous appartenons. Haidt cite les recherches de Richard Sosis qui a constaté que les communautés religieuses avaient tendance à survivre plus longtemps que les communautés laïques. Haidt en conclut que « demander aux gens de renoncer à toutes les formes d’appartenance sacralisée et vivre dans un monde de croyances purement rationnelles, pourrait être comme demander aux gens d’abandonner la Terre et d’aller vivre dans des colonies en orbite autour de la lune ».

En effet, le sentiment d’appartenance à une tribu, c’est à dire à un groupe humain qui partage une même culture fondée essentiellement sur la langue, est un phénomène culturel universel. Il reflète en chaque homme la conscience de son identité et des devoirs liés à cette identité. Le tribalisme en tant qu’affirmation d’une identité culturelle, politique ou religieuse, n’est en rien un vice. Dans ce contexte, les langues agissent comme de puissants ancrages sociaux de notre identité.

Et au sein d’une tribu, le langage est souvent utilisé pour rassurer les autres sur notre loyauté à leur égard et pour attiser l’hostilité contre les tribus étrangères. Nous avons l’habitude de parler à l’intérieur de notre tribu, dans une langue que les adeptes de notre tribu comprennent. Ainsi toute personne qui peut parler notre langue, partage un peu nos valeurs et notre histoire culturelle. En revanche, ceux qui ne parlent pas notre langue sont toujours spontanément identifiés comme une menace pour notre propre tribu.

Annexe 2 : Facebook et la paranoïa politique, quand chacun met en avant un récit qui accuse l’autre d’un complot.

Progressistes, conservateurs et libéraux disposent chacun d’un récit dans lequel ils sont les héros et les autres sont les méchants. C’est là que le réflexe tribal devient un danger. Non seulement il conduit à diaboliser les membres des autres tribus par une rhétorique sophistique, mais il conduit également à certaines formes de délires paranoïaques.

Dans ce modèle à trois axes, la paranoïa consiste à voir son adversaire comme représentant le « mal incarné », à l’opposé de notre axe préférentiel. Par exemple, quand un libéral pense que les conservateurs et les progressistes n’ont d’autre but que d’écraser la liberté et d’augmenter la coercition, c’est un libéral paranoïaque. De même, quand un conservateur pense que les progressistes et les libéraux sont en train de démolir la civilisation et de faire advenir la barbarie, c’est un conservateur paranoïaque. Enfin, lorsqu’un progressiste pense que les conservateurs et les libéraux n’agissent que pour aider les oppresseurs à dominer les opprimés, alors c’est un progressiste paranoïaque.

Or ce type de délires prolifère sur Facebook et je m’interroge de plus en plus sur les effets pervers des réseaux sociaux. Il y a une forte impulsion à réagir immédiatement aux sujets politiques, en impliquant des émotions et des réflexes tribaux plutôt que des raisonnements posés. Le débat s’en trouve considérablement faussé et appauvri, quand il n’est pas tout simplement inexistant. Bien sûr, diaboliser nos adversaires en déformant leurs points de vue est un réflexe aussi vieux que l’humanité, mais Facebook amplifie ce phénomène à l’excès car la communication politique sur les réseaux sociaux est par définition tribale. A chacun d’en prendre conscience pour éviter de tomber dans le piège.

Donald Trump est un contrecoup des excès du politiquement correct aux USA

trump 2Entretien avec Tom Palmer par TV Contrepoints.

« Le politiquement correct est allé trop loin dans une direction et cela a généré un contrecoup excessif dans l’autre direction. Voilà pour le premier facteur. » Tom Palmer.

Tom Palmer est un ami personnel et un philosophe politique auquel je dois beaucoup. Il est aussi Vice-Président des programmes internationaux au sein du Réseau Atlas (États-Unis), une organisation qui oeuvre pour la diffusion des idées et des institutions de la liberté dans le monde. Il est l’auteur de Realizing Freedom : The Theory, History, and Practice of Liberty, et a publié les anthologies After the Welfare State, The Economics of Freedom : What Your Professors Won’t Tell You et The Morality of Capitalism. (On trouvera  traduction française de ce dernier ici).

Dans le cadre d’une conférence à Bruxelles le 31 mars, il s’est exprimé sur le phénomène Donald Trump. « La bonne nouvelle, dit-il,  est que Donald Trump n’a pas d’idéologie, à part se considérer comme la personne la plus importante au monde et estimer que son pouvoir devrait être absolu, arbitraire et illimité. Contrairement à Mussolini et aux mouvements fascistes en Europe qui eux avaient une idéologie, un parti, des livres. Si Trump devait disparaître demain, ce serait la fin de ce mouvement particulier. »

A lire également cet excellent article de Simone Walper sur Trump : Donald est mon candidat comique préféré !

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 3 760 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :